A MES AMIS DEVENUS MINISTRES
Non, mes amis, non, Je ne veux rien être,
Semés ailleurs places, titres et croix.
Non, pour les c^urs, Dieu nem*a pas fait naître :
Oiseau craintif, Je fuis la gin des rois.
Que me faut-il 7 M^iltresse à Ûue taille.
Petit repas et Joyeux entretien ;
De mon berceau, près de bénir la paille,
Kn me créant, Dieu m*a dit : Ne sois rien !
Aux premiers coups de fugil tirés par la révolution de 1 830, Béranger s'était écrié :
— C'est sur moi que l'on tire !
— Comment cela ?
— Eh oui ! Ne voyez-vous pas ce qu'ils font, les malheu reux I ils détrônent la chanson !
Le mot avait été répété à la tribune par je ne sais quel député du centre.
Èéranger le croyait en effet.
Le nouveau roi se chargea de le détromper.
Béranger était à l'affût ; il saisit l'occasion aux cheveux.
Toute détrônée que fût la chanson, il tenait son volume prêt.
Le volume fut lancé comme une bombe, avec celte chanson, en manière de préface :
Oui, cbanson, muse ma fille,
J'af déclare net Qn*avec Charles et sa famille,
On te détrOncraiî.
Mais, chaque loi qu'on nous donne,
Te rappelle ici.
Chanson, reprends ta couronne,
— Messieurs, grand merci !
Je croyais qu*on allait faire
Du graud et du neuf, Elargir an peu la sphère
De quatre-vingt neuf.
Mais point :'— On rebadigeonne
Un trône noirci.
Chanson, reprends ta couronne,
— Messieurs^ grand merci t
« Quant à moi, dit-il, qui jusqu'à présent n'ai eu qu*à me louer de la jeunesse, je n'attendrai pas qu'elle me crie : Arriére, bonhomme! laisse -nous passer I ce que llngrat pourrait faire avant peu. je sors de la lice, pendant que j ai encore la force de m'en éloigner, trop souvent au soir de la vie, nous nous laissons surprendre par le sommeil sur la chaise où il vient nous clouer, mieux vaudrait aller l'attendre au lit, dont alors on a si grand besoin. — Je me hâte de gagner le mien, — quoiqu'il soit un peu dur.
Te voUi donc restaurée,
Chanson, mes amours ; Tricolore et sans livrée.
Montre- toi toujours.
Ne crains plus qu*on t'emprisonne.
Du moins à Poissy
Chanson, 'reprend ta couronne, Messieurs, grand merci !
Mais pourtant laisse en Jachères
Mon sol fatigué.
Mes Jeunes rivaux, ma chère,
Oniunciel si gai, Ches eux la rose foisonne
Ches moi le souci I...
Chanson reprend ta couronne Messieurs, grand merci I
Messieurs, grana merci i
Le poélc, dans sa préface, donnait en prose Texplication
dp re dernier cou plot.
» Ouoi , — vous ne ferez plus de chanson ? Je ne pro* mets pas cela, entendons - nous , de grâce. Je promets de n'en pas publier davantage. Au jour du travail succèdent les dégoûts du besoin de vivre, bon gré malgré, il faut trafiquer de la muse ; le commeree m'ennuie, je me retire , mon ambition n'a jimais été à plus d'un morceau de pain pour mes vieux jours, elle est satisfaite, bieji. que je ne sois pas même électeur, et que je ne puisse pas même espérer jamais l'honneur d'être éligible, en dépit de la révolution de juillet, à qui je n'en veux pas pour cela. •
Maintenant, voyons ce que le chansonnier nous donnait dans son adieu.
Il nous donnait : les Fous, les Contrebandiers, Jacques, Jeanne la Rousse, Escousse, la Prédiclion de Nostren damus pour V an deux mil, le Vteux Vagabond, etc., etc.
L'adieu était terrible, — c'était J'adieu du Parthe ; à la monarchie qu'il fuyait, — il lançait : la République.
Voulez-vous un échantillon de chacime de ces chansons? Voici, — nous commençons par \esFous.
Combien de temps une pensée, Vierge obscure attend son époux?
Les sots la traitent d'insensée, Le sage lui dit, — ' caehei-yous.
Mais la rencontrant loin du monde Un fou qui croit au lendemain L'épouse, — Elle devient féconde Pour le bonheur du genre humain.
Qui découvrit un nouveau monde ?
Un fou qu*on taillait en tout lien.
Sur la croix que son sang inonde Un fou qui meurt nous lègue un Dieu I Si demain oubliant d'éctore.
Le Jour manquait ? Eh bien, demain.
Quelque fou trouverait encore Un flambeau pour le genre humain.
Passons aux Contrebandiers.
Aux échanges l'homme s'exerce.
Mais Timpôt barre les chemins ; Passons, c'est nous qui du commerce Tiendrons la balance en nos mains.
Partout, la Providence
Veut, en nous protégeant.
Niveler Tabondanee,
Eparpiller Targent.
Nos gouverneurs, pris de vertige»
Des biens du ciel triplant le taux, Font mourir le finit sur sa tige.
Du travail brisent les marteaux.
Pour qu'au loin il abreuve
Le sol et l'habitant,
Le bon Dieu crée en fleuve,
Ils en font un étang 1
k la frontière, où l'oiseau vole, Rien ne lui dit : suis d'autres lolfk L'été vient tarir la rigole Qui sert de limite à deux rois.
Prix du sang qu'ils répandent, Là leurs droits sont perçus ; Ces bornes qu'ils défendent, Nous sautons par -dessus.
Tiaissons passer Jacques,
LB MONTi-GRISTO.
iaoques. Il me faut troubler ton SQiaïAe : D|iQ8 le village, uq gros huissier Hôde et dbatt, suivi du Mcssier, C*e9tponrrimp6tl las, mon pauvre homme
!^ve-t6l ! Jacques I lève-toi f
Yoid venir Thuissier du roi.
Pauvres gens, IMmpôt nous dépouille ; iioùs n'avons, aoeaoiés de maux, Pour nous, ton père et six marmots.
Bien que ta hèche et ma quenouille, l^ve-toi, Jacques, lève-toi !
riiiriiatwr da toi.
On compte, avec cette nasore, tJn quart d*arpent cher afiérmë ; Par la misère il est fumé, h est moissonné par Vusure.
Lève-toi, Jacques, lève-jloil
Voici venir Thuissier du roi.
Ble appelle en vain, il rend l'âme.
Pourqol s'épuise à travailler ia mort est un doux oreiller!
Bonnes gens, priez pour sa femme.
Lève-toi, Jacques, lève-toi !
Yoici venir Timissier du roi.
Ce ^'il y a de rexQarquable, c'est la tristesse profonde dout esl aiteini le poète ; il a regardé dans Tabime social, et a reculé d'effroi.
Ge né sont plus des chansons qu'il publie, ce sont des élégies,.des plaintes, des lamentations qu'il secoue.
Voyez plutôt hanne là Rousse. Puis comme le poète est peintre en même temps qu'il est poète 1
Un enfant dort à sa mamelle.
Elle en porte un autre à son dos ; I/aloé, qu'elle traîne après elle.
Gèle pieds nus dans ses sabots Hélas 1 des gardes qu'il courrouce, Le père au loin est prisonnier.
Dieu, veilles sur Jeanne la Rousse, On a surpris le braconnier I
Un fermier riche et de son &ge.
Qu'elle, espérait voir son époux, La quitta parce qu'au village On riait dç ses cheveux roux ; Puis deux» puis trois, chacun repousse Jeanne qui n'a pas un denier.
Dieu, veillex sur Jeanne la RoUsse, On a surpris le braconnier I
Doux besoin d'être épouse et mère, Fit céder Jeanne, qui trois fois, Depuis, dans une ]oie amère, Accoucha seule au fond du bois.
Pauvres enfantil Chacun d'eux pousçe, Frais conune un bouton printannler.
Dieu, veillez sur Jeanne la Rousse, Oh a suipris le Dracûnnier I
Certes, ce sont toujours des. ûeurs que le chansonnier moissonne ; mais où va-t-il les cueillir?
Parfois au bord des abîmes.
En voici cueillies sur une tombe.
Escousse et Lebras meurent. Le poète, à qui Dieu a dit de chanter, chanté ; mais est-ce bien un chant, ce murmure plein de doute et de désenchantement ? Le poète voit-il clair dans ce chaos qu'on appelle la société? Non ; il trébuche, il chancelle, sans connaître lui-même la cause de ce vertige ; tout ce qu'il sait, c'est que la terre est mouvante comme TOcéan, c'est que le temps est à la tempête, c'est que la nuit est sur la création, c'est aue le vaisseau qu'on appelle la France va plus que jam^ a la dérive, est plus que jamais en perdition .
Ecoutez ; en avez-vous beaucoup entendu de lamentations plus douloureuses sur ces plages hérissées de rochers, couvertes de bruyères, où vient se briser dans les criques de Morlaiz et le long des falaise^ de Douarnenez, cette mer sauvage dont chaque flot est une tonibe, dont chaque murmure est la plainte d*une âme ?
Quoi! morts tous deutdAug cette chambre close. Où du charbon pèse eocor la vapeur !
Leur vie, hélas ! éfait à peine èclose. Suicide affreux ( triste objet de stupeur I Ils auront dit» le monde fait naufrage, Voyez pâlir pilote et malelots.
Vieux bâtiment usé par tous les flots.
Il s* engloutit , sauvons-nous â la nage. . St vers le ciel, se ftayant un diemin,
Ils sont partis en se donnant la main.
Pauvresenfiints I Tècho mnrainre encore
l'air qui berça votre premier aommelL Si quelque brume obscurcit voire aurore, Leur disait-ou, attendez le soleil.
Us répondaieut : Qu'importe que la sève KoBlc enrichir les champs ou nous passons 1 KoQS B'avouirieB» arbres, fleurs ni moissons. Est-ce pour Jras qne le soleil se lève ? Et vers le oKl, se frayant un chemin , Us sont parus en se donnant la Baki.
Pauvres enfbnts I de fantômes funèbres Quelque nourrice a peni^é vos esprits.
. Hais un Dieu brille à travers nos ténèbres. Sa voix de père a dft calmer vos cris. Ah I disaient^ils^^suivons oe trait de flamme, N'attendons pas, DieUi que ton nom puissant. Qu'on iette en Vair comme un nom de passant. Soit, lettre à lettre, etTacé de notre âme. . Et vers le ciel, se frayant un chemin. Ils sont partis eu se donnant la main.
Dieu créateur ; pardonne â leur démçnoe ;
Ils s'étaient faits les échos dé leurs sons,
Ne sachant pas qu'en une chaîne immejase.
Non pour nous seuls, mais pour tous nous naissons.
L'humanité manque de saints apôtres
Qui leur aient dit : Enfants, suivez sa loi ]
Aimer I aimer! c'est être utile à soi ;
Se faire aimer c'est être utile aux autres 1
Et vers le ciel, se frayant un chemin.
Ils sont partis en se donnant la main.
Pourquoi pousser plus loin nos citations ? Jamais Béranger n'a fait rien de plus beau que ce que nous venons de mettre sous les yeux de nos lecteurs.
Nous dirons plus : Jamais il n'a rien fait de si beau, non-seulement comme poète, mais encore comme pro* phéte'.
Car, réfléchissez-y : A quel moment Bçranger crie-t-il que le monde fait naufrage ?
En février 1832, quand les Tuileries regorgent de courtisans, quand les journaux du gouv^nement reeorgent de louanges, quand les soldats citoyens de la tue Saint-Dénis et de la rue Saint-Martin montent la garde avec enthousiasme, quand les officiers demandent des croix pour eux et des invitations à la cour nour leurs fenunes ; enfin quand, sur trente-six millions d^ommes ^nt se compose le peuple français, trente millions hurlent à tue-téte : Vive Louis -Philippe, le soutien de Tordre, le sauveur de la 80« ciétél quand le Journal des Débats crie : HosannahI quand le Constitutiounel répond : âmbn 1
Nous le répétons, il y a eu progrès, et progrés inmnense. Dans son premier volume, Déranger chante le vin el les filles ; dans le second, Déranger chante la gloire et la nationalilé ; dans le troisième, il chante la France et le peuple ; dans le quatrième, comme Jésus au Thabor, il se transfigure, et, au lieu de chanter, il crie : Humanité ! mjMA-