CHAPITRE VU
Nous avons vu Brutus à Athènes, et nous avons assisté à l'accueil triomphal qui lui avait été fait.
Mais Brutus commençait, au milieu de tout cela, à comprendre que Cassius et lui avaient eu tort de quitter l'Italie. D'ailleuis, une chose l'attristait sur son cnemin. 11 suivait les traces de Cassius, et sur ces traces il trouvait rOrient presque aussi ruiné par son collègue, que l'Italie Tétait par les triumvirs : le même besoin d'argent motivait les mêmes actes, plus terribles peutrêtre, parce iju'ils n'avaient point leur source dans un sentiment qui, chez les anciens, passait pour sacré : la vengeance. Cassius avait exigé un tribut de dix années par toute TAsie. — Les magistrats de Tarse, frappés d*une contribution de quinze cents talents, avaient ét§ forcés d'abord de vendre I^s propriétés publiques , et ensuite de dè^luiller les temples. Enfin, ces deux extrémités laissant encore les exigences de Cassius en arrière, ils avaient fait vendre, comme esclaves, des citoyens libres, des enfants, des femmes, des vieillards, des jeunes gens même, doiit plus de la moitié se tua, préférant la mort à l'esclavage.
Rhodes, où Cassius avait été élevé, lui résista ; Cassius en fit le siège et la prit. Cinquante citoyens furent égorgés au milieu du sac de la ville.
Ce spectacle commença par briser Tâme douce et tendre de Brutus ; mais il s'aperçut bientôt d'une chose terrible : c'est qu'il faut subir le destin que l'on s'est fait. Ce n'était plus pour sa vie, pour une idée, pour un principe, pour un rêve que combattait Brutus : c'était pour la lioerté de l'Italie. On était entré dans la voie terrible par un meur* tre ; il fallait continuer la route funeste l'épée et le flambeau à la main : il fallait éteindre l'incendie avec le sang. Ainsi, il avait, lors du meurtre de César, obtenu des conjurés que Ion épargnât Antoine. Il avait, rappelez-vous sa lettre à Cicéron, épargné le frère du triumvir qui était tombé entre ses mains, et voilà qu'il apprenait les massacres de Rome et la mort de Cicéron.
La première chose qui le frappa dans cet événement, lui, stoïque, pour lequel la mort n'était point un malheur, ce ne fut point précisément l'odieux de cette mort, mais Tavilissemenc du pays, mais l'abaissement des hommes qui avaient laissé commettre un pareil assassinat. Aussi, en apprenant cette mort, dit- il publiquement: — J'ai plus de honte de ce qui la cause, que je n'ai de douleur de cette mort même; tout le toft en est à mes amis de Rome ; ils doivent s'imputer a eux-mêmes, plus qu'à leurs tyrans, Tesclavage dans lequel ils sont tombés, puisqu'ils ont la lâcheté de voir et de souffrir des indignités dont le seul récit est intolérable.
Mais alors par représailles il ordonna que l'on mit à mort Caïus Antonius. Hortensius, qui l'avait en garde, reçdt cet ordre et le mit à exécution.
Lui-même devait être victime d'une représaille semblable. Pris à la bataille de Philippes, Antoine à son tour égorgea Hortensius sur la tombe de son frère. *
Cet Hortensius, lieutenant de Brutus, était le fils du fameux orateur et le père de cette noble Hortensia dont la mémoire est arrivée jusqu'à nous et dont le nom est le symbole du courage et de l'éloquence.
Eh bien, de même que Brutus avait eu, par les événenements, la main forcée à l'endroit delà clémence, il r.eut à l'endroit des exactions et du pillage. La grande question à cette époque était de fairç vivre les soldats. Ceux qui avaient faim devaient indubitablement aller demander à manger au général ennemi. Brutus fit ce qu'axait fait Cassius.
Ce n'était point le corps de Brutus qui souffrait, c'était son âme au milieu de ses triomphes. Il avait vaincu' les Xanthiens, les Lyciens, les Pontariens, les Mysiens, il avait hâte d'en finir. Le gépéral ordonnait, l'homme jjémissait.
Aussi écrivit -il à CSassius :
« Quitte TEgypte, au plus vite, et viens me joindre en Syrie ; ce n'est pas pour posséder nous mêmes le pouvoir, nîais pour délivrer notre pays de la servitude et pour détruire les tyrans que nous avons rassemblé des armées. A quoi bon alors errer de côté et d'autres. Il faut nous remettre sans cesse à resx)rit le but que nous nous somiHes proposé et ne nous en écarter jamais. C'est pourquoi, ne nous éloignons pas de Tltalie, rapprochons nous en, au contraire, le plus tôt que nous pourrons afin de secourir nos concitoyens. »
Cassius comprit la nécessité du plan proposé par Brutus, il se mit en marche à Tinstant même.
Les deux amis, disons mieux, les deux complices, — complices de ce crime immense de vouloir rendre à Rome une liberté dont Rome ne voulait plus— les deux complices se rejoignirent àSmyrne.G^étaitla première fois qu'us se revoyaient depuis qu'ils s'étaient séparés au Pyrée pour aller l'im en Macédoine, l'autre en Syrie. Chacun amenait,
Four sa part, une magnifique armée. Ils étaient partis de Italie, comme de misérables bannis, sans argent, sans armes, n*ayant pas un seul vaisseau équipé, n'ayant pas un soldat à leur suite, par une seule ville dans leurs intérêts, obligés de se séparer-, pour faire un double appel de forces ; et voilà qu'après cinq ou six mois ils se trouvaient réunis disposant d'une flotte puissante, d'une cavalerie bien équipée, d'une infanterie nombreuse, et mieux que tout cela,ae l'argent nécessaire àFentretien de leurs troupes; en somme, en état de disputer à leurs ennemis Tempire du monde.
Empruntons à Plutarque les quelques lignes iqu'il écrit à propos du rapprochement des deux amis,nousy trouverons l'appréciation de leurs deux caractères, appréciation précieuse sortant de la plume d'un Grec vivant sous les empereurs et écrivant les actions de Brutus et Cassius, cent vingt ans environ après leur mort, et quand il ne restait
£lus à Rome que quelques rares et tenaces partisans de la épublique.
— Cassius,dit-il,désirait rendre àBrutus autan t d'honneurs qu'il en recevait de lui ; mais Brutus le prévenait presque toujoursetallait le plussouventle premier chezCassiu8,ayant égard à son âge et à la faiblesse de son tempérament qui ne lui permettait point de soutenir la fatigue. Cassius passait pour un habile homme de guère ; mais il était violent et ne savait gouverner que par la crainte. Au milieu de ses amis, il aimait à railler et il se livrait à la plaisanterie avec excès. Quant à Brutus, il était aimé du peuple pour sa vertu, chéri de ses amis, admiré des gens de bien, et n*était haï de personne, pas même de ses ennemis. Il devaitces sentiments à son extrême douceur, à l'élévation peu commune de son esprit, à sa fermeté d'âme qui le rendait « supérieur à la colère, à Tavarice et à la volupté. Sa pensée était droite, il ne fléchissait jamais dans son attachement à tout ce qui lui paraissait juste et honnête, et s'il se concilia la bienveillance et Testime publiques, ce fut surtout par la confiance que Ton avait dans la pureté de ses intentions.— Personne n'eût osé affirmer que Pompée, le grand Pompée lui-même, s'il eût vaincu César, eût voulu soumettre sa puissance aux lois. On était persuadé au contraire, qu*il retiendrait entre ses mains l'autorité souvei*aine sous \e titre de consul ou de dictateur ou de quelque autre magistrature plus douce. Quant à Cassius, homme emporté et colère, et que Tintérêt entraînait souvent hors des voies de la justice, on croyait que s*il faisait la guerre, s'il courait le pays et s'il s'exposait ainsi à tant et à de si grands dangers, c'était bien moins pour rendre la liberté à ses concitoyens que pour s'assurer à lui-même une haute puissance. »
, « Que si nous remoàtons à des temps antérieurs, . les Cinna, les Marins, les Carbon, qui regardaient la patrie comme le prix ou plutôt conune la proie du vainqueur, n'avouaient-ils pas franchement n'avoir combattu que pour la réduire en servitude ?
« Mais Brutus ne s'entendit jamais reprocher des vues tyranniaues par ses ennemis, au contraire, Antoine luimême, dit un jour et cela devant témoins, que Brutus était le seul des conjurés oui n'eût été conduit, en conspirant contre César, que par la grandeur et la beauté de l'en- I
treprise, tandis que tous les autres y avaient été poussés
Sar la haine et par l'envie qu'ils portaient à ce grand omme.
« Aussi, les lettres de Brutus prouvent-elles, et cela d une façon évidente, qu'il mèttait.sa confiance bien moins en ses^troupes qu'en sa propre vert^i. A la veille même du danger, il écrit à Atticus :
« Mes afiJEdres sont au point de fortune le plus brillant, car, ou ma victoire afi'ranchira les Romains, ou la mort me délivrera moi-même ; tout le reste est pour nous dans un état ferme et assuré, hormis une seule chose qui çst encore incertaine, à savoir si nous vivions ou si nous mourrons libres. Maitî-Antoine porte la juste peine de sa folie en ce que, pouvant se mettre au nombre des Bjiitus des Cassius et des Caton, il aime mieux n'être que le second après Octave, de sorte que s'il n'est pas vaincu dans la bataille qui va se donner, lui, à son tour, sera obligé de lui faire la guerre. »
• Et le temps prouva que ces paroles étaient une exacte prédiction de ce qui devait arriver par la suite. »
Nous avons déià vu avec quelle lucidité dans sa lettre à Ciceron, Brutus lui avait exposé l'ambition d'Octave et les dangers çjue lui, Cicéron, courait en la secondant.
Ce fut a Smyme qu'eut lieu la première altercation entre les deux amis. Elle vint à propos d'argent.
Cassius avait par ses exactions réuni de grandes sommes Brutus n'avait recueilli que très-peu d'argent, car ce ne fut que plus tai-d qu'il s'empara des provinces et des villes dont, trop hâtivement, nous avons annoncé la conquête
— Tout Tarçent que j'avais de mon côté, disait Brutus,
a ete employé al eqmpement de cette flotte nombreuse que
je t amène, et qui met la Méditerranée en notre pouvou-.
Mais les amis de Cassius, au contraire, jaloux de Brutus lui disaient : *
^ — Il n'est pas juste que ce que tu as conservé de tes épargnes, et ce que tu as arraché aux peuples en t'exposant à leur haine, tu le donnes à Brutus qm l'emploiera à s'attacher la multitude et à faire des largesses aux soldats.
Mais telle était l'ii^fluence de Brutus sur Cassius, que celui-ci céda et donna à Brutus un tiers des sommes ou'il avait recueillies. ^
Alors ils se séparèrent ; chacun avait son œuvre i faire • un nouveau rendez-vous fut donné à Sardes.
Ce fut alors que Cassius se rendit maître de Rhodes et en usa si durement avec les habitants.
Et comme à son entrée dans leur ville les Rhodiena 1 appelaient leur maître et leur roi :
— Je ne suis ni un maître ni un roi, leur dit-il, mais i'aî au contraire tué celui qui voulait être notre maître et notre roi.
De son côté Brutus allait essayer de loyer des contributions, mais son cœur miséricordieux n'était pas celui d'un percepteur de taxe. Il eût, s'il eût suivi sa propre impulsion,plutôtdonnéaux malheureux qu'imposé les riches Ses ennemis eux-mêmes savaient cela et agissaient en conséquence.
Ainsi il demanda aux Lyciens .de l'argent pour ses troupes ; les Lyciens allaient le donner, mais le démaaoaue Naucratès persuada aux villes de la Lycie de se révolter en en défendant les hauteurs, et de fermer ainsi le Dassaee aux Romains. ^ ^
Nous ayons souligné le mot démaaoaue pour prouver que la cause de Brutus était bien celle de l'aristocratie
Brutus voyant l'obstacle qui lui était opposé,' envoya contre les Lyciens sa cavalerie qui les surprit pendant leur repas et en passa six cents au fil de l'épée.
Puis, profitant de la terreur inspirée par sa victoire il se rendit maître de plusieurs forts et de plusieurs villes
Alors son excellente nature reprit le dessus, et se donnant à lui-même un prétexte de clémence, il renvoya sans rançon ceux qu'il avait faits prisonniers.
Il espérait que ce désintéressement lui attirerait l'affeotion des peuples, mais il n'en fut rien. La clémence était chose si insohte dans la société antique, que ses ennemis mirent l'action de Brutus sur le compte de la crainte Qu'ils lui inspiraient. ^
Brutus résolut alors de frapper un grand coup et d'aller mettre le siège devant Xanthe, où les plus braves et les
plus considérables des Lyciens s'étaient renfermés.
Une rivière en baignait les mnrailles, cette rivière s appelait le Xanthe, c'était elle qui avait donné* son nom à la ville.
Ceux dçs assiégés qui pensaient avoir le plus à craindre de la vengeance de Brutus, au cas oi!i la ville serait.prise, résolurent de profiter au voisinage de cette rivière et tentèrent de se sauver en nageant entre deux eaux. Quelquesuns réussirent, mais les assiégeants s'étant aperçu de ce moyen d'évasion, tendirent des filets à travers la rivière , et à ces filets attachèrent des sonnettes. Dès qu'un nageur allait donner de la tête contre les filets, les sonnettes tintaient et le nageur était pris.
. Une nuit , les Xanthiens firent une sortie dans le but 4'incendier les machines du siège. Ils parvinrent en effet à attacher la flamme à quelques-unes. Mais, juste en ce moment, un grand vent s'étant élevé, le feu sembla poursuivre ceux qui l'avaient apporté, et s'allongea en langues ardentes jusqu'aux créneaux des muraillesr menaçant les maisons voisines.
Brutus, qui craignait de voir Tincendie s'étendre à la ville, ordonna aussitôt d'éteindre le feu. — Mais, pris d'un désespoir insensé, les Xanthiens, au lieu de l'aider dans l'œuvre de leur salut, comme si, au contraire, ils s'étaient condamnés eux-mêmes, apportèrent du bois, du goudron, et tout ce qu'ils trouvèrent de matière combustible qu'ils jetèrent dans les deux ou trois foyei's. La flamme monta alors in'ésistible, dévorante, effroyable. Du haut des "murailles on voyait les Xanthiens, comme autant de démons rougis par les reflets de l'incendie, augmentant ce foyer, tirant sur les Romains, les vouant à la mort et s'y vouant avec eux. Bientôt l'incendie, comme attiré par les éléments qu'on lui jetait, rampa contre les murailles, couronna leur sommet, gagna des maisons épaisses; et, toujours poussé par le vent, toujours attisé par les assiégés, gagna la ville. Au miUeu des flammes, on voyait les habitants courir, allumant des torches au volcan, les jetant sur les maisons non atteintes encore. — On eût dit une fête consacrée au dieu du feu, —^ une satuijiale à Pluton. — En deux heures tout brûla : la surface de la ville ne fut plus qu'un lac de flamme. Brutus, desespéré de cet irréparable malheur, courait tout autour des remparts, criant aux Xanthiens qu'il leur faisait grâce, les suppliant seulement de s'épargner eux mêmes. Mais eux, sourds à sa voix, à ses prières, à ses supplications, semblaient pris de la rage de la destruction. Et, non seulement les hommes, mais les femmes, mais les petits enfants, se jetaient au milieu des flammés, ou se précipitaient du haut des murailles, en poussant des cris afTreux. On vit des enfants venir tendre leur gorge nue aux épées de leur père. On les entendit leur crier de irapper.
La ville consumée, réduite en cendre fumante, on vit une femme ayant son enfant mort à son cou mettre le feu à sa maison qui, écartée des autres, avait été épargnée, et se pendre elle-même à quelques pas de là.
Le cœur de Brutus se brisa à ce dernier spectacle ; il s'en éloigna, détournant lefs yeux, et criant qu'il y avait une récompense de huit cents sesterces pour tout soldat qui sauverait un Lycien, homme, fenmie ou enfant.
Cent cinquante seulement consentirent à accepter la vie.
Au reste, l'exemple avait été donné aux Lyciens par leurs ancêtres pendant les guerres médiques : ils avaient brûlé eux-mêmes leurs villes et s'étaient ensevelis sous leurs décombres.
Xanthe détruite, Brutus alla mettre presque en trem bjant le siège devant Patare, autre ville de la Lycie ; nous disons presque en tremblant, car il craignait que cette ville ne suivît l'exemple qui venait de lui être donné par la malheureuse Xanthe. Mais la fortune voulut, qu'ayant fait quelques femmes prisonnières, et les ayant renvoyées sans rançon, elles vantassent tellement à leurs pères et à leurs maris, qui étaient des plus considérables de la ville, la générosité et la clémence de Brutus, qu'elles amenèrent ceux-ci à remettre la ville entre ses mains.
Dèg lors, la marche de Brutus fut un triomphe ; toutes es villes se soumirent et se rendirent à discrétion.
Et bien leur en prit, car tandis que Ca:?diu8 imposait le^ Rhodiens à huit mille talents, c'est-à-dire à quarante-
Ïuatre millions de notre monnaie, Brutus ne leva sur 1--^ yciens qu'une contribution de cent cinquante talent?, c'est-à-dire de huit cent mille francs à peu près.
Puis, sans leur causer d'autre dommage, il partit pont rionie.
Ce fut là qu'il eut l'occasion d'accomplir une vengeano: qui, chez les Romains, passa pour un acte de piété. Noui^ avons, dans notre étude sur César, raconté la bataille de Phaisale, Pompée fuyant, son arrivée en Egypte, s^a mort.
Cette mort avait été décidée pai' un mauvais rhéteur, nommé Theodatus de Chios, lequel enseignait la rhétorique au jeune Ptolémée, et, faute de meilleurs ministres, était admis au conseil.
Le conseil rassemblé pour savoir comment on devait agir à l'endroit de Pompée, Theodalus de Chios opina pour l'assassinat, donnant cette bonne raison.
— Un mort ne mord pas.
Le conseil se rendit à cet avis et IJompée fat tué.
Lorsqu'à son tour César arriva en Egypte, etjout ennemi de Pompée qu'il était, punit ses assassins, Théodatos seul eut le bonheur de lui échapper.
Mais il n'échappa point à Brutus ; amené devant lui, Brutus le condamna à mort.
La sentence fut exécutée.
L'époque prise pom* le rendez-vous des deux généram étant venue, ils se retrouvèrent à Sardes. Brutus étant arrivé le premier, il alla au devant de Cassius avec seï amis tandis que les troupes, i)our lui faire honneur, so i-angeant sur son passage, les saluaient l'un et l'autre du titre dCimpérator,
Brutus attendait Cassius avec impatience ; il voulait lui repi'ocher sa cruauté et ses exactions. Aussi, à peine Cassius fut-il arrivé à Sardes et eut-il pris possession de la maison qui lui était préparée, que Brutus le poussa dans une chambre, y entra à son tour, ferma la porte derrière lui et aborda la question des remontrances. Cassius n'était pas doué d'une grande patience, aussi la sienne fut-elle vite à bout. On entendit alors un grand bruit de voix el une longue suite de récriminations réciproques. Brutus reprochant à Cassius son avarice et sa cruauté. Cassius lui reprochant sa clémence et son désintéressement.
Cependant il était trop important au bien de la cause que les deux chefs qui représentaient le parti ne se brouillassent point pour que cette querelle eût une suite sérieuse. Stavonius, le même Stavonius que l'on appelait le singe de Caton, prit sur lui de forcer la consigne et d'entrer. Brutus et Cassius qui n'avaient pour lui qu'une médiocre considération le mirent à la porte ; mais la diversion était faite, et le même jour ils dînèrent à la même table, paraissant aux yeux de tous parfaitement l'accommodés.
Le lendemain, Brutus jugea publiquement un Romain Lucius Pella, accusé de concussion par les Sardiens.
Brutus, incapable de transiger avec sa conscience, le nota d'infamie.
Ce jugement blessa fort Cassius.
Quelques jours auparavant, ayant, dans des circonstances pareilles, à juger deux de ses amis, non-seulement accuses mais convaincus du même crime, Cassius s'était contente de leur faire quelques réprimandes en particulier, réprimandes qui ne l'empêchèrent point de leur conserver leurs • emplois.
Ce jugement de Brutus était donc la censure du jugement de Cassius.
Aussi Cassius accusa-t-il avec aigreur son ami de montrer un trop scrupuleux respe«n pour les lois et la justice dans, un temps où il fallait sacrifier quelque chose à la politique et à la faiblesse humaine.
Alors, avec sa douceur ordinaire, Brutus lui répondit :
— Cassius, lu dois te souvenir des ides de mars, ce jour • où nous ^vons tué César, non point que Cosar eût dépouille ni tourmenté lui-même pxîrsonne ; mais parce qu'il fermait les yeux sur ceux qui agissaient ainsi sous son nom. S'il est quelque prétexte honnête de violer la justice, mieux eût valu encore souffrir les malversalions des amis de César qued'être le complice de celles de nos propres amis ;
rindifférence sur les. premières n'eût passée que pour défaut de courage, tandis qu'en tolérant les autres nous semblons partager les profits des crimes que nous ne punissons pas.
Ce qui rendait Cassius aigre envers Brutus c'est que Brutus avait toujours raison.
Ce fut en ce moment et comme Brutus se disposait à quitter TAsie, pour passer en Grèce, qu'arriva l'étrange événement qu'on va lire. La tradition Ta raconté, l'histoire Ta adopté, la poésie l'a consacré.
Brutus était un veilleur obstiné, uiie partie de ses nuits était consacrée à l'étude, au travail, ou à la lecture, deux ou trois heures de sommeil lui suffisaient.
Une nuit qu'il avait veillé .jusqu'à la troisième garde, c'est-à-dire jusqu'à minuit, et qu après avoir donné le mot d'ordre aux centurions il était resté seul et éclairé seulement par la ftdble lueur d'une lampe, tout étant profondément obscur autour de lui, il lui sembla entendre un faible bruit vers l'entrée de sa tente, alors il tourna la tête et vit entrer un spectre à la tigure menaçante qui s'approcha de lui et se tint debout à ses côtés.
Brutus attendit un instant que la vision terrible lui adressât la parole ; mais voyant que le fantôme s'obstinait à se taire, il l'interrogea le premier.
— Oni es- tu? lui demanda-t il, réponds, homjne ou dieu. Que viens-tu faire ici? et que me veux-lu?
— Brutus, je suis ton mauvais génie, répondit le fantôme, et tu me verrae à Philippe.
— Soit, je t'y verrai.
Le fantôme disparut.
Brutus appela ses serviteurs et leur demanda s'ils avaient vu quelque chose.
Tous répondireçt qu'ils n'avaient rien vu.
— C'est bien, dit-il, allez.
Et quand ils furent sortis il se remit à sa lecture.
Alexandre Dumas.
(La suite au prochain numéro).
THEATRES
TOUJOURS A PROPOS VHAMLET,
Ce drame àUfamlet^ ce chef-d'œuvre de Shakspeare, et, par conséquent, ce chef- d œuvre de l'intelligence numaine^ a préoccupé les plus vigoureux esprits.
L'auteur de Faust et ànComte d'Egmont^ le poète, le philosophe, le penseur Goethe, a subi surtout l'influence de l'œuvre colossale. ^
Nous disons le poète, le philosophe, le penseur, parce que Goethe était tout cela, à un plushaut degré, qu il n'était poète di'artiatiqu'e.
Sous ce rapport, Schiller lui est bien supérieur. Aussi Goethe est-il bien autrement impressionné par Hamlet que ne l'est Schiller.
C'est que, dans Hamlet^ il y a encore plus de poésie, de philosophie, de rêverie, que de drame.
Shakspeare, l'homme dramatique, le sent si bien luimême, que son héros se gourmande sans cesse sur son invincible indécision.
Il est vrai que cette indécision, cette lenteur, ce doute, sont une des grandes beautés de l'œuvre, puisque Ifamlet u'hèsite que parce qu'il lui faut, pour olieir à son père, commettre une aciion qui lui brise le cœur.
La première fois qu'il se fait ce reproche d'inertie, c'est dans le monologue qui termine l'acte II :
« Et moi, cependant, intelligence épaisse^ âme de boue, je reste dans une stupide inaction, indifférent à ma propre cause, etjene trouve rien à dire, non, rien ! en faveur dun f'oi qui a perdu la couronne et la vie par le plus exécrable aiientat. -^Ah !je suis un lâche.— Qui veut m' appeler in-ffme, me frapper sur la tête, m' arracher la barbe et me la jeter à la face, me tirer par le nez, fne dire que y en ai menti par la gorge, et me faire avaler cet. ouïr âge, gui le veut ?— Ah ! j$ le souffrirais ; car il faut que je sois inoffensif
comme la colombe, et sans fiel pour ressentir une injure. — Autrement j* aurais déjà engraissé tous tes vautours du pays avec les entrailles de ce misérable. — Satiguinaire et impudique scélérat ! monstre de perfidie! joignant sans remords le meurtre à t adultère— ' Quelle stupide créature je suis. Qu*il est beau de me voir, moi, fils d'un père assassiné, moi, que le ciel et l'enfer excitent à la vengeance, exhaler mon tndif/nalipn en paroles et me répandre en folles imprécations, comme pourrait le faire la dernièie des prostituées ^ Oh ! quelle honte ! cherchons dans ma cervelle !
C'est alors qu'Hamlet invente ce piège du théâtre qui doit donner une des plus splendides scènes dramatiques qui aient jamais existé.
Hamlet fait jouer devant la Cour le Meurtre de Gonzagie, qui n'est pas autre chose que le meurtre du vieux roi. Au fur et à mesure que la comédie avance vers son dénouement, Hamletj qui profite de l'attention que sa mère y donne, , rampe des genoux d'Ophélia aux siens ; puis toul-à-coup, au moment où ne pouvant plus supporter le spectacle eïlé jette un cri, il se dresse devant elle triomphant. Sa terreur et, celle du roi ont dénoncé les deux meurtriers. Hamlet ne peut plus conserver de doute.
— Oh! mon cher Horalio, sécrie-t-it, je gagerais mille livres que V Ombre a dit vrai, as-tu remarqué?
— Parfaitement, Monseigneur.
Et cependant l'occasion va s'offrir et Hamlet va la laisser échapper encore. Il trouve le roi seul, en prière; il tire son épée et s'avance derrière lui, puis il s'arrête.
— V occasion est propice, maintenant ^qu' il est en prière, agissons donc. Oui, mais alors il ira droit au ciel. Est-ce la la vengeance que je veux de lui?... Non, rentre dans le fourreau, mon épée, et quand il sera assez endormi ou en proie à la colère, ou plongé dans les plaisirs d'un lit incestueux, ou absorbé parle jeu, ou le blasphème à la bouche, ou accomplissant quelqu'acte qui soit loin de porter le cachet du salut, alor^ frappe-le, afin qu'il tourne le dos au ' ciel et que son âme soit aussi noire el^ aussi damnée que l enfer otl i7 ira 1
Mais le spectre n'entre pas dans toutes ces subtiUtés, Il a demandé la mort de Claudius, il la lui faut. Au milieu de la scène entre Hamlet et sa mère, il apparaît donc de nouveau.
Aussi, en l'apercevant, Hamlet s'écrie-t-il.
— Que me veux-tu, ombre chérie, veux-lu réprimander les lenteurs de ton fils qui, laissant le temps s'écouler et son indignation se refroidir, néglige Vexécuiion de tes redoutables commandements'^. .
Il est vrai qu'il a voulu les accomplir, et que, croyant îe roi derrière la tapisserie, il a tué Polonius d'un coup d'épée ; mais ce meurtre inutile n'a fait que jeter un doute de plus dans son dme.
Aussi, dans un monologue de la scène V du 1V« acte, se gourmande-t-il d€ nouveau :
— Soit oubli stupide, soit lâche scrupule, qui me fait trop approfondir r action que je médite;— pensée dans laquelle il entre un quart de sagesse et trois-quarts de lâcheté, — je ne puis m'expliauer pourquoi f en suis encore à me dire Voila ce que j'ai a faire...
Oh ! qu'à dater de ce moment mes pensées soient sanguinaires ou quelles soient nulles \
Et cependant telle est l'horreUr du meurtre que Dieu a mise dans le cœur d'Hamlet, qu'il ne faut rien moins que la révélation de Lae'rte,— la mort de sa mère et la certitude qu'il va mourir lui-même, pour déterminer Hamlet à frapper le roi.
Mais, nous le répétons, cette hésitation même est une beauté.
Goôthe a essayé de donner une idée de l'impression produite sur lui par Hamlet. Dans son roman de Wilhelm Meister, — Wilhelm s'engage dans la troupe de Serlo, — à la condition qu il jouera Hamlet.
Seulement, comme il comprend qu'Hamlet ne peut être représenté devant un public allemand, comme il est sorti (lu cerveau de Shakspeare , il s'agit de faire des coupures et des changements.
Alors Goethe met soïi génie à la torture pour faire ces changements et ces coupures ; — mais Goethe, qui n'est pas un génie dramatique s'y perd lui-même.
LE MONTE-dMSTO.
lisez, et vous allez voir les changements de Goethe.
« Je propose, dit-il, de rejeter tous les incidents épars, à l'exception d'un seul qui peut les remplacer tous, — les troubles de Norwége, — et voici mes idées à ce sujet : — Après la mort du vieil Hamlet, les Norwégiens, nouvellement soumis, s'insurgent. — Le gouverneur envoie son fils Horatio en Danemark pour hâter Tarmement de la flotte, et stimuler le zélé du nouveau roi, plus occupé de «es plaisirs que des affaires de TEtat. — Horatio, ancien camarade du jeime Hamlet et célèbre par sa valem* et sa sagesse, a connu le vieux roi ; — il a combattu à ses côtés et mérité ses bonnes grâces, — circonstance qui augmentera Vintiril de la première apparition du fantôme. Le nouveau roi accorde une audience à Horatio et charge Laerte d'aller en Norwége pour annoncer la prochaine arrivée de la flotte. —Horatio reçoit l'ordre d'en hâter l'armement. — Hamlet veut l'accompagner, mais sa mère s'y oppose. •
Je ne sais si Goethe comprenait lui-même quelque chose aux changements qu'il proposait ; mais, quanta moi, je déclare que je n'y comprends absolument rien.
Continuons. *
« Après avoir reçu de Hamlet l'aveu du crime de son beau-pqre, Horatio'lui conseille de partir avec lui pour la Norvège, et de revenir avec lui à main armée. Quand le roi et la reine ^e défiant d'Hamlet, l'éloignent en lui donnant le conmiandement de la Hotte ; mais ils le font accompagner par Rosencrantz et Guildenstern, chargés de l'espionner. Sur ces entrefaites, Laerte revient, et le jeune homme, que Ton a fanatisé au point de le rendre coupable d'un assassinat, doit rejoindre Hamlet. Des vents contraires retiennent la flotte. Le prince revient, et il sera possible de motiver convenablement son passage à travers le cimetière. »
Comprenez-vous Goethe, le moins ingénieux des auteurs dramatiques, et le plus naïf des grands poètes en fait de théâtre, s'inquiétant de motiver le passage d'Hamletà travers le cimetière. ♦
Comme si, avec le caractère d'Hamlet — rongé de mélancolie comme il est, poussé constamment à des idées de mort, non-seulement par son propre esprit, mais encore par les apparitions de l'Ombre — un cimetière ne doit pas être la promenade favorite d'Hamlet.
Puis, lorsqu'une certaine invraisemblance devrait amener la scène des fossoyeurs, celle d'Hamlet interrogeant le crâne de Yorick, celle enfin d'Hamlet et de Laerte, est-ce qu'il faudrait s'inquiéter de cette invraisemblance ?
Quand Rembrandt a besoin d'éclairer un portrait, il cherche la façon dont il l'éclairera pour faire te plus grand effet possible,' et non pas la fenêtre d'où vient en réalité la lumière.
Voilà, à notre avis, de ces choses parfaitement puériles en art.
Enfin Goethe achève la nomenclature dé ses corrections.
« Bientôt le roi reconnaît qu'il ne saurait trop tôt se débarasser d'Hamlet ; alors viendront la fête des adieux, la réconciliation apparente entre le prince et Laerte, les exercices chevaleresques et les quatre cadavres; tout cela est indispensable au dénouement de la pièce , la nation danoise a repris le droit d'élire ses souverains, et Hamlet mourant doime sa voix à Horatio. »
Nous sommes d'un avis complètement opposé à celui de Goethe ; rien de tout cela n'est indispensable au dénouement de la pièce ; au contraire, toutes ces choses embarrassent le dénouement et alourdissent l'action; Troubles de Norvège, — voyage en Angleterre, — prise d'Hamlet par les pirates, — retour de Fortimbras,— l'action n'est point là, l'intérêt n'est point là, le drame n'est point là.
Le drame est dans le crime de Claudius, dans les remords de Gertrude, dans les révélations de l'ombre, dans les tergiversations d'Hamlet, dans l'amour des deux jeu- - nés gens, dans la mort d'Ophélie, dans la haine de Ijaerte, enfin dans la ven.geance accomplie.
Voilà le drame ; non-seulement tout le reste n'est pas indispensable, mais tout le reste est inutile, plus qu'inutile, nuisible.
Maintenant passons à la grande question qui divise les -commentateurs de Shakspeare.
En Italie, on se dispute encore pour savoir si Ugolin a mangé ou n'a pas mangé ses enfants.
En Angleterre on se dispute pour savoir si Hamlet est fou ou n'est pas fou, et si ayant toute sa raison, sa folie n'est qu'une folie feinte.
Il nous semble que ce point ne peut être même discuté, Hamlet évidemment fait semblant d'être fou.
Il donne lui-même le programme de sa folie future .
Jusqu'à l'apparition de l'Ombre, nulle trace de dérangement dans l'esprit d'Hamlet ; mélancolie amère, profonde, inguérissable, voilà tout.
L'ombre apparaît, la mission est donnée, Hamlet devient le vengeur céleste ; mais pour arriver au résultat voulu, il lui faudra dissimuler ; écoutez-le.
« Le ciel et la terre, Horatio, recèlent plus de mystères que vos philosophes ne l'imaginent ; mais venez^ aini5, C[uelque singularité que vous remarquiez dans ma conduite, is par la suite je juge convenable d'affecter des ma9iiérts ibsarres^ jurez par le salut de vos âmes, qu'en me voyant ainsi, jamais il ne vous arrivera de vous croiser les bras ou de secouer la tête, ou de prononcer des paroles ambiguës, comme, — fort bien, ' — fort bien, nous savons ce que c'est, » — ou « nous pourrions si nous voulions, ■ — « ou s'il nous prenait envie de parler, » — ou bien encore : « il y a des gens qui, s'ils l'osaient, • — ou telles autres expressions équivoques, — donnant à entendre que cous êtes dans ma confidence. Jurez de n'en rien faire,— et puisse à l'heure où vous en aurez le plus grand besoin, la grâce ne pas vous manquer. Rien n'est plus clair que cela. La folie d'Hamlet n^est u'un masgue. Il sera fou à la manière d'Edgar dans le loi Léar^ fou pour tout le monde, mais en face de Dieu et de l'Ombre, il aura toute sa raison.
Convaincu que nous étions de cette folie feinte, nous avons encore rendu la chose plus positive dans la traduction que dans l'original.
HAMLET
Oui la terre Et le ciel, mes amis, cachent plus d'un mystère Que la philosophie encor n'a pas rêvé ; Revenons là. Chacun de nous soit préservé Par la grâce 1 Ecoutez : peut-être ma conduite Sera-t elle bizarre, étrange par la suite ; Peut-être je feindrai V égarement des fous. En me voyant alors, messieurs, promettez-vous De ne pas secouer la tête de la sorte. Ni de croiser ainsi les bras, disant : n'importe I « Nous connaissons la cause, » — ou bien, « si l'on voulait Dire ce qu'on a vu... si l'un de nous parlait, » Ou bien, « feinte folie 1 » ou telle autre parole, liaissant à présumer que vous avez un rôle Dans ma vie inconnue. Oui, vous me l'assurez, Chers amis, pas un mot, pas un souffle I —Jurez I
Dans un autre endroit encore du drame, Shakspeare qui craint sans doute que le spectateur ne s'y trompe, fait au milieu de la scène la plus insensée du drame, rappeler, par Hamlet lui-même, qu'il n'était pas fou.
HABfLET. — Voyez-vous là-bas ce nuage qui a presque la forme d'un chameau?
poLONius. — Par la sainte messe, on dirait effectivement un chameau.
HAMLET. — Je crois plutôt qu'il ressemble à une belette.
POLONIUS. — En effet, c'est bien la forme d'une belette.
HAMLET. — Ou à une baleine.
POLONIUS. — Il ressemble beaucoup à une baleine.
HAMLET. — En ce cas, je vais rejoindre ma mère. — Ils finiront par me rendre réellement fou I
Il y a donc deux choses bien distinctes dans ffofnlety l'Hamlet raisonnable loi-squ'il est seul ou avec Horatio; THamlet sombre, — rêveur, — plein de paradoxe et d'âmère philosophie , — misanthrope ; récriminateur, contre toutes choses, et surtout coiltre lui-même ; -*mais, nous le répétons, THamlet raisonnable.
Fuis, THamlet fou, — insensé,' — qui ne répond jamais à ce qu'on lui dit, qui échappe au dilemme, qui glisse en-
tre les raisonnements, — rHamlet qni ne veut pas lais^ ser jouer de lui, enfin.
Voir la scène de la flûte.
Il nous semble que cette distinction bien claire, bien précise, bien nette, rend la tâche de l'acteur plus facile en lui traçant le double chemin qu*il doit suivre.
Ainsi, chaque fois qu'il est seul, toute trace de folie et d'excitation nerveuse doit disparaître. Hamlet n'est plus qu'un corps brisé, un acteur fatigué du rôle qu'il joue, — craignant et désirant à la fois d'arriver au dénouement terrible ; essayant d'emprunter de la force à tout ce qui peut lui en donner, laissant par tous les pores échapper la fatigue x)hysique, par toutes ses pensées la fatigue morale.
Mais dès qu'il n'est plus seul, dès qu'un œil l'épie, dès qu'une oreille l'écoute, Hamlet redevient le fou qu'il s'est promis d'être. Il est fou, non-seulement de pensée^ mais de corps. Il chante, il s'agite, il divague ; car il sent bien qu'il n'est pas fou, et dans la crainte qu'on s'aperçoive qu'il ne l'est pas, il exagère sa foUe.
Puis, de temps en temps, nuance qui est plutôt dans la traduction que dans l'original , — il se laisse entraîner à la passion, — soit avec Ophélie, soit avec sa mère, et quand l'interlocuteur commence à s'étonner de trouver une suite dans les raisonnements de cet insensé, il éclate de rire en disant à Ophélie :
HAMLET
Votre père est chez vous ?