‹ Le Monte-CristoChapitre 87 sur 135 · NITÉ · texte numérisé non relu

NITÉ

Et maintenant le poète peut se taire, le poète peut se reposer, le poète peut mounr.

Son œuvre est faite, son monument érigé : il a sa base dans le passé et son iialte dans Vavenir .

Aussi Déranger tient-il parole. -On n'entend plus parler de ce qu'il fait, mais do ce qu'il ^ liait.

De temps en temps seukment om répète des anecdotes, on raconte des mots.

On le suit où il va.

Il abandonne Paris, il jpart pour Tours. C'est à cette époque seulement qu^il décide Judith à habiter avec lui. De-

LE WONTB-CRISTO.

Suis longtemps il a ({uitté la Lisette vol^e j^uf 1^ liselte dèle.

Cette petite fille qui donnait des leçons d'armes en 1789, avec son oncle Valois, dans la pension du faubourg Saint- Antoine, il la retrouve en 1807 ou 1808.

A cette époque, ils se sont dit qu'ils s'aimaient; depuis cette époque^ ils se le sont prouvé.

Un soir, Bérancer passait sur le pont de Tours. Un aveugle chantait ; Séran^er lui donne aeux sous.

Béranger a toujours été assez riche pour faiie l'aumône.

Un jeime homme suivait Béranger ^ il voit les deux sous tomber dans la sébile du pauvi e ; il s'approche vivement, le pauvre n'a pas encore eu le temps de mettre les deux soùs dans sa poche.

— Vingt sous pour cette pièce de deux sous ! dit*il à Taveugle.

Le ieime homme était pauvre lui-même.

— Pourquoi voulez-vous payer cette pièce de deux sous dix-huit sous de plus qu'elle ne vaut ?

— C'est un caprice.

— Dites-moi le motif de votre caprice, et je verrai si je puis vous la donner ?

— Eh bien ! celui qui vient de vous faire Taumône est Béranger; je voulais garder sa pièce de deux sous comme chose lui ayant appartenu.

— Si cette pièce de deux sous vient de Béranger, dit Taveugle, je ne la donnerais pas pour dix francs, elle me portera bonheur.

L'aveugle fit clouer la pièce de deux >ous au fond de sa sébile, où elle lui rapporta en effet bien des fois les vingt sous oue lui en avait offert le jeune homme.

Le leune homme c'était Tartiste Clai*ence.

Au mois de février dernier, Judith, qni avait prée de quatre-vingts ans, o'est4-dir9 M^îfi 90B de pluA que netre poète, tomba fnalade.

Béranger la soigna comme un père eilt soigné st fille, mieux que cela, comme une mère eût soigné son enfant*

Il la laissa non-seulement libre d'accomplir ses devoirs de religion, mais il l'y invita même ; elle refusa obstinément de recevoir ni prêtre ni sœur de charité.

Judith mourut le o avril.

De quoi ?

Uttéralement de vieillesse.

En mourant^ elle emporta moitié de la vie du poète. Resté seAil, il dit à son ami Antier :

— Elle est partie la première, nuis ta eamprendSy cher ami, il y a cinquante-neuf ans que nous ne nous sommes quittés, je ne tarderai point à la rejoindre.

St en effet, de ce moment, lui qui ne s'était jamais plaint se plaignit.

Dans les premiers jours de juillet il s'alita, son médecin, Charles Bernard , que l'on envoya chercher, reconnut une hypertrophie du cœur.

Un jour Béranger discutait avec Micheiet, nous nous taisions, nous autres jeunes gens, nous étions jeunes près de ces deux grands vieillards et nous écoutions.

Béranger craignait les révolutions.

. Micheiet les bravait.

— En révolutions, disait Micheiet, c'est comme en puits artésiens, il faut creuser au plus profond du sol, la première eau qui vient est trouble.

— Oui, répondit Béranger, et après l'eau trouble, vient l'eau claire.

De Tours, Béranger revint à Passy , de Passy il alla habi- ' ter l'avenue Chateaubriand, et de 1 avenue dnâteaubriand il alla demeurer rue de Vendôme n» 5.

Un appartement se trouvait disponible dans la maison qu'habitait son ami Benjamin Antier, il profita de l'occasion.

L'appartement situé au second au dessus de Tentresol, était de huit cents francs, il se composait de cinq pièces, avec deux issues en face l'ime de l'autre ^ sur le même corridor.

la chambre de Béranj^er, véritaUechambre d'étudiant, tapissée d'un de ces papiers gris sur gris, que l'on devrait désigner aooa le nom de papier de propriétaires, avait pour tous meubles, à gauche en entrant, dans une alcôve, entre deux cabinets de toilette, un Ut de fer à rideaux de serge verte, soutemis par une flèche autrefois dorée; en face de la porte, au fond, un vieux canapé disloqué dans ses articulations, charffé de livres et de brochures, dont un bon tiers glissait diiabitude sur le parquet, et,- 9e trouvant mieux là que sur le canapé , y restait indéfiniment. Un bureau-secrétaire, qui paraissait avoir wivi le poète dans toutes ses pérégrijoations, un fauteuil et trois ou quatre chaises complétaient rameublemënt.

Dans l'un des deux cabinets attenant à l'alcôve était une cuvette et son pot A Teau.

Au-dessus de la toilette, pas de glace, mais une patère où Béranger avait Vhabitude d'accrocher son chapeau.

n y entra le 15 octobre 1854.

A partir de ce moment, trois amis ne le quitlètent plus, M. et M«n« Antier et Perrotin, son éditeur.

Perrotin, qui aviait acheté en 1816, je crois, tout ce qu'il avait fait et tout ce qu'il ferait moyennant une rente de 800 francs, avait successivement porté cette rente à 1,200, à 1 .500, à 1 ,800. à 2,400 et enfin a 3,000 francs.

Vers la fin de la maladie, la surveille de la mort, un quatrième ami vint les rejoindre.

C'était M. Vernet, aujourd'hui agrégé à la faculté de droit de Toulouse.

On a dit à tort que ce dernier était le gendre de Béranger ; on se trompe, Béranger n*a de descendant masculin ni féminin.

Voici quel lien l'attachait au poète :

Vous rappelez-vous cette bonne tante de Péronne, qui reçut chez elle le futur diansozmier ' pendant six ans, c'est-à-dire de 1790 à 1796.

Elle était morte depuis quelque vingt à vingt^cinq ans.

Béranger ladorait.

Elle fut soignée pendant sa maladie par une pauvre femme.

Cette femme avait une petite fille.

Béranger reporta en tendresse sur cette petite fille la reconnaissance qu'il avait pour la mère.

On nonunait l'enfant Fanny.

D'abord Judith et lui firent venir la petite Faimy tous les ans à Paris.

Puis tou9 les six mois.

Puis enfin tous les trois mois.

Alors Bàranger, qui s'était attaché à Tenluit, pensa qu'il était bien plus simple de la garder touîours.

Il la demanda à sa mère, qui la lui donna.

L'eniant grandit, wpalant Béranger mon père, et devint une belle jeune fille de dix-huit ans.

Vernet, qui habitait alors Paris et qui fréquentait assidûment la maison du poète, en devint amoureux.

Béranger s'aperçut non pas de l'amour de Vernet pour Fanny, mais de l'amour de' Fanny pour Vernet.

Il s en ouvrit franchement avec le jeune homme, en l'invitant à ne lui plus fûre que de j:ares visites.

— Cela serait bon si j'étais un malhonnête homine, dit Vernet; mais, si je suis un honnête homme?...

— le ne vous comprends pas.

— & l'épouse Fanny.

— Dans ce cas, mon cher, au lieu de discontinuer vos visite^, yom pouvez rester tout à fait.

Vernet épouaa.

Citons une anecdote qui peint l'honune, noua parions de Vernçt. •

^n juin 1^^, camt^^ dana la 1 1* tégion, il priià une barricade du'Taubourg^'SaLntJacq^estuiiAtf^^ faisait de la poudre pour ks insurges.

Ses hommes voulaient le fusiller.

Il le sauva de la fusillade.

Mais le pauvre pharmacien n'en valait guère mieux, il était renvoyé devant une commission militaire.

Vemet lui offrit ses services comme avocat, plaida pour lui, et le fit acquitter.

Revenons à notre malade.

Le docteur Gh. .Bernard comprit tout de suite la gravité de sa maladie.

Il y eut une consultation entre lui, M. Trousseau et M, Jobin.

- — Vous êtes oppressé? lui demanda l'un des trois médecins.

— Trés-oppressé.

— Et vous souffrez beaucoup ?

— ^oppression fait toujours souffrir, répondit en riant Béranger.

Par un caprice de malade, il eût envie de manger du g&teau.

n en envoya chercher.

Tandisque la bonne faisait la commission, Béranger s'endormit. .

La bonne revint, on plaça les gâteaux à côté de lui,

— Qu'est-ce que cela? demanda- t-il en s'éveillant.

— Des Râteaux que vous avez demandés.

Il étencut la main vers eux, puis tout à coup secouant la tête

— Donnez-moi le gâteau du pauvre, ditril, -;- du pain. Huit ou dix jours avant sa mort, il eut un instant de

délire.

Il se croyait en prison.

— Quel est le directeur de la prison ? demanda-t-il. — M. Ségalas, lui répondit-on.

M. Ségalas occupe le rez-de-chaussée de la maison.

— M. Ségalas, répéta-t-il, mais c'est le frère, alors. On n*a pas le droit de me mettre en prison sans mandat d'amener.

— Aussi, dit Antier, allons-nous essayer de sortir, voyons, donne-moi le bras.

Et en effet, on sortit de la chambre de Béranger, on traversa la salle â manger, et Ton passa de l'appartement de Béraneer dans celui de Judith.

Il fallait pour cela traverser le corridor, la porte de communication était calfeutrée.

Dans l'appartement de Judith seulement, il se crut libre.

Au reste, l'hallucination ne dura que. quelques minutes, et ne revint qu'une seule fois.

Seulement cette seconde fois, c'était une esi|èce d'extase.

Béranger était assis dans son fauteuil, Antier écrivait â son bureau, il entendit le malade qui parlait seul.

Il se retourna.

Les premières paroles de Béranger furent incohérentes, mais peu â peu, elles prirent un sens, et Antier retint celles-ci :

— Mon Dieu I inspirez aux hommes réunis Tamour du bon, l'amour du bien; faire le bien, vivre pour les autres, c'est le bonheur !

— La charité 1 la charité ! que tout le monde soit heureux I les veuves et les petits enfants, secourez les.

L'homme de l'humanité priait encore dans son délire.

Béranger avait une sœur religieuse sous le nom de Sainte Marie-des-Anges , sans doute celle qu'il a voulu peindre dans la Scmr de Charité ; le frère et la sœur se voyaient peu, mais Vaimaient beaucoup. Une des causes de ces rares entrevues était que la règle de l'ordre ne veut pas qu'une religieuse sorte sans être accompagnée de deux autres sœurs.

Au reste, dans ces rares entrevues, jamais la question religieuse n'était soulevée.

Son frère malade, elle vint le voir, mais accompagnée, comme toujours, de deux sœurs. Toutes trois entrèrent dans la chambre de Béranger, les deux étrangères s'assirent, sœur Sainte-Marie-des- Anges alla près de son frère.

Mais les deux statues qui demeuraient immobiles fatiguèrent Béranger, il appela Antier et lui dit :

— Mon ami, un malade à quelquefois besoin d'être seul, prie qu'on sorte.

Ou sortit.

Dans le corridor, les deux sœurs rencontrant l'abbé Jousselin, vieil ami de Béranger, oui avait été son curé â Passy, et qui était devenu curé de Sainte-Elisabeth.

Mues par un sentiment religieux, les deux scèurs s'approchèrent du prêtre et commencèrent â lui dire que Béranger était fort malade, et qu'il était urgent dé le ramener dans la voie du salut.

— Dans la voie du salut? répondit le digne prêtre, il n'est pas besoin de Ty ramener, il n'en est jamais sorti.

La aiscussLon se borna là, les deux sœuts se retirèrent, l'abbé Jousselin entra chez Béranger.

Pendant les quatre derniers jours et les quatre dernières nuits, Béranger ne pouvant supporter le lit, resta dans son fauteuil. Depuis quelque temps déjà, il ne mangeait plus, mais, comme dans son enfance, il suçait des mouillettes trempées dans du vin.

Lm même souriait à ce souvenir qui mettait le berceau si près de la tombe.

Deux jours avant la mort, Yemet arriva de Toulouse, Béranger, qui garda sa tête, à parties deux absences que nous avons dit, jusqu'au dernier moment, le reconnut et parut fort joyeut de le voir.

Le dernier jour, trois personnes étaient dans sa chambre : ¥>"« Antier, une autre dame et la bonne qui servait particulièrement Béranger.

Une syncope fit croire à Béranger qu'il approchait de la mort.

— Venez m'embrasser, ma chère, dit-il à M"« Antier. M«« Antier y alla.

— Vous aussi, dit-il à l'autre personne ; puis, c[uand il eût embrassé celle-ci comme M>»« Antier, il fit signe à la bonne de s'approcher à son tour.

. La bonne crut que c'était pour lui donner un ordre, elle s'approcha et attendit.

— Embrasse-moi aussi,* ma pauvre fille, lui dit le malade,— à cette heure, nous sommes tous éçaux.

A quatre heures de l'après-midi, le jeudi 16, sa tête se renversa sur son épaule, on le crut mort; mais aux questions, qu'on lui adressa, il répondit encore quelques paroles inarticulées.

A quatre heures et demie, sa tête se redressa, mais pour se renverser en arrière avec une espèce de râle.

On lui demanda s'il souffrait davantage ; cette fois, il ne répondit que par un soupir.

G était le dernier,— Béranger était mort.

Antier, Vemet, Perrotin et Charles Bernard assistaient seuls i cette douce agonie de l'homme de bien.

Dans la même soirée; Antier, Perrotin et Charles-Bernard, prévenus que le convoi aurait lieu le lendemain matin, lui rendirent les derniers devoirs.

Nulle autre main que celle de ces trois amis ne toucha le corps du poète.

Depuis la veille , une table avait été dressée dans la cour, tant était grand Tencombrement des gens qui se venaient inscrire.

A dix heures du soir. — c'est4-dire plus de cinq heures après sa mort, — plus de deux cents personnes attendaient encore des nouvelles.

A dix heures et demie on leur fit évacuer la cour..

Le lendemain, à midi, le curé de Saint-Elisabeth disait la messe des morts sur son ancien ami.

A deux heures, on déposait les restes de Béranger dans lé caveau de Manuel.

C'est là que lô poète et le tribun, -^ ces deux grands lutteurs du passé, — dorment dans la paix du présent et dans l'espérance de l'avenir.

Nous ne dirons pas aux hommes : Priez pour eux !

Nous dirons aux hommes : Ils prient pour vous !

Alexandre Dumas.

Alex. DUMAS.

Seul propriétaire et seul rèdActeor du

Pnii. — Imprimerie de B. Brike et C*, rne Vîvienne, 49.

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