E.CORTAMBERT
Secrétsire de la Sodètë de Géographie.
9 toftÊ tomes grand i&*S^ JAbiis, ditrbèB en 16 volnmes,
OBin£8DB
61 fratims sur ader inUite?» représentant les mes des principales villes et des monuments historiques du monde entier;
16 gravu es sur aiier coloiiées a la main, cotuenant environ 50 types des costumes de tous les pafs;
8 grandes et magnifiques curies dressées exprès pour fouvrage et forment un aUas à part,
leo uraiison a ao ger.-^ 16 vouues a s fi.
|"Anni!;e. N" 5.
Vm NUMERO, 15 CCl'TIHGS.
JEIDI îl MAI I8Ô7.
JOURNAL HEBDOMADAIRE DE ROMANS, D'HISTOIRE, DE VOYAGES ET DE POÉSIE
PAR ALEXANDRE DUMAS, SE15L
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FRANCE
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Cil'SEKlE AVEC MES LECTEliRS.
Obéra lectcuta, Vouleï-voua me permettre de vous entretenir quelques iDstanls d'une œuvra d'art des plus remarquables que M. Vuilleret, bibliolhécaire de la ville de Besançon, vient de m'envoyer au nom du musé^.
Il s'agit d'une statuette antique représentant César. La statuette est mutilée : il lui manque les deux bras et les deux jambes.
Telle qu'elle est, c'est tout simplement un cheC-d'œuvre.
Maintenant, comment en suis-je arrivé à recevoir un parei) cadeau.
C'est ce que je vais vous raconter.
Seulement Is narration sera longue. — Je suis foit pro-
lixe, lorsque je cause avec vous surtout.
fcOB gens qui chercbent toujours à cùté de la raison qui existe la raison qui n'existe pas, prétendent que je tire à la ligne.
Excusez ce terme d'argot, je ne m'en sers que pour parler la langue de ceux auxquels, à mon avis, le bon Dieu, aurait aussi bien fait de ne pas donner de langue.
Eh I chers ennemis, quand je ti-availle pour moi, et c'est ce que je fais dans ce moment, je n'ai aucun intérêt à /irffr à la ligne, — et je compte devenir, en fait de causerie, plus longque je n'ai jamais été.
Vous avei bien vu que j'ai été obligé de séparer en deux ma dernière causerie.
Qui sait si je ne serai pas forcé de diviser celle-ci en trois.
Je suis tout le contraire des gens qui disent à leurs ainis en les voyant :
— C'est étonnant, j'avais tant de choses à vous dire, et Jnaintenant que vous voilà, je n'en trouve plus le premier mot.
— Moi, je vous l'avoue franchement, chers lecteurs, avant de prendre la plume, souvent je ne sais pas le premier mot de ce que je vous dirai.
Puis ces deux mots écrits, — chers lecteurs, — je m'accroche à une idée et je ne m'arrête plus.
C'est si bon de battre la campagne, de courir du ruisseau à la charmille. Il n'y a si petites fleurs sur ce magniiique tapis brodé de la main de Dieu qui ne soit un chefd'œuvre.
Mais plus la fleur est petite, plus elle vous rappelle votre enfance.
Les petits enfants ne connaissent et n'aiment que les petites fleurs, les pâquerettes, les boutons d'or, les kouklouses.
— Qu'est-ce que les kouklouses? me demanderezvous.
Mon Dieu I je serais bien empêché de vous dire le nom scientifique de la kouklouse, ni à quelle famille elle appartient.
Peut-être même n'est-ce qu'à Villers-Cotterets qu'elle s'ap'ï)elle ainsi. Mais demandai, chers lecteurs ou belles lectrices , demandes aux plus petits de vos petits-enfants avec quelle fleur ils font les balles dont ils se servent en guise de volants , et, s'ils ne vous disent pas le nom de lafleiu*, ils vous la montreront.
Les roses, les lilas, les jasmins sont les fleurs de la jeunesse et non celles de l'enfance. L'enfant ne reconnaît paa ces fleurs-là pour des fleurs.
Quant aux camellîas,*aux dalhias et aux cactus, ce n'est pas le bon Dieu qui les a faits , c'est Batton, c'est Nattier, c'est M»« Barjon.
Je voyais, l'autre jour, un petit enfant qui voulait à toute force faire manger un morceau de sucre à un bouton de rose qui commençait à s'entr'ouvrir.
Il est évident que l'enfant ne prenait pas ce bouton de rose, auquel il donnait la becquée, pour une fleur.
Pour quoi le prenait-il? alors me demanderez-vçus.
— Oh! cela ne me regarde pas ; c'est bien assez d'avoir pour mon état à lire dans le cœur des hommes et quelquefois même dans le cœur des femmes, sans avoir à lire aussi dans l'esprit des enfants.
D'ailleurs, dans Tesprit des enfants rien n'est écrit encore ; c'est un registre blanc où Dieu trace la première ligne :
— Aime ta mère.
Passé cela, l'œil le plus habile n'y voit que des objets mouvants et passagers, quelque chose comme les ombres qui se reflètent dans une chambre obscure.
J'adore les enfants, comme j'adore les pâquerettes, les boutons d^or et les kouklouses. — Les roses, les lilas et les jasmins sont pour moi des enfants de quinze ans, — je les aime encore ; mais je ne les adore plus. - Quand aux camelÛas, aux dalhias et aux cactus, je ne les aime ni les adore— je me contente de les estimer.
Et encore, si j'étais mauvaise langue, j'aurais bien des choses à dire sur eux.
J*ai à l'occiput deux bosses énormes, que mon ami le docteur Castle, le fameux phrénologue , prétend être la bosse des enfants.
J'ai remarqué une chose, c'est que les gens qui aim'ént
les enfants et les fleurs, ont le cœur tellement plein de ces deux amours qu'ils ne haïssent rien.
Il ne faut pas leur en savoir gré ; où il n'y a pas de place, la haine pas plus qu'autre chose ne saurait tenir.
D'autant plus qu'il faut une grande place à la haine — il lui faut même toute la place : c'est une si mauvaise voisine, qu'elle fait déménager tous les aytres sentiments.
Mais moi je ne hais personne, pas même mon proie, chers lecteurs, qui, dans le dernier numéro, m'a fait faire une faute de français et une faute de science.
Il m'a fait dire prête d'accoucher pour pris d'accoucher, zoologie pour géologie
Il y a cependant de quoi en vouloir à un homme, vous en conviendrez.
Revenons à notre buste de César.
Il y a à peu près un an que mon vieil aiLi Jules Simon, Fauteur du Devoir y vint me demander de lui faire un roman pour le Journal po^r tons.
Je Ivà racontai \\n sujet de roman que j'avais dans la tête. Le sujet lui convenait. Noua signâmes le traité séance
tenante.'
L'action se passait de 1791 i 1793, et le premier dia- « piti« s'ouvrait à Yarennes, le soir dé l'arrestation du
roi. ^ " .
Seulement, si pressé que fût le Journal pmir hms, je démandai à J. Simon une quinzaine de jours avant de me mettre à son roman.
Je voulais aller à Yarennes.
Je ne connaissais pas Yarennes .
Il y aune chose que j# ne sais p«» teîre, cwtun Kvre ou un drame sur des localités que je n'ai pas vues.
Pour faire Christine, j'ai été à Fontainebleau ; pour faire Henri III, j'ai été à Blois ; pour faire les Mousquetaires, j'ai été à Boulogne et à Béthune; pour faire Monte-Cristo ie suis retournéaux Catalans et au château d'If; poiir faire Isofic LaquederUy je suis retourné à Rome, et j'ai, certes, perdu plus de temps à étudier Jérusalem et Gôrînthe à distance que si j'y fusse allé.
Cela donne un tel caractère de vérité à ce que je fais, que les personnages que je plante poussent parfois aux endroits où je les ai plantés, de telle façon que quelquesuns disent qu'ils ont existé.
Il y en a même qui les ont connus.
Ainsi je vais vous dire u^e chose en confidence, chers lecteurs, mais ne le répétez pas. — Je ne veux pas faire de tort à d'honnêtes pères de famille qui vivent de cette petite industrie. — Mais, .si vous allez à Marseille, on vous montrera la«aaison Morel/sur le Cours -, la maison de Mercedes aux Catalans, et les cachots de Dantès et de Faria au
château ^ÉL' ^ LoTsqym^taii Monte-Cristo au Théâtre-Historique, j'ai
écrit à ManB| pour que l'on me fit un dessin du château
d'If, et qu'onWi l'envoyât.
Ce dessin était destiné au décorateur.
Le peintre, auquel je m'étais adressé, m'envoya le dessin demandé.
Seulement, il fit mieux que je n'eusse osé l'exiger de
lui.
Il écrivit sous le dessin :
a Yue du château d'If, à l'endroit où Dantès fut précipité. »
J'ai appris depuis qu'un brave homme de cicérone, attaché au château d'If, vendait des plumes en cartilages de poissons, faites par Vabbé Faria lui-mime.
Il n'y a qu'un malheur, c'est que Dantès et l'abbé Faria n'ont jamais existé que dans mon imagination, et que par conséquent Dantèa n'a pu être précipité du haut en bas
LE TifONTE-CRISTD.
dn château dlf, ni Tabbé Fana faire des plumes.
Mais voilà ce que c'est que de visiter les localités.
Je voulais donc visiter Varennes avant de commencer mon- roman, dont le premier chapitre s'ouvrait à Varennes.
Puis, historiquement, Varennes ttie* tracassait fort ; plus je lisais de relations historiques sur Varennes, et moins je comprenais topographiquement l'arrestation du roi.
Je proposai donc à mon jeune ami Paul Bocage de venir avec moi à Varennes.
J'étais sûr d'avance qu'il accepterait. Proposer un pareil voyage à cet esprit pittoresque et charmant, c'était le faire bondir de sa chaise an chemin de fer.
Nous prîmes le chemin de fer de Châlons.
A Châlons, nous fîmes prix avec un loueur de voitures, qui nous prêta, moyennant dix francs par jour, un cheval et une carriole, — pourvu que nous nourrissions le cheval et que nous payassions 10 fr. le loyer de la voiture, nous pouvions garder voiture et cheval tant que bon. nous semblerait.
Nous fûmes sept jours en chemin : trois jours pour aller de Châlons à Varennes, trois jours pour revenir de Varennes à Châlons, et un jour pour faire toutes nos recherches locales dans la ville.
Je reconnus, avec une satisfaction que vous comprendrez facilement, que pas un historien n'avait été historique, et avec une satisfaction plus grande encore, que c'était M. Thiers, le moins historique de tous les historiens.
Je m'en doutais bien déjà, mais je n'en avais pas la certitude.
Le seul qui eût été exact, mais d'une exactitude absolue, c'était Victor Hugo dans son livre intitulé le Rhin.
Il est vrai que Victor Hugo n'est pas un historien, mais un poète.
Quels historiens cela ferait que les poètes, s'ils consentaient à se faire historiens.
Un jour Lamartine me demandait à quoi j'attribuais son immense succès de VHUtaire des Girondins ?
— A ce que vous vous êtes élevé à la hauteur du roman, lui répondi»-je.
U réfléchit longtemps, et finit, je crois, par être de mon avis.
Je restai donc un jour à Varennes, et visitai toutes les localités nécessaires à mon roman qui devait étre^ intitulé René d'Argonne.
Puis, je revins.
Mon fils était à la campagne à Sainte-Assise, .prés Melun, ma chambre m'attendait ; je résolus d'y aller faire mon roman.
Je ne sais pas deux caractères plus opposés que celui d'Alexandre et le mien, et qui cependant aiUeoit mieux ensemble.
Nous avons certes de bonnes heures parmi c^^lles que nous passons loin l'un de l'autre, mais je crois ijpae nous n'en avons pas de meilleures que celles nous passons Tun près de l'autre.
An reste, depuis trois ou quatre jours j'étais installé, essayant de me mettre à mon René d'Àrgonne, pre nant la plume, et la déposant presqu'aussitôt.
Cela n'allait pas.
Je m'en consolais en racontant des histoires. Le hasard fit que j'en racontai une qui m'avait oté ra contée à moi-même par Nodier.
C'était celle de quatre jeunes gens, affiliés i la compagnie de Jèhu et qui avaient été exécutés à Bourg-en-Bresse, avec des circonstances du plus haut dramatique.
L'un de ces quatre jeunes gens, celui qui eut plus de
peine à mourir, ou plutôt celui que l'on eut le plus de peine
à tuer —avait dix-neuf ans et demi.
Alexandre écouta mon histoire avec beaucoup d'attention.
Puis quand j'eus fini :
— Sais-tu, me diwil, ce que je ferais à ta place?
— Dis !
— Je laisserais là ton René d'Argonne qui ne rend pas, et je ferais les Compagnons de Jéhu en place.
— Mais pense donc que j'ai l'autre roman dans ma tête diepuis un an ou deux, et qu'il est presque fini.
— Il ne le sera jamais, puisque il ne l'est pas maintenant,
— Tu pourrais bien avoir raison — mais je vais perdre six mois à me retrouver où j'en suis .
— Bon, dans trois jours tu auras fait un demi volume.
— Alors tu m'aideras.
— Oui, je vais te donner deux personnages.
— Voilà tout?
— Tu es trop exigeant, le reste te regarde ; moi je fais ma Question d'argent.
— Eh bien, quels sont tes deux personnages.
— Un gentleman anglais et un capitaine français.
— Voyons.
— L'anglais -^ et il me fit le portrait da lord Tannley, que vous avez vu dans les Compagnons de Jéhu^ si toutefois vous avez lu les Compagnons de Jéhu.
— Ton gentleman anglais me va, lui dis-je ; maintenant voyons ton capitaine français.
— Mon capitaine français est un personnage mystérieux, qui veut se faire tuer à toute force et qui ne peut pas en venir à bout — de soi te que chaque fois qu'il veut se faire tuer, comme il accomplit ^une action d'éclat — il monte d'un grade.
— Mais pouiquoi veut il se faire tuer? ~ Parce qu'il est dégoûté de la vie.
— Et pourquoi est il dégoûté de la vie ?
— Ahl voilà le secret du livre.
— n faudra toujours finir par le dire.
— Moi, à ta place, je ne le dirais pas.
— Les lecteurs le demanderont.
— Tu leur répondras qu'ils n'ont qu'à chercher, il faut bien leur laisser quelque chose à faire, aux lecteurs.
— Cher ami, je vais être écrasé de lettres. . — Tu n'y répondras pas.
— Oui, mais jjour ma satisfaction personnelle, faut-il au moins que je sache pourquoi mon héros veut se faire tuer.
— Oh I à toi je ne refuse pas de le dire.
— Dis.
— Eh bieni suppose qu'au lieu d'être professeur de dialectique, Abeilard ait été soldat.
— Après.
— Eh bien I suppose qu'ime balle . . .
— Très-bien.
— Tu comprends ! au lieu de se retirer au Paracletj il aurait fait tout ce qu'il aurait pu pour se faire tuer.
— Huml
— Quoi?
— C'est rude.
— Rude, comment ?
— A faire avaler au public.
— Puisque tu ne le lui diras pas, au public.
— C'est juste. — Par ma foi, je crois que tu as raijson.— Attends.
— J'attends.
~ As tu les Souvenirs de la Révolution de Nodier?
— J'ai tout Nodier.
— Va me chercher les Souvenirs de la B évolution. — Je crois qu'il a écrit une ou deux pages sur Guyon, Leprêtre , Âmiet et Hyvert.
— Alors on va dire que tu as volé Nodier.
— Ohl il m'aimait assez de son vivant pour me donner ce que je vais lui prendre après sa mort. — Va me chercher les Souvenirs de la Révolution .
Alexandre alla me chercher les Souvenirs de la Bévolu- /ton. — rouvris le livre, je feuilletai trois ou quatre pages, •— et enfin je tombai sur ce que je cherchais.
Un peu de Nodier, chers lecteurs, vous n'y perdrez rien.
G*est lui qui parle :'
• Les voleurs de diligences dont il est question dans Tarticle Amiet, que j'ai cité tout à l'heure, s'appelaient Leprêtre, Hyvert, Guyon et Amiet.
Leprêtre avait quarante-huit ans, c'était un ancien capitaine de dragons , chevalier de Saint-Louis , doué d'ime physionomie noble, d'une toumurp avantageuse et d'une grande élégance de manières. Guyon et Amiet n'ont jamais été connus sous leur véritable nom. Ils devaient ceux-là à Tobligeance si commune des marchands de passeports. Qu'on se figure deux étourdis d'entre vingt et trente ans, liés par quelque responsabilité commune qui était peutêtre celle d'une mauvaise action, ou par un intérêt plus déhcat et plus généreux, la crainte de compromettre leur noq^ de famille, on connaîtra de Guyon et d'Amiet tout ce que je m'en rappelle. Ce dernier avait la figure sinistre, et c'est peut-être à sa mauvaise apparence qu'il doit la mauvaise réputation dont les biographes l'ont doté. Hyvert était le fils d'un riche négociant de Lyon, qui avait ofiert au sous-officiér chargé de son transfèrement, soixante mille francs pour le laisser évader. C'était à la fois l'Achille et le Paris de la bande. Sa taille était moyenne mais bien prise ; sa tournure gracieuse, vive etsvelte. On n'avait jamais vu son œil sans un regard animé, ni sa bouche sans un sourire. Il avait une de ces physionomies qu'on ne peut oublier, et qui se composent d'im mélange inexprimable de douceur et de force, de tendresse et d'énergie. Quand il se livrait à l'éloquente pétulance de ses inspirations, il s'élevait jusqu'à l'enthousiasme. Sa conversation annonçait un commencement d'instruction bien faite et beaucoup d'esprit naturel. Ce qu'il y avait d'effrayant en lui, c'était l'expression étourdissante de sa gaité, qui contrastait d'une manière horrible avec sa position. D'ailleurs, on s'accordait à le trouver bon, généreux, humain, facile à manier pour les faibles, car il aimait à faire parade contre les autres d'une vigueur réellement athlétique , que ses traits un peu efféminés étaient loin dlndiquer. H se flattait de n'avoir jamais manqué d'argent et de n'avoir jamais eu d'ennemis. Ce fut sa seule réponse à l'imputation de vol et d'assassinat. Il avait vingt-deux ans.
«Cesquatre hommes avaient été chargés de l'attaque d'une diligence qui portait quarante mille francs pour le compte du gouvernement.* Cette opération s'exécutait en plein jour, presque à l'amiable, et les voyageurs désintéressés dans l'affaiire s'en souciaient fort peu. Ce jour là, un enfant de dix ans, bravement extravagant, s'élança sur le pistolet du conducteur et tira au milieu des assaillants. Comme l'arme pacifique n'était chargée qu'à poudre, suivant l'usage, personne ne fut blessé, mais il y eut dans la voiture une grande et juste appréhension de représailles. La mère du petit garçon fut saisie d'une crise de nerfs si affreuse, que cette nouvelle inquiétude fit diversion à toutes les autres» et qu'elle occupa tout particulièrement l'attention des brigands. L'un d'eux s'élança près d'elle en la rassurant de
la manière la plus affectueuse, en la félicitant sur le coix— rage prématuré de son fils, en lui prodiguant les sels et les narfums dont ces messieurs étaient ordinairement mixxiis pour leur propre usage. Elle revint à elle, et ses compagnons de voyage remarquèrent que, dàhs ce moment d'émotion, le masque du voleur était tombé, mais ils ne le virent point.
» La police de ce temps-là, retranchée sur une observation impuissante, ne pouvait s'opposer aux opérations des bandits, mais elle ne manquait pas de moyens pour se mettre à leur trace. Le mot d'ordre se donnait au café, et on se rendait compte d'un faitqui emportait la peine de mort d'un bout du billard à l'autre. Telle était l'importance qix'y attachaient les coupables et qu'y attachait l'opinion, (les hommes de terreur et de sang se retrouvaient le soir dans le monde et parlaient de leurs expéditions noctumescomme d'une veillée de plaisir. Leprêtre, Hyvert, Guyon et Amiet furent traduits devant le tribunal d*un département voisin. Personne n'avait souffert de leur attentat que le trésor, qui n'intéressait qui que ce fût, car on ne savait plus à qui il appartenait. Personne n'en pouvait reconnaître un, si ce n'est la belle dame, qui n*eut garde de le faire. Ils furent acquittés à l'unanimité.
» Cependant la conviction de l'opinion était si manifesta et si prononcée, que le ministère public fut obligé d'en appeler. Le jugement fut cassé ; mais telle était alors l'incertitude du pouvoir, qu'il redoutait presque de pimir des excès qui pouvait le lendemain être cités comme des titres. Les accusés furent renvoyés devant le tribunal de l'Ain, dans cette ville de Bourg, ou étaient une partie de leurs amis, de leurs parents, de leurs fauteurs, de leurs complices. On croyait avoir satisfait aux réclamations dun parti en lui ramenant ses victimes. On croyait être assuré de ne pas déplaire à l'autre en les plaçant sous des garanties presque infaillibles. Leur entrée dans les prisons fut en effet une espèce de triomphe.
I L'instruction recommença, elle produisit d'abord les mêmes résultats que la précédente. Les quatres accusés étaient placés sous la faveur d'un alibi très faux, mais revêtu de cent signatures, et pour lequel on en aurait trouvé dix mille. Toutes les convictions morales devaient tomber en présence d'une pareille autorité. L'absolution paraissait infaillible, quand une question du président, peut être involontairement insidieuse, changea l'aspect du procès. « Madame, dit-il à celle qui av^it été si aimablement as- ^ sistée par un des voleurs, quel est celui des accusés qui vous a accordé tant de soins? »
» Cette forme inattendue d'interrogation intervertit l'ordre de ses idées. Il est probable que sa pensée admit le fait comme reconnu, et qu'elle ne vit plus dans la manière de l'envisager qu'un moyen de modifier le sort de l'homme qui l'intéressait. « C'est monsieur » dit-elle en montrant Leprêtre. ^ûes quatres accusés, compris dans un alibi indivisible, tombaient de ce seul fait sous le fer du bourreau. Ils se levèrent et la saluèrent en souriant. « Pardieu, dit Hyvert, en retombant sur sa banquette avec de grands éclats df ; rire, voilà, capitaine, qui vous apprendra à être galant. • J'ai entendu dire que peu de temps après, cette malheu\*euse dame était morte de chagrin.
» Il y eut lé pourvoi accoutumé, mais cettefois il donnait peu d'espérances. Le parti de la révolution, que Napoléon allait écraser un mois plus tard, avait repris l'ascendant. Celui de la contre-révolution s'était compromis par des excès odi.eux. On voulait des exemples, et on s'était arrangé pour cela, comme on le pratique ordinairement dans les temps difficiles, car il en est des gouvernements conune des^ hommea : les plus faibles sont les plus cruels. Les compa-
gnies de Jéhu n'avaient, d'ailleurs, plus d'existence compacte. Les héros de ces bandes farouches, Debeauce, Hastier, Bary, Le Coq, Dabri, Delboulbe, Storkenfeld, étaient tombés sur Tèchafaud ou à côté. Il n'y avait plus de resrsources pour les condamnés dans le courage entreprenant de ces fous fatigués, qui n'étaient pas même capables, dès lors, de défendre leur propre vie, et qui se l'ôtaient froidement, comme Piard, à la fin d'un joyeux repas, pour en épargner la peine à la justice ou à la vengeance. Nos brigands devaient mourir.
» Leur pourvoi fut rejeté ; mais l'autorité judiciaire n'en fut pas prévenue la première. Trois coups de fusil tirés sous les murailles du cachot avertirent les condamnés. Le commissaire du dirçctoire exécutif, qui exerçait le ministère public près des tribunaux, épouvanté par ce symptôme de connivence, requit une partie de la force armée dont mon oncle était alors le chef. A six heures du matin, soixante cavaliers étaient rangés devant la grille du préau. » Quoique les guichetiers eussent pris toutes les précauliens possibles pour pénétrer dans le cachot de ces quatre malheureux, qu'ils avaient laissés la veille si étroitement garottés et chargés de fers si lourds, ils ne purent pas leur opposer une longue résistance. Les prisonniers étaient libres et armés jusqu*aux dents. Us sortirent sans difficulté, après avoir enfermé leurs gardiens sous les gonds et sous les verrous ; et, munis de toutes les clefs, ils traversèrent aussi aisément l'espace qui les séparait du préau. Leur aspect dut être terrible pour la populace qui les attendait devant les grilles. Pour conserver toute la liberté de leurs mouvements, pour affecter pput-être'une sécurité plus menaçante encore que la renommée de force et d'intrépidité qui s'attachait à leur nom, peut-être même pour dissimuler Tépanchement du sang qui se manifeste si vite sous une toile blanche, et qui trahit les derniers efforts d*un homme blessé à mort, ils avaient le buste nu. Leurs bretelles croisées sur la poitrine, leurs larges ceintures rouges hérissées d'armes, leur cri d'attaque et de rage, tout cela devait avoir quelque chose de fantastique. Arrivés au préau , ils virent la gendarmerie déployée , immobile, impossible à rompre et à traverser. Ils s'arrêtèrent un moment et parurent conférer entre eux. Leprêtre qui était, comme je l'ai dit, leur aîné et leur chef, salua de la main le piquet, en disant avec cette noble grâce qui lui était particubère : « Très -bien, messieurs de la gendarmerie ! > Ensuite il passa devant ses camarades, en leur adressant un vif et dernier adieu, et se brûla la cervelle. Guyon, Amiet et Hyvert se mirent en état de défense, le cauon de leurs doubles pistolets tourné sur la force armée. Us ne tirèrent point, mais elle regarda cette démonstration comme une hostilité déclarée : elle tira. Guyon tomba raide mort sur le corps de Leprêtre, qui n'avait pas bougé. Amiet eut la cuisse cassée près de l'aine. La Biographie des Contemporains dit qu'il fut exécuté. J'ai entendu raconter bien des fois qu'il avait rendu le dernier soupir au pied de l'èchafaud. Hyvert restait seul : sa contenance assurée, son œil terrible, ses pistolets agités par deux mains vives et exercées qui promenaient la mort sur tous les spectateurs, je ne sais quelle admiration peut-être qui s'attache au désespoir d'un beau jeune homme, aux cheveux flottants, connu pour n'avoir jamais versé le sang, et auquel la justice demande une expiation de sang, l'aspect de ces trois cadavres sur lesquels il bondissait comme un loup excédé par des chasseurs, l'effroyable nouveauté de ce spectacle, suspendirent un moment la fureur de la troupe. 11 s'en aperçut et transigea : « Messieurs, dit-il, à
• la mort ! J'y vais! j'y vais de tout mon cœur I mais que
• personne ne m'approche, ou celui qui m'approche, je le
» brûle^ si ce n'est monsieur, continua-t-il en montrant le » bourreau. Cela, c'est une afliaire que nous avons ensem- » ble, et qui ne demande de part et d'autre que des pro- » cédés. >
» La concession était facile, car il n'y avait-là personne qui ne souffrit de la durée de cet horrible tragédie, et qui ne fût pressé de la voir finir. Quand il vit que cette concession était faite, il prit un de ses pistolets aux dents, tira de sa ceinture un poignard, et se le plongea dans la j[)oitrine jusqu'au manche. Il resta debout et en parut étonné. On voulut se précipiter sur lui*: « Tout beau! messieurs, cria-t^il en dirigeant de nouveau sur les honmies qui se disposaient à l'envelopper, les pistolets dont U s'était ressaisi pendant que le sang jaillissait à grands flots de la blessure oùle poignard était resté.^c Vous savez nos conventions : je mourrai seul ou nous mourrons trois, marchons. On le laissa marcher. Il alla droit à la guUlotine en tournant le couteau dans son sein. « Il faut ma foi, dit-il, que j'aie l'âme chemllée dans le ventre l je ne peux pas mourir. Tâchez de vous tirer de-là. •
» Il adressait ceci au exécuteurs.
• Un instant après, sa tête tomba. Soit par hasard, soit par quelque phénomène particulier de la vitalité, elle bondit, elle roula hors de tout l'appareil du supphce, et on vous dirait encore à Bourg que la t^te d'Hyvert a parlé. ■
La lecture n'était pas achevée que j'étais décidé à laisser de côté Mené d'Argonne poùi les Compagnons'de Jéhn.
Le lendemain je descendais, mon sac de nuit sous le
bras.
— Tu pars, me dit Alexandre.
— Oui.
— Où vas-tu ?
— A Bourg en Bresse.
— Ouoi faire ?
~ Visiter les localités et consulter les souvenirs des gens qui ont vu exécuter Leprêtre, Amiet , Guyon et Hyvert.
Le lendemain matin à 1 1 heures j'étais à Bourg.
— Mais me direz-vous, chers lecteurs, il n'est pas le moindrement question de César dans tout cela.
Tranquillisez-vous, nous y arriverons ; nous prenons le plus long peut-être, mais tout chemin mène i Rome.
Alexandre DUMAS.
LES MOHICANS DE PARIS
SIOTB.