ICI
•^ Ici et en. bas. Je voua ai trouvé un La Fontaine à la main.
, — C'est vrai... La FontAine et Bernardin de Saint-Pierre, voila mes deux auteurs de prédilection.
— Vous trouverez, en outre, tous les romans modernes et une assez bonne collection de voyages.
— Tu me parles justement là de deux sortes d'ouvrages que je ne puis pas lire.
— Pourquoi donc ?
— Parce que des voyages j'en fais, et que comme j'ai été à peu prés dans tous les eoins des quatre parties du monde, et même de là cinquième, j'enrage en voyant les contes que vous font les voyageurs. Quant aux romans, cher ami, je les méprise profondément, ainsi que ceux qui les font,
— Pourquoi cela ?
. — Mais parce que je suis quelque peu observateur, et qu'à force d'observer, j'ai remargné qvie jamais l'imagination n'allait aussi loin que la réalité. Or, pour lire des mensonges moins intéressants que les événements qui se déroulent tout simplement, tout naïvement sous nos yeux, je déclare que ce n'est point la peine, et que je ne suis point assez bourreau de mon temps pour l'employer à ces Biaiseries-là. Donc, cher filleul, de là philosophie, à la bonne heure : Platon , Ëpictète, Socrate, chez les anciens; Mallebvanche, Montaigne, Descartes, Kant, Spinosa, chez les modernes, voilà mes lectures favorites.
— Mon cher parrain, dit Pétrus en riant, je vous avoue que l'ai beaucoup entendu parler des messieurs qui font vos délices; mais qu'à part Platon et Socrate chez les anciens, et Montaigne chez les modernes, je n'ai eu aucune relation avec les autres. Cependant, comme j'ai un libraire qui achète les pièces de mon ami Jean Robert et qui me vend les Oies ei Ballades d'Hugo, les Medilalions de Lamartine et les Poëmes d'Alfred de Vigny, je passe devant sa porte et lui dirai de vous envoyer une collection des philosophes. Je ne les lirai pas plus que je ne les lis, mais je les ferai relier, et leurs noms brilleront dans ma bibliothèque comme des étoiles fixes au milieu des nébuleuses.
— Eh bien, va, garçon, et donne dix livres de ma part au commis pour couper les pages ; j'ai les nerfs d'une telle susceptibilité que je n'ai jamais pu m'astreindre à cette besogne-là.
Pétrus jeta un dernier signe de la main au parrain Pierre et s'élança hors de l'appartement.
Le parrain Pierae resta à la mênie place, Tœil fixe, l'oreille au guet, jusqu'à ce qu'il eût entendu le roulement de la voiture qui s'éloignait, alors relevant et secouant la tête, il enfonça ses mains dans ses poches et passa, en fredonnant, de la chambre à coucher dans l'atelier.
Là, en véritable amateur qu'il était, chaque meuble devint l'objet de son investigation particulière; il ouvrit tous les tiroirs d'un vieux secrétaire Louis . XV et les sonda pour savoir s'ils n'avaient pas de double fond.
Un chiffonnier de bois de rose subit le même inventaire ; et, comme il paraissait fort adroit à découvrir les secrets, le capitaine, en appuyant dans ce chiffonnier, ou plutôt sous ce chiffonnier, d'une certaine façon , fit jaillir de sa base un tiroir parfaitement invisible,' si invisible selon toute probabilité, que bien certainementni le marchand
n eu
qui l'avait vendu à Pétrus, ni Pétrus lui-môme» avaient soupçonné l'existence.
Ce tiroir contenait des papiers et des lettres.
Les papiers étaient des rouleaux d'assignats, il y w> avait pour cinq cent mille francs qui pouvaient peser une livre et demie valant quatre soua.
Les lettres étaient une correspondance politique et por* talent la date de 1793 à 1798.
Il parait que la capitaine avait le plus grand mépris pour le papier-monnaie et pour les lettres aux dates révohitionnaires ; car, après s'être assuré de l'identité des uns et des autres, il repoussa le tiroir du pied avec une telle adresse que le tiroir se referma pour n'être peut-être ouvert que quinze ou vingt ans après, comme cela venait de loi
arriver.
Mais le meuble auquel le capitaine attacha une attentiontoute particulière fut le bahut dans lequel Pétrus renfer^ mait les lettres de Règîna. Ces lettres, comme nous l'avons dit , étaient déposées dan» un petit coffret de fer, merveilleux ouvrage du temps deLonis XIIL Ce coffret était scelle à l'intérieur du bahut et ne pouvait s'enlever, et c'était une bonne précaution, car un amateur eût pu être tenté par ce chef-d'œuvre de serrurerie. Le capitaine était sans doute un grand amateur de ces sortes de bijoux, car, après avoir tenté de le soulever, sans doute pour le rapprocher de* la lumière, et s'être aperçu qu'il était inamovible, il en ea»mina les différentes paôties et surtout la serrura avec fe plus grand soin.
Ce soin l'occupa jusqu'au moment où il entendit la voiture de Pétrus s'arrêter devant la porte. 11 referma aloi^ vivement le bahut , prit le premier volume venu dans la bibliothèque et s'enfonça dans une causeuse.
Pétrus rentrait au comble de la joie , il avait été chez tous ses fournisseurs, pour porter à chacun un à-«ompte, selon sa créance, et chacun avait été touché d^ la peine que prenait M, te vicomte Herbel de venir lui-même apporter un argent qu'on aurait été très-bien chercher chez M. le vicomte et dont, d'ailleurs, on n'était point inquiet.
Quelques-uns hasardèrent un mot de cette vente dont ils avaient entendu parler, mai» Pétrus, en rougissant légèrement , répondit q^'il y avait du vrai là dedans, ou'un instant il avait eu l'intention de renouveler son mobilier en vendant l'ancien ; ihais qu'au moment de se séjiarer de meubles qu'il aimait comme de vieux amis, il avait eu des regrets qui ressemblaient à des remords.
On s'extasia sur le bon cœur de M. le vicomte, el ce fut à qui lui offrirait ses services pour le cas où il reviendrait sur sa résolution de garder un vieux mobilier.
Pétrus rapportait près de trois mille francs et s'était créé un nouveau crédit de quatre ou cinq mois.
D'ici à quatre ou cinq mois, il gagnerait quarante mille francs. Admirable puissance de l'argent ! Pétrns, grâce à la liasse de billets qu*on lui avait vue dans les mains, pouvait maintenant acheter pour cent mille francs de meubles^ à ttois ans de crédit.
Pétrus, les mains vides, n'eût pas obtenu quiuae jours pour ceux qu'il avait achetés.
Pétrus tendit les deux mains au capitaine. Il avait le cœur plein de joie, et ses derniers scrupules s'étaient endormis.
Le capitaine parut sortir d'une profonde rêverie, et à tout ce que put lui dire son filleul, ne répondit que ces mots :
— A quelle heure déjeûue-t-on ici ?
— A l'heure que Ton veut, cherparain, répondit Pétrus.
— Alors, déjeunons, dit Pierre Berthaud.
Mais auparavant, Pétrus avait une question à faire. Il sonna son domestique. Jean entra.
Pétrus échangea avec lui un coup d'œil. Jean Ht un signe affirmatif.
— Eh bien ! adora? demanda Pétrus, Jean désigna le marin du coin de l'œil. Bah I dit Pétrus, donne, donne !
Jean s'approcha de son maître, et d'un petit portefeuille de cuir de Russie qui paraissait fait exprès pour TofiBce qu'il remplissait en ce moment, tira une petite lettre coquettement pUée.
Pétrus la prit avidement, la décacheta, la lut.
Puis de sa poche, il tira un portefeuille semblable, y prit une lettre de la veille probablement, Ty remplaça par celle qu'il venait de recevoir, et allant au bahut, il ouvrit avec une petite clef qu'il portait à son cou le coffret de fer, dans lequel, après l'avoir furtivement baisée, il laissa tomber la lettre dont il se séparait. Alors, refermant le coffret avec soin, il se retourna vers le capitaine qui l'avait suivi du regard avec l'attention la plus profonde.
— Maintenant, lui dit-il, quand vous voudrez déjeuner, parrain.
•— A dix heures du matin, je veux toujours, répondit celui-ci.
— Eh bien! alors, la voiture est en bas, et à mon tour, je vous offre un déjeûner d'étudiant au café de TOdéon.
— Chez lUsbecq ? répondit le marin,
— Ah I ah ! vous connaissez cela.
— Mon cher ami, dit If) marin, les restaurants et les philosophes sont les deux choses (jue j'ai le plus profondément étudiées, et je Ven donnerai une preuve en faisant la carie cette fois moi-même.
Les deux hommes montèrent en voiture et s'arrêtèrent au café Risbecq.
Le marin prit l'escalier sans hésitation, monta au premier et dit au garçon, en repoussant la carte que celui-ci lui présentait.
Douze douzaines d'huîtres, deux beefsteaks aux pommes de terre , deux turbftts à l'huile ; poire, raisin et chocolat à l'eau.
— Vous avez raison, parrain-, ditPétrus, vous êtes un grand philosophe et un grand gourmi2md.
Ce à quoi le capitaine ajouta avec le même sang- froid.
— Sauteme première avec les huîtres, Beaune première avec le reste du déjeûner.
— Une bouteille de chaque ? demanda le garçon.
— On verra, selon le cru.
Pendant ce temps, le concierge de Pétrus renvoyait les
nombreux amateurs désappointés, en leur disant que son maître avait changé d'avis, et que la vente n'avait plus lieu.