HAMA
L'autre jour, je faisais une visite à mon am i M. Théodore de Lesseps, directeur des consulats au ministère des affaires étrangères.
Dans son cabinet se trouvait un homme à longue barbe et à robe flottante.
n portait au cou la croix et au doigt l'anneau épiscopal.
Sa langue était l'arabe. Un interprète l'accompagnait.
— Tenez, lui dit Théodore de Lesseps en me désignant, voici l'homme dont on vous a parlé, voici celui auquel j'allais vous recommander.
Puis à moi :
Voici monseigneur Ata, me dit-il, archevêque de Homs et de Hama, et dont le diocèse s'étend jusqu'à Palmyre. — Il vient en France aujourd'hui, en 1857, comme il y a*' vingt ans y est venu le frère Jean-Baptiste, — non point
Eour rebâtir, mais pour fonder. — Cela vous regarde, omme de foi, dans ce siècle de doute, vous qui entreprenez les choses impossibles en disant :— Dieuy aidera.
Je reçus le compliment avec une simplicité paurfaite ; je le crois' vrai.
D'ailleurs, la meilleure part n'en retient pas à moi, mais à Dieu.
J'eminenai monseigneur Ata chez moi.
— Que puis-je faire pour vous, monseigneur ? lui demandais-je.
L'interprète lui transmit ma demande.
L'archevêque me répondit en tirant de sa poche, ou plutôt do sa ceinture, deux certificats et une lettre de re* commandation.
Les deux certificats étaient :
L'un du patriarche d'Antioche, d'Alexandrie et de Jérusalem.
L'autre du consul d'Autriche à Damas.
La lettre était de M. Rouland, ministre de l'instruction et des cultes.
LE UONTK-CRISTO.
Citons la lettre seulement.
Elle est adressée à LL. EE. les Archevêques et Evêques de France.
La voici : .-. -
Paris, 2 jaillel 1857.
Sa Grandeur rarchevéque de Homs et de Hama, en Syrie, Mgr Grégoire Ata, vient demander à la France quelques secours pour subvenir aux besoins les plus urgents de son vaste oiocèse. La Congrégation de propagande et notre Consul-général en Syrie ont témoigné de leur sym-
Sathie pour cette œuvre naissante, que me signale M. le [inistre des affaires étrangères. Votre Grandeur ne s'étonnera donc pas si je prends la liberté d'appeler sa bienveillante attention sur les travaux apostoliques du vénérable archevêque de Homs et de Hama, et sur le triste état de ces diocèses de Syrie> jadis si florissants.
Agrées, Monseigneur, l'assurance de ma haute considération.
LeMinislrede Vinstruction public et des cultes^
ROULIND.
Voilà qui est bien, mais nous allons, nous humble poète, tâcher de faire encore mieux.
Il y a quatre ou cinq ans, les Turcs du mont Calameon se sont révoltés contre la Porte.
La Porte envoya des troupes contre les rebelles.
Les rebelles, vaincus, se réfugièrent dans le village de Maloula, appartenant au diocèse de Mgr Ata.
Les soldats turcs enlevèrent le village.
Les rebelles se réfugièrent dans les églises.
Une fois dans la demeure du Seigneur, ce n'étaient plus des Musulmans, c'étaient des hommes.
Mgr Ata et ses évêques essayèrent de les sauver.
Un évéque grec fut tué, Mgr Zacharie. — Mgr Ata n' échappa que par nûracle à la mort. ^
Que feront pour des frères, des hommes qui se sont exposés à la mort pour des ennemis.
Ils feront ce qu'ils ont fait. Chrétiens ou musulmans sont des hommes.
Mgr Ata vient tendre la main qui forte Vanneau èpiscopal, pour secourir nos frères d Orient, pour restaurer son église, pour bitir un collège.
Soixante mUle chrétiens tendent la main avec lui.
Le premier, je dépose un louis dans cette main.
A votre tour, frères. — Amis, à votre tour.
Alex. Dumas.
Les aumônes seront reçues par le supérieur des frères de SainWeao-de-Dieu, rue Oudinot, 19.
CORRESPONDANCE
Philadelphie, 14 mai 1857.
Mou grand ami;
Vous connaissez sans doute de réputation le célèbre docteur Kane, cet intrépide voyageur au pôle Nord qui avait commandé l'expédition américaine envoyée i la recherche de sir John Franklin.
Moi j'allais faire sa connaissance.
Le chemin de fer m*emportait traversant les rues les plus peuplées de Philadelphie: vous savez ou vous ne savez pas qu'à Philadelphie le chemin de fer conduit les voyageurs aux endroits où ils veulent aller, c'est-à-dire dans la viUe même, au lieu de s'arrêter à quelque embarcadère, qui vous laisse parfois, sinon plus de chemina faire, du moins plus de temps à perdre pour vous rendre
chez vous que vous n'en avez perdu pendant tout 1 voyage.
Sous ce rapport, il faut rendre justice aux Yankees ; ils sont diablement en avance sur nous.
Nous crierions, nous, à l'imprudence, au danger, aux accidents ; mais dans ce pays de la vapeur, les petits en» fants eux-mêmes sont aussi habitués aux locomotives, qui font quinze lieues à l'heure, que nous aux fiacres, qui font trois lieues dans la joiunée.
Je m'étais réfugié dans le vagon aux bagages, unique endroit réservé aux fumeurs ; à quelques milles de la viUe, la locomotive fit entendre à plusieuis reprises d^8 siflkrtB si déchirants que je me doutai que c'était une sorte de signal, et qu'il se passait quelque chose d'insolite. Je me penchai hors de la voiture et vis un nègre couché sur les rails et dormant à poings fermés malgré notre sifflet qui faisait un tapage à réveiller un mort.
Impossible d'arrêter le train lancé à toute vitesse ; deux secondes s'écoulèrent, et je vis l'Africain soulevé par un instrument disposé en avant de la locomotive et jeté à trente pas de là.
Retombé à teire, il ne bougea point, et lorsqu'on fut arrivé à arrêter le train et qu'on apporta le malheureux nègre pour voir ce qu'il était advenu de lui, je pus constater qu'il ne lui était pas resté im os entier dans tout le corps.
Bien entendu qu'il était passé du sommeil à la mort sans s'en apercevoir.
Cette machine si simple, nommée cowfanger, appliquée à la locomotive, prouve le grand sens pratique des Américains, en ce qu'elle rend les gardiens parfaitement inutiles en écartant du chemin tout obstacle. Seulement malheur à l'obstacle quel qu'il soit. J'ai vu les deux pelles qui servent d'instrument à la force impulsive du cowfanger prendre un attelage de bœufs qui se trouvait sur la route du train et le jeter à vingt-cinq pas de distance par-dessus une baie.
Après une demi-heure, le convoi s'arrêta sur la lisière d'une forêt ; un large sentier serpentait par le bois : il me conduisit à ime charmante maison de campagne, demeure de la famille Kane.
La situation de cette villa est pour moi l'idéal du siège de repos d'un voyageur qui, après des fatigues et des dangers sans nombre, cherche au sein de sa famille la tranquillité pour écrire ses aventures. Ce jeune célèbre et modeste voyageur me reçut avec cette amabilité et cette cordialité que l'on rencontre chez les honunes distingués de toutes les nations.
Une courte conversation nous sui&t pour faire connaissance et ^in serrement de main pour être amis.
Lui, l'explorateur des régions polaires, moi, l'habitant des déserts brûlants de l'Afrique, nous nous comprimes à première vue et sentîmes que nous étions frères.
Après le diner, nous fîmes une promenade sous les arbres séculaires qui entourent la ville et dont le riche feuillage, changeant les ardents rayons du soleil en une douce fraîcheur, produit ce demi jour silencieux, où la pensée monte d'elle-même du cœur aux lèvres et fleurit si facilement en paroles bienveillantes et amicales. Combien de souvenirs tristes, de catastrophes terribles, se rattachant à cette terre, remontent à l'époque où les Indiens rouges étaient les maîtres du pays. Enfants paisibles de ces contrées qui étaient leur patrimoine, el cependant traqués conmie des bêtes fauves, les visages pâles les ont chassés dans les déserts de l'Ouest, ou dans les steppes glaciales du nord-est, et ont b&ti leurs maisons usurpatrices sur remplacement de vrigwams. Tout en pariant de ces teoips