LE M0NTË-GM6TÔ
ââ»
A propos de M. Mirecourt, — et croyez-bien qu'il faut qu'on m'en parle deux fois pour que j'en pai*le une, surtout dans ce moment où le pauvre diable a des malheurt BU poliœ con^ectionnelle, — ^a propos de M. Eugène de Mirecourt, je lis dans un journal très-bientoillant pour moi, Ylrnpartial du JNord^ les lignes suivantes :
« La fameuse brochette d^Âlexandre Dumas est encore à Tordre du jour, grâce au Figaro ; il nous rapporte le bon mot du grand romancier, en réponse aux exclamations d'un monsieur jaloux, sur l'étrange couleur d'un certain cordon d'un ordre étranger. Il est de la couleur des raisins de la fable.
» Puisque j'en suis à cette Irrocbetle, laissons-en parler l'ex-possesseur Alex. Dumas lui-même* . • Celui de nos confrères, dit-il dans un des premiers numéros de son Monte-Cristo^ à qui l'on a écrit de Londres que j'avais été vti aux meetings de South-Wark et de Braunfori, cbamarré de toutes mes croix, a été mal informé.
» Depuis I84Ô, nul n'a pu me voir avec une seule croix, et la raison en est bien simple.
• En 1849, uaeéminente actrice, morte pauvre et crai-
(!) Kmis ne emnàmom tiicsnemenl le rédacteer de fif<*, et ttiouè devons dire que nous ne côftnaissoiis pas le joomal VÀrms ^ nous laissons donc à H. Mauclerc touie la re^ionsabîlité de sen opinion sur le journal et le rédacieur,
rédacteur publiait dernièrement un article contre vous.
» Je pense que vous ne me saurez pas mauvais gré de ma réponse à ce cuistre (1).
• Je vous prie d'agréer, avec mes sentiments de sympathique admiration, l'expression de mes sentiments respectueux et dévoués.
Mauclerc , Artiste dramatique.
Voici la traduction du fragment du Parfarello joint à la lettre.
a A la louable direction du journal VArte»
» J'ai ht dans vortre feuille un article intitulé : €osa 9ia Alessandro Duma8\ vousqui si courtoisement accusez de plagiat l'auteur du Monle-Cn'sto et du Mousquetaire , peut-être devrîez-vous indiquer la source où vous puisez les gracieuses et brillantes idées dont vous fleurissez le susdit article, article qui n'est autre que l'inexacte traduction d'une brochure jaune publiée en France par M. Eugène de Mireeourt, sous le titre de : Maison Dwnas et Cotnpagnie.
» Je vous prie de faire au moins connaître à vos lecteui*s cette protestation, qui réduit votre attaque à *a juste va-»^ leur, si vous voulez que je croie à votre impartialité /owrnulislique.
» Maugueivg, artiste dramatique. » '
Merci, M. Mauclerc ; mais ne vous faites point de peine de ce que peut dire et penser de moi le journal VArte et son propriélaîre responsable, M. Sala. — Si les brochures de M. Mirecourt vont jusqu'à Florence, le journal de Florence ne vient pas jusqu'à Paris.
Etyvint-îll
gnant d'être jetée dans la fosse commune, me laissa le soin de sa sépulture.
» Je vendis toutes mes croix pour la faire enteirer.
• Depuis cette époque, je ne me suis jçunais trouvé assez riche pour les racheter. »
»• Peut-être que. si Alexandre Dumas avait pris la peine de lire sa biographie par Eugène Jacquot (de Mirecourt), il lui aurait donné un démenti aussi formel à propos de la croix du roi de Hollande. »
L Impartial du Nord peut me rendre un graad service.
Je ne lis pas M. de Mirecourt.
Je lui ai fait un procès dans le temps, c'est vrai ; je l'ai
fait condamner à quinze jours de prison^ c'est encore vrai;
mais c'était tt» ami qui m'avait apporté sa brochure, et
c était mon avocat qui s'était chargé delà triste besogne de la lire.
Je n'ai donc pas lu, comme V Impartial du Nord -s'en doute bien, ma biographie par M. Eugène de Mirecourt, — et n'ai aucunement nntention de la lire.
Mais ce que je lirais avec dégoût dans l'œuvre originale, —j'aurais un certain plaisir à le lire dans une feuille amie.
Que llmpartial du Nord se donne donc la peine, mal^ gré la répugnance qu'il y ressentira, de reproduire le paragraphe dans lequel M. Eugène de Mirecourt raconte comment j'ai eu la croix de Hollande. Moi, je raconterai, à mon tour, pièces]à Fappui^ comment elle m'a été donnée.
De cette façon, chers lecteurs, vous aurez une causerie de plus, amusante je vous en réponds,' et ma coascionce et med mains seront gettes.
Je n'aurai pas répondu à M. de Mirecourt, $uquel on ne l'épond pas. J'aurai répondu à V Impartial du Nord,
Alexadnrb Dumas.
Nous comptions terminer notre étude d' Alfred de Musset par un récit, ^wr rhomme;ce récit eût embrassé une dernière période de 1850 à 1857, pendant laquelle le poète avait disparu en abandonnant l'homme; mais nous avons appris par l'ami même qui devait nous donner les détails promis, que ces détails seraient douloureax à une i)ersonne pour l'individualité et le talent de laquelle nous avons la plus grande .estime. Nous prions en conséquence nos lecteurs de permettre que notre étude reste inacbe vée, comme. im monument de notre respect pour lesconvesanceâ de famille.
LES MOHICAKS DE PARIS
GHA^PITRB XIX.
ODfi A L*AlinTtÉ.
Maintenant, voyons un peu ce gue faisait 11. Gérard pendant que s'accomplissait chez hu le grave événement que nous venons de raconter.
Nous l'avons vu sortir de chez lui, et ne l'avons perdti de vue qu'au moment ad, après arolf gfavi les tnarehes de son perro», il avait disparu daias le vestibule.
Dans le vestibule se tenait dîiferèiement un homme de haute taille, vêtu d'une longue lévite, avec son chapeau rabattu sur les yeux.
Cel homme avait eu la discrétion de ne pas se montrer.
M. Gérard alla droit à lui.
An deuxième pas il savait à qui il avait affaire.
— Ah I ah ! c'est vous, Gibassier, fit-il.
-^ Moi en personne, honnête M. Gérard, répondit le forçat.
~ Et vous venez de la part de.. .
— Oui, fit Gibassier.
— De la part de .. répéta M. Gérard, gui désirait ne point marcher à Taventure.
— De la part du patron, quoi ! dit Gibassier, qui marchait à pieds joints sur toutes ces petites délicatesses.
Prononcé par cet accolyte, le mot de patron, qui signifiait un maître commun, fit sourire le futur député.
Il garda le silence un instant en se pinçant les lèvres et reprit :
— Ainsi, il m'envoie chercher?
— Il m'envoie vous chercher, oui, répondit Gibassier.
— Et vous savez pourquoi ?
— Je rignore absolument.
— Serait-ce à propos -de... Il hésita.
— Oh 1 parlez avec confiance, dit Gibassier, vous.savez que, moins Thonnéteté, je suis un autre vous même.
— Serait-ce à propos de M. Sarranli ?
— Vous m'y faites songer, dit Gibassier, cela pourrait bien être.
M. Gérard non-seulement baissa la voix, mais sa voix prit une légère teinte d^émotion.
— Est-ce que, demanda-t-il, l'exécution n'aurait plus lieu demain Y
— Je ne crois pas ; ie sais de source certaine que les ordres ont été donnés a M. de Paris pour se tenir prêt demain à trois heiyes, et que le condamné a été conduit i la Conciergerie.
M., Gérard laissa échapper un 80\u>ir sortant visiblement d'une poitrine oppressée.
— Et, demanda-t-il, il ne serait pas possible de remettre à demain matin ce que nous avons à faire ce soir ?
— Oh I Ut Gibassier, impossible.
— C'est donc une affaire grave ?
— De la plus haute gravité.
M. Gérard regpda Gibassier dans le blanc des yeux.
— Et vous prétendez ne rien savoir.
— Par saint Gibassier, je vous le jure.
— Alors, le temps de prendre mon chapeau.
— Prenez, M. Gérard, les soirées sont un peu froides, et Ton peut s'enrhumer.
M. Gérard décrocha son chapeau.
— Je suis prêt, dit-il.
— Alors, pai'tons, fit Gibassier.
A la porte de la rue un fiacre attendait
En voyant ce fiacre, qui, comme tous les fiacres, avait un faux air de corbillard, M. Gérard ne put réprimer un léger frisson.
— Montez, dit il à Gibassier. Je vous suis.
— Je n'en ferai rien, ie vous jure, répondit Gibassier.
Et le forçat, ouvrant la portière, fit courtoisement monter M. Gérard dans la voilure où il prit place près de lui, après avoir échangé quelques paroles avec le cocher.
Le fiacre prit au petit trot de f on attelage la route de Paris, — Gibassier ayant jugé à propos de changer l'itiné* raire tracé par l^vator, en pensant que l'endroit où il emmènerait M. Gérard était indifférent, pourvu qu'il l'emmenât.
— Bon, se dit M. Gérard, un peu rassuré par l'allure des chevaux, si c'est pour une affaire grave, ce n'est pas au moins pour une affaire pressée. *
Et, sur cette judicieuse réflexion, le plus profond silence régna dans la voiture et se soutint pendant le premier kilomètre.
Ce fut Gibassier qui ie rompit le premier.
-^ A quoi pensez-vous donc si obstinément, cher M. Gérard? demanda-t-il.
— Je l'avoue, M. Gibassier, répondit le philanthrope, je pense au but inconnu de cette visite inattendue.
^ Et cela vous tourmente ?
— Cela me préoccupe, du moins.
— Voyez-vous ! — Eh bien, à votre place, moi, je ne serais nullement préoccupé, je vous jure.
^— Pourquoi ?
— Oh ! c'est hien simple, — notez que j'ai dit à voire place, — et non à la mienne.
— Oui, je le reconnais, mais pourquoi avez-vous dit à îHa place?
— Parce que si ma conscience était pure comme la vôtre, me sentant tout à fait digne des faveura de la fortune, je ne ferais pas au destin Thonneur de redouter ses coups.
— Sans doute, sans doute, murmura M. Gérard en hochant mélancoliquement la tête, — mais la fortune à des soubresaut» si bizarres, que toui en ne craignant rien, on doit s'attendre à beaucoup de choses.
— En vérité, si eussiez vécu du temps de Thaïes, la Grèce, au lieu d'avoir sept sages, en eût eu huit, cher monsieur Gérard, et c'eût été vous qui eussiez fait ce beau vers :
A tous événements le sage est préparé.
RenMirquez que je dis préparé, et non résigné, — attendu que si vous êtes préparé, vous ne me paraissez pas résigné; — oui, vous avez raison, continua Gibassier de son ton le plus solennel et le plus sentencieux : la fortune a des soubresauts bizarres ; c'est pour cela que les anciens, qui n'étaient pas bêtes, la représentaient quelquefois assise sur un serpent, ce qui signifiait qu'elle est au-dessus de toute de la prudence ; toutefois, à votre place, je vous le répète, tout en laissant travailler mon esprit, — un esprit aussi aciif que le vôtre ne peut pas s'endormir tout à fait, —tout en laissant, dis-je, travailler mon esprit, je ne m'inquiéterais pas outre mesure; — que peut-il vous arriver?
— Vous avez eu le bonheur d'être orpnelin dès votre basâge, ce qui fait que vous ne craignez plus de perdre vos parents ou d'être compromis par eux ; — vous n'êtes point marié, ce qui fait que vous ne craignez point de perdre votre femme ou d'être trompé par elle ; — vous êtes millionnaire, et une grande partie de votre fortune est en biens fonciers, ce qui fait que vous ne craignez pas qu'un notaire vous ruine ou qu'un banqueroutier vous dévalise ;
— vous avez la santé, cette vertu du corps; — vous ayez la vertu, cette santé de l'âme ; — vous avez la considération de vos concitoyens, qui vonJ vous élire député ; — votre brevet de chevalier de la Légion-d'Honneur, comme bienfaiteur de l'humanité, est à la signature ; c'est un secret, je le sais bien, mais je puis vous dire cela en confidence ; enfin, monsieur Jackal vous tient en si particulière estime, que deux fois par semaine, si graves que soient ses occupations, il vous reçoit dans son cabinet et cause têteà-tête avec vous ; vous recevez, en un mot, et vous allez recevoir la juste récompense de cinquante ans de philanthropie et de probité ; — que vous manque-tril, voyons, que pouvez-vous craindre ? dites :
— Oui sait, soupira M: Gérard ; — l'inconnu, cher Gibassier.
— Enfin, vous y tenez, soit, n'en parlons plus ; parlons d'autre chose.
M. Gérard fit un signe qui voulait dire :
— Parlons de ce que vous voudrez, pourvu que ce soit vous qui parliez et moi qui me taise.
Il est évident que Gibassier prit le signe pour un assentiment, puisqu'il continua.
— Oui, parlons de quelque chose de plus gai; — ce ne. sera pas difficile, n'est ce pas?
-- Non.
— Vous receviez quelquçs amis aujotuvl'hui à diner, cher monsieur Gérard. Notez que je me permets de vous appeler cher monsieur Gérard, parce que, de temps en temps, vous m'appelez cher monsieur Gibassier, et que tout à l'heure encoi-e vous m'avez fait cet honneur.
M. Gérard s'inclina.
Gibassier passa sa langue sur ses lèvres.
— Vous avez dû leur donner un crâne dîner, heim f
— A vous dire la vérité, et sans me vanter, je le crois.
— Moi, j'en suis sûr, à en juger par les vapeurs qui montaient de la cuisine dans le vestibule, où je vous ai attendu un instant.
LE MOOTK-CRISTO.
— J'ai fait de mon mieux , répondit modestement M. Gérard.
• — Et, continua Gibassîer, vous avez dlnè dans le parc, sur la pelouse ?
--Oui.
— Ce devait être un coup-d'œil charmant. A-t-on chanté, au diner ?
— On allait apporter le dessert au moment où vous êtes arrivé.
7— Oui. Si bien que je suis tombé là, au milieu de cette réunion de famille, comme une bombe, comme le Banquo de Macbeth^ ou le Commandeur de Don Juan.
— C'est vrai, dit M. Gérard en s'efforçant de sourire.
— Mais, reprit Gibassier, voyons, avouez que c'est un peu de votre faute, cher monsieur Gérard,
— Comment cela?
— Sans doute. Supposez que vous m'ayez fait la faveur de m'inviter avec vos autres amis. Eh bien ! il y a mille à parier contre un, cher monsieur Gérard , qu'étant installé chez vous au commencement du déjeuner, je ne serais pas venu vous déranger à la fio.
— Croyez, cher monsieur Gibassier, s'empressa de dire M> Gérard, que je regrette vivement mon oubli , mais je vous affirme qu'il est involontaire, et il ne tiendra qu'à vous de me le faire réparer.
— Ma foi noui dit Gibassiei* en affectant une profonde tristesse, ma foi non, je suis fâché contre vous.
— Contre moi?
— Oui, vous m'avez blessé au cœur ; et, voas le savez, dit Gibassier en portant avec un geste pathétique sa main à sa poitrine, les blessures au cœur sont mortelles. Hélas ! continua-t^il, en passant de la tristesse à la lamentation, comme il avait passé de la mélancolie à la tristesse, encore une croyance qui s'éteint, encore une illusion qui s'envole, encore un feuillet noir à buriner sur le livre déjà si sombre de ma vie. 0 amitié ! légère et inconstante amitié, que lord Byron a si faussement appelée Vamour sans ailes, (|ue de maux tu m'as causés ^tque de maux tu me eau-
amertume :
« Aujoui'd'hui tesautels, ôDéesse ne sont plus éclairés de la flamme des sacrifices, les voûtes de ton temple ne retentissent plus du bruit des chants de tes fidèles. Exilée par rintérêt,.de ton antique séjour, tu erres maintenant seule, abandonnée, jouet malheureux de la populace des cours et de tous les lâches mortels que fatigue une sordide avidité. Parmi les hommes enorgueillis de leur nchesse, de leur naissance, de leur grandeur, qui fait attention à tes cris, <|ui a compassion de ton malheur, qui va visiter ton temple ? .
Hélas ! hélas ! l'infortuné Gibassier, comme Portland, le héros du poème, est le seul qui en demande encore l'entrée!
Après celte prétentieuse citation Sont M. Gérard n'apprécia point tout le pédantisme, l'ex -forçat tira un foulard jaune de sa poche, et fit semblant de s'essuyer les yeux.
Le philanthrope de Vanves, qui no* comprenait pas, et, hàtons-nous de le dire, qui ne pouvait comprendre où tendait le verbiage de son compagnon, le crut véritablement, euiu, et commença de lui prodiguer des consolations mêlées d'excuses.
Mais celui-ci continua .
—Il faut que le monde moderne soit devenu bien mauvais, quand le monde ancicnicite, sans compter celui d'Achille et Palrocle, quatre exemples de. cette amitié qui faisait des hommes des demi-dieux , de n'avoir rieu à opposer \ des exemples comme ceux d'Herculo et de Pyrilhofis, d'Oreste et Pyfade, d'Euryale et de' Nisus, de Dam^on et de Pythias ; oh ! nous sommes bien véritablement à l'âge de fer, cher monsieur Gérard.
niei-s mots de Gibassier.
— Ah! nous sommes à la barrière d'Enfer, dit Gibassier,
redescendant toute la gamme de l'élégie pour prendre sa voix naturelle, ah, nous sommes à la narrière d'Enfer. Tiens, tiens, tiens, la route ne m'a pas paru longue. Combien y a-t-il donc que nous sommes partis? Il tira sa montre. Une heure un quart, par ma foi, nous sommes arrivés, cher monsieur Gérard.
— Mais , demanda celui-ci avec inquiétude, nous ne sommes point rue de Jérusalem, il me semble.
— Oui vous a donc dit que nous allions rue de Jérusalem? ce n'est pas moi, dit Gibassier.
— Où allons-nous donc, alors? demanda le philanthrope étonné.
— Moi, je vais à mes affaires, dit Tex-forçat, et si vous en avez, je vous engage à aller aux vôtres.
— Mais moi, dit M. Gérard stupéfait, nulle affaire ne m'amène à Paris.
— Ah ! tant pis. Car si vous aviez la chance d'avoir aujourd'hui une affaire Rans la capitale, et que l'affaire fût dans ce quartier ci, vous vous trouveriez tout porté.
— Ah çà ! maître Gibassier, dit M. Gérard en se redressant, est-ce que par hasard vous vous mo(^ueriez de moi?
— Mais cela m'en a tout l'air, maître Gérard, dit le forçat en éclatant de rire.
— Alore M. Jackal ne m'attend pas? s'écria M. Gérard furieux.
— Non-seulement il ne vous attend pas, mais je puis même vous dire que si vous vous présentez chez lui à cette heure, vous serez certain de lui faire une agréable surprise.
— Ceci veut dire que vous m'avez mystifié, maitre drôle, dit M. Gérard, qui reprenait son insolence au fur et à mesure que le danger s'évanouissait.
— Complètement mystifié, honnête M. Gérard. Mainte* nant nous sommes quittes, ou manche à manche, comme vous voudrez.
^ Mais je ne vous ai jamais fait de mal, Gibassier, s'écria M. Gérard ; d'où vient que vous me faites, vous, une si mauvaise plaisanterie ?
— Vous ne m'avez jamais fait de mal, s'écria Gibassier; il dit qu'il ne m'a jamais fait de mal ! l'ingrat, et de quoi parlons-nous depuis notre départ de Vanves, sinon de ta noire ingratitude. Comment, oublieux ami. tu donnes dans ta villa de Vanves un raoul gastronomico-politique, tu invites à une réunion électorale et culinaire tes plus banales connaissances, et tu ne préviens pas ton plus tendre ami, ton Pyrithoas, ton Pylade, Ion Kuryale, ton Damon, ton autre toi-même enfin ; lu l'oublies comme un sac de nuit, tu le foules aux pieds, tu fais litière de son dévouenrient ? que les dieux te pardonnent, mais, quant à moi, il m'a semblé plaisant de me venger de l'injure sur le mémo mode où l'injure m'a été faite ; tu m'as privé de ton dîner, j'ai privé toii diner de toi.
— Qu'en dis-txi?
Et i-efermant vivement la portière.
— J'ai pris le cocher à quatre heures précises, dit-il, et, comme je ne veux pas qu'il vous vole, je vous dis l'heure; quant au prix, c'est cinq francs les soixante minutes, tant qu'il vous plaira de le garder. ...
— Conîment, s'écria M. Gérard, qui ne pouvait jamais vaincre ses premièi-es idées d économie, vous ne payez
— Bon, dit Gibassier, si je payais, où serait donc la plai-
san terie Et lui faisant un sadut respectueusement grotesque :
— Au revoir, honnête M. Gérard, dit-il. Et il disparul.
M. Gérard demeura stupéfait.
— Où faut-il vous conduire, notre bourgeois ; vous savez qu'on m'a pris à quatre heures et demie et que c'est prix fait à cinq francs rheure, retour même à vide compris ?
M. Gérard pensa bien à se fâcher ;îontre le cocher, mais ce n'était pas la faute de ce brave homnie, on l'avait pris sut la place, on avait fait prix avec lui, il était parti de
bonne foi. ' . , , v. ^ • %ij 1:
Gibassier était donc le seul contre lequel put récn-Ui^
M. Gérard.
— A VaBTes, dit-il ; mais cinq fraaoB l'heure, mon ami, ce n'est pas pour rien.
— Ah î s'il vous çlalt de me payer ici, dit le cocher; par le temps qu'il va laire, j'aime autant cela.
M. Gérard mit le nez à la portière et regarda le ciel. En efÏQt, un orage s'amassait sur Yaugiravd et l'on entendait des grondements sourds de tonnerre à Thorizon.
— Non, dit M. Gérard, je vous garde ; à Vanves, mon ami, et le plus vite possible.
r— Oh ! on ira comme on pourra, notre bourgeois, repondit le cocher; les pauvres bêtes n'ont que quatre pieds, et ne peuvent faire que ce que l'on peut faire avec quatre pieds.
£t, remoatant sur son siège, il fit tourner, tout*cn grommelant, son équipage, et reprit le chemin de Vanves.
Alexandre Dumas.
{La $uile au prochain numéro).
UN MOT A PaOPOS DU COMTE DE MONTE-CRISTO.
On s'est toujours fort inquiété de savoir comment s'étaient fait mes livres, et surtout qui les avait faits.
Il était^i simple de croire que c'était moi, que Ton n'en a pas eu l'idée.
Ainsi, en Italie, on croit généralement que c'est Fioreatino qui a fait le Comte de Monte-Cristo,
Pourquoi ne croit on pas que c'est moi qui ait fait la Divine Comédie? J'y ai exactement autant de droits
Fiorentino a lu Monte-Cristo^ comme tout le monde, mais il ne l'a pas lu même avant tout le monde, si toutefois il Ta lu.
Les Italiens auront donc beau réclamer Monte-Cristo^ il faudra qu'il se contentent de FAssedio di Pirenza de M. Azelio, et dei Promessi Sposi de Manzoni.
Disons donc aujourd'hui ce que j'ai oublié de dire en 1845. c^est Ut façon dont se fit le comte de monte-cristo.
En 184(, j'habitais Florence,
L'esprit des autres peuples est si peu en liarmonie avec l'esprit français, que partout où les Français se trouvent à l'étranger, ils se réunissent et font colonie.
Or, en 1841, la colonie avait pour centre la charmante villa de Qnarto, habitée par le prince Jérôme Napoléon, et par la princesse Mathilde, sa fille.
C'était chez lui que tout Français arrivant à Florence demandait à être présenté d'abord-
Cette formalité était remplie pour moi dés 1834, de sorte qu à mon second voyage à Florence en 1840, je me trouvais déjà être pour la famille eAilée une ancienne connaissance.
Le roi Jérôme me voua dès cette époque une aminé qull m'a conservée, j'espère, mais dont il peut dire que je
n'abuse pas.
J'allais tous les jours chez lui à Quarto.
Je ne crois pas avoir été trois fois chez lui depuis qu'il est au Palais-Royal.
Un jour, il médit, c'était au commencement de 1842, au moment oïl à propos, des affaires d'Egypte, on menaçait la France d'une coaUtion, un jour il me dit :
— Napoléon quitte le service du Wurtemberg et revient à Florence. Il ne veut pas, comme tu le comprends bien, être exposé à servir contre la France. — Une fois ici — je te le recommande.
— Vous me recommandez un prince, à moi, sire,— et à quoi puis-je lui élre bon ?
— A lui apprendre la France qu'il ne connaît pas, et à faire avec lui quelques courses ea Italiei ai tu en a« le temps.
— A t-il vu l'Ile d'Elbe? sire.
— Non.
— Eh bien ! je le conduirai à l'île d'Elbe, si cela peut yous être agréable. Il est bon que le neveu de TEmpereur termine son éducation par. ce pèlerinage historique.
— Gela m'est agréable, et je i^lieiifl ta parole.
— Pardon, sire, mais comment voyageons-nons ?
— Je ne te comprends pas.
~ Je ne suis pas assez riche pour voyager en prince, et suis trop fier pour voyager à la suite d'un prince.
— Oh ! quant à cela, que ta sus(teplibilité ne B'e£ra«>uche pas. Napoléon mettra mille francs de sa bourse, ta mettras mille francs de la tienne, je vous donnerai un valet de chambre avec cinq cents francs, pour les frais de poste et de passage, et vous ne reviendrez que lorsqu'il n'y aura plus rien dans la bourse.
— Alors , eonune cela tout va bien.
Lorsque le prince Napoléon arriva, il trouva éonc l'affaire tout arrangée entre son père et moi, et comme il ne changea rien à ces arrangements, les premiers instants donnés à sa famille et à ses amis, il fut décidé que le moment éUit venu de mettre notre projet de voyage à exécution.
Le prince avait alors dis-neuf ans et moi trente-neuf.
Je ne di3 pas le bien que j'en pense ; on le sait^ je ne loue guère que les morts ou les exilés.
Voir, pour le duc d'Orléans , le n° dn 6 août; pour Victor Hugo, les voir tous.
Nous partîmes pour Livourne dans la calèche de voyage du prince, notre valet de chambre partageant le siège avec le postillon.
Six ou huit heures après nous étions à Livourne.
Comme Livourno est une des villes lee plus ennuyeuses qu'il y ait au monde, à peine fûmes-nous à Livourne que nous éprouvâmes le besoin de la quitter.
En conséquence, nous courûmes au port pour voir s'il y avait quelque bâtiment en partance pour Porto-Ferrajo.
Il n'y en avait aucun, et ce qu'il y avait de pis. c'est que l'on ne pouvait pas nous dire quand il y en aurait.
Nous nous promenions donc à peu près désespérés sur le port de Livourne, lorsqu'on passant en revue les petites barques à deux rameurs qui vont chercher les passagers à bord des paquebots, le prince Napoléon s'écria :
— Voyez donc cette barque, Dumas.
— On'a-t-elle de particulier, mon prince?
— Bon nom.
— Comment s*appelle-t-elle?
— Le Duc de Beichsladt.
— Ah, c'est bizarre.
— Oui, n'est-ce pas?
— Par ma foi, monseigneur, si le roi ne m*avait pas constitué votre Mentor, je vous proposerais* une fière folie.
■— Laquelle?
*- De nous en aller à Porto-Ferrajo dans cette barque.
— Parlez-vous sérieusement.
— On ne peut plus sérieusement, j'ai confiance dans la fortune de César.
Le prince était déjà dans la barque.
— Je vous laisse la reponsabîllté de la proposition et j'en risque les conséquences, dit-il.