LES CATALANS
Alexandre Dumas.
{La suite au prochain numéro.)
A cent pas de l'endroit où les deux amis, les regards à l'horizon et l'oreille au guet, sablaient le vin pétillant de La Malgue, s'élevait, derrière une butte nue et rongée par le soleil et le mistral, le village des Catalans.
Un jour, une colonie mystérieuse partit de TEspagne et vint "aborder à la langue de terre où elle est encore aujourd'hui. Elle arrivait on ne savait d'où, et parlait une langue inconnue. Un des chefs, qui entendait le^rdvençal, demanda à la commune de Marseille de leur donner ice promontoire nu et aride sur lequel ils venaient, comme les matelots antiques, de tirer leurs bâtiments. La demande lui fut accordée, et trois mois après, autour des douze ou quinze grands canots qui avaient amené ces bohémiens de la mer, un petit village s'élevait.
Ce village, construit. d'une façon bizarre et pittoresque, moitié maure, moitié espagnol, est celui que 1 on voit encore aujourd'hui habité par les descendants de ces hommes, qui parlent la langue de leurs pères. Depuis trois ou quatre siècles, ils sont demeurés ndèles à ce petit pro monloire, sur lequel ils s'étaient abattus pareils à une bande d'oiseaux-de mer, sans se mêler en rien à la population marseillaise, se mariant entre eux et ayant conservé les mœurs et le costume de leur mère-patrie comme ils en ont conservé le langage.
Il faut que nos lecteurs nous suivent à travers l'unique rue de ce petit village, et entrent avec nous dans une de ces maisons auxquelles le soleil a donné au dehors cette belle couleur feuille morte particulière aux monuments du pays, et au dedans une couche de badigeon, cette , teinte blanche qui forme le seul ornement des posadas es papnoles.
Une belle jeune fille aux cheveux noirs comme le jais, aux yeux veloutés comme ceux de la gazelle, se tenait debout et adossée à une cloison, et froissait entre ses doigts effilés et d'un dessin antique une bruyère innocente dont elle arrachait les fleurs, et dont les débris jonchaient déjà le s .1 ; en outre, ses bras nus jusqu'au coude, ses bras bninis, mais qui semblaient modèles sur ceux dç la Vénus d'Arles , frémissaient d'une sorte d'impatience fébrile, et elle frappait la terre de son pied souple et cambré, de sorte que l'on entrevoyait la forme pure, fière et hardie de sa jambe emprisonnée dans un bas de coton rouge à coins gris et bleus.
A trois pas d'elle, assis sur une chaise qu'il balançait d'un mouvement saccadé, appuyant son coude à un vieux meuble vermoulu, un grand garçon de vingt à vingt-deux ans la regardait d'un air où se combattaient l'inquiétude et le dépit ; ses yeux interrogeaient, mais le regard ferme et fixe de la jeune fille dominait son interlocuteur.
— Voyons, Mercedes, disait le jeune homme, voici Pâques qui va revenir, (fest le moment de faire une noce, repondez-moi !
— Je vous ai répondu cent fois, Fernand, et il faut en vérité que vous soyez bien ennemi de vous-même pour m'interroger si obstinément.
— EhbienI répétez-le encore, je vous en supplie, répétez-le encore pour que j'arrive a le croire. Dites-moi pour la centième fois que vous refusez mon amour, qu'approuvait votre mère ; faites-moi bien cgmprendre que vous vous jouez de mon bonheur, que ma vie et ma mort ne sont rien pour vous. Ah ! mon Dieu, mon Dieu ! avoir rêvé dix ans d'être votre époux, Mercedes, et perdre cet espoir qui était le seul but de ma vie !
— Ce n'est pas moi du moins qui vous ai jamais encouraçré dans cet espoir, Fernand, repondit Mercedes; vous n'avez pas une seule coquetterie à me reprocher à votre égard. Je vous ai toujours dit : Je vous aime comme un frtre, mais n'exigez jamais de moi autre chose que cette
amitié fraternelle, caï mon cœur est à un autre. Vous aije toujours dit cela, Fernand?
— Oui, je le Bais bien, Mercedes, répondit le jeune homme ; oui, vous vous êtes donné vis-à-vis de moi le cruel m^te de la franchise ; mais oubliez-vous que c'est parmi les Catalans une la loi sacrée de se marier entre euxt
— Vous vous trompez, Fernand, ce n'est pas une loi, c'est une habitude, voilà toutr et, croyez-moi, n'invoquez pas cette habitude en votre faveur. Vous étez tombé à la conscription, Fernand; la liberté qu'on vous laisse, c'est une simple tolérance ; d'un moment à l'autre vous pouvez être appelé sous les drapeaux. Une fois soldat, que ferez- vous de moi, c'est-à-dire d'une pauvre fille orpheline, triste, sans fortune, possédant pour tout bien une ca»bane presque en ruines,»où pendent quelques filets usés, misérable héritage laissé par mon père à ma mère et par ma mère à moi? Depuis un an qu'elle- est morte, cette
I)auvre mère, songez donc, Fernand, que je vis presque de a charité publique I Quelquefois vous feignez que je vous suis utile, et cela pour avoir le droit de partager votre pèche avec moi ; et j'accepte, Fernand, parce que vous êtes le fils d'un frère de mon père, parce que nous avons été élevés ensemble, et plus encore parce que, par dessus tout, cela vous ferait trop de peine si je vous refusais. Mais je sens bien que ce poisson que je vais vendre et dont ^e tire l'argent avec lequel j'achète le chanvre que je file, je sens bien, Fernand, que c'est une charité.
— Et qu'importe, Mercedes, si pauvre et si isolée que vous êtes, vous me convenez mieux ainsi que la fille du plus riche armateur ou du plus riche banquier de Marseille I A nous autres, que nous faut-il? Une honnête femm*» et une bonne ménagère. Où trouverais-je mieux que vous sous ces deux rapports ?
— Fernand, répondit Mercedes en secouant la tête, on devient mauvaise ménagère, et on ne peut répondre de rester honnête femme lorsqu'on aime un autre homme que son mari. Contentez -vous de mou amitié, car, je vous le repète, c'est tout ce que je puis vous promettre, et je ne promets que ce que je suis sûre de pouvoir donner.
— Oui, je comprends^ dit Fernand ; vous supportez patiemment votre misère, mais vous avez penr de la mienne. Eh bien I Mercedes, aimé de vous, je tenterais la fortune; vous me porterez bonheur, je puis entrer comme commis dans un comptoir ; je puis moi-même devenir marchand !
— Vous ne pouvez rien tenter de tout cela, Fernand ; vous êtes soldat, et si vous restez aux Catalans, c'est parce qu'il n'y a pas de guerre. Demeurez donc pêcheur : ne faites point de rêves qui vous feraient paraître la réalité plus terrible encore, et contentez-vous de mon amitié, puisque je ne puis vous donner autre chose.
— Eh bien I vous avez raison, Mercedes, je serai marin ; j'aurai au lieu du costume Je nos pères, que vous méprisez, un chapeau verni, une chemise rayée et une veste bleue avec des ancres sur les boutons. N'est-ce point ainsi qu'il faut être habillé pour vous plaire?
— Que voulez-vous dire ? demanda Mercedes en lançant un regard impérieux, que voulez-vous dire? je ne vous comprends pas.
— Je veux dire, Mercedes, que vous n'êtes si dure et si cruelle pour moi que parce que vous attendez quelqu'un qui est ainsi vêtu. Mais celui que vous attendez est inconstant peut-être, et, s'il ne l'est pas, la mer l'est pour lui.
— Feinand I s'écria Mercedes, je vous croyais bon et je me trompais ! Fernand, vous êtes un mauvais cœur d'appeler à l'aide de votre jalousie les colères de Dieu ! Eh bien! oui, je ne m'en cache pas, j'attends et j'aime celui que voua dites, et s'il ne revient pas, au heu d'accuser cette inconstance que vous invoquez, vous, je dirai qu'il est mort en m'aimant.
Lé jeune Catalan fit un geste de rage.
— Je vous comprends, Fernand : vous vous en prendrez à lui de ce que je ne vous aime pas ; vous croiserez votre couteau catalan contre son poignard. A quoi cela vous avancerâ-t-il ? A perdre mon amitié si vous êtes vaincu, à ▼oiTmon amitié se changer en haine si vous êtes vainqueur,
Croyez-moi, chercher querelle i un homme est un mauvais moyen de plaire à la femme qui aime cet homme. Non, Fernaud, vous ne vous laisserez point aller ainsi à vos mauvaises pensées. Ne pouvant m'avoir pour femme, vous vous contenterez de m avoir pour amie et pour sœur; et d'ailleurs, ajouta-t-elle les yeux troublés et mouillés de larmes, attendez, attendez, Fernand, vous l'avez dit tout à l'heure, la mer est perfide, et il y a déjà quatre mois quM est parti, el depuis quatre mois j'ai compté bien des tempêtes !
Fernand demeura impassible ; il ne chprcha pas à essuyer les larmes qui roulaient sur les joues de Mercedes ; et cependant pour chacune de ces larmes il eût donné un verre de son sang ; mais ces larmes coulaient pour un autre.
Il se leva, fit un tour dans la cabane et revint s'arrêter devant Mercedes, l'œil sombre et les poings crispés.
— Voyons, Mercedes, dit-il, répondez encore une fois, est-ce bien résolu ?
— J'aime Edmond Dantès, dit froidement la jeune fille, et nul autre que Edmond Dantès ne sera mon époux.
— Et vous l'aimerez toujours ?
— Tant que je vivrai.
Fernand baissa la tête comme un homme découragé, poussa un soupir qui ressemblait à un gémissement; puis, tout à coup relevant le front, les dents serrées et les narines entr'ouvertes.
— - Mais s'il est mort ? dit il.
— S'il est mort, je mourrai.
— Mais s'il vous oublie?
—Mercedes ! cria une voix joyeuse en dehors de la mai son, Mercedes !
— Ah ! s'écria la jeune fille en rougissant de joie et en bondissant d'amour, tu vois bien qu'ilne m'a pas oubliée,
puisque le voilà !
Et elle s'élança vers la jorte qu'elle ouvrit en s'écriant :
— A moi, Edmond ! me voici.
Fernand, pâle et frémissant, recula en arrière, comme fait un voyageur à la vue d'un serpent, et, rencontrant sa chaise, il y retomba assis.
Edmond et Mercedes élaienj dans les bras l'un de l'autre. Le soleil ardent de Marseille, qui pénétrait à travers l'ouverture de la porte, les inondait d'un flot de lumière. D'abord ils ne virent rien de ce qui les entourait. Un immense bonheur les isolait du monde, et ils ne parlaient que par ces mots entrecoupés qui sont les élans d'une joie si vive qu'ils semblent l'expression de la douleur.
Tout à coup Edmond aperçut la figure sombre de Fernand, qui se dessinait dans l'ombre, pâle et menaçante : par un mouvement dont il ne se rendit pas compte lui-même, le jeune Catalan tenait la main sur le couteau passé à sa ceinture.
— Ah I pardon, dit Dantès en fronçant le sourcil à son tour, je n'avais pas remarqué que nous étions trois.
Puis se tournant vers Mercedes :
— Qui est ce monsieur? demanda-t-il.
— Monsieur sera votre meilleur ami, Dantès, car c'est mon ami à moi, c'est mon cousin, c'est mon frère, c'est Fernand; c'est à-dire l'homme qu'après vous, Edmond, j'aime le plus au monde ; ne le reconnaissez-vous pas ?
— Ah ! si fait, dit Edmond, et sans abandonner Mercedes, dont il tenait la main serrée dans une des siennes, il tendit avec un mouvement de cordialité son autre main au Catalan.
Maib Fernand, loin de répondre à ce geste amical, resta muet et immobile comme une statue.
Alors Edmond promena son regard investigateur de Meicédèsémue et tremblante à Fernand sombre et menaçant.
', Ce seul regard lui apprit tout.
La colère monta à son front.
— Je ne savais pas venir avec tant de hâte chez vous,* Mercedes, pour y trouver un ennemi.
— Un ennemi , s'écria Mercedes avec un regard de courroux à l'adresse de son cousin ; un ennemi chez moi, dis-tu, Edmond ! Si je croyais cela, je te prendrais sons
LE MOJNTE-QBJttTO
le hre^ et je m'en irate àliârMiUe, quittiliit là màisos poitf n'y plue jamais rentrer.
L'œil de Fernand laaça un éclair.
— El s'il ('arrivait malheur, mon Edmond, eontinoa'telle avec ce même flegme implacable qui prouvait à Ferlumd que la jeune fille avait lu jusqu'au plus profond de sa sinistre pensée, s'il ^arrivait malheur, je monterais sur le cap de Morgiou, et Je me jetterais sur les rochers la tète la première.
Fernand devint affreusement pâle.
— Mais tu t'es trompé, Edmond, poursuivit-elle, tu n'as point d'entiemis ici ; il n'y a que Fernand, mon frère, qui va te serrer la main comme à un ami dévoué.
Et à ces mots la jeune fille fixa son regard impérieux sur le Catalan, qui, comme s'il eût été fasciné par ce regard, s'approcha lentement d'Edmond et lui tendit la main.
Sa haine, pareille 4 une vague impuissante, quoique furieuse, venait se briser contre l'ascendant que cette femme exerçait sur lui.
Mais à peine eut-il touché la main d'Edmond qu'il sentit qu'il avait fait tout ce qu'il pouvait faire, et qu'il s'élança hors de la maison.
— Oh ! s'écria-t-il en courant comme un insensé et en noyant ses mains dans ses cheveux, oh ! qui me délivrera donc de cet homme ? Malheur à moi I malheur à moi 1
— Eh I le Catalan , eh I Fernand, où cours- tu? dit une voix.
Le jeune homme s'afréta toat court, regarda autour de lui, et aperçut Gaderousse attablé avec Danglars sous un berceau de feuillage.
— Ehl dit Caderousse, pourquoi ne viens-tu pas? Estu donc si pressé que tu n'aies pas le temps de aire bonjour aux amis ?
— Surtout quand ils ont encore une bouteille presque pleine devant eux, ajouta Danglars.
Fernand regarda les deux nommes d'un air hébété, et ne répondit rien.
— - Il me semble tout penaud, dit Danglars poussant du genou Caderousse : est-ce que nous nous serions trompés, et qu'au contraire de ce que nous avions prévu, Dan tés triompherait ?
— Dame 1 il faut voir, dit Caderousse ; et se retournant vers le jeune homme : Bh bien ! voyons, le Catalan, te décides-tu? dit-il.
Fernand essuya la sueur qui ruisselait de son front et entra lentement sous la tonnelle, dont l'ombrage sembla rendre un peu de calme à ses sens, et la fraîcheur, un peu de bien-être à son corps épuisé.
— Bonjour, dit-il, vous m'avez appelé, n'est-ce pas ?
Et il tomba plutôt qu*il ne s'assit sur un des sièges qui entouraient la table .
— Je t'ai appelé parce que tu courais comme un fou et que j'ai eu peur que tu n'allasses te jeter à la mer, dit en riant Caderousse. Que diable, (juand on a des amis, c'est non-seulement pour leur offlir un verre de vin , mais encore pour les empêcher de boire trois ou quatre pintes d'eau !
Fernand poussa un rugissement qui ressemblait â un sanglot, et laissa tomber sa tête sur ses deux poignets po* ses en croix sur la table.
— Eh bien! veux -tu que je te dise, Fernand, reprit Caderousse entamant l'entretien avec cette frutalité gros- sièi'e des gens du peuple auxquels la curiosité fait oublier toute diplomatie; eh bien! tuasTair d'un amant déconfit î
Et il accompagna cette plaisanterie d'un gros rire.
— Bah! répondit Danglars, un garçon taillé comme celui-là n*est pas fait pour être malheureux en amour ; tu te moques, Caderousse.
— Non pas, reprit celui-ci ; écoute plutôt comme il soupire. Allons, allons, Fernand; dit Caderousse, lève le nez et réponds -nous : ce n'est pas aimable de ne pas répondre aux amis qui nous demandent des nouvelles de notre santé.
— Ma santé va bien, dit Fernand crispant ses poings, mais saas lever la tète.
■^ Ah I vois-Ui, Danglars, dit Gaderou#$e es faisant tî» gne de Tmil à son ami, voici la chose : Fanaandi aue tu vois, et qui est un boa et brave Catalan, un des mdllears pécheurs de Marseille, est amoureux d'une belle fille 4i«i*oii appelle Mercedes ; mais malheureusement il paiAlt qoe la belle fille de son côté est amoureuse du second du Pka* raon ; et comme le Pharaon est entré aujourd'hui dans le port, tu comprends ?
— Non, je né comprends pas, dit Danglars.
— Le pauvre Fernand aura reçu son congé, continua Caderousse.
— Eh bien, après ? dit Fernand relevant la tête et regardant Gaderousse en homme qui cherche quelqu'un sur qui ttiie tomber sa colère ; Mercedes ce dépend de per* sonne, n'est*ce pas ? et elle est bien libre d'aimer qui elle veut ?
— Ah 1 si tu le prends ainsi, dit Caderousse, c'est aut^e chose I moi qui i& croyais un Catalan ; et l'on m'avait dit que les Catalans n'étaient pas hommes à se laisser supplanter par un rival \ on avait même ^outé que Fernand surtout, s'il avait à se venger jamais, serait terrible daoa sa vengeance.
Fernand sourit avec pitié.
— Un amoureux n'est jamais terrible, dit-il.
— Le pauvre garçon ! reprit Danglars feignant de plain* dre le jeune homme du plus profond de son cœur. Que veux- tu, il ne s'attendait pas a voir revenir ainsi Dantèa tout à coup ; il le croyait infidèle, mort peut-être, qui sait 1 et il vient de le voir revenir. Ces choses-là sont d'autant plus sensibles qu'elles nous arrivent tout à coup.
— Ah 1 ma- mi, dans tous les cas, dit Caderousse, qui buvait tout en parlant et sur lequel le vin fumeux de La Malgue commençait à faire son e£Est, dans tous les cas Fernand n'est pas le seul que l'heureuse axrivée de Dantés contrarie ; n est-ce pas, Danglars ?
— Non, tu dis vrai, et j'oserais presque dire que cela lui portera malheur.
— Mais n'importe, reprit Caderousse en versant un verre de vin à Fernand et en remplissant pour la huitième ou dixième fois son propre verre, tandis que Danglars avait à peine effleuré le sien, n'importe, en attendant il épouse Mercedes, la belle Mercedes ; il revient pour cela, du moins.
Pendant ce temps, Danglars enveloppait d'im. regard perçant le jeune homme, sur le cœur duquel les paroles de Caderousse tombaient comme du plomb fondu.
— Et à quand la, noce? demanda-t-il.
— Oh! elle n'est pas encore faite I murmura Fernand«
— Non, «mais elle se fera, dit Caderousse, aussi vrai que Dantès sera capitaine du Pharaon^ n'est-ce pas Dan* glars ?
Danglars tressaillit à cette atteinte inattendue, et se re« tourna vers Caderousse, dont à son tour il étudia le visage pour voir si le coup était prémédité ; mais il ne lut rien que Venvie sur ce visage déjà hébété presque par l'ivresse.
— , Eh bien, dit-il en remplissant les verres, buvons donc au capitaine Edmond Dantés, mari de la belle Catalane !
Caderousse porta son verre à sa bouche d'une main alourdie et Tavala d'un trait. Fernand prit le sien et le brisa contre terre.
— Eh, eh, eh I dit Caderousse, (^*aperçois*je donc là^ bas, au haut de la butte dans la direciion des Catatana ? Regarde donc, Fernand, tu as meilleure vue que moi ; je crois que je commence à voir trouble, et, tu le sais, le vin est un traître : on dirait de deux amants qui marchent côte à côte et la main dans la main. Dieu me pardonne I ils ne se doutent pas que nous les voyons, et les voilà qm s'embrassent !
Danglars ne perdait pas one des angoisses de Fernand, dont le visage se décomposait à vue d'osil*
«-^ Les connaissez-vous, monsieur Fernand ? demandait-il.
— Oui, répondit celuin^ di'une voix sourde, c'est ntoiisieur Edmond et mademoiselle M«roèiiéi|.
LB 1I0NTS*GRI8T0.
^ Ah ! Toycz-TOUB I dit CadèronBee^ et moi qui ne les reeoDDaisaaie pas 1 -^ Ohé^ Daniès I ohé^ la belle fille 1 venez par ici un peu, et dites-nouB à quand la noce, car voici M. Fernaud qui est si entêté qu'il ne veut pas nous le dire, lui !
— Veux- tu te taire I dit Danglars, affectant de retenir CftderouBM, qui, avec la ténacité des iirrognes, se penchait hors du berceau, tiehe de te tenir debout, et laisse les amoureux s'aimer tranquillement. Tiens, regarde M. Fernaud, et prends exemple : il est raisonnable, lui.
Peut-être Fernand poussé à bout, aiguillonné par Danglars, comme le taureau par les banderulos, allait-il enfin s'élancer, car il s*ètait déjà levé et semblait se ramasser sur lui-même pour bondir sur son rival ; mais Mercedes, riante et droite, leva sa belle tête, et fit rayonner son clair * regard ; alors Fernand se rappela la menace qu'elle avait faite de mourir si Edmond mourait, et il retomba tout découragé sur son siège. * .
Danglars regarda successivement ces deux hommes : Tun abruti par l'ivresse, l'autre dominé par l'amour.
— Je ne tirerai rien de ces niais- là, murmura- t-il, et j'ai grand peur d'être ici entre un ivrogne et un poltron : voici un envieux qui se grise avec du vin, tandis qu'il devrait s'enivrer de fiel; voici un grand imbécile à qui on vient de prendre sa maîtresse sous son nez, et qui se contente de pleurer et de se plaindre comme un enfant. £t cependant, cela vous a des yeux flamboyants comme ces Espagnols, ce^ Siciliens et ces Calabrais qui se vengent si bien ; cela vous a des poings à écraser une tête de bœuf aussi sûrement ijue le ferait la masse d'un bou«^ cher. Décidément, le destm d*£dmoad l'emporte, il épousera la belle fille, il sera capitaine et se moquera de nous ; à moins que. . Un sourire livide se dessina sur les lèvres de Danglars...; à moins que je ne m'en mêle, ajouta- t-il.
— Holà I continuait de crier Caderousse à moitié levé et les poings sur la table, holà, Bdmond ! tu ne vois donc pas les amis, ou est-ce que tu es déjà trop fier pour leur parler ? .
— Non, mon cher Caderousse, répondit Dantés, je ne suis pas fier, mais je suis heureux, et le bonheur aveugle, je crois, encore plus que la fierté.
— A la bonne heure, voilà une explication 1 dit Caderousse. Eh I bonjour, madame Dantés.
Jifercédès salua gravement. «
«-* Ce n'est pas encore mon nom, dit-elle, et dans mon pays cMa porte malheur, assure-t-on, d'appeler les filles du nom de leur. fiancé avant que ce fiancé ne soit leur mari ; appelez-moi donc Mercedes, je vous prie.
— Il faut lui pardonner à ce bon voisin Caderousse, dit Dantés, il se trdmpe de si peu de chose I
— Ainfii, la noce va avoir lieu incessamment, monsieur Dantés ? dit Danglars en saluant les deux jeunes gens.
— Le plus tôt possible, monsieur Danglars; aujourd'hui eus les accords chez le papa Dantés, et demain ou aprèslemain, au plus lard, le dîner des fiançailles, ici, à la Réerve. Les amis y seront, je l'espère ; c'est vous dire que ous êtes invité, monsieur Danglars ; c'est te dire que tu D es, Caderousse.
— Et Fernand, dit Caderousse, en riant d'un rire pâeux, Fernand en est-il aussi ?
— Le frère de ma femme est mon frère, dît Edmond, et eus le verrions avec un profond regret, Mercedes et moi, écarter de nous dans un pareil moment.
Fernand ouvrit la bouche pour répondre ; mais la voix xpira dans sa gorge, et il ne put articuler un seul mot.
Aujourd'hui les accords, demain ou après démain les
ançailles... diable 1 vous êtes bien pressé, capitaine, fit anglars.
Danglars, reprit Edmond en souriant, je vous dirai
)inme Mercedes disait tout à l'heure à Caderousse : ne e donnez pas le titre qui no me convient pas encore, cela e porterait malheur.
:- Pardon, répondit Danglars ; je disais donc simpleent que vous paraissiez bien pressé ; que diable I nous ans le temps : le Pharaon ne se remettra guère en mer 'ant trois mois.
-^ On est toujours pressé d'âtre heureux^ monsiciir Danglars, car lorsqu'on a souffert longtemps on a graiidpeine à croire au bonheur. Mais ce n'est pas l'égolsme seul qui me fait açir : il faut (jue j'aille à Pans.
— Ah I vraiment, à Pans, et 6*est la première fois que vous y allez, Dantés?
— Oui.
— Vous y avez affaire ?
— Pas pour mon compte : une derniéte commission de notre pauvre capitaine Leclère à remplir ; vous comprenez, Danglars, c'est sacré. D'ailleurs soyez tranquille, je ne prendrai que le temps d'aller et de revenir.
— Oui, oui, je comprends, dit tout haut Danglars. *- Puis tout bas :
^ A Paris^ pour f émettre à aèn adresse sans doute la lettre que le grand -maréchal lui a donnée. Pardieu ! cette lettre me fait pousser une idée, une excellente idée ! Ah ! Dantés, mon ami, tu n'es pas encore couché au registre du Pharaon sous le numéro 1 .
Puis se retournant vers Edmond, qui s'éloignait déjà :
— Bon voyage, lui cria*t-il.
— Merci, répondit Edmond en retonniânt la tétè et en accompagnant ce mouvement d*un geste amical*
Puis les deux amants coutinuérent leur route calmes et joyeux comme deux élus qui montent au ciel.
Alex. DUMAS.
(La suite au prochain numéro.)