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LE CARMEL

Vers la fin de 1836 ou le commencement de 1837, un beau moine se présenta un matin chez nioi, avec le costume sévère des carmes.

Il me remit une lettre d'un de ioties amis voyageant en Orient.

Cette lettre me le recommandait.

En quoi pouvais-je être bon à \m moine ?

Vous allez le savoir, chers lecteurs Mais laisseE-moi Vous raconter d'abord Thistoire de ce moine.

La void.

En 1819 frère Jean -Baptiste (1), qui habitait Rome, reçut mission du pape Pie VII de paitir pour la Terre-Sainte,* el de voir, en sa qualité d'architecte, quel moyen il y aurait à employer pour rebâtir le couvent du Carmel.

Le C^tnei, comme on le sait, est une des montagnes saintes; ainsi ^e THoreb et le SinaY, il a été visité par le Seigneur. Situé entre Tyr et Cèsarée, séparé seulement de Saint- Jean-d* Acre par un golfe, à cinq heures de distance de Nazareth, et à aeux journées de Jérusalem : lors de la division des tribus, il échut en partage à Aser, qui s'établit à son septentrion, àZabulon, qui s'empara de son orient, et à Issachar, qui posa ses tentes au mîdî. Dû côté de Toccident, la mer vient baigner sa base qui s'avance, (kit une pointe entre les flots, et se présente de loin au pèlerin qui vient d'Europe, comme le point le plus avancé de la Terre- Sainte, sur lequel il puisse poser les deux genoux.

Ce fut sur le sommet du Carmel qu*Blîe dopna rendezvous aux huit cent cinquante faux prophètes envoyés pat C3ux qui avaient jamais existé, et après ce plan ledeyia. i^e Achab, afin qu'un miracle décidât, aux yeux de tous, quel devis montait à 250,000 fr.; puis enfin, le devis arrêté, TaN

Carmel, le frère Jean-Baptiste revint à Rome.

Cependant il n'avait point renoncé à son projet. En }826> il partit pour Constantinople, et grâce au crédit de la Fraaee et aux instances de l'ambassadeur, il obtint de Mahmoud un firman qui autorisait la reconstruction du monasiière, {1 revint alors à KaïfiîBi et trouva le dernier moine mort.

Alors il gravit tout seul la montagne sainte, s'assit sur uu débris de colonne bysantine, et là, son crayen 4 la main, architecte élu pour la maison du Seigneur, il fit 1^ plan d un nouveau couvent plus mirifique qu'aucun de

était le véritable Dieu, de Baal où de Jehovah. De\ix autels alors ftirent élevés sur le plateau de la montagne, et des victimes amenées à chacun d'eux. Les faux prophètes crièrent à leurs idoles, qui restèrent sourdes. Elie invoqua Dieu, et à peine s'était-il agenouillé, qu'une flamme descendit du ciel et dévora tout â la fois, non-seulement le bois et la victime, mais encore la pierre du sacrifice. Les faux prophètes, vaincus, furent égorgés par le peuple, et le nom ou vrai Dieu glorifié : cela arriva neuf cents ans avant le Christ.

Depuis ce jour, le Carmel est resté dans la possession des fidèles. Elie laissa â Elisée non-seulement son manteau, inais encore sa grotte. A Elisée succédèrent les fils des prophètes, qui sont les ancêtres de saint Jean. Lors de la mort du ChrisU les religieux qui l'habitaient passèrent de la loi écrite à la loi de grâce. Trois cents ans après, saint Basile et ses successeurs donnèrent à ces pieux cénobites des l'ègles particulières. A l'époque des croisades, les moines abandonnèrent le rit grec pour le ri( romain, et de saint Louis à Bonaparte, le couvent bâti sur remplacement même où le prophète dressa son autel, fut ouvert aux voyageurs de toute religion et de tout pays, et cela gratuitement, à la glorification de Dieu et du prophète Elie, lequel est en égale vénération aux rabbins, qui le croient occupés â écrire les événements de tous les âgesdu monde, aux Mages de Perse, qui disent que lenr maître Zoroastre â été disciple de ce grand prophète ; et enfin aux Musulman? qui pensent qu'il habite une oasis délicieuse dans laquelle se trouvent lerbre et la fontaine de la vie qui entretiennent soii immortalité.

La montagne sainte avait donc été vouée au culte du Seigneur pendant d^ux mille six cents ans, lorsque Bona-

{>ar(e vint n^ettré le siège devant Saint-Jean«d'Acre ; alors e Carmel ouvrit, comme toujours, ses portes hospitalières, non plus aux pèlerins, non plus aux voyageurs, mais aux ^ mourants et aux blessés. A huit cents ans d'intervalle, il ^ avait vu venir à lui Titus, Louis IX et Napoléon.

Ces trois réactions de l'Occident contré l'Orient furent fktales au Carmel. Après la prise de Jérusalem par Titus, les soldats romains le dévastèrent ; après Tabandon de la Terre-Sainte parles Chrétiens, les Sarrasins égorgèrent ses habitants; enfin, après T^c^^^^ ^^ Bonaparte devant Saint- Jean*d'Acre, les Turcs s'en emparèrent, massacrèrent les"

(1) Sea nom lnïqHe était Casôioi ; c'était un cousin issu de germain du célèbre géographe.

chitecte miraculeux, qui bâtissait ainsi aveo la pensée $Mb s'occuper de l'exécution, alfa à la première maison veïmie demander un morceau de pain pour son repas du soi^.

Le lendemain, il commença à s'occuper de trouver Uê 250,000 fr. nécessaires à l'accomplissement de son œuvre sainte.

La première chose à laquelle il pensa fut de eréer un re^ verni à la communauté qui n'existait point encore,. Il avait remarqué, à cinq heures de distance du Carmel, et â tms heures de Nazareth, deux mouUus à eau abandonnés, aott parles suites de la guerre, Foit parce, que l'eau qui les faisait mouvoir s'était détournée. Il chercha » bien qu'-à une lieue de là il trouva une source que, par le moyeu â*iiii aqueduc, il pouvait conduire jusqu'à aes usine». Cette trouvaille faite, et certain qu'il pouvait mettre ses moulins en mouvement, le frère Jean-Baptisle s'occupa d'acquérir les moulins. Ils appartenaient à une famille de Druses, c'était une tribu qui descendait de ces israèlites qui adcmirent le Veau d'Or ; ils avaient conservé ridoUtirie àeïékH pères. I^es femmes, anjourd*hui encore, portent pour ooif-^ fure la corne d'une vache. Cette corne, qui n'est relevée d'aucun ornement ches les femmes panvrea, est argentée ou dorée chez les femmes riches. La famille druse qui ae composait d'une vingtaine de personnes, ne voulût* pas i» défaire du terrain légué par ses ancêtres, quoique de tm* rain ne rapportât rien ; elle aurait cru faire une impiété. Le frère Jean-Baptiste lui dfi'ril de louer ce terrain qu'elh ne voulait pas vendre. Le chef consentit à cette dermèife condition. Le revenu des mrulins devait être divisé en tiers : un tiers aux propriétaires, et les deux autres tia^s aux preneurs.

En effet, les preneurs devaient êti^e d^ux : l'un apportait son industrie, et celui-là, c'était frère Jean-Baptisle; niais il fallait qu'un autre apportât l'argent nécessaire aut frais de réparation des moulins et de construction dé l'aqueduc. Le frère Jean-Baptiste alla trouver un Turc de ses amis qu'il avait connu dans son premier voyage, et lui demanda neuf mille francs pour mettre à exécution sa laborieuse entreprise. Le Turc le conduisit à son trésor, car les Ttfrcs, qui n'ont ni renies ni industrie, ont encore à celte heure, comme dans les Mille et une Nuihy des tonnes d'or et d'argent. Le frère Jean-Baptisle y prit l'a somme dont jl avait besoin, affecta au remboursement de celte somme le tiers de la vente des moulins ; et, grâce à cette première mise de fonds faite par un Musulman, rarchitecte put jeter les fondements de son hôtellerie chrétienne. D'intérêts, U

n'en fût pas question, et cependant il fallait au moins douze ans pour que sa part dans la rente couvrit le bon mahométan de l'avance qu'il venait de faire; quant au contrat, oe Alt chose toute simule, les conditions en furent arrêtées de vive voix, et les aeux contractants jurèrent par leur barbe, Tun au nom de Mahomet, et l'autre au nom du Christ, de les observer religieusement.

Saves^vous rien de plus simplement grand que ce chrétien oui s'en va demander de l'argent à un Turc pour rebâtir la maison de Dieu, et rien de plus grandement simple que ce Turc (jui le prête sans autre garaiitie que le serment du chrétien ?

C'est que laréédiûcation du Garmel était non-seulement une question de religion, mais encore d'humanité; c'est que le Carmel est une hôtellerie sainte, où sont reçus, sans nayer, les pèlerins de toutes les croyances, les voyageurs de tous les pays, et où celui qui arrive n'a qu'à dire pour trouver unlit et un repas : — Frère, je suis fatigué et j'ai faim.

Bientôt le frère Jean- Baptiste partit pour sa première course, laissant le soin de l'exécution de son aqueduc et la r^aration de ses moulins à un néophyte intelligent. £n partant, il écrivit que ceux qui voulaient se réunir au supérieur des Carmes d'Orient n'avaient qu'à venir, et que, dans quelque temps, un monastère s'élèverait i>our les recevoir. Alors il parcourut les côtes de l'Asie mineure, de l'Archipel, et les rues de Constantinople, demandant partout Taumôme au nom du Seigneur, et, six mois après, il revint, rapportant une somme de vinet nulle francs suffisante aux premières dépenses de son édifice. Enfin, le jour de la Fétc-Dieu, sept ans heure pour heure après qu .4bdalIah-Pacha avait fait sauter {esmursde l'ancien couvent, frère Jean-Baptiste posa la première pierre du nouveau.

Mais, avant la fin de l'année, cette somme fut épuisée; alors le père Jean-Baptiste partit pour la Grèce et pour l'Italie ; et porteur d'une somme considérable, il revint une seconde fois, ramenant la vie au monument qui continua de grandir, et qui déjà à cette époque était assez avancé pour donner rhoapitalité aux voyageurs. Lamar^ tine, Taylor, l'abbé Desmazures, Champmartin et Dauzats, y furent logés pendant leurs voyages en Palestine.

Et c^est ainsi que, sans se lasser de la fatigue, sans se rebuter des refus, offrant à Dieu ses dangers et ses humiliations, le frère Jean-Baptiste, quoique dgé aujourd'hui de 63 ans, poursuivit son œuvre. Il partit onze fois du Carmel et y retourna onze fois. Pendant dix ans que durèrent ses courses, il visita tout un hémisphère ; il alla à Jérusalem, à Damas, à Jafifa, à Alexandrie, au ciadre, à Rama, à Tripoli de Syrie, à Smyrne, à Malte, à Athènes, à Constantinople, à 'Tunis, à Tripoli d'Afrique, à Syracuse, à Païenne, à Alger, à GibnUtar. Il pénétra jusqu'à Fez et jusqu'à Maroc, il parcourut toute t'ItaUe, toute la Corse, toute la Sardaigne, toute l'Espagne, et une partie de l'Angleterre, d'où il revint car l'Irlande et le Portugal, ai bien qu'à la dixième fois il était retourné au Carmel avec le complément d'une somme de 250,000 francs. Mais son devis, comme tout devis doit être, se trouvait d'une centaine de mille francs au moins au-dessous de la réalité, de sorte qu'il arrivait, parti pour la douzième fois du Carmel, afin de faire une dernière quête en France, ayant gardé le royaume très chrétien pour sa suprême ressource.

Et ce qu'il y avait d'admirable dans cet 4;iLomme, c'est que, pendant dix ans qu'il avait fait la quête du Seigneur, pas une obole de ces 250,000 francs qu'il avait recueillis ne s'étaït détournée de la masse commune au profit de ses besoins personnels. S'il avait eu à franchir les mers, il avait reçu son passage gratis sur quelque pauvre bâtiment, qui avait espéré par cette bonne œuvre, obtenir une mer calme et un vent favorable. S*il avait eu des royaumes à traverser, il les avait traversés, soit à pied, soit dans la voiture de pauvres rouliers qui lui avaient demandé pour toute récompense de prier pour eux ; s'il avait eu faim, il avait demandé du pam*à la chaumière, et s'il avait ^u soif, de l'eau à la fontaine : chaque presbytère lui avait prêté un lit pour sou repos de quelques heures. Et ainsi

{larti du même heu que le Juif Errant, avec une bènédicion au lieu d'un anathème, il venait, après avoir vu pres-

qu*autant de pays que lui, terminer ses courses parla France.

Maintenant, que pduvais-je faire pour cet homme?

Il me l'expliqua lui*même.

En 1836, en France, l'habit qu'il portait était insolite presque inconnu. '

Notre esprit caustique débutait presque toujours avec lui par quelque raillerie.

Il ne parlait qu'italien et ne pouvait pas expliquer l'esprit merveilleux qui le faisait agir.

Il lui fallait quelqu'un qui donnât de la publicité à sa mission. Il avait compté sur moi pour cette publicité.

La Presse venaitde paraître; elle avait, du premier coup, atteint trente-cinq mille abonnés.

J'allai trouver Girardin et réclamai de lui une colonne de son journal.

Il me l'accorda.

' Alors l'œuvre m'inspira sans doute. Je rarontai l'histoire de cet homme , sa mission sainte au milieu des peuples, son passage à travers les mers et les continents. Pour les fidèles, je fis valoir le côté religieux ; pour les tièdes, le côté philosophique ; pour tous, le côté humain.

Je donnai ma double aumône , l'aumône d^argent, pauvre et telle qu'elle pouvait jortir de la bourse d un poète.

L'aumône de la parole, que Dieu fit plus riche que si elle était sortie de la bouche d'un roi.

En France, le père Jean-Baptiste recueillit près de trois cent mille francs.

Avec cette somme, il retourna au Carmel^ pour ne plus revenir.

Le Carmel fut achevé.

Le .père Jean-Baptiste vit toujours, et, à chaque occasion, me fait dire (fuHl m'attend pour me recevoir dans le saint couvent que j'ai aidé ^ rebâtir, et qu'il espère bien ne pas mourir sans m'avoir embrassé encore une fois.

Maintenant, ce n'est point tout, et je ne vous ai point raconté cette histoire pour le seul plaisir, ou, comme diront quelques uns , pour le seul amour-propire de voua la raconter.

Non ; vbici où la chose nous conduit.

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