‹ Le Monte-CristoChapitre 15 sur 135 · JE · texte numérisé non relu

JE

Un ami d'eùfance perd sa mère.

Montanelli prend sa plume toute trempée encore d'eucre pliilosophique et veut écrire une lettre de condoléance.

Mais sans que le philosophe sache comment la chose s'accomplissait, et de même que M. Jom-dain faisait de la prose sans s'en douter, Montanelli faisait des vers sans le savoir.

Au dix ou douzième, il s'en aperçut, les relut, se sourit à lui-même et continua dans la même forme.

Le philosophe se trouvait être poète.

Sur ces entrefaites, entre un prêtre, son professeur.

-— Que fais-tu là, garçon? demande-l-il.

— Lisez, répond Montanelli en lui passant le papier.

Le professeur lit, essuie une larme, se remet à lire, en essuie deux, se remet à Ure une troisième fois, éclate en sanglots, et se jetle dans les bras de sou élève en s'écriant :

— C'est du Pétrarque tout pur I

Dans son mépris pom* la poésie, Montanelli n'avait jamais lu Pétrarque.

Montanelli abandonne Kant, Klopstock, Leibnitz, Descartes, Spinosa, et se meta lire Pétrarque, Dante, l'Arioste, le Tasse et Alfleri.

A partir de ce moment il écrit en vers, il parle en vers, il rêve en vers — tous ses amis croient qu'il devient fou ; sa famille s'inquiète.

Un Shakspeare lui tombe sous la main — la traduction française de Guizot. Si faible qu'elle soit, il y transpire quelque chose du génie de l'auteur de Romeo^ d*£famlel et de Macbeth.

MontanelU publie en 1836 un volume de poésies.

Il annonce deux drames.

Arrive une lettre de son père qui le dégrise.

— Malheureux, lui dit son père, tu allais être un avocat, quand la flèvre des vevs t'a pris.

Il s'agit d'être avocat ou poète. Car on n'est pas avocat et poète à la fois.

Si avocat, reste à Pise, étudie, plaide et gagne ta vie.

Si poète, viens me retrouver à Fuccecchio, mange mon macaroni, mes choux et mes carottes.

Car de vivre de la poésie, il n'y faut pas songer.—

Le tête-à-tête paternel, le macaroni de la famille, les choux et les carottes de Fuccecchio épouvantent Montanelli; il brûle ses vers, pour se faire recevoir avocat, plaide avec un succès immense et est nommé professeur en 1840, c'est-^i-dire à 27 ans.

Depuis 1832, il est aflilié à l'Italie souterraine. Il a commencé Tagitation légale, il a rédigé la pétition de Pise contie les Jésuites, pétition qui a donné l'exemple à toute l'Italie méridionale.

En 1848, à l'écho de la révolution de Paris, Pise se soulève. Les étudiants partent en masse. Montanelli prend uu fusil et se met à leur tête.

Le 29 mai 1848, en chargeant à la tête des étudiants, il reçoit une balle qui lui entre au-dessus du téton gauche et qui lui sort par le dos.

Montanelli tombe. On le croit mort.

Ce fut un deuil à Milan, à Pise, à Pavie, à Florence. On lui dit dans toutes les églises des messes triomphales.

Pendant ce temps, les Autrichiens le ramassaient sur le champ de bataille, épuisé de force, épuisé de sang, mais respirant encore.

La journée avait été superbe comme gloire : on s'était battu trois mille contre trente mille, c'est-à-dire dix contre un ; il va sans dire que c'étaient les Autrichiens qui étaient dix contre un, et les Toscans un contre dix.

On avait perdu 1,500 hommes, mais on avait donné le temps aux Piémontais de venir à Goïto.

— Ces enfants, disait Radetski le même soir, nous ont fait perdre une journée et une bataille.

Montanelli, inconnu ramassé sur le champ de bataille comme un blessé vulgaire, avait été tout simplement porté à l'hôpital.

Là, à peine en convalescence, il s'amuse à faire des vers et à les envoyer aux dames de Mantoue.

Ce n'était rien de faire des vers, s'il ne les avait pas signés.

Les dames de Mantoue envoient les vers à leurs amies, les dames de Florence.

Les dames de Florence les font mettre dans les journaux patriotes.

On sait à Florence que Montanelli n'est pas mort ; — grande joie par toute l'Ilalie.

Oui, mais on sait.à Mantoue que Montanelli est vivant, et l'on campe Montanelli en prison.

Au bout de huit jours de prison, — l'ordre vient de le transporter à Inspruck.

Un petit posl'Scriplum de rien indique que c'est au carcere dura.

Voilà MontanelU au carcere dura, ayant tout le temps dé faire des vers, mais n'ayant plus ni encre, ni plume, ni papier pour les écrire.

De sorte que les vers, par vingt, par cent, par cinq cents, par mille, s'entassent dans sa tête, s'y remuent, s'y agitent, y dansent et manquent de le rendre tout à fait fou.

Par bonheur arrive la capitulation de Milan, qui rend les prisonniers à la liberté.

Montanelli rentre à Florence avec le grand triomphe. Comme Pompée : Fuccecchio le nomme son représentant par acclamation à la chambre toscane, et aujourd'hui on lit encore sur les murs de Fuccecchio des Vive Montanelli ! (ju'on n'a jamais si bien grattés qu'ils ne repoussent le lendemain.

Montanelli eut l'avantage d'être le premier dans un village et le second à Rome.

Le grand-duc de Toscane le fit son ministre.

C'est un homme très-caressant que le grand duc de Toscane.

Il caressa Montanelli, qui tendit la tête comme les perro quets qui se font gratter.

Puis un jour le grand-duc lui glissa entre les doigts et se sauva.

Puis arriva la défaite de Novare — le Waterloo de ritalie.

n n'y avait plus rien à faire.

Je me trompe, il y avait à faire le procès de Montanelli.

C'est ce que fit le grand-duc,

Montanelli, atteint et convaincu de patnotisme, fut condamné aux galères à perpétuité.

Il fait son temps en France.

Le jeudi 23 avril il y avait dans la loge de madame Ristori , perdu au milieu des bouquets qu'on avait jetés à la grande artiste, un homme qui lui baisait les mains en pleurant.

Cet homme avait pour un instant oublié qu'il était proscrit, exilé, condamné aux galères à perpétuité; qu'il avait manqué d'être tué sur le champ de bataille de Cortatone ; qu'il avait manqué devenir fou dans les prisons d'Inspeuck ; qu'il avait manqué mouiir de faim à Paris.

Cet homme, merveilleux pouvoir de l'art ! avait , grâce à un coup de baguette de Médée, pu oubher un instant tout cela.

Cet homme, qui ne connaissait plus le bonheur, même de nom, était pour un instant aussi heureux qu'il est donné à un homme de l'être.

Cet homme, c'était le musicien , le philosophe, le poète, l'avocat, le professeur, le soldat, le député, le ministre, l'exilé, le condamné, Joseph Montanelli.

Ou plutôt, c'était l'auteur de Gamma.

Bravo! Adélaïde; on vous admirait; ce n'était point assez, il faut qpi'on vous aime !

Alex. Dumas.

LES MOHICANS DE PARIS

lUITB.

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