‹ Le Monte-CristoChapitre 80 sur 135 · U REVUE NOCTURNE · texte numérisé non relu

U REVUE NOCTURNE

Je ne sais, chers lecteurs, si vous vous rappelez une admiraUe lithographie de Raffet, intitulée : la Revue nocturne.

Cest tout simplement un chef-d*œuvre.

L'autre jour, en achetant des Flaxman chez Lecomte, boulevard des Italiens, m 5, elle me tomba sous la main.

Je l'adjoignis à mes Flaxman, — elle coûte soixantequinze centimes, soit dit en passant, pour que vous voyiez bien que ce n'est point la peine de vous en priver.

Elle fut inspirée à RafFet par la. ballade allemande de Sedlitz.

Je ne sais pourquoi Tidée me vint, en revoyant cette lithographie, de mettre la ballade en vers français.

Quand une de ces idées-là me vient, je n'ai plus de tranquillité que la chose ne soit faite.

Par. bonheur, elles ne me viennent pas souvent.

Je cherchai dans mes vieux papiers, et je trouvai un mot à mot en prose de la ballade de Sedlitz.

Voici la forme que je lui donnai ; peut-être aurais-je aussi bien fait de lui laisser celle qu'elle avait.

Au reste, vous en jugerez.

Quand l'heure funèbre i?st Tenue, Que minuit Unie à Tunisson, Et que du bronze dans la nue S'est éteint le dernier frisson,

Soulevant de son front livide La froide pierre du tombeau, S*éveille un tambour invalide.

Dans son uniforme en lambeau 1

U fait résonner sa baguette Sur la caisse au bruit sans pareil.

Et de ses deux mains de squelette, Avant le jour bat le réveil.

Soudain, aux roulements qui grondent Sur le fantastique tambour, Tous les vieux soldats morts répondent Et se réveillent à leur tour.

Ceux que la presqu'île italique Ensevelit sous ses lauriers.

Ceux que l'Espagne catholique Egorgea sous ses oliviers;

Ceux que l'Egypte courroucée.

Sous son sable ardent calcina ; Ceux que, dans son onde glacée, Eagkiutit la Bérésina I

Et tous, ainsi qu'aux jours d'alarmes Qui virent leurs combats géants, S*élancent, saisissant leurs armes, Hors de leurs sépulcres béants I

Alors, les bellîqneux squelettes Forment leurs sombres escadrons ; Bu tête marchent les trompettes, Soufflant dans leurs muets clairons.

Voici, fourmillant dans les -piques.

Les lanciers aux habits pourprés ; Voici les cuirassiers épiques Aux manteaux blancs, de sang marbrés.^

Voici les hussards qui menacent L'ennemi qu'ils vont disperser ; Voici les lourds dragons qui passent, Sans qu'on les entende passer.

Us volent dans des flots de poudre.

De leurs sabres droits fendant l'air ; Et comme pour braver la foudre.

Chaque lame tance un éclair.

Puis voici les grenadiers mornes, Marchant toujours du même pas; C'étaient eux qui brisaient les bornes, Limites des anciens Etat^

Eux, qui, dans les sanglantes fêtes. Traînant les rois par Tes cheveux.

Changeaient les couronnes de têtes.

Quand le matiro avait dit : Je veux î

Le maître, le voici. Silence I Du tombeau le dernier il sort ; Sur son cheval blanc il s'ôlanr^.

— Salut, César, Imperalor I

Redingote grise et râpée,

Habit vert et petit chapeau.

Au flanc gauche sa courte èpée.

Sur son front, l'ombre d'un drapeau I

C'est lui, tel qu'à l'éclair des glaives Nos pères le virent, passant ; Et tel que nos fils, dans kurs rêves, Le verront toujours grandissant.

0 luno I sors de ton nuage, Et verse sur lui tes rayons ; L'Empereur au pâle visage Vient manœuvrer ses bataiBons .

— Halte, soldats ! Présentez armes I Il passe dans les rangs glacés, Et l'on voit se mouiller de larmes L*œil creux de tous ces trépassés.

Puis, quand du centre à ses deux ailes, César est bs de galoper.

Les rares chefs restés fidèles.

Autour de lui vont se grouper.

Lors, au plus proche capitaine, Le mot d'ordre est par lui jeté.

Et de rangs en rangs dons la plaine.

A voix basse il est répété.

Mais qui peut, sur l'avenir sombre, Arrêter uti^ regard certain 7

— Austerlitz et Wagram 1 dit Tombre^ -h Waterloo I répond le destin.

Conune toute poésie allemande, même de poète médiocre, la ballade de Sedlitz est pleine de ce sentiment vague et mystérieux qui fait des Allemands les premiers rêveurs du monde.

Nous espérons ne lui avoir rien été de sa couleur vaporeuse et fantastique.

A propos de cette ballade, il me vient une idée :

Je ne puis, personnellement, aider que bien faiblement notre digne archevêque de Hama, en donnant l'exemple.

Mais tous les jours on m*écrit pour me demander des autographes.

Eh bien ! voici ce que je propose :

Je fais coller par Lecomte vmgt lithographies de Raffet, sur papier Bristol.

J'écris en marge de chaque lithographie les vers qua vous venez de Ure.

Vous aUez chez Lecomte, boulevard des Italiens, n? 5.

Vous donnez à Lecomte ce que vous voulez de la Uthographie et de l'autographe, et ce que vous donnez est versé, par Lecomte, au trésorier de notre archevêque.

J'aurai ainsi fait tout ce qull est en mon pouvoir de faire.

Qui fait ce qu'il peut, fait ce qu'il doit.

Alex. Dumas.

Alex. DUMAS.

Seul propriétaire 6t ieul rédacteur du Moni^Crûl*.

Fana, — Imprimerie de E. Brière et C", me Vivi^iuie, 49.

l" ANNEE. N" 11.

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JKUDl a JUILLET 1I$S7.

« rt pr«Ju(ll«ii ■•nt Intcr^Hea-

JOURNAL HEBDOMADAIRE DE ROMANS, D'HISTOIRE, DE VOYAGES ET DE POÉSIE

PAR ALEXANDRE DUMAS, SEUL

' On «>alMnii« à Parte, an bnreAa dn |«Mira»li nie Notre-Danae des Vlctvlre», n" il.

ÉTRANGER- ADslatcm. ... Un an, ]3'rr.'>a. 1 I^^mont. .... Un u, I5Fr.>i.e.

Belgiqu 11 ù an, 13 60 Fortoeal Un «n. Il SO

Eapurne Un ui, 13 SO [ PnuM Un id, 13 M

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iebnmt »f tOnmim.fnnai, à M. Ddaviar, au buMsu dojoureal, MO dm nhat «ur Paria on im mandat aw la p<»M.

Béranger vient de mourir. Au prochain Diunéro les détails que nous pourrons nous procurer surlea damiers moments du fprand poèlc. Aikx. Duhab.

CAUSERIE AVEC MES LECTEURS

Chers lecteurs,

Nouii allons en finir avec Nelaon. Nous n'avoua plus rien que de glorieux à dire de lui.

Puis, après l'avoir suivi & TraCalgar, nous reviendrons à lady Hamilton, que nous suivrous jusqu'à Boulogue.

Vous verrez que la Providence a récomponsé chacun des deux selon ses mérites.

Nous franchissons sept années.

Napolêcw est & Boulc^pae avec cent cinquante mille soldats, et il a dit ce'.te terrible parole qui gronde comme un orage au-dessus de l'Angleterre :

— Si Je suis maître douze heures de la Hanche, l'Angleterre a vécu.

Four arriver i ce résultat , voici les ordres qu'il a donnés:

— L'amiral Villeneuve sortirait de Toulon avec treize vaisseaux et quelques frégates, rallieiait les escadres espagnoles commandées par l'amiral Gravina à Cadix ; de là il franchirai t l'Atlantique, et rejoindrait aux Antilles l'escadre de l'amiral Missiessy.

De son côté, l'amiral Gantheaume, qui commandait la flotte de Brest, profiterait de la première tempête qui éloignerait l'amiral Comwalia de sa croisière ; l'amiral Gantheaume rejoindrait Villeneuve, Gravina et Missiessy à la Martinique.

Réunie sous les ordres de l'amiral Villeneuve, U flotte combinée ferait voile pour la France, engageivt un combat

rilh

à mort avec les escadres britanniques. — Pendant le combat, Napoléon passerait en Angleterre, et renouvellerait l'épopée de Guillaume le Congaérant.

Que faisait Nelson pendant ce temps?

Nelson, qui, pendant trois ans, n'avait pas quitté le pont de son vaisseau, venait de rentrer à Portsmouth, enivré de gloire, brisé de fatigue, meurtri de coups, mais toujours plus anîoureux de la terrible sirène du cap Gérés.

Meubles magnifiques, richesses immenses, il avait tout réuni daios une merveilleuse villa qu'i\ possédait à Merton.

Lady Hamilton habitait avec lui.

Un matin, à cinq heures, on frappe à la porte.

Nelson, qui sur le Foudroyant se levait avec le jour, avait conservé ses habitudes de bord.

Il étpit levé.

Il fit ouvrir et reconnut un de ses officiers, lé cajfitaihë Blackwood.

Il apportait des dépêches <le Tamirauté.

— Allons, dit il, avant même d'ouvrir les dépêches, JÉ vois ce que c'est, on compte sur moi pour anéantir Ift flottes combinées de VEspagne et de la FWhce,

— VouJB avez deviné juste, monsieur, répondit le (ié|>îtaine ; Iprês une relâche à Vigo, les Àbltes seront abritée* pour ^é refaire et se réarmer à Cadii.

— Retournez dire à Tamirauié ^<fe c'est bien, Blackwood; c'est une leçon à donner A Villeneuve, je m'en charj^:

Pchïjf fe^Bif éelte promesse, Nelson devait quitter Emma Lyoànà. ÉUé comprit elle-même que la gloire devait l'emporter sui* elle; elle donna congé à Nelson.

n la quitta le 14 septeiLbre 1805, pour ne plus la revoir.

Voici Jte note que Ton trouve, à cette date, dans le journal de l'amiral.

— J*ài quitté cette nuit* ce cher et trois fois cher séjour Hanlîltbn, veuve de sir William Hamiltoii^ ont été les plus

de Mertôn, cette maison où je laisse tout ce qui m'attache à la vie pour aller servir mon roi et ma patrie. Puisse le Dieu suprême devant lequel je m'incline me rendre digne dés grandes choses que mon pays attend de moi ! S'il permet que je revienne ici après avoir accompli mon devoir, me» actions de grâce, tant que je vivrai, ne cesseront pas de s'élever jusqu'à son trône de miséricorde ; si, au contraire, c'est Tordre de la bonne et sage Providence d'abréger mes jours sur cette terre, je m'y soumets avec une complète résignation, dans l'espoir qu'il voudra bien protéger, après moi, tous ceux que je laisse en amére.

Que sa volonté s'accorriplisse.— Amen !— amen !— amen !

One dites-vous, chers lecteurs, de ce mélange de cruauté*,* de libertinage et de dévotion.

Le lendemain, il s'embarqua sur le Victory ; mais auparavant il avait pourvu à sa dernière demeure.

Le capitaine Halwel, après la bataille d'Aboukir, lui avait fait présent du grand mât d'un vaisseau français conquis par lui.

Nelson en avait fait scier un fragment de six pieds de lotxg dans lequel il avait fait creuser sa bière.

Il alla au garde meuble où cette bière était conservée, fit iBon épiiaphe telle qu'il la désirait ; puis, avec un triste Bôurire : .

— J'aurai besoin de tout cela à mon retour, dit-il.

Son départ fat un triomphe ; jamais popularité n'avait élé égale à celle-là en Angleterre.

Nelson rallia tout ce (xu'il put de bâtiments, et le 22 septembre arriva devant Cadix.

\illeneuve y était encore.

Le 20 octobre, l'amiral français sortît avec quarantedeux vaisseaux et dix-huit frégates. Le 21 , les deux flottes se titouVètent en présence.

Il y avait huit lieues de mer entre les deux flottes.

Nelson donna Tordre de mettre toutes voiles dehors

Sa flatte était rangée sur deux lignes, avec une avantgarde de huit bâtiments.

La seule manœuvre reconunandéefutde couper en deux là ligne française.

Chaque bâtiment anglais combattrait le bâtiment français qui se trouverait devant lui.

Ces ordres donnés, il descendit dans sa chambre, prit la plume et écrivit ces lignes sur son journal :

« Puisse le grand Dieu, devant lequel ^e m'anéantis en adoration profonde, accorder à mon pays, danll llîltérêt dé l'Europe opprimée, une grande et gterieuse victD&e, et puisse-t-il, par sa grâce, ne ternir cette victoire paï âtttune faute de ceux qui vont combattre et triom^het*! Piii^e l'humanité, après la victoire, être le trait dominant de la &otte britannique; moi personnellement. Je remets ma Vie à celui qui me TA donnée ; que ses béné^tl^^Ms reposent sur ce que vais entreprendra jjour ièf^l* fidèlement mon pays I Je confie et j'abandonne & lui teûi lâoi et la tause qu'il a daigné me charger de défendre \ ÀllM soitîl— ainsi soi t41— ainsi soit-il • (1);

^s à là suite de ces lignes, où éclate lUttMlitë de i'kfli^lme qui se trouve entre le oiel et là méir àv%é Ità mort en fkiSe de lui, c'est-à-dite en face de rihct^ilifù èhM deux infinis, il revint aux pensées terrestres, et iftetiVit Mh testament.

Tout cela, au reste, est plein de grandMJr «t dH&e merveilleuse solennité.

t 22 octobre, en vue des flottes combinées éé l^fàÔÈe et d'Espagne ;

» Et à eoTiren dix milles de distance entre no«s ; Considérant que les ëminents serVices À'EmInà Lyonna

grandi que je connaisse rendus au ^oi et au pays, sans qu'elle ait jamais reçu aucune récompense ni dé Son pays ni de son roi.

» La première fois, quand elle obtint conun'unicatioh (i'e la cour de Naples, en 1796, d'une lettre menaçante dn roi d'Espagne à son frète le roi de Naples, et que la communication do cette lettre confidentielle au ministre anglais lui fit prendre les mesures nécessaire au salut de l'Angleterre contre l'Espagne.

» La seconde fois, lorsqu'elle obtint, par son ascendant sur la reine de Naples, pour la flotte anglaise que je commandais, les secours de vivres et les munitions, sans lesquels cette flotte n'aurait jaoftàis pn ftdre voiles pm^ la côte d'Egypte et détruii^ , à Aboukir , l'armée navale de Bonaparte.

» S'il eût élé en ma puissance de récompenser moimême de tels services, je l'aurais fait moi-même etn^élisàe point invoqué j^ôur elle la munificence de ma patrie ; mais comme cela est au-dessus de ma puissance, je laisse Emma Hamilton à mon pays et à m^n souverain comme un legs à acquitter, afin qu'ils lui fassent une convenable munificence pour maintenir son rang dans la vie.

» Je lègue aussi à la munificence d<) mon pftyd Hià flB^ adoptive, Horatià Nelsott Tkompson, et j^ déftîre q[u*éHé ne porte à l'avenir que le sieul nom d'Horatia Nélstm.

» Y<A\k les seules grâces que j^ démande A môb roi et à mon pays au moment où je vais combatte lenrs ennemie. Que Dieu bénisse mon roi ef ma palârie et tons dcfû^r qui mé sont si oheiis dur la terre I Oaant à nia fttdiiilë^ Je n'ai

(1) ypir, pour plus amples détails, la magoifique biographie de Nel&on y par Lamartine.

pas besoin de la recommander; elle sera, je n'en puis douter, l'objet de la plus éclatante libéralité. »

Nelson ne se contenta pas de signer cette note ; il appela à son bord le capitaine du Vichrv, Hardy, et le capitaine de VEuryak, Blackwood, la leur lut et la leur fit signer.

Cette Horatia Nelson dont il parle était sa flUe— il l'avait eue d'Emma Lyonna, et à cette époque l'enfant aVait cina ans-

Arant de quitter Merton, il s'était agenouillé près du lit de la petite fille endormie et avait prié longtemps.

Au moment où il achevait la lecture aux deux officier?, le branlebas du combat se faisait entendre — c'est le moment où l'on sauvegarde â bord des bâtiments les objets précieux.

Il fit descendre et mettre à l'abri des boulets lé portrait en pied d'Emma Lyonna.

Outre ce portrait, il portait tine miniature d'elle sur son cœur.

Son adoration pou^ cette femme ne pouvait se comparer qu'à l'idolâtrie d'Antoine pour Cléopâtre, de Buckingham pour Anne d'Autriche.

— Prenez bien garde à mon ange gardien, dit-il aux matelots qui descendaient le portrait ; il ne remonta sur le pont que lorsqu'il eut vu le portrait en sûreté.

Nelson avait alors quarante-huit ans.

Il remonta sur le pont avec les deux officiers.

— Oompteï-vous sur la victoire, Blackwood ? lui demanda-t-il .

— ParWett f répondit celui-ci.

— Combien voulez-vous de vaisseaux coulés eu rendus? ^ Je me contenterai de douze ou quinze.

— Moi pas, j'eti veux vingt.

Puis, comme on venait lui demander le mot d'ordre de la jouriiée.

— L'ANOLËTEhttE, répohdit-il, compte otje chaque homme

FBIU SON DBVOlit !

A l'instant même la courte et concise- harangue S'éleva au sommet du mât du Ymory et flotta dans les airs.

Un cri d'enthousiasme salua ces quelques mots devenus historiques, cohime tout ce qui est à la fois simple et grand.

Cependant les deux flottes s'approchaient l'une de l'autre. Nelson prit congé de Blackwood, qui regagnait son bâtiment.

Au bord de l'échelle, il lui prit la mafji. -^ Qu'aves-vous ? lui demanda celui^i. Sûr de la victoire Comme vous êtes , pourquoi cette tristesse ? Mais sans répondre directement :

— Adieu, mon cher Blackwood ! dit Nelson ; que le Tout-Puissant vous bénisse ! bous ïie nous reverrons plus.

Puis tournant rapidement le dos à son jeune ami, il prit son porte-Voix et monta sur son banc de quart.

Il portait, sur son uniforme de Commodore, les quatre plaques des onires dont il était décoré.

Ces quatre plaques le signalaient au feu des tirailleurs dont nos haubans étaient couverts et nos hunes remplies.

En c6 moment une députation de ses officiers vint le supplier de ne pas s'engager le premier, et de permettre au iMiathàn de passer avant lufi.

— Ottll passe avant moi, s'il le peut, dit Nelson, c'est son affaire.

St appelant le capitaine Hafdy t

— Fbrces de voiles, dii>41, vous voyefc bien que CoUlng^ wood arrivera avant mol.

Et, ett effet, le Rù9aî'Som>êrain, qui débordait d'un de. mi mille le vaisseau commandé par Nelson, ouvrtdt lé feu en se prtcipittot snr lé SaMihÀnnù , vaiMéau de VmtAte espagnole.

Laissons notre grand poète et ami Lamartine raconter ce terrible WMoabat. Nos lecteurs y gagneront, et, comme toujours, je serai fier de rendre honunage à plus grand que moi.

C'est celui que quelques jeunes gens de bon gùût appellent fift bon viem qu'il faut laitm $'en nUêr tftmquHk dans l'autre mande^ qui va parler.

Nelson ne tarda pas lui-même à se jetet- au milieu du feu ; déjà les boulets de sept vaisseaux de là flotte combinée passaient sur sa tête, déchiraient ses voiles et ]pleti* vaient sur le pont de la YMoire. Le premier qui tomba frappé de mort à ses pieds fut son secrétaire Scott^ qui causait avec le capitaiiie de pavillon Hardy. Pendant qu'on le relevait pour éloigner le cadavre des yeux de Tamh^al, un boulet ramé coucha huit hommes coupés eti detix sut le pont. « Cela est trop vif pour durer longtemps^ » dit4i au capitaine Hardy. Le vent d'un boulet lui coupa la parole et emporta un groupe de matelots entre le capitaine et lui. Mais la Victoire^ encore muette^ réservait son feu en avançant toujours. Elle éfait foudroyée à portée de pistolet à la fois par le vaisseau français lé Eedoulablè^ monté par le capitaine Lucas, par le BuhéntaHre, vaisseau ft trois ponts, monté par l'amiral Villeneuve lui-nJÉme, enfin par le vaisseau espagnol la Sainte^Ttinifé, de cent cinquante canons, la plus vaste forteresse flottante qui eût jamais pesé sur la mer Hardy demanda à l'amiral lequel de ces vaisseaux il fallait aborder corps à corps pour enfoncer cette ligne de feu et pour frayer la route à sa colonne. « Le plus rapproché» lui répondit Nelson ; peu importe ; choisissez vous-même ! • Hardi ordonna au timonier de diriger la Victoire sur le Bedoutable. et de se coller sabord contre sabord à ce vaisseau. Les deux vaisseaux, après avoir vomi l'un contre l'autre toute la mitraille de leurs flancs, se heurtèrent d'un choc retentissant, aggravé par la houle, comme pour s'éventrer par l'abordage. La force du coup et celle du vent qui s'engouffrait à la fois dans Cette masse de voiles confondues fit reculer le Redoutable et entraîna avec lui la Victoire. Les vaisseaux qui suivaient Nelson passèrent par l'ouverture que ce vide laissait dans la ligne de bataille, et, se divisant après, les uns à gauche, les autres à droite, séparèrent en groupes confus les tron-^ çons de la vaste ligne formée par la flotte combinée. La rapidité de leurs mouvements, la sûreté de leurs manœuvres, le sang-froid et l'intrépidité de leurs marins» lagilité de leurs voiles, les multipliaient à lem* gré et en un clin d'œil partout où ils voyaient un vaisseau ennemi à foudroyer, un vaisseau anglais à secourir : la mer et le vent, rebelles aux autres, semblaient d'intelligence avec ces maîtres de rOcéan. Nelson s'en fiait maintenant à leur instinct de la victoire, et ne combattait plus que pour lui-même.

Villeneuve, déjà brisé ^ans sa ligne et écrasé au centre piff Nelson et ses quinze vaisseaux, appelait en vain par des signaux répétés sur ses frégates les dix vaisseaux de son escadre de réserve, imprudemment annulés pour le combat. Ces vaisseaux, immobiles et comme pétrifii la stupeur, contemplaient à distance Textrémité général et de leur armée^ faisant de vains effori'"'' gagner le vent ; d'autres, en grand nombre, '^^ ligne, se laissaient dériver à la lame h^ bataille, tirant de loin des bordées perdu^, et ne sachant^ faute d'habitude et d'&me commune,jpiquer eu accomplir aucune de ces témérités de mancpfvre qui ramènent des vaisseaux souventés au combat.

Cependant quelques Taisapifex héroSquet^ animés par des commandants au cœuMe Inronsef soutenaient seuls le choc de GoUlngWodd etjliNelson. Le eapitttoe du Mêd^i^ table, Lucas, digne ^Tsb mesurer avec un héro»

couvert de morts et de mourants le pont de la Victoire avant de recevoir son choc. Forcé de fermer ses batteries basses du côté où Nelson l'écrasait de son poids, parce que la convexité des deux vaisseaux, les faisant se toucher à la base, ne laissait entre eux, au sommet, qu'un intervalle à travers lequel on pouvait presque se combattre corps à corps, Lucas se préparait à Tabordage, et armait ses plus intrépides marins pour fondre à la première ouverture sur le bord de Nelson. Le carnage ainsi rapproché entre ces deux vaisseaux inondait de sang les d^ux ponts. Une fumée lourde, que le vent n'avait plus la force de dissiper, enveloppait les vaisseaux et les combattants eux-mêmes. On tirait au hasard dans ime nuit en plein midi, entrecoupée seulement par les éclairs de la fusillade et par le tonnerre des bordées.

Mais, au moment où le capitaine français jetait déjà ses vergues sur les deux bords des deux vaisseaux pour en faire un pont et des échelles d'abordage contre les flancs de la Victoire^ un vaisseau anglais, le Téméraire^ commandé par le capitaine Harvey, accourait au secours de son amiral, et, se plaçant sur le flanc du Redoutable^ le démoUssait de tous ses canons. Nelson, s'écartant alors d une demi-encâblure, croisait son feu avec le feu du Téméraire contre le Redoutable^ emportait son pavillon et éteignait trois fois le feu de ce vaisseau dans le sang des Français. Mais le Redoutable, après un instant de silence, reciouait d'autres pavillons à ses mats et rouvrait son feu, comme un mourant qui ne veut ni pitié ni grâce. Ses tirailleurs, dispersés sur ses haubans et sur ses vergues, tenaient à distance ses vainqueurs.

Villeneuve, pendant, ce duel entre Nelson et ses plus intrépides vaisseaux , combattait lui-même à quelques vagues de là sur le Bucentaure. Le mât de beaupré du Bucentaure, engagé au commencement de Faction, par un accident de mer, dans la galerie de poupe du colosse de la flotte, la Sainte-Trinité, faisait de vains efforts pour s'en dégager. Foudroyé dans cette immobilité terrible par la Vicloire d'abord et par quatre vaisseaux de Nelson ensuite, ces deux vaisseaux, armés ensemble de cent soixante pièces de canon et de trois mille combattants, écartaient, par les explosions de leur double flanc, les vaisseaux qui les écrasaient à distance. Villeneuve, retrouvant dans le désespoir de sa situation et dans l'ardeur du champ de bataille la résolution qu'on lui reprochait n'avoir pas trouvée dans le conseil, égalait Nelson en sang-froid et en défi à la mort sur la dunette de son bâtiment. !> feu de ces quatre vaisseaux semblait l'illuminer et le grandir sur cet écueil de la Sainie-Trinilé, Il frémissait de ne pouvoir se détacher pour aller porter lui-même à ses vaisseaux inertes le reproche et le courage de leur général. En vain il conjurait Tamiral espagnol commandant de la Sainte-Trinité de faire un appel suprême au vent pour extirper son beaupré du flanc de la poupe qui le retenait, au risque d'emporter sa propre proue. La Sainte-Trinité^ dont les mâts rasés par les boulets ne pouvaient plus porter dévoiles, restait, comme un tronc démembré, le jouet de la houle et le but de la mitraille. Villeneuve voyait tomber autour de lui tous ses officiers et six cents hommes de son équipage ; ses mâts eux-mêmes tombaient un à un, entraînant avec eux les haubans, les hunes, les vergues, les cordages et les dernières de ses voiles, hnceul troué de cette carcasse'^de bâtiment. Une bouffée de vent plus forte déchira un instant le nuage derrière lequel le malheureux ne pouvait que conjecturer le reste du combat. 1 aperçut la moitié de ses vaisseaux, immobiles spectateurs ^ *" la lutte désespérée de leur escadre ; il leur fit le signal* -••• au feu : ces vaisseaux étaient assez nombreux .

pour changer le désastre en triomphe. Il ne comprirent pas, ou au moins n'obéirent pas au geste qui les appelait, et continuèrent à dériver presque au hasard au gré des brises et loin du champ de bataille. Villeneuve, voyant le Bucentaure démembré, rasé comme un ponton, prêt à s'engloutir, demanda en vain un canot à son équipage el à celui de la Sainte^ Trinité pour voler lui-même à sa réserve et pour la ramener au combat ; les canots suspendus â la poupe, percés de boulets, sombraient en touchant aux vagues ; son vaisseau, muet, ne rendait plus que la fumée au lieu de bordées par ses sabords. Une chaloupe du vaisseau anglais le Mars s'en approcha impunément pour sauver l'équipage et pour recevoir l'amiral. Villeneuve, qui n'avait pu trouver un boulet pour lui dans cette grêle, et que le malheur réservait au suicide, se rendit quand il n'eut plus ni un canon sous la main ni une planche sous les pieds. Les Anglais le reçurent en eimemi désarmé, avec respect pour son infortune et pour son courage. Le vaisseau amiral espagnol la Sainte- Trinité, abandonné aussi par sept auties vaisseaux de la même nation, se rendit après quatre heures de combat intrépide mais solitaii-e. A l'aspect du pavillon anglais, arboré sur ce colosse, l'escadre espagnole se laissa dériver â la brise vers les c6les de l'Espagne.

Après la reddition des deux vaisseaux amiraux, les Anglais fondirent avec leurs vaisseaux libres et victorieux sur le reste de laUgne du centre, égale encore en nombre e! en canons. Il la rompirent de nouveau par des manœuvres plus impétueuses, et, les séparant en groupes d'un ou deux bâtiments contre trois, ils livrèrent autant de combats qu'il y avait de vaisseaux encore en bataille. Là chacun des commandants de ces bâtiments, n'ayant à prendre conseil que de sa faiblesse ou de son désespoir, se signala isolément par des timidités, ou des exploits qui, en ternissant ou en illustrant son nom, ne servaient plus au salut mais à la gloire de la journée. LeFougueux^comxnaLnàè successivement par 4rois officiers, tués tour à tour sur leur dunette, ne se rendit que quand son pont fut couvert de quatre cents cadavres ; le Pluton^ conunandé par le capi- Cosmao, avait abordé le Mars^ vainqueur du Bucentaure^ et allait délivrer Villeneuve prisonnier sur ce vaisseau, quand ses deux mâts s'écroulèrent sous les boulets de trois autres bâtiments accourus au secours du Mars. Le contreamiral Magon, Achille de la flotte combinée, voguant audevant des Anglais quand sa Ugne fléchissait ou fuyant à leur approche, précipitait son vaisseau sur le Tonnant^ et s'élançait de là sur le gaillard de son ennemi, quand les bordées de deux autres vaisseaux attachés aussi à ses flancs le couvrirent de mitraille, «t le forcèrent de se retirer sur sa dunette derrière un rempart de cadavres. Trois fois, la hache d'abordage à la main, il refoula les Anglais qui avaient envahi la moitié de son pont, trois fois il les rejeta de ses bordages dans la mer. Frappé d'un biscaïen au bras gauche, il combattait encore du bras droit. Un autre biacaïen lui fracasse la jambe, on l'emporte sous Tenlre-pont pour étancher son sang; mais les déchirures des flancs du Pluton laissaient passer la mitraille jusque dans cet asile des blessés : une balle lui perça la poitrine et l'étendit mort entre les bras de ceux qui le soutenaient. Son vaisseau ne se rendit que sur son cadavre. Huit autres succombèrent comme lui.

L'amiral Gravina, commandant en chef l'escadre espagnole, est frappé du coup mortel en défendant, javec le sang froid de sa race, le vaisseau le Prince-des-Asturies et l'honneur du nom espagnol. L'équipage de TAcAt/ic, le dernier des vaisseaux de Villeneuve qui combattirent jusqu'au désespoir, avait laissé prendre le feu pendant le combat à ses ponts supérieurs ; uniquement acharné à lancer la mo"*.

à rennémi par ses batteries rasantes, il ne s*occùpait pas de la mort qui grondait sur sa tête et des flamoies qui dévoraient ses ponts et ses mats. L^explosion était imminente; les vaisseaux anglais se retirèrent d'horreur et d'effroi pour en éviter les débris.

Les matelots de ï Achille tiraient toujours, et jetant à la mer quelques débris flottants de leur vaisseau, ils attendaient la dernière minute pour se précipiter euxmêmes aux flots sur ces débris. V Achille éclata comme un volcan dans le vide laissé^ autour de lui, tombeau volontaire de cinq cents braves. Les Anglais, fidèles à Tordre du jour de Nelson, ne laissèrent pas la haine survivre au combat, et recueillirent en foule l'équipage submergé dans leurs chaloupes. Ce coup de tonnerre flnit la bataille au centre de la mêlée.

Le contre-amiral Dumanoir, qui pouvait la ranimer, et peut-être la disputer ou l'honorer encore, se replia lentement avec ses quatre vaisseaux de haut bord, tête de ligne qui n'avait pas tiré un coup de canon ; il se contenta de prolonger à distance la ligne des vaisseaux anglais à demi désemparés eux-mêmes, et de les saluer de quelques bordées en se retirant intact et sans gloire du champ de bataille. Il n'eut pas même la fortune de sauver les vaisseaux qu'il espérait ramener ainsi à Brest: l'escadi^e de Cornwalis en fit sa proie avant qu'ils eussent doul?!é le cap de Bretagne.

On n'apercevait plus de fumée qu'au-dessus du groupe de sept vaisseaux où le Formidable luttait en désespéré contre le Téméraire et contre le vaisseau de Nelson, la Victoire. On a vu que le capitaine Lucas , du Formidable, attaché flanc contre flanc à la Victoire^ etcanonnéen proue et en poi^)e par deux bâtiments ennemis, ne pouvait faire feu de ses batteries de côté où la Vicloire le serrait de ses murailles, et que le combat presque corps à corps était devenu entre ces deux bâtiments un feu à bout portant de mousqueterie. Le pont du Formidable, phis élevé d'un étage que celui de la Vicloire, dominait d'une batterie le pont de Nelson; les Français, de plus, avaient dispersé un groupe de tirailleurs sur leurs huues, sorte de planchers suspendus à demi-hauteur des mâts, d'où l'on peut se convrir en visant comme d'une meurtrière ; les biscaïens et les balles, choisissant de là les victimes, pleuvaient sur l'équipage anglais, et surtout sur le groupe des officiers désignés à la mort par leurs insignes. Le capitaine Hardy venait d'être blessé après deux cents autres. Nelson, signalé par ses décorations et les ordres qu on venait recevoir de lui, avait les pieds dans le sang de ses compagnons, quand un coup de feu, éclatant au bord de la dune d'artimon du For^ midable^ l'atteignit entre l'épaule et le cou, et le précipita, comme par l'impulsion d'une main invisible, sur le pont, le front dans le sang. Trois matelots et le capitaine Hardy, qui îô couvraient de leurs corps, se précipitèrent pour le relever, et lui-même, s'aidant de la seule main qui lui restait, se relevait sur un genou en regardant Hardy: « Je suis mort, mon ami, lui dit-il; cette fois les Français en ont fini avec Nelson! — J'espère que non, répondit son jmn. — N'espérez rien, répliqua Nelson ; la balle m'a per-' ce l'épine dorsale. * La contention de l'esprit et le feu de l'action concentraient tellement la vie dans sa pensée après le coup mortel, qu'il continuait de donner des ordres à llrrdy et aux officiers rapprochés de lui pondant qu'on le transportait par l'échelle de poupe dans sa chambre, et que, s'apercevant que les cordes qui font manœuvrer le •rouvernail, emportées par la mitraille, n'avaient pas été replacées, il ordonna d'en replacer de neuves. En passant sous l'entrepont rempli de marins, il se couvrit lui-même le visage d'un pan de son habit, de peur que sa mort ne

décourageât son équipage. L'entre-pont était jonché de blesses et de morts, sur les corps desquels on fut obUgé de frayer passage à l'amiral ; on le déposa sur un lit de camp, dans le logement des aspirants de marine. La blessure, sondée, ne laissa pas d'espoir aux chirurgiens. On déroba néanmoins à tout le nsonde, excepté au capitaine de pavillon Hardy , cette triste certitude, pour ne pas frapper la flotte, pendant la bataille, du coup qui frappait son chef et son âme. Convaincu lui-même, par la sensation de la mort dans le coup, que les secours de l'airt lui étaient superflus, il ordonna aux chirurgiens de l'abandonner à son sort, et de réserver leurs moments et leur zèle pour ceux a qui les secours pouvaient profiter ; •« Pour moi, ditil, vous ne pouvez plus rien !» On se borna à éventer son visage et à désaltérer, par quelques gouttes d'eau, la^ soif ardente qui le consumait. Il était étranger à ce qui se passait en lui et autour de lui, il n'était attentif qu'aux bruits et aux événements de la bataille, dans laquelle son esprit combattait encore de son lit de mort; il en demandait sans cesse les progrès et les circonstances. A chaque vaisseau ennemi qui se rendait, l'équipage de la Vicloire poussait une acclamation triomphale, et, à chacune de ses exclamations, un éclair de joie brillait dans ses yeux, un rayon de gloire illuminait et colorait son visage mourant. Le capitaine Hardy était remonté sur sa dunette pour commander le feu et les manœuvres. « Où est Hardy ? répétait Nelson ; pourquoi ne vient-il pas , Sans doute il est frappé comme moi, et on me cache sa mort. » Hardy redescendit enfin, après une heure d'absence, auprès du lit de mort du héros. Ils se regardèrent les yeux humides, et se serrèrent les mains dans un long silence. » Eh bien ! Hardy, dit Nelson à son capitaine, comment se déclare la journée?— -A merveille, répondit le commandant de la Victoire : dix vaisseaux ont déjà amené leur pavillon ; les autres combattent un à un ou se dispersent. Cinq seulement paraissent vouloir revenir sur nous et menacer la Vicloire) c'étaient ceux de Dumanoir) : j'ai rappelé en votre nom, cinq ou six des nôtres pour les écraser. —J'espère, dit Nelson, que pas un de mes vaisseaux n'a amené son pavillon ? Hardy lui répondit que l'honneur de la flotte victorieuse était à l'abr d'un tel désastre. Tranquille alors sur la victoire, Nelson fit un retour mélancolique sur lui-même: t Je suis un homme mort, Hardy, lui dit- il; je m'en vais à grand pas; avant peu d'instants, c'en sera fait de Nelson ! » Son ami lui donna encore quelques fausses lueurs d'espoir, et, lui serrant de nouveau sa main déjà froide, remonta, le cœur brisé, à son poste sur le pont.

Nelson s'entretint alors de son état avec son médecin, qui étudiait tous les symptômes de la vie ou de la mort dans les sensations du blessé. • Je sens là quelque chose, lui dit Nelson en mettant sa main sur son cœur, qui m'annonce ma fin prochaine. Souffrez-^vous beaucoup? lui demanda le médecin. — Assez, répondit le blessé, pour que la mort me i)arût un soulagement; quoique cependant , ajouta-t-il d'une voix plus sourde, tout le monde désire de vivre encore un moment de plus! Hélas I que deviendrait en ce moment la pauvre lady Ilamilton, si elle pouvait savoir l'état où je suis loin d'elle? » Sa patrie, sa gloire, son fatal amour, se disputaient ses dernières ponsées.

l'n instant après, Hardy rrdcsceudit avec un visage plus rayonnant, et prenant la main de Nelson, il lui annonça enfin la victoire incontestée et complèîe. Il ne pouvait jas encore, toutefois, dire préciséniont à l'amiral combien de vaisseaux ennemis étaient les dépouilles de sou triomphe, mais il ponsait qu'il y avait au moins quatorze

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LE HONTIUmiSTO

ou quioxd hâUmepts amenés. « C'est bien I c'est beau ! s'écria Nelson; cependant, reprit-il avec un certain regret, et en faisant allusion i sa conversation du matin avec Blackwood, j'avais parié pour vingt ! » Puis, élevant fortemanl la voix et précipitant les mots: « Jetez Tancre, Hardy, lui dii-il ; mouilles la flotte avant la nuit ! » Hardy lui l|d8sa entendre que ce soin dépendait désormais de Gollingwoodf à qui son rang décernait le commandement de ^ flotte, f Non i non I pas pendant que je respire encore, dit avee autorité l'amiral, et, en &is^nt un effort pour se sou* lever sur son séant. Suives mes ordres, jetez Tancre avant la nuit 1 Vous prépares^vous à jeter l'ancre?..- » Il avait prévu, dés le matin, un coup de vent redoutable aux vainqueurs et aux vaincus dans la nuit suivante, et la pensée de mouiller la flotte en sUreté après le combat l'obsédait eims cesse.

« Ne jetez pas mon corps par-dessus le bord à la mer, dit-il encore & Hardy; je désire reposer auprès des miens, dans le cimetière du village paternel ; à moins ajouta-t-il, en pensant à la sépulture des héros i Westminster, qu'il ne plaisei mon roi etàmon pays de disposer de mes restes aulrqinent. Hais surtout, moucher Hardy, poursuivait-ilavecune tendresse de passion que l'approche étemelle semblait redoubler, oh 1 surtout, ayes soin de lady Hamilton, Hardy ! Veillez sur l'infortunée lady Hamilton I

Après un moment de silence, et comme pour recevoir de son ami un gage de Texécution de ses derniers vœux - Embrassez moi, Hardy, » lui dit-il. Hardy se pencha et baisa sa joue. • C'est bien, dit Nelson ; maintenant je sui§ en repos ! grâce à Dieu, j'ai fait mon devoir. » Hardy, voyant ses paupières se fermer, resta encore un moment i écouter la respiration pénible et pressée du mourant ; il se pencha de nouveau sur le lit, et baisa le front du héros. « Qui est celui-là? s*écria Nelson en rouvrant les yeux. — C'est Hardy qui prend congé de vous, lui dit-il.— Dieu vous bénisse, Hardy ! » balbutia-t-il en cherchant à revoir le visage de son ami à travers les ténèbres de la mort. Hardy remonta à son poste, et ne le revit plus vivant.

Le ministre de la religion. priait au pied de^on lit dp mort : Nelson le vit et lui ût un signe de reconnaissance, t Hélas ! je n'ai pas été un bien grand pécheur, • lui dit-il avec un triste enjouement. Puis après un long silence : « Souvenez vous bien, rèpéta-t-îl au prêtre, que j'ai légué la pauvre lady Hamilton et ma petite fille Horatia à ma patrie I » H tomba enfin dans une rêverie vague, pendant laquelle ses lèvres s'agitaient pour articuler des paroles inachevées, où les noms d'Enjma, d'Horatia, de patrie, piouraient inachevés sur sa bouche. Puis, faisant un suprême effort, il répéta distinctement trois fois les derniers mots de son ordre du jour à la flotte, en se les appliquant glorieusement à lui-même : « Grâce à Dieu, fai fait mon Revoir ! et il expira fièrement en soldat, comme il avait vécu.

n était quatre heures et demie du soir, et le dernier coup de canon de poursuite retentissait sur la nxer ; une salve emportait çonâme du champ de bataille, et le saluait dans, la posleritè qui commençait pour le héros.

La nuit et la tempête se chargèrent d'achever sa victoire, mais la mer lui en disputa le prix Six vaisseux sans voiles, sans mâts et sans agrès, comme ceux des Espagnols et des Français, portaient dans leurs membrures mutilées et dans leurs équipages décimés l'expiation de leur triomphe. Us pouvaient à peine se remuer sur la houle qui montait avec le vent au coucher du soleil. L'amiral Collingwood, qui avait pris le conmiandement de ces débris et couvert ses vaisseaux du deuil qu il portait en son âme, au lieu de mouiller la flotte, comme Nelson mourant

l'avait prophétiquement reconummdé, employa le reste du jour â amariner les dix^^pt vaisseaux rendus pendant le combat et à poursuivre le reste. La tempête et les ténèbres le surprirent pendant cette recherche des dépeuilles. La mer, le vent, la foudre, les écuails rendirent cette nuit, le jour suivant et la seconde nuit après la bataille, plus terribles que la bataille elle-même. Les éléments soulevés se jouèrent pendant soixante heures de ces trois flottes qui couvraient, la veille, l'Océan de leurs pavillons. Une partie des vaisseaux pris par Nelsoq, séparés par la toute puissance des vagues dés vaisseaux anglais qui les escortaient enchaînés à leurs câbles, rofnpii'ent ces câbles et s'enfuirent, ou se laissèrent dériver aux lames sur les écueils du cap Trafalgar. I^ Bueenlaure est pulvérisé sur les rochers de la côte en y touchant ; V Indomptable, arraché pendant la nuit de ses ancres, éclaire lui-même de ses fanaux allumés sur son pont sa-course funèbre vers la côte, et sombre avec son équipage tout entier, dont on n'entend qu'un seul cri, sur le rocher appelé la Pointô'-dthlHai^ni. Collingwood, craignant de perdre tous ses trophées, incendia luimême en mer la Saint$-Trinili, le plus grand bâcher flottant qui eût jamais bnilé sur la mer. Il jeta dans ce même bûcher les trois vaisseux à trois ponts espagnols le Saint- Augustin, VArg0nautô et le Sania-Anna] le Berwick sombra de lui-même avec tout son mondée. Les autres flottèrent au hasard et allèrent s'échouer de baie en baie sur les côtes d'Afrique ou d'Espagne. L'anûral anglais ramena péniblement le reste i Gibraltar, enchaînés au cercueil de Nelson. Les voiles de sa patrie régnèrent seules pendant de longues et tristes années sur l'Océan et la Méditerranée. Pendant que Napoléon conquérait TEurope continentale à ses armes, Nelson avait assuré le monde maritime i sa patrie.

L'amiral de Villeneuve, captif en Angleterre, trembla devant la grandeur du désastre. Sous prétexte d'étudier la structure du corps humain pour occuper le loisir de sa

i)rison, il étudia froidement, sous un honjme de l'art, a place et Vorganisation du cœur. Qtiant il fut sûr du coup, il se perça le cdfeur d'une longue épingle patiemment enfoncée entre les côtes. Il expiva couiine Sénèque, d'une mort lente, savourée et volontaire. Il prouva par cette mort, comme il l'avait prouvé dans la bataille, que ce qu'il avait redouté le plus dans les rencontres inégales, ce n'était

pas la mort pour Jui-njênae, mais la défaite pour son pays.

La joie de la plus grande victoire navale de l'Angleterre fut consternée à Londres par le deuil de la Qiort de Nelson. Lu dopiinatioq exclusive des mers parut i peine aux Anglais une compensation égalç â la p^rte 4^ leur grand marin. ]/es couleurs du deuil cquvrirapt tous les vîtisseaux, tous les ports et toutes les cbaun^iéres de TApgleterre; son cercueil fi^t le char de triopi^phe de la mort. La multitude qui assista au débarquement de ce cercueil rapporté par la Victoire pulvérisai eu morceaux I9 première enveloppe de chêne qui entourait la couphe 4c plomb, et s'en distribua les reUques comme celles du dieu mqi'tel de la patrie. Des funérailles nationales lui furent décernées ; des monuments impérissables lui furent votés. Ses statues s'élevèrent dans toutes les grandes villes du royaume. La nation entière assista â ses obsèques et fit cortège à ses mânes depuis Greenwich jusqu'à Westminster. Les sanglots contenus de deux millions d'hommes sur son passage furent leg acclamations de ce triomphe des regrets. La Tamise elle-même parut couvrir ses flots de deuil. Des milliers de barques pavoisées de noir, suivant celle de son catafalque flottant, s'avançaient lentement aux coups$ mesurés de rames revêtues d'élofies noires, n^aniées par des matelots vêtus de noir. La musique funèbre était inter-

LB M<Wr¥-GRl8T0.

rompue p^ le c^fxm ^s, fuuérjiiUes. Les c^uftnpiçr^ de la I Xiçiom )^ porièrejat sur leurs bras entrelacés jusgue dans le caveau de aon immortalité, sous les voûtes tf ^ Westminster. Au moment où, suivant Vusaga des obsèques des amiraux, on descendit sa bannière avec son coi-ps dans la tombe, les matelots de la Victoire se précipitèrent sur cette bannière, la déchirèrent pieusement en mille pièces, et se les partagèrent pour les conserver à jamais dans leurs familles conime un talisman de la patrie. La recounaissance des peuples est l'émulation de rbàroXsme.

V0«s avea vu comment est mort Nelson.

Bans doute Dieu lui avait pardonné, puisqu'il mourut de la plus glorieuse mort dont pouvait mourir un mairin. Toute la vengençe, — je me trompe, — toute la justice divine s'épuisa sup Emma Lypnna.

G^tte veuve d'un ambassadeur, cette $tmie d'unç reine, cette maîtresse d'un amiral, disparut tout à coup, voilant sa honte et son infamie dans son obscurité.

Pendant vingt ans elle disparut.

Enfin, un jour on apprit qu'une pauvre vieille, qui avait dû ôl^'e (of t bellp autr^fo^^, veiiaxt de paourir daps une cbaumiére d'^n petit village ^^ ^yiron§ de Bpulogne, où eUe était venue ehejrcher l'hospitaUté peu coûteuse de nos riches provinces.

Cette femipe, qui venait demander le pain de ses derniers jours i la France , était celle çui ayaît fait tant de mal à la France ;

C'était Ef^rn^ Lypnna.

l^ cbaplt^ pulp^Uque &t les frais de ^oq iobumatipu.

Axe:^ani)re Dyi^AS.

]^QS nl6tt^urs en page ont, de leur au^)rité privée, supprimé daus notre, numéro du 16 juillet laderuière strophe de la revue nocturne.

11 ^t vrai que cette strophe n'avait d'autre importance que d'être le résumé de toute la pièce. — £lle vient un I^eu tard, mais je désire qu'elle vienne.

Yoili la funèbre revue Qu*ë rtieure de minuit, dit* On, Hêvantà sa grandeur décjiue, Passe rautre Napoléon I

Al^ix Dumas.

LES HOHICANS D£ PARIS.

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