JEUDI 18 JUIN
LE
JOURNAL HEBDOMiDAIKE DE ROMANS, D'HISTOIRE, DE VOYAGES ET DE POÉSIE.
PAR ALEXANDRE DUMAS, SEUL
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CiUSEBIE AVEC IE8 LECTEURS.
* Chers lecteurs,
L'histoire de mon petit César finie, la parenthèse à propos de la guillotine de madame Tossaud fermée, lerenous & noa coursea dans Londres et hors de Londres.
Vous comprenei bien, chera lecteurs, que n'ayant que quatre ou cinq jours à donner à la joyeuse Angleterre, et un de ces jours devant être consacré i Epsom , un autre à Manchester, nous n'avions pas de temps à perdre, même au miiée det horreuri.
Je jetai les yeoz sur ma montre : il était trois heures et demie.
No«s nous h&tâmes de r^iagow la rue et d'appeler un «ab.
En France, nous croyons que le moicab s'applique patticuliérementà la désignation d'une espèce de cabriolet, en forme de îauleuil à la Voltaire, à l'arrière duquel la cocher est assis, et qui, disgracieux d'encolure, est fort commode en réalité, en ce qu'il vous isole du cocher,.et, par conséquent, de l'émanation des herbes plus ou moins malfaisantes qu'il fume sous le nom de tabac.
Oh I que je voudrais pouvoir consigner ici le nom de cette grande et honnête dame, comme disait Brantôme, i qui un de nos amis demandait l'autre jour dans un vagon : — L'odeur du cigare voua incommode-t-elle, madame? Et qui lui répondit :— le ne sais pas, monsieur, on n'sj»- , mais fumé devant moi.
Celle nouvelle parenthèse fermée, revenons au mot cab.
Non, en Angleterre cab ne désigne absolument aucune espèce de véhicule, cab s'applique à tout moyen de locomotion animé par la présence d'un ou de deux chevaux.
On peut hasarder, sans amour-propre national, que cette désignation philosophique vient du mot cabriolet.
Seuiemeiit, les Anglais, qui sont les plus grands abréviateins que je connaisse, ont réduit les quatre syllabes en une, et du mot cabriolet ont fait le mot cab.
Comme ils ont fait du vin d'Oporlo le vin de Porto ^ puis 1? vin de Port'
Quand il s'agit du nom de famille, qu'ils ne peuvent pas abréger matériellement, ils Tabrégent par la prononciation.
Lord JîroM^ftflm— prononcez lord Broitm.
Les iVn^lais, avec un peu de travail, finiront , par ne plus parler, comme les grosses caisses, que par monosyllabes.
Aussi, le vers de Racine, qu'ils apprécient le puis, estil celui-là justement qu'on a tant reproche, au grand poète p\rce qu'il n'était composé que de monosyllabea.
Le jour n'est pas plus pur que lo fond de mon cœur.
Partageons leur admiration et montons en cab.
Ce cab nous conduisit en quelques minutes à Hyde- Park.
L'heure brillante de Hyde-Park est quatre heures de l'après-midi ; le jour à la mode le vendredi.
Alors, toute la fashion de Londres marche au pas, trotte ou galope dans la grande allée de Hyde-Park.
C'est là que Ton voit les plus beaux chevaux et les plus jolies femmes de Londres, et par conséquent du monde entier.
Mais rendons justice aux Anglais : leur premier regard est toujours pour le cheval.
Nous pourrions même ajouter, je crois, leur premier désir.
C'est chose curieuse, je vous jure, à voir, que cette grande allée de Hyde-Park, où l'indépendance de la femme anglaise brille dans tout son éclat.
Autant il est rare de voir, en France, une femme monter seule à cheval, suivie de son domestique, autant il est rare, à Londres, de voir une femme accompagnée de sou mari, de son frère ou de son amant.
H y a plus : la femme domine énormément comme nombre. On rencontre des groupes de dix ou douze femmes, marchant en peloton comme une patrouille de hussards, ou comme une seule ligne de cuirassiers qui passe une revue
On les sent fermes sur leurs selles comme des amazones du Thermodon, ou comme des écuyèrcs du Cirque.
Arrivées aux barrières, c'est-à-dire à l'extrémité des allées, elles font volte-face avec une précision admirable, sans eifort, sans embarras.
Si l'une d'elles a à causer avec quelque cavalier qui passe, elle reste en arrière, entame avec lui une conversation plus ou moins longue, puis salue fan^ilièrement de la main et de la cravache, enlève son cheval au galop, et rejoint le groupe auquel elle appartient.
Cela ne veut pas dire que tous les groupes doivent être de dix ou douze, non, il y en a de six, de quatre, de deux. -— Oiielques femmes d'un rang plus aristocratique ou d'un tempérament plus solitaire se promènent seules, avec un domestique, deux domestiques et quelquefois trois ou quatre domestiques.
Je vis l'une de ces dames, se trouvant devant la barrière au lieu de se trouver devant l'ouverture, trop paresseuse
pour faire une demi-courbe, enlever son cheval par-dessus la barrière avec autant de laisser-aller, de facilité, de hardiesse qu'un jockey à une course de haïes.
Le domestique qui la suivait se crut sans doute obliije d'en faire autant, -et suivit son exemple.
Nous avons dit que le spectacle de la grande allée de Hyde-Park était curieux. — H est plus que curieux, il est beau.
C'est un large spécimen de la fierté aristocratique de ce peuple, qui est arrivé à la liberté en foulant aux pieds Togalité.
Nous n'avons pas idée de cela en Franqe.
Il y a à Hyde-Park , tous les jours, quinze à dîx-lniit cents femmes montant des chevaux de cinq à dix mille francs.
Combien y a-t-il de chevaux de dix mille francs à Paris?
Vingt-cinq ou trente, peut-être. Et encore!...
Nous restâmes trois quarts d'heure à Hyde-Park.
Ce que, pendant ces trois quarts d'heure, nous vîmes passer flottant au vent de boucles de cheveux de toutes nuances, depuis le noir aile de corbeau jusqu'au blond roux, de cous gracieusement inclinés, se courbant et se redressant comme le mouvement des vagues, de visages roses éclatant sous la demi-teinte des chapeaux à larges bords chargés de plumes, frangés de dentelles, — d'yeux noirs, fiers et passionnés, — d'yeux bleus doux et langoureux,'—je ne me chargerai point de l'énumérer.
Shakspeare, qui a tout dit, a peint ses compatriotes avec une seule phrase :
L'Angleterre est un nid de cygnes au milieu d'un vaste étang.
H va sans dire que, dans ce nid de cygnes, il n'y a de places que pour les Anglaises.
Oh ! comme on vous comprend, doux rêves du poète ! Desdemona, Juliette, Miranda, Ophélia, Jessica; Cordélie, Rosalinde, Tilania, comme on vous comprend, .quand on a vu ces femmes aux cheveux flottants, aux yeux noyés, aux joues transpai*entes, aux cous ondoyants, qm semblent faites pour l'hermine, le velours, le satin et la soie, plus encore que la soie, le satin, le velours et l'hermine ne semblent faits pour elles I
Disons en passant, que Punch, ce Pasquino de Londres, qui ne respecte rien, appelle la Grande-Allée où caracolent toutes ces belles dames , — Jtollen^Itow , le chemin pourri.
Près de cette grande allée est la statue. d'Achille,^fondue avec les canons français pris à Vittoria et dédiée, Ta Arthur of Wellington from his countrywomen , mot à mot : —à Arthur, duc de Wellington par les femmes de sa
patrie.
H va sans dire qu'Achille , en véritable demi-dieu de
Tantiquité, combat tout nu.
Mais il a un bouclier ; chose qui lui est la moins nécessaire, puisqu'il est invulnérable.
En face de la statue et de manière à ce que Tilluçtre duc et sa postérité puissent voir ce chef-d'œuvre de l'art moderne de toutes ses fenêti'es, est bâtie, sa maison, qui aujourd'hui n'offre plus rien de remarquable, et qui, lors de mon premier voyage, était doublement curieuse, — d'abord en ce qu'elle était la résidence de lord Wellington, — ensuite, en ce que tous les volets étaient en fer.
La raison de ce formidable retranchement, faisait honneur à la popularité du vainqueur de Yittoria;de Salamanque et Talavera, — car nous ne pouvons pas admettre qu'il fut le vainqueur de Waterloo, — à chaque nouvelle émeute, on brisait ses vitres ; — d'abord, il essaya de fermer les volets, mais la dépense était double, on brisait les
volets d'abord et les vitres après. Il en résiûta qu'il eut ringénieuse idée de fermer les fenêtres avec des volets en fer. Le duc en était quitte les jours d'émeute pour déjeuner et dîner à la lumière.
Heureusement que la statue d'Achille comme sculpture, et la maison de Wellington comme architecture, peuvent être vues d'un coup d'teil, — l'art n'y étant absolument pour rien et la bonne intention y étant pour tout.
Il en résulta que la double visite en fut bientôt faite, — et comme notre cab nous attendait, porte Grosvenor, — nous sautâmes dedans, et, sans nous arrêter à rien, nous revînmes à London CofTee House avec la rapidité du fiacre anglais, doublée de la promesse d'un pourboire , chose inconnue en Angleterre.
Il est vrai que comme les cochers anglais comptent par milles et font leurs comptes eux-mêmes,' il y a tout lieu de prpsumuer qu'ils n'ont point la maladresse de s'oublier.
A la porte de l'hôtel, toute la société, composée d une quinzaine d'amis de M. Young, nous attendait. La présentation se fit selon l'étiquette anglaise. Mais de toute cette nombreuse société, je ne retins qu'un nom, celui de M. Knowles.
Il est vrai qu'à ce nom, M. Young ajouta : Qui a tué trente-cinq tigres.
M. Knowles était un homme d'une trentaine d'années, ayant habité Rajahrampor^, c'est-à-dire la ville du roi Ram, près Mours-hed-Habad. Il avait la t5te de moins que Gérard, qui lui-même n'a guère que cinq pieds deux ou trois pouces. C'était une nature frêle, mais calme, avec une grande fixité dans le regard. L'œil était bleu faïence comme celui de tous les hommes volontaires jusqu'à l'obstination.
C'est la couleur de l'œil des races celtiques, les plus entétées de toutes les races.
Voyez les Bretons et les Ecossais.
Nous allâmes tout courant jusqu'à Blackfriars-Bridge, c'est-à-dire jusqu'au pont des Frères-Noirs, un des plus vieux ponts de Londres, et là nous trouvâmes un de ces bateaux à vapeur qui sillonnent la Tamise.
Cela seul peut vous donner une idée de la puissance de cette reine de l'ennui qu'on appelle Londres quand je vous dirai, par exemple, que du pont de Battersea, qui peut correspondre à notre pont d'Iéna, jusqu'à Blackwall, qui peut correspondre à notre Râpée, c'est-à-diVe pendant quatre lieues au lieu d'une, la Tamise est desservie, comme' une rue à omnibus, par plus de soixante bateaux à vapeur contenant une moyenne de cent-cinquante passagers, parmi lesquels circulent deux ou trois bateaux à half penny ^ c'est-à-dire à un demi penny, c'est-à-dire à deux liards,. toujours chargés de 250 ou 300 personnes, qui, pour les deux liards, vont depuis le pont de Londres jusqu'au pont de Westminster, c'est-à-dire font à peu près deux lieues.
Le bateau allait partir ; nous y fîmes une véritable irruption.
Au pont de Blackfriars, la Tamise est quatre fois large comme la Seine au popt d'Iéua.
Ne vous préoccupez de rien, chers lecteurs, si vous faites ce voyage, que de regarder à droite et à gauche et d'étudier le mouvement commercial qui fait grouiller au bord du grand fleuve anglais un demi jnillion d'individus. Le seul souvenir historique que Vous côtoyiez, c'est la Tour de Londres, dont vou» voyez s'élever les quatre clochetons. Quand je dis la Tour de Londres, je devrais dire la Tour Blanche bâtie par Guillaume le Conquérant, car de la Tour de Londres qui existait avant l'invasion normande et que a tradition veut avoir été appelée Tour de Juillet, comme
ayant été bâtie par Julius César, il ne reste plus rien.
Si je ne vous parle pas aujourd'hui de cette tour de Londres, chers Lecteurs, ou si je ne vous 2n parle que pour mémoire, ce n'est point qu'elle n'en vaille pas la peine, c'est au contraire qu'elle en vaut trop la peine. Nous en ferons en conséquence l'objet d'une causerie, sinon de deux.
A part ce mouvement commercial qui est l'âme visible de la grande cité, vous n'avez que deux choses à voir, chers leclcurs, dans cette traversée de Blackfriars à Black-^ wall : c'est à gauche, le Grand Oriental ; à droite, l'Hôpital des Invalides de la marine , le plus beau palais de Londres.
Il a été bâti parinigo Jones, sous Charles I"", c'est-à-dire parle contemporain de Vandick qui, lui aussi, faisait de l'architecture en ^ême temps que de la peinture ; mais qui, en même temps qu'ilfaisait de l'architecture et de la peinture, faisait malheureusement aussi de l'alchimie, ce qui nous coûta probablement à nous une douzaine de beaux tableaux et probablement à lui une douzaine de belles années. La peste de 164 1 le trouva tout affaibli par les veilles et n'eut qu'à le toucher de l'aile pour le coucher au nombre de ses victimes.
Charles I« le lit enterrer à l'ancienne église de Saint- Paul, brûlée en 1666. L'incendie détruisit le tombeau.
Sa mémoire n'en souffrit point; il n'a pas cessé de grandir.
Ceux qui sont curieux d'énormes fourneaux, d'immenses marmites et de cuillers à pot gigantesques, doivent visiter les Invalides de Londres qui, sous ce rapport, l'emportent sur les Invalides de Paris. Il faut rendre justice à qui de droit.
Quand au Grand-Oriental, c'estle plus énorme bâtiment qui ait jamais été bâti sans en excepter la fameuse galère de Ptolémée dans laquelle il y avait un jardin et dans le jardin un bois de palmiers.
Le Great Eastern, pour lui donner son nom anglais, jauge 22,500 tonneaux ; c'est-à-dire qu'il est quarante-cin/£ à cirquanle fois plus grand qu'un trois-mâts ordinaire.
Du bateau à vapeur que nous monUons, nous l'apercevions à un demi-kilomètre gisant sur le rivage, commô Léviathan échoué.
Les hommes qui travaillaient à sa carène, rapetisses par sa masse, paraissaient gros comme des fourmis.
Il pourra transporter 4,000 passagers et 10,000 soldats. Il aura six mâts, dont cinq en fer, et le plus proche du gouvernail en bois, pour ne pas déranger la boussole.
Cela nous semble, au reste, une grande erreur en matière de construction que de croire que plus la masse est puissante, mieux elle résistera à la mer et à la tempête. Quant à moi, je me croirais plus en sûreté dans la plus petite goélette que dans cette énorme machine.
J'ai voyagé avec un speronare, c'est-à-diie dans une coquille de noix ; j'ai voyagé avec le Vétoce^ c'cst-à-dirc avec un bâtiment de la force de deux cent cinquante chevaux. Je me suis cru, dans deux circonstances identiques, moins exposé sur ma coquille de noix que sur mon l3âtiment de deux cent cinquante chevaux.
Quelle que soit la force d'un steamer ou d'un vaisseau, il ne domptera pas la mer. Et pour la mer, ce sera toujours une plume à la main d'un géant.
Mieux vaut amuser la mer que la défier. J-^î ne demande pas mieux que de ne pas être un prophète de mauvais augure pour la compagnie qui a déjà souscrit 700,000 livres steriings, c'est-à-dire dix -sept millions et demi, pour la construction du Great Easlern. Mais, je le répète, j'aimerais mieux, survenant une tempête, être sur le bouchon de liège avec lequel j'ai parcouru tout l'ar-
LE MONTE-OIISTO.
chipel de Sicile, avec lequel j'ai été à Messine, à Syracuse, à Païenne, à Lipari, à Malle, à Tunis, au Pizzo, que sur lo Colosse qu'on bâtit aujourd'hui à Millwall.
Mais les Anglais sont ainsi faits. Ils croient faire plus grand en faisant plus gros.
A six heures et quelques minutes, i\ous abordâmes presqu'en face du restaurant. Comme tout le reste, le dîner était commandé de Paris.
Je vous en ai promis la carte, la voici.
La carte est ime curiosité.
Ceci, chers lecteurs, s'adresse aux gourmands, si toutefois j'ai des gourmands, ce que j'espère bien, parmi les lecteurs du Monte-Cristo.
Si j'ai des gourmands, qu'ils osent avouer leur gourmandise, et que Voccasion s'en présente, nous causerons cuisine.
Ils verront qu'en théorie, du , moins, je suis digne de faire leur partie.