‹ Le Monte-CristoChapitre 76 sur 135 · LE STELLIO-NOTAIRE · texte numérisé non relu

LE STELLIO-NOTAIRE

Il en est des notaires comme des poulets, avec cette dif férence que Ton mange les ims et que Ton est mangé par les autres. Il y a donc de bons et de mauvais notaires, comime il y a de bons et de mauvais poulets.

M. Baratteau appartenait à cette dernière catégorie ; c'était un mauvais notaire dans toute Taccep tion du mot, et d'autant

S lus mauvais qu'il jouissait, dans tout le faubourg Saintermain, d'une réputation d'intégrité égale au moins à celle dont jouissait, à Vanves, l'honnête M. Gérard.

Il était question, pour le récompenser de cette probité proverbiale, d'en faire un maire, un député, un conseiller d'état ou quelque chose d'approchant/

M. Lorédan de Valgeneuse protègait fort M« Baratteau. U avait usé de tout son crédit près du ministre de Tintérieur pour le faire nommer chevalier de la Légion-d'Honneur ; on sait que le crédit de M« Lorédan de Valgeneuse était grand, aussi avait-il obtenu la croix demandée : Thonnète notaire venait donc d'être décoré, au grand scandale de ses clercs, qui, sachant vaguement qu'il avait hyppothéqué un immeuble dont il n'était point parfaitement certain d^étre propriétaire, l'accusaient tout bas d'être coupable du crime de stelUonat et appelaient ironiquement c^ntr'eux leur digne {patron le Stellio-notaire.

L'accusation n'était point parfaitement juste ; le stelUonat consiste en termes de jurisprudence à vendre deux fois une môme chose quivous appartient à deux acquéreurs dilTéf^nts. Maître Baratteau si Bien instruit que se crût la chronique scandaleuse, ne s'était pas précisément rendu coupable de ce délit; il avait hypothéqué une chose qui ne lui appartenait pas *, ajoutons que lorsqu'il avait commis cette peccadille, il était maître clerc et non pas notaire, qu'il ne l'avait commise que pour acheter scjn étude, que l'étude achetée sur la dot de sa femme, il avait remboursé la dette et fait disparaître par bonnes et valables quittances, le déUt primitif. Cette quaMcation de. Stellio-notaire que les clercs de maître lâiratteau donnaient à leur patron était donc doublement défectueuse. Mais il faut pardonner quelque chose à de jeunes praticiens, égarés par la vue d'un ruban rouge comme le senties taureaux d'un cirque par la capa écarlate du Torero.

C'était chez ce douteux personnage, après ce que nous venons de dire l'èpithète ne paraîtra peut-être pas exagérée, c'était, répétops-nous, chez ce douteux personnage que se rendait Salvator.

Il arriva au moment où ^maître Baratteau reconduisait un vieux chevalier de Saint-Louis, devant lequel il s'inclinait de la plus humble façon.

£n apercevant Salvator à la place où il venait de saluer, avec tant d'humilité son noble client, maître Baratteau jetta sur le commissionnaire un regard dédaigneux qui équivalait à cette question.

— Ouel est ce manant ?

Puis, comme Salvator faisait semblant de ne point com-

8 rendre la dédaigneuse et muette interrogation, maître aratteau la reproduisit tout haut en s'adressant à l'un de ses clercs en faisant cette variante, et en passant devant Salvator sans le' saluer.

— Que veut cet homme?

— Je désire vous parler, monsieiu:, répondit le commissionnaire.

— Vous êtes chargé de me remettre une lettre?

— Non, monsieur, je viens vous parler pour moimême.

— Pour vous-même ?

— Oui.

— Vous avez une aSaire à conclure à mon étude ?

— J'ai à causer avec vous.

~ Dites à mon maître clerc ce que vo\i9 aveas ^ me dirç, . mon ami, ce sera la même chose,

— Je ne puis le dire qu'à vous.

— Alors repassez un autre jour, aujourd'hui je n*aipas le temps.

— Je vous demande pardon, monsieur, mais c'est aujourd'hui et non pas un autre jour quHl faut que je vous parle de cette aflfaire.

— A moi-même?

— A vous-même.

Le ton de fermeté grave avec lequel Salvaator avait, pro nonce les quelques paroles que nous venons de rapporter, n'avait point laissé que d'impressionner M<> Baratteau.

Il se retourna donc assez étonné, et comme prenant son parti, mais sans faire entrer Salvator dans son cabinet.

— T Eh bieni voyons, que voulez- vous, dit-il, contez-moi votre affaire en deux mots.

— Impossible, dit Salvator, mon affaire n'est point de celle qui se disent entre deux portes.

— Vous serez bref au moins.

~ J'ai besoin d'jan quart d'heure au moins d'entretien avec vous, et encore je ne sais pas si au bout d'un quart d'heure vous serez décidé à faire ce que je désire.

— Mais alors, mon ami, si la chose que vous désirez est si difficile ?

— Elle est diJEcile, mais faisable.

— Ah I çà, mais vous êtes pressant; savez- vous qu un homme comme moi n'a pas de temps à perdre.

— C'est vrai ; mais je vous promets d'avance que vous ne regretterez point le temps perdu avec moi , je viens de la part de M. de Valgeneuse.

— Vous ? demanaa le notaire étonné, en regardant Salvator d'une façon qui signifiait, quel rapport ce commissionnaire peut-il avoir avec un homme comme M. de Val- ' gêneuse?

— Moi, répondit Salvator.

— Entrez donc dans mon cabinet, dit M» Baratteau vaincu par la persistance dé Salvator, quoique je ne comprenne pas quel rapport peut exister entre M. de Valgeneuse et vous.

— Vous allez le comprendre, dit Salvator, en suivant M* Baratteau dans son cabinet et en fermant derrière lui la porte qni séparait le cabinet de l'étude.

Au bruit que fit Salvator, le notaire se retourna.

—Pourquoi fermez-vous cette porte, demanda-t-il ?

— Pour que vos clercsn entendent pas ce que j'ai à vous dire, répondit Salvator.

—C'est donc bien mystérieux ?

— Vous en jugerez vous-même.

— Huml fit M« Baratteau, en regardant le commissionnaire avec une certaine inquiétude, et en allant s'asseoir à son bureau comme un artilleur se place derrière un re* tranchement-

Puis après un instant d'investigation sans résultat :

— Parlez, dit le notaire

Salvator regarda autour de lui, vit une chaise, la traîna vers le bureau et s'assit.

— Vous vous asseyez ? dit le notaire étonné.

— Ne vous ai-je pas prévenu que j'en avais ponr un quart d'heure ?

—Mais je ne vous avais pas dit de vous asseoir.

— Je le sais bien, seulement j'ai présumé que c'était un oubli.

— Pourquoi avez-vous présumé cela?

—Parce que voici le fauteuil où était assise la personne qui m'a précédé.

—Mais eette personne était M. le* comte de Noireterre, chevalier de Saint-Louis.

— C'est possible; mais comme il y a dans le Code : — tous les Français sont égaux devant la loi ; que je suis Français comme M. le comte de Noireterre, et même peut-être meilleur Français que lui, je m'assieds comme if s'est assis ; seulement, comme j*ai trente-quatre ans, tandis qu'il en a soixante-dix, je m assieds sur une chaise au lieu de m'asseoir sur un fauteuil.

Le visage du notaire manifestait un étonneraent progressif.

Enfin, comme se parlant à lui-même :

—Allons, dit-il, c'est quelque pari ; parlez jeune homme.

—Justement! j'ai parié, avec un de mes amis, que vous '

LE HONTE-flWSTO.

auriez la complaisance de me prêter pour vingt-quatre heures une somme dont Ta! besoin.

— Ah ! nous y voilà, dit M« Baratteau, avec cet insolent ricanement qui échappe aux gens d*aflRaires lorsqu'on leur ^communique certaines propositions qui leur paraissent insolites.

— Oui, nous y voilà, dit Salvator, et c'est votre faute si nous n'y sommes pas arrivés plus tôt, convenez-en ; moi je ne demandais qu'a parler.

—Je comprends cela.

—rai donc fait ce pari.

•^Et voua avei eu tort.

«-*Oue vous me prôteriejs ta somme dont mon atni avait Besoin.

— Mon cher, je n'ai pas d'argent disponible en ce moment-ci.

— Oh I vous savez, quand les notaires n'en ont pas ils en font.

-^ Et guand j'en ai, je ne prête que sur immeubles et par {première hypothèque. Avez -voua des immeubles non grevéa?

-^ Moi, en ce moment du moins, je n'ai pas un pouce de terre.

— Eh bien, alors, que diable venez -vous faire ici ? -^ Je viens de vous le dire.

— Mon ami, dit M« Baratteau en appelant k son aide toute la majesté qu'il était capable de déployer, terminons cette plaisanterie, je vous prie ; mes clients sont des gens prudents et sensés, qui ne prêtent pas leur argent au pre* mier venu.

*-« Mais aussi n'était-ce point l'argent d'un de vos clients qtie je venais vous demander, répondit Salvator, sans paraître le moins du monde intimidé de la dignité qu'on déployait devant lui.

— C'était le mien peut-^tre ? demanda le notaire. <» Sans doute.

-— Mon bonhomme, vous êtes fou.

— Pourquoi cela?

— Il est défendu aux notaires de spéculer avec leur propre fortune.

— Bon, dit Salvator ; il y a tant de choses qu'il est défendu de faire, et que cependant les notaires font.

— Ah ça, mon drôle, ut M« Baratteau en se levant et en marchant vers la sonnette.

— D'abord, je ne suis pas un drôle, fit Salvator en étendant le bras et en lui barrant le j|)assage ; puis, comme je n'ai pas encore dit tout ce que j ai à vous dire, ayez la honte de reprendre votre plare et de continuer à m'éeouter .

M« Baratteau regarda le commissionnaire avec un œil fian^boyant, mais il y avait dans tout l'ensemble de celuici, dans sa pose, dans sa phvsionomie, dans son regard, un tel aspect de force et de droit, un tel semblant enfin de lion au repos, que le notaire se rassit.

Mais, en se rasseyant, un sourire crispa ses lèvres ; il était évident qu'il préparait un coup qu'il allait être difficile à son adversaire de parer.

— En effet, continua t-il, vous ne m'avez pas dit comment voua venez delà part de M. liorédan de Valgeneuse.

— Votre mémoire vous fait défaut, digne M« Baratteau, répondit Salvator ; je ne vous aï point dit que je venais de la part de M. Lorédau de Valgeneuse.

— Ah ! par exemple.

— Je vous ai dit que je venais de la part de M. Valge* neuse tout court.

«*- C'eet la même chose, il me semble. «^ Oui, excepté que c'est tout le contraire.

— Expliquez-vous, car je commence à me lasser,

— J'ai r honneur de vous répéter, monsieur, que ai je n'en ai pas déjà fini avec vous, c est votre faute.

-— Alors, finissons,

— Je ne demande pas mieux ; malgré l'excellente mé • moite dont vous me paraissez doué, monsieur, conlinua Salvator, vous me paraissez avoir oublié qu'il existe deux Valgeneuse.

^ Oomment, deux Valgeneuse, répondit le notaire en Ireesttllant.

— Sans doute, l'un qui s'appelait Lorédan de Valgeneuse et l'autre Conrad de Vklgeneule.

— Et vous venez de la part...

— Je viens de la part de celui qui s'appelait C!oq. rad.

— Bon, vous l'avez donc ûûQim autrefois.

— Je l'ai connu toujours.

— Mais je veux dire avant ta mort,

— Etes- vous bien sûr gull soit mort?

— A cette question, bien simple cepeadMt, M. Bhttt. teau bondit sur son siège.

-^ Comment, si j'en suis sûr, a'éeria le nôtAiré.

— Oui je vous le demande, répondit tran(|uIllénie!H M jeune homme.

— Certainement que j^en anis sûr.

— Regardez^moi nlen.

*- Que je vous regarde.

— Oui.

— Pourquoi frire.

«- Dame, je vous dis, je erots ^nê M. Gôht^A dé Taîg^ neuse vit, vous me répondez, je suis eûr que M. C6ârâldè Valgeneuse est mort; afors je vous dit, regardés^miM MeQ, peut-être Texamen tranefaera-t-il ta gestion.

^ Mais comment cet eic^en ttancherait^il la <|ti4stl<mt demanda le notaire.

^ Par la raison inftniûient tfmple qfoè e>M md qvi suis M. Conrad de Valgeneuve.

— Vous ! s'écria M. Baratteau dont les jeues M(S<Mi< Trirent d'une pâleur livide.

-^ Moi, répondit Salvator av^e le même flegime. ^ Cest une imposture, baUmtia le notaire, M. Csorié de Valgeneuse est mort.

— Monsieur Conrad de Valgeneuse est devant tôm. Pendant cette course discussion, leê yeui hagarde 4e

maître Baratteau s'étaient fixés sur le jèttlie homme, «t sans doute avaient en effet, en faisant ap^el aux loai^iri du notaire, établi une irrécusable identité, éai* eehil«ci Oê#* sant tout à coup de nier d*une maniéns alMlue, pani I nue autre forme de dialogue.

-^ Mais enfin, dit-il, quand ce serait vous t

— Ah ! dit Salvator, contenez que ce serait déjà i^aêlque chose.

— Qu'y gagneriez-vous ?

--J'y gagnerais de vivre d'abord, et pntaemsnltè es votii prouver que je ne mentais pas eii voua disant qiié te venais de la part de M. de Valgeneuse, puisque M. d» Viilf#neuse c'est moi-même ; enfin j^ gagûéws, et j'y gsgfle déjà, d'être écouté par vous avec une poUtésê^ phis gvtoAe et une attention plus soutenue.

— Mais enfin, M. Conrad.

— Conrad de Valgeneuse, insista Salvator.

Le notaire sembla dire, puisque voua le voolei, et nprit.

— Mais enfin, M. Conrad de Valgenetise, vous ssvei mieux que personne ce qui s*est passé à la mort de M. t(h tre père.

— Mieux que personne, en effet, répondit le jeune homme d'un ton çul fit passer un frisson dans les veioês du notaire.

11 i*ésolut cependant de payer d'audaoe, et avec un Mûrire narcjuois :

~ Mai «cependant pas mieux que moi, dit M. Baratteau.

— Pas mieux, mais aussi bien.

Il se fit un moment de silence, pendant lequel Salvâter fixa sur le magistrat un de ces regards avec lesquels leMf peut fascine Toiseau.

Mais, de même que l'oiseau ne tombe pas sans lutte dans la gueule du serpent, M. Baratteau essaya de lutter.

— Enfin, demanda-t-il, que voul«t*vousT

— D'aboixl, êtes-vous bien convaincu de mon identité? demanda Salvator.

— Autant qu'on peut être convaincu de la présence d'un homme à l'enterrement duquel on a été, dit le notaire, espérant rentrer dans le doute. . ,

— C'est-à-dire, reprit Salvator, que vous avejs été a Tenterrement d'un corps que j'ai fait acheter A Tamphithéâtre et que j'ai fait passer pour mon eadaim, par Au

jnotîfs que Je n^^î aucun l&esoin de vous expliquer.

Oe fut le dernier coup ; le notaire n'essaya ^Ins âe discuter.

— Bu effet, dit-i!, tâchapl de se remettre de son trouble et n'étant point fâché que Salvator hiî donnât une es pèce de répit, en effet, plus je vous regarde^ et plus je me souviens de Votre figure ; mai» j'avoue que je ne vous eusse pas reconnu à première vue, d^bora parce que je vous croyais véritablement mort, cns,uite parce que vous êtes beaucoup ishangé.

— On change tant en six ans, dit Salvator avec une sorte de mélapcoUe.

— Çpmment, il y a (Jètà six années? C'est effrayant comme le temps passe, fit le notaire, engageant, foute de mieux, la conversation dans des lieux communs. - Et, tout en parlant^ maître Baratteau étudiait avec inquiétude le costume du jeune homme, mais après s^étre bien assuré que c'était un costume de commissionnaire auquel rien ne manquait, pas même la médaille, le calme rentra peu à peu dans son esprit, et il crut voir parfaitement clair dans la demande que Salvator risquait près de lui ; en effbt^ de son examen, il conclut naturellement que, quoique le costume fût assez propre, celui qui le portait était dans la misère et venait, comme il le lui avait dit, du re^te, lui faire un petit emprunt ; dans ce cas, M. Baratteau était un homme qui se respectait, et il s'était déjà répété à lui-même que, si Salvator était bien gentil, il ne serait pas dit que le notaire de la famifle Valgeneusç aurait laissé le fils du marc^uis de Valgeneusè, tout bâtard que fût ce flls, mourir de faim tn,\xïe de quelques louis.

Ainsi rassuré, et amené par son assn^rance^à la bonne disposition, maître Baratteau s'en fopça dans son fauteuil, croisa là jambe droite sur la jambe gauche, prit un des dossiers éparpillés sur son bureau et commença de le parcourir, comptant mettre à profit le temps que le jeune homme embç^rrassé emploierait à lui exposer sa demande.

Salvator Je laissa ftiire sans dire un mot ; mais, si le notaire eût levé les yeux sur lui en ce moment, il eut été véritablement effrayé en voyçint Vexpression de mépris dont était empreint le visage du jeune homme.

Mais le notaire ne leva point les yenx ; il parcourait ou faisait semblant de parcourir une feuille de papier timbré grifiPbnnée du haut en bas, et ce fut les yeux fixés sur le papier qu'il lui dit, avec up accent de compassion toute chrétienne :

— Et vous vous êtes fait commissionnaire, ipon pauvre garçon?

— Eh I mon Dieu , oui , répondit Salvator en souriant malgré lui.

— Gagnez-vous votre vie, au moins ? continua le notaire sans tourner la tête.

— Mais, continua Salvator en admirant l'aplomb de M. Baratteau, mais oui, je ne me plains pas. ^

— Et combien cela peut-il rapporter par jour, de faiye des commissions?

— Cinq à six francs ; vous comprenez, il y a les bons et les mauvais jours.

— Oh I oh j fit le notaire, mais c'est un bon métier, alors ; avec cinq francs par jour on peut encore, pour peu

Îue Ton soit économe, mettre quatre ou cinq cents francs e côté par s^n.

— Croyez-vous? demanda Salvator, continuant à étudier le notaire, à la manière dont le chat étudie la souris qu'il tient entre ses griffes.

— Mais oui, mais oui, continua maître Baratteau ; tenez, par exemple, moi qui vous parle , étant maître-clerc dans cette même étude, j'ai économisé deux mille francs en trois ans, sur mes appointements, qui étaient de quinze cents francs ; ce fut le commencement de ma petite pelote. Oh ! l'économie, mon cher, l'économie f II n'y a pas de bonheur possible sans économie. J'ai été jeune aussi ; j'ai fait mes farces comme les autres, mon Dieu, mais jamais je n'ai écorné mon budget, jamais le plus petit emprunt,* jamais la moindre dette; c'est avec des principes semblable? qu'on s'assùro une retraite pour ses vieux jours. Oui sait? peut-être, vous aussi, serez-vous un jour miUioimalrQ. I

— Oui sait? Ht Salvator.

— Oui ; mais, en attendant, bous somniea glsi^ hein f Nous avons fidt nos petites fredaines, et, nous trouvant A sec, nous nous sommes souvenu de ce brave maître Baralteau, et notis nousiiommes dit : C'est un bon garçon, qai ne nous laissera point dans l'embarras.

^^ Ma ioi, monsieur, dit Salvator^ je dois avouer que . vous lisez dans ma pensée conime avec une loupe.

— Hélas! fit sentencieusement le notaire, nous sommes malheureusement habitués à sonder les misères hu- Uudnes ; be qui m'arrive avec voiia in^amve tous les jovm avec cinquante pauvres diables qui, tous, commenoent leur antienne sur le même ton, et que je mets à lia porte au commencement de leur antienne.

— Oui, dit $alvator, j*ai bien vu en entrant que c'était là votre habitude.

— Que voulez-vous, s'il fallait assister tons oeox qui demandent, eût-on la caisse de Rothschild, on n'y suffirait pas ; mais vous, mon garçon, se hâta d^jouter maître Ba^ ratteau, vous n'êtes pas tout le monde, voua êtes le fils na« turel de mon ancien olient, le marquis de Yalgeneuse ; aasst, pour peu que vous soyez raisonnable, je ne demande pas mieux que de vous rendre service. Combien vous bul-il au juste, voyons? continua le notaire, en amenant à lui, au nir et à mesure qu'il se renversait en arrière, le tiroir de son bureau où il mettait son argent.

— Il me faut cinq cent mille franosf dit Salvator.

Le notaire poussa un cri d'effroi et faillit tomber i la renverse.

-T Mais vous êtes fou, mon garçon, cria-t-il ea poussant le tiroir dans sa gaine et en mettant la clef dans sa poche.

— Je ne suis pas plus fou que je ne suis mort, dit le ieune hommie -, il me fout cinq cent mille francs, et il me les faut dans lés vingt-quatre heures.

Maitre Baratteau tourna un œil hagard sur Salvator; il s'attendait à le voir menaçant, un poignard ou un pistolet à la main.

Salvator était fbrt tranquillement assis sur sa chaise et sa physionomie manifestait la plus complète expressioiî de bienveillance et de tranquillité.

— Oh 1 oh ! fit le notaire, bien certainement vous avez perdu l'esprit, jeune homme.

Mais Salvator continua comme s'il n'eût pas entendu.

— J'ai besoin d'ici à demain nenf heures du matin ; et Salvator prononçait chaque parole lentement et en appuyant sur elle ; j'ai besoin d ici à demain neuf heures du matin de cinq cent mille francs. Avez-vous. entendu?

Le notaire secoua désespérément la tète, comme un homme qui diï^ait : Pauvre garçon, il n'y a plus de ressource.

— Vous avez entendu ? répéta Salvator.

— Ah çà I voyons, mon garçon, dit M. Baratteau, qui ne comprenait pas encore bien' nettement, sinon le but de Salvator, mais ses moyens a y arriver, mais qui flairait vaguement un grand danger caché sous le uegme du jeune homme ; voyons comment peut-il vous être passé par Tesprit que, même- en souvenir de votre père pour

^pntq îequel j'avais, il est vrai, lîne grande amitié êi une profonde vénération, un malheureux notaire comme moi pouvait vous prêter une pareille somme.

— C'est vrai, je me suis servi d'un mot impropre en disant un prêt, j'aurais dû dire une restitution; mais, qu'i cela ne tienne, je rectifie ma demande, je viens donc réclar mer de vous cinq cent nulle fi*ancs d'abord, à titre de restitution.

— De restitution ! répéta d'une voix tremblante maître Bai^atteau, qui commençait à comprendre pourquoi le flls du marquis do Valgeneûse avait fermé la porte derrière

lui.

— Oui, monsieur, à titre de restitution, répéta pour la troisième fois et sévèrement Salvator.

— Mais que voulez-vous donc dire, demanda d*une voix ét6jiQt6 et en scandant chaque mot le notaire dont le froi^t ruisselait de sueur.

-- Ecoutez bien, dit Salvatqr.

^ J'écoute, répondit le notaire.

— Le marquis de Valgeneusè, mon père, réppiidii Sal-

LE MONTB-CRISTO.

vaiJtor, vous fit venir, il y a tantôt sept ans.

— Sept ans, répéta machinalement le notaire.

— Dame, c'était le 11 juin 1821— comptez.

Le notaire ne répondit point et ne parut faire aucun calcul. Il attendait.

. — C'était, continua Salvator, pour vous remettre un testament olographe, par lequel, en m'adoptant pour son ûls, le marquis me reconnaissait pour son unique héritier.

^•i— C'est faux, s'écria le notaire qui verdissait à vue d'œil.

— J'ai lu ce testament, continua Salvator, sans paraître avoir entendu le démenti de M« Baratteau. Il en a été fait deux copies, toutes deux de la main de mon père ; une de ces copiesvous a été remise, l'autre a disparu. Je viens vous demander communication de ce testament.

— C'est faux, c'est entièrement faux, hurla le notaira en frissonant de tous ses membres. J'ai entendu, en effet, M. votre père parler d'un projet de testament ; mais, vous le savez, votre père est mort d'une façon si subite, qu'il est possible que le testament ait été fait sans m'avoir pour cela été remis.

— Vous en jureriez ? demanda Salvator.

— J'en donne ma parole d'honneur, s'écria le notaire en levant la main, comme s'il eût eu devant lui le crucifix de la cour d'assises, j'en jure devant Dieu.

— Ëh bien ! si vous en jurez devant Dieu, monsieur Baratteau, dit Salvator, sans paraître ému le moins du monde, vous êtes le plus infâme coquin que j'aie jan^ais vu.

— Monsieur Conrad 1 vociféra le notaire en se levant comme s'il eût voulu sauter sur Salvator.

Mais celui-ci lui prit le bras et le fit rasseoir sur son fauteuil, comme il eût fait d'un enfant.

A ce moment M. Baratteau comprit tout à fait pourquoi Salvator avait fermé la porte derrière lui.

— Une dernière fois, dit d'une voix grave Salvator, je vous somme de me donner communication du testament de mon père.

— Il n'existe pas, je vous dis qu'il n'existe pas, s'écria le notaire en trépignant comme un enfant.

— Soit, monsieur Baratteau, dit Salvator, j'admets, pour un instant, mais pour un instant seulement, que vous n'ayez pas eu connaissance de cette pièce.

Le notaire respira.

Alexandre Dumas.

[La suite au prochain numéro).

LES GRANDS HOMMES EN ROBE DE CIUMBRE

OCTAVB AUttlUSTB.

Le traité conclu entre Octave et Antoine, Antoine revint à Rome avec Octave devenu son beau-frère après avoir été son beau-fils.

Là, Octave se sacra prêtre de César, César avait été nomme dieu.

C'était un accord touchant, une alliance à ramener les plus inquiets.

Seulement, une ombre obscurcissait cette bonne harmonie.

Dans les divers combats, dans les jeux, quels qu'ils fussent, combats de cailles ou de coqs, ces sortes de combats étaient fort en vogue à Rome, jeux d'adresse ou de hasard Octave était joueur comme les dés eux-mêmes. Antoine avait toujours le désavantage.

Non-seulement Antoine était profondément blessé de cette supériorité, mais ce qui ietait le plus d'amertume en ion àme; c est qu il avait près de lui un devin égyptien qui

ne laissait pas échapper une occasion de lui faire remarquer cette supériorité du génie d'Octave sur le sien.

Cet homme, soit qu'il voulût plaire à Cléopàtre, soit qu'il lui parlât avec sincérité, allait sans cesse lui répétant:

« Toute grande et éclatante que soit la fortune d'Antoine, elle s'éclipse devant celle de César. Eloigne-toi de ce jeune homme le plus que tu pourras. Ton génie redoute le sien. Fier et haut lorsqu'il est seul, il perd devant celui de César toute grandeur et devient faible et timide. •

Ces avertissements répétés décidèrent Antoine. Il prit

Î)our prétexte de quitter Rome sa guerre des Parthes, et, aissaht ses affaires aux mains de César, il quitta Tltalie, emmenant en Grèce sa femme Octavie, dont il avait une fille.'

Il s'arrêta à Athènes pour y passer l'hiver.

Là, il reçut des nouvelles de Ventidius, auquel il avait confié la conduite de la guerre parthique.

Ces nouvelles étaient excellentes. Ventidius avait battu l'ennemi.

Labiénus, l'ancien lieutenant de César, et Pharnapatés, le

t)lus attaché des généraux de ce fameux roi Orode, avec equel nous avons fait connaissance i propos de Grassus, étaient restés parmi les morts.

Cette nouvelle causa une si grande joie à Antoine, qu^il en donna un çrand repas aux Athéniens.

Le lendemain de ce repas, il présida lui même aux exercices gymnastiques, et laissant chez lui toutes les marques de sa dignité, u se rendit au gymnase vêtu d'une longue robe, chaussé de pantoufles a la Grecmie, et tenant à la main la verge que les juges avaient l'habitude de porter, de sorte que lorsque les jeunes gens avaient combattu, c'était lui qui les séparait.

Au moment où il quitta Athènes pour se rendre à l'armée, il prit une couronne faite des branches de l'olivier saint, et, pour obéir à un oracle rendu, il alla, pour l'emporter avec lui, puiser dans un vase de l'eau d'une fontaine qu'à cause de son intermittence on appelait la fontaine de Clepsydre.

Pendant le voyage, il reçut un nouveau courrier de Ventidius. U avait battu leç Parthes une seconde fois.

Le fils du roi qui était entré en Syrie, Pacorus, vous vous rappelez encore ce nom, n'estrce pas, chers lecteurs, avait été tué dans l'action.

C'était la revanche prise par les Romains de la défaite de Crassus.

Les Parthes, battus une troisième fois, furent obligés de se renfermer dans la Médie et la Mésopotamie.

Ventidius les eût bien poursuivis, mais il craignait la jalousie d'Antoine. Il se contenta, en conséquence, d'aller assiéger dans Samosate Antiochus, roi de Commagéne.

Antiochus offrit mille talents, plus de cinq millions, de notre monnaie, et s'engagea à obéir ponctuellement aux ordres d'Antoine, s'il voulait ne pas poursuivre le siège et aller combattre dans une autre province.

Mais Ventidius fit dire au roi assiégé qu'il transmettrait les propositions à Antoine, lequel déciderait.

En effet, Antoine répondit qu'il était bon de l'attendre, et qu'il arrivait pour signer la paix en personne.

Antoine était fort orgueilleux: c'était celui qui signerait la paix qui serait censé avoir fait la guerre.

Mais cet orgueil perdit Antoine , lorsqu'il arriva dans la ville, il trouva les assiégés détermines à une résistance désespérée, et comme il ne fit rien de bon ni de grand devant cette ville, il finit par accepter d'en lever le siège moyennant trois cents talents au lieu de mille.

Il perdait près de quatre millions â n'avoir pas traite tout de suite et par l'entremise de Ventidius.

Les victoires de Ventidius étaient de l'an 37 et 38 avant Jésus-Chrisi.

Antoine l'envoya triompher à Rome en demandant le grand triomphe.

C'était le premier général romain qui eût battu les Parthes.

En Arménie, Antoine passa une revue de son armée.

Il avait soixante mille hommes d'infanterie, tous Italiens ;

Douze mille cavaliers, tant Espagnols que Gaulois;

Et trente autres mille hommes de diverses nations.

Ces préparatifs menaçaient particulièrement Phraate, mais Antoine n^avait qu un désir, c'était, non pas de se battre, mais d'aller rejoindre Cléopatre en Egypte.

Aussi fit-il dire àPhraate,quesMl voulait lui renvoyer les enseignes prises à Crassus et ceux des prisonniers romains qu'il tenait encore vivants, il lui accorderait la paix.

Phraate ne répondit point, et attendit Antoine. ' A son grand regret, Antoine était donc forcé de faire la guerre. Seulement, rien ne le forçait de la commencer tout de suite.

Au lieu de laisser reposer son armée fatiguée par une marche de quatre cents lieues, aussi insensé que si la belle reine d'Egypte lui eût fait prendre Thippomane qui rendit Caligula fou, espérant avoir tout terminé avant l'hiver, et pouvoir passer rhiver à Alexandrie, il se mit en marche, en automne, se faisant suivre par toutes les machines de guerre nécessairei^ à un siège, parmi 'lesquelles un bélier de quatre-vingt pieds de longueur ; or, aucune de ces machines venant à se rompre ne pouvait être remplacée, la haute Asie ne produisant point d'arbres assez beaux ni de bois assez dur pour être employiè à ces usages.

Bientôt, comme il s'aperçut (|ue ses machines, qu'il avait cru indispensables, retardaient sa marche, il ne les crut même plus nécessaires et les laissa derrière lui sous la garde d'un corps de troupes que commandait Statianus, et continua son cnemin vers Phraate, affaibli de ses ma* chines et .diminué du corps d'armée qu'il avait laissé pour les garder.

Phraate, qui le faisait suivre par des coureurs invisibles, laissa Antoine mettre trois journées d'intervalle entre lui et ses machines, et lança alors un corps de cavalerie contre Statianus.

Statianus se fit tuer, les dix mille hommes qu'il avait avec lui se firent tuer. Les machines furent mises en pièces.

'. Antoine sut cette mauvaise nouvelle avant même d^ar ri ver devant Phraata.

Manquant de machines^ il fut obligé de dresser une levée pour pouvoir combattre, mais tandis qu'il dressait cette levée, Phraate arriva avec son armée.

Les Parthes se présentèrent devant les assiégeants avec leur fierté habituelle, et les Romains, pris entre une ville et une armée ennemies, commencèrent à murmurer tout bas le nom de Crassus.

Antoine entendit ce nom, — souvenir fatal, — si bas qu'il eût été prononcé. Il voulut par une victoire remonter le moral de ses troupes. Il prit avec lui dix légions, trois cohortes prétoriennes pesamment armées, toute sa cavalerie, et les mena fourrager.

Il était convaincu que c*était le seul moyen de tirer Tennemi hors de ses retranchements, et d'en venir avec lui à une bataille rangée.

£a effet, après une journée de marche, il vit les Parthes se répandre autour de lui, selon leur manière habituelle de combattre, se tenant prêts à la première fausse ma* nœuvre à tomber sur ses troupes.

Alors il éleva son camp et donna le signal de la bataille, puis, comme s'il changeait de ' résolution et ne voulait point combattre, il fit pUer les tentes et ramena ses troupes.

Seulement, tous les capitaines avaient le secret de cette fausse retraite.

La cavalerie avait ordre, dès qu'elle verrait les bataillons, on plutôt les escadrons parthes à portée d'être chargés par Fiofanterie, de charger elle-même.

L'armée de Phraate était disposée en forme de croissant. Les Romains passaient sur son front, et ces barbares, qui se battaient sans aucun ordre, comme les Bédouins modernes, leurs enfants, ne pouvaient se lasser d'admirer Tordonuance de l'armée romaine, voyant marcher les soldats d'Antoine sans que ceux-ci rompissent jamais leurs intervalles ni leurs rangs, et en brandissant leurs javelots dans le plus profond silence.

A un moment donné, les Romains se trouvèrent assez prés des Parthes pour que l'ordre reçu fût exécuté.

La cavalerie, alors, fit un demi-tour à gauche et chargea vivement, en poussant de grands cris. Les romains étaient

sur les Parthes avant que ceux-ci eussent eu le temps de bander l'arc.

Us la reçurent néanmoins vigoureusement ; mais derrière la cavalerie venait l'infanterie, poussant à son tour .de grands cris et faisant résonner ses armes.

Malgré cette double attaque, si inattendue et sd bien combinée, ce ne furent point les hommes qui s'eflOrayèrent, mais les chevaux.

Ils se cabrèrent, tournant sur leurs pieds de derrière et emportant leurs cavaliers.

Antoine montra à ses hommes l'ennemi qui fuyait, et se lança à sa poursuite.

rî espérait qu'un seul combat terminerait la guerre, ou du moins en avancerait le dénouement.

Mais avec leurs armures légères, avec leurs chevaux rapides comme le vent, les Parthes s'évanouirent ainsi qu'une poussière, et, au bout de deux ou trois lieues de poursuites, avaient disparu complètement aux regards des Romains.

La cavalerie n'avait renoncé, elle, à la poui^suite qu'au bout de six ou sept lieues.

Mais lorsqu'elle se fut ralliée à l'infanterie, lorsqu'on compta, après cette grande défaite, les tués etles prisonniers, il se trouva que les Parthes avaient laissé aux mains de leiu^ ennemis trente prisonniers et quatre-vingts morts.

Alors ce fut un découragement suprême.

Les Parthes, dans leur défaite, avaient perdu cent dix hommes en tout.

Les Romains , dans la leur, avaient perdu dix mille hommes et toutes leurs machines de guerre.

Il fallait s'attendre à procéder dans cette proportion.

Aussi, dés le lendemain, reprit-on le chemin du camp.

Mais d'abord les Romains, dans leur marche, commencèrent par rencontrer un corps d*ennemis peu considérable.

Puis un plus nombreux.

Enfin l'armée entière, fraîche et reposée comme si elle n'eût point été battue.

Aussi le retour au camp fut-il plein de difficultés.

Au moment où il se rapprochait de la ville, Antoine donna dans des soldats romains qui fuyaient.

C'étaient ceux qu'il avait laissés devant la ville qui, attaqués par les assiégeants, avaient été battus par eux.

Antoine les rallia, — mais à peine ralliés, il les fit mettre

Sar groupe de dix hommes, — et dans chacune de ces izaines, il en prit un qu'il fit mettre à mort.

Le sort décioa de la victime.

Ceux qui restaient eurent pour nourriture de l'orge au lieu de froment.

La position, au reste, était critique des deux côtés.

Antoine risquait de mourir de faim, les Parthes rendaient le fourrage impossible.

De son côté, la saison froide s'approchant, Phraate courrait risque d'être abandonné par les siens.

Phraate eut recours à la ruse.

n donna ordre aux plus distingués d'entre les Parthes de ne s'opposer que faiblement aux Romains, de leur lais«> ser même quelques avantaîges, de louer leur valeur, de rendre justice à leur courage et de leur dire que leur roi les regardait avec admiration et les tenait pour les premiers soldats du monde.

Les Parthes obéirent, s'approchant des Romains et liant conversation avec eux, selon les ordres de leur chef, accablant Antoine d'injures, et disant que c'était lui qui, par son entêtement à ne point écouter les propositions de leur roi, était cause, qu'au lieu d*être amis, les deux peuples s'égorgeaient.

Les soldats reportèrent ces discours à Antoine.

Il n'y voulait pas croire ; mais, il vint aux avant-postes, déguisé en simpte soldat, et les entendit de ses oreilles.

Alors Antoine se hasarda à envoyer quelques messagert de paix au roi Phraate ; ils étaient chargés de dire, que s'il voulait rendre les enseignes et les prisonniers, laissés par Crassus aux mains des Parthes, il se retirerait.

Phnaate accueillit à merveille les messa^rs, mais il ré-

{ tondit Que, quant aux enseignes et aux prisonniers, il n'y allait plus songer, les enseignes étant perdues et les pri* sonniers étant morts ; mais que si Antome voulait se reti-

LE MONTIUmiSTQ.

Eer, pi lui oi 9es «oldata w seraiwl in^étes dans leur retraite.

Antoine n'avait point d'autre parti à prendre que d'accepter ce$ conditions, seulement il était bien silr que Phraate ne tiendrait poîntla foi jurée,^

Le seul avantage qu'il y trouvait, c^est que ce semblant de paix sauvegarderait Thonueur romain.

Néanmoins il était tellement découragé, que les tentes pUéâs« les bagages chargés,au lieu de haranguer lui-même les soldats, ce fut Domilius Enobarhus qu'il chargea de ce

soin.

Il en résulta que beaucoup prenant ce silence pour du mépris s'en offensèrent; d'autres, au contraire, pénétrant là cause de ce silence, et voyant leur général triste et le frpnt courbé, témoignèrent à Antoine plus de respects et d'obéissance qu'auparavant.

Antoine, dans son insouciance, ou plutôt dans son abattement, allait, sous prétexte, qu'il était tout exploré, prendre le chemin par où il était venu. . Or, ce chemin était une plaine découverte et sans ai^bres.

Par bonheur, un homme du pays des Mardes, familier avec les moeurs des Parthes, et qui» lors de Tabandon des machines* avait donné à Antoine de si bons conseils, qu'il n'était pomt permis de douter de sa fidélité, le vint trouver, le conseillant d'appuyer à droite et de gagner les montagnes, plutôt que d engager des troupes pesamment aripèes et chargées de bagages, dans des plaines nues et découvertes où l'ennemi aurait double avantage, avec ses chevaux et ses flèches.

— Cest pour que tu fasses cette faute, et qu'en la faisant^ tu te livres à lui, que Phraate t'a accordé des conditions si favorables, lui dit-il, mais si tu veux, je serai ton guide et te conduirai par une route plus courte et sur laquelle rien jiû te manquera.

On avait un précédent terrible; pour s'être fiés à un guide infidèle, Crassus et son armée avaient péri.

— ' Quelle garantie de ta fidélité me donneras -tu? dit Antoine au Marde.

— Fais-moi lier jusqu'à; ce que j'aie conduit ton armée en Arménie, répondit celui-ci.

Pendant deux jours, rien ne troubla la mai'che des Romains, et le Marne les guida ainsi lié.

Le troisième jour, comme Antoine ne songeait & rien xaoins qu'aux Parthes, op vint lui dire que le guide l'avertissait qu'il eut à mettre son armée en bataille, attendu que rehnémi n'était i^s loin.

— Qui le lui fait croire ? demanda Antoine.

.— -* Il y avait une digue qui empêchait Teau du fleuve de se répandre dans la plaine, répondit-il. Or, la plaine est inondée, donc, la digue a été rompue. Cette rupture, c'est Vosuvre des Parthes qui veulent entraver notre marche, que le général se tienne donc sur ses gardes, ou s'y mette s'il n'y est pas.

Antoine doutait encore, cependant à tout hasard, il donna ses ordres en conséquence.

A ]^ne Antoine- avait-il mis son armée en bataille et place entre les rangs les frondeurs et les gens de trait destinés à tonir l'ennemi à dislance, que celui-ci parut, enveloppant les Romains de tous côtés, et cherchant à mettre le désordre dans leurs rangs.

Mais, à l'ordre d'Antoine, les troupes légères fondirent HDBsitôtsur les Parthes, qui, selon leur habitude, laissèfenk, en fuyant, les Romains charger dans le vide.

Une heure après, ils reparurent et se rapprochèrent d'Antoine.

Mais cette fois il lâcha sur eux la cavalerie gauloise, qui les poussa avec tant de vigueur qu'ils disparurent et qu'on ne les revit plus de la journée.

Cette tentative était iin avertissement pour Antoine. Il garait de frondeurs et d'arohers son arriére-garde et ses deux ailes. Il marcha ainsi avec précaution, s' éclairant de tous côtés, donnant ordre à sa cavalerie de charger à fond, mais de s'arrêter dés que l'ennemi serait rompu.

" pe cette façon, pendant les quatre jours sulvaitts, les Parthes reçurent des Romains autant de mal qù^ls leur eh firent.

Le cinquième, Flavius Gallus, qui tenait ranff pami los*

Kremiera lieutenants d'Antoine, et que celui-ci savait être onune de courage et d'activité, Flavius Gallus vint trou» ver son général, le iiriant de mettre sous son commandement le plus qu'il pourrait des troupes légères de Varrièregarde, et même un certain nombre dea cavaliera plus lourdement montés, qui tenaient le front de l'armée.

Il promettait, moyennant cette oonflanoe, si Aatoine'la lui accordait, de donner une tafia leçon aux Pajrtbet, que ceux«oi ne se hasarderaieht plut à attaquer les Romaii».

Qnoique ceci sentit son gaulois ou son espagnol d'une lieue — les Gaulois et les Espagnols étaient les* Gascons de l'époque — Antoine accorda â Flavius Gallua ce qu'il demandait.

Au moment même oix le nouveau commandant de U cavalerie légère venait de prendre sea dispo^itiona, l'ennemi parut.

Antoine s'empressa de faire dire à Gallua de ne rien changer à la tactique ordinaire, o'eet-è-dire de ne pour* suivre Tennemi qu'avec prudence, et soue auouii prélexte de ne s'engager trop loin.

Flavius Galhis répondit que le gànéiral pouvait étrs tranquille.

En ce moment il partait chargeant les Parthes à la tête de sa cavalerie légère.

Toute l'armée le suivit des yeux.

Galltts culbuta les Parihee ; maist au lieu /de s'en tenir à ce succès, il se mit à leur poursuite.

Toute l'ârriére^garde, aussitôt, avec de grands cris, l'avertit de l'imprudence qu'il commettait.

Ce ne fut i»s le tout : au risque de se faire tuer ares ceux qu'il voulait sauver, le questeur Titius partit au galop, rejoignit les soldats de Gallus, cria à oeluinsi de ravenir sa arrière ; et compie il n'obèissait pas, il saisit une enseigne, e.t voulut faire retourner celui qui la portait.

Mais Gallus donna ordre i renseigne do marcher en avant.

-— Malheureux I lui cria Titius, tu le perds ettn paids l'armôe. Au nom du salut de Rame, je t'erdonm de ts rallier au général.

Mais Gallus n'en voulut rien faire. «-« Titius repartit au galop, et revint près d'Antoine, lui disant d'arrhrer, attendu que dans quelques instants Gallus et sea homissf allaient être enveloppés.

£t en effet, au moment même la prédietion se réalisait. Gallus, se voyant sur le point â'éti*e envelofipà, envoyait, par le seul point qui fût encore libre« deux caTaliera demander du secours.

Ils passèrent à travers une gvéie de flèches : nn des deux y resta.

L'autre arriva blessé.

Alors C^iidius, un de ceux oui commandait après kor toine et auquel le cavalier s'aoreuA, flt une grande faute.

Au lieu d envoyer un corps considérable pour dégager Gallus, il flt partir, les uns après les autres, de faibles dé* tachements qui, les uns après les antres, forent eriblèi de flèches ou écharpés.

Enfin, Antoine, voyant ({ne Varmée tout fioittépe menaçait de fondre ainsi morceau jpar morcean , aecounit â f arrière-garde, prit toute son mfanterie et alla avec elle donner, tête baissée, dans cette cavalerie parthe , dans laquelle il flt une brèche.

Par cette brèche purent sortir Gallus et ses cavaliers.

Mais il était déjà bien tard-<^troi8 mille homoiefl étaient tués, cinq mille blessés.

Les soldats soutenaient Gallus sur son cheval ; il avait le corps traversé de quatre flèches.

Il mourut avant d'avoir rejoint le gros de l'armée.

On rapporta les blessés, tout en cMdbattant.

A^^,s,^, Ppmas.

(La suite au prochain ntim^e.)

umoimMausm

blessés français, dispersèrent les moioest brisèrent Boçles^ et fenêtres, et laissèrent le saint asile inhabîtablcn

Il oe restait donc du couvBat que ses murs ébranièst ot de la communauté qu'un seul moine gui s'étatl reUtè i Kalffa, lorsque frère Jean-Baptiste, désigné par son généra au pape, reçut de Sa Sainteté Tordre de se rendre au Owr^ mel, de voir dans quel état les infidèles avaient mis la sainte hôtellerie de Dieu, et quels étaieiit les mojw» de la réédifier.

Le moment était mal choisi. Abdallah-Paeha eommaci'^ dait pour la Porte, et ce ministre du sultan portait uno haine profonde aux Chrétiens ; cette haine s'augmenta en» core de la révolte des Grecs. Abdallah écrivit au sublime empereur, que le couvent du Carmeï pourrait servir de forteresse à ses ennemis, et demanda la permissîCHi do le

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