‹ Le MonteCristoChapitre 105 sur 144 · PETIT-JEAN ET GROS-JEAN · texte numérisé non relu

PETIT-JEAN ET GROS-JEAN

(Suite.)

Le lendemain à l'heure accoutumée Gérard reprit son récit.

Vous vous rappelez, mes chers enfants, qu'en rentrant chez lui tout furieux Gros-Jean s'écria:

— Petit-Jean me paiera cela, je le tuerai.

-• Oui, oui, dirent les enfants, qui tremblaient qu'en effet Gros-Jean no tuât Petit-Jean.

— Eh bien, mes enfants, reprit Gérard, le hasard voulut que tandis que Gros-Jean méditait sa mauvaise action, la vieille grand'mère de Petit-Jean, qui venait d'atteindre sa quatre-vingtième année, était morte dans la chambre i cote de la sienne.

Elle avait été bien méchante pour le pauvre Petit Jea^, l'avait bien battu, bien fouette, bien mis nu pain et à l'eau saus qu'il le méritât.

Eh bien, comme Petit-Jean avait un excellent cœur, c«»li ne l'empêcha point d'être fort afflige de cette mort A laquelle, vu le grand âge de la défunte, il devait cependant bien s'attendre.

Prenant donc la vieille femme dans son lit glace, il !a mit dans son lit à lui, qui était tout chaud, afin de voir si cette chaleur ne la rendrait point à la vie.

Lui 80 mit dans un coin obscur sur une chaise, et s'arrangea pour dormir ainsi qu'il avait déjà fait maint- s fois.

Mais, comme on le rense bien, il ne dormait pas trèsfort ; il en résulta que pendant la nuit, entendant la porte

s'ouvrir, il se réveilla et ouvrit les yeux.

Alors il vit une chose effrayante.

H vit Gros-Jean, pâle comme un mort, entrant sur la

pointe du pied, une hache a la main,

Comme il savait où était le Ht de PetiWlean, quoique la chambre ne fût éclairée que par la lune, il alla droit au lit, et fendit le crâne de la erand'mère d'un coup de bâche, croyant frapper sur Petit-Jean.

— Tiens, dit-il, lu ne te moqueras plus de moi. Et il retourna dans son logis.

— Oh t que voilà un méchant homme, pensa Petit- Jean, il a voulu me tuer. Comme c'est heureux pour la grand" mére qu'elle fût déjà morte, sans cela il l'eût, ma foi ! assommée toute raide.

Pendant le reste de la nuit, comme Petit-Jean ne voulait pas ou plutôt n'osait pas dormir, il rumina un plan qu'il exécuta lorsque le jour fût venu.

11 mit à sa grand mère ses habits de fête, cacha sous son plus beau bonnet la blessure que Gros-Jean lui avait faite au front, emprunta un cheval u son voisin de gauche, l'attela à une charrette que lui prêta son voisin de droite, y plaça la grand 'mére adossée aux ridelles, afin qu'elle ne p ît pas tomber en roule, et partit ainsi pour la forêt.

Vers les neuf heures, il s'arrêta devant une grande au- . berge pour y manger quoique chose.

L'aubergiste avait beaucoup, beaucoup d'argent, — plus d'argent que le fermier, plus d'argent que le bedeau. — An commencement de sa carrière, le père de; Petit-Jean , pour ( l'aider à fonder son auberge, lui avait prête une grosse somme d'argent dont il avait néglige de lui faire faire une reconnaissance.

Son père mort, Petit-Jean, qui savait que celle somme était due, avait été la réclamer à l'aubergiste ; mais celuici avait mis l'extrémité du pouce de sa main droite au bout de son nez, et avec les quatre autres doigts il avait simulé le mouvement do rotation des ailes d'un moulin à vent, ce qui dans tous les pays du monde veut dire :

— Si tu as compté là-dessus, mon garçon, tu as compté sans ton hôte.

Petit-Jean ne se tint point pour battu et insista ; mais l'aubergiste lit un autre geste non moins expressif que le premier, d'autant plus qu'à celui-là il employa les deux mains.

De la main droite, il prit un nerf de bœuf, el de la gauche lui montra la porte.

Or, comme Petit-Jean le connaissait pour un homme d'une violence extrême, et qu'il ne se sentait pas de force à lutter avec lui, il prit le chemin qui lui était indiqué et disparut.

Depuis ce jour Potit-Jean avait revu dixfo's l'aubergiste, mais sans lui parler jamais de rien, ce qui n'empêchait point qu'il n'eût sur le cœur, comme on dit, la somme que l'aubergiste devait à son père.

Or, nous l'avons dit, vers neuf heures du matin, Petit- Jean s'arrêta devant la porte de cet homme violent et de mauvaise foi.

Il entra galment dans l'auberge.

—Bonjour, Petit Jean, lui dit 1 aubergiste. Peste I te voilà de bonne heure en roule ; on voit bien que tu n'as pas le sou, mon pauvre garçon.

—C'est vrai, répondit Petit-Jean, je suis de bonne heure en route, car je conduis la grand' mère à la ville ; quant à ce qui est de n'avoir pas le sou, vous vous trompez, car voilà une pièce de deux groschen d'argent ; donnez-moi donc une bouteille de vin de la Moselle et deux verres, afin que je puisse boire un coup et la vieille boune femme aussi.

L'hôtelier regarda la pièce de deux groschen, et voyant qu'elle était de bon argent il la mil dans ta. poche, quitte a en rendre la monnaie plus tard, et descendit chercher à la cave la bouteille demandée.

L'aubergiste déboucha la bouteille et remplit les deux verres.

Petit-Jean porta le sien à ses lèvres.

—Eh t lui dit l'aubergiste, ne porte-tu pas celui-là à ta méro ?

— Bon, dit Petit Jean, m'est avis que vous avez plus soif qu'elle, maître Clans.

— Le fait est, dit l'aubergiste, que je suis altéré.

— Eh bien, mais, à voua l'autre, dit Petit-Jean en choquant son verre à moitié vide contre le vorre plein.

L'aubergiste n'attendit pas une seconde invitation. Il aimait for; boire son vin quand il était payé par un autre que par lui ; aussi prit il le verre et l'avala-t-il tout d'un trait.

Ah ! dit Petit-Jean, vous l'avez avalé si vite qu'il n'a pas dû vous desaltérer beaucoup ; — à un autre, maître Claus.

Et il lui remplit une seconde fois son verre, que maître Claus vida cetta fois avec un peu plus de lenteur, mais avec non moins de plaisir.

C'étaient de grands verres, de sorte que la bouteille y avait passé.

— Tiens, c'est drôle, dit maître Clans en la mirant au jour, la bouteille est déjà vide !

— Eh bien, dit Petit-Jean, au lieu de me rendre la monnaie de mes deux groschen, allez donc chercher une autre bouteille, ou plutôt deux, car si je compte bien, vous, gardant ma monnaie, ce .*ont deux bouteilles qui me reviennent.

— Peste ! lu sais ton compte, garçon, dit l'aubergiste.

— Dam ! répondit Petit-Jean, quand on ne peut pas compter beaucoup, il faut compter juste.

— Mien dit, garçon, bien dit, lit l'aubergiste en descendant à sa cave, d ort un inslant après >l sortait avec deux bouteilles.

De ces deux bouteille?, l'aubergiste but tout le conlenu sauf un verre.

De sorte que le sang lui montait aux yeux et que les yeux lui sortaient de la lêle.

En mémo temps, il serrait les poings jurant que si quelqu'un lui cherchait querelle en ce moment ce quelqu'un là passerait un mauvais quart d'heure.

Mais Petit- Jean n'avait aucune envie de chercher querelle à l'aubergiste.

Il n'était pas venu pour cela.

L'aubergiste allait se verser le dernier verre qui restait dans la troisième bouteille, mais Petit-Jean l'arrêta..

— Et la vieille grand mére dit-il, ne faut-il pas qu'elle ait son verre, il me semble qu'il y assez longtemps qu'elle l'espère.

— Tu as raison, dit l'aubergiste en vidant la bouteille dans le verre-, tiens, porte-le-lui.

— Oh ! fit Petit-Jean en faisant semblant de trébucher, je n'ai pas les jambes assez solides; faites-moi le plaisir de le lui porter, maître Claus, vous qui êtes un crâne.

— Ah ! mauvais clampin, dit maître Claus, qui renonce pour si peu. Eh bien ! oui, on va lui porter son verre de vin à ta vieille grand'mère ; et s'il ne la réchauffe pas, c'est qu'elle a un 'glaçon dans le ventre.

Et maître Claiisalla à la vieille grand'mère, qui se tenait assise dans la voiture.

— Tenez, la mère, dit-il, voilà un verre de vin de Moselle que votre petit-fils vous envoie. Avalez-moi cela, et vous m'en direz de bonnes nouvelles .

Mais la bonne femme ne répondit mot et resta immobile.

— Ohé ! ne m'entendez-vous pas t cria l'hôte le plus fort qu'il put. Je vous dis que voilà un verre de vin de Moselle que votre petit-fils vous envoie.

Mais, si tort qu'il eût crié cette fois, la vieille ne répondit pas plus que la première.

Et une troisième fois il répéta les mêmes paroles en criant plus haut encore, et, comme la bonne femme ne bougeait ni ne répondait :

— Ah! vieille entêtée, dit-il, je vais tàpprendre à te moquer de moi.

Et il lui jeta le verre d'hvdromel à la tête.

Le coup fui si violent, que la bonne femme en perdit l'équilibre, et, glissant le long des ridelles, tomba sur le côté.

— Ah ! s'écria Petit-Jean, qui avait suivi l'aubergiste sur la pointe du pied, voilà que tu as tué ma grand'mère ; re»garde un peu le trou que tu lui as fait au front.

Et il lui sauta au collet en disant :

— Je t'arrête!

— C'est un gros malheur ! s'écria l'aubergiste dégrisé en lovant les mains au ciel. Hélas ! tout cela vient de ma vi-

vacite, mais le cœur n'y était pour rien. Il faut me pardonner, petit, en considération de ce qu'elle était bien vieille et qu'elle n'aurait pas tarde a mourir de sa belle mort.

— Malheureux! djt Petit-Jean, elle eût vécu deux cents ans; tu vois qu'elle était à la fleur de l'âge. Chez le juge ! chez le juge !

— Petit-Jean, tais-toi, dit l'aubergiste, et je te donnerai un plein boisseau d'argent.

— Dien empilé ? demanda Petit-Jean.

— Dien empile, repondit l'aubergiste.

— Eh bien! va donc pour un boisseau d'argent, dit Petit-Jean , mais, en conscience, la grand'mére valait plus que cela.

Et Petit-Jean reçut de l'aubergiste un boisseau d'argent bien empilé et lit enterrer sa grand'mére très convenablement.

Le boisseau d'argent faisait moitié plus que la somme que le père de Petit-Jean avait prêtée a mattre Clans.

Mais il est bon de se souvenir que les intérêts couraient depuis dix ans.

— Mes enfants, dit Gérard, voilà cinq minutes que neuf heures sont sonnées. Demain vous aurez, ie vous le promets, la lin de l'histoire de PeliL-Jcan et de Gros-Jean.

Sur cette promesse, les enfants se retirèrent sans souffler le mot, excepte pour dire bonsoir à leur papa, àJeur maman, à Gérard et a moi.

Alexandre Dumas.

(La $uitt au prochain numéro.)

CORRESPONDANCE

Çlmte* du XilgMl, n juin.

Cher ami,

Le lendemain de notre arrivée à Utica, nous montions dans nn de ces antiques caresses à quatre chevaux, qui datent en Franco de Henri IV, et ici de la présidence de Washington— carossc contenant dix-huit personnes et dont les mouvements traditionnels sont bien connus pour accélérer la digestion. Les cahots ne nous permirent point de voir le pays, c'est vous donner une idée, n'est-ce pas, de l'agrément du véhicule— ajoutez à cela qu'il nous fallait de temps en temps passer sur un pont fragile, jeté par dessus un abîme; — seulement alors la voiture, en marchant un peu mains vite et surun terrain plus uni, nous permettait de jeter un coup-d'œil sur le pavs qui nous eu vironuait, pays du reste généralement pittoresque.

Comme notro course n'était qu'un pèlerinage de curiosité aux environs de la ville, nous revînmes le même soir 4 Ltica. '

Le matin, à dix heures du matin, nous quittions cette ville et nous arrivions à Suspension -Bridge.

A neuf heures du soir, notre convoi traversait cotte œuvre gigantesque dont l'antiquité eût certainement fait la huiuéme merveille du inonde, et quia été exécutée a?ec autant de science que de hardiesse par un de mes compatriotes nomme Ru'bling. Ce point unique au monde établit la communication entre les Elals-Unis et le Canada-anétais, fi. est jeté au-dessus des tourbillons du fleuve à une hauteur de trois cents pieds, et peut porter un poids de

7,300 tonneaux, — sa longueur est de huit cents pieds, et celle des lits qui le forment, de 5.000 milles. Le jour on le pont fût achevé, ca fut M. Rœblingqui le premier, conduisant lui-même la voiture a quatre chevaux, traversa le pont aux applaudissements d'une foule compacte,- qui couvrait les deux rives.

Le pont traversé, nous nous trouvions sur le sol britannique— CiilHon Route, hôtel fort comfortable. Bitue à mille me tics à peu prés des chutes, et qui nous donna un asile.

L'idée que je n'étais «m'a dix minutes de marche du prodige du Nouveau-Monde me donna une telle excitation fiévreuse, qu'il me fût, malgré l'obscurité, impossible d'attendre au lendemaiu. Excité par la grand c voix de la nature qui hurlait au foud de l'abtme, jo me mis a courir vers les chutes, — au bord de l'immense précipice seulement jo m'arrêtai tout à coup, en reculant de trois pas comme si le démon du vertigo m'avait souffle au visage ; mais je me rapprochai du gouffre, et me cramponnant aux rochers, je me penchai sur lui, essayant de voir dans ses profondeurs à travers ses bruyantes ténèbres.

\ ne ou plutôt devinée a une pareille heure, la chute était quelque chose de magique.

Je ne sentais ni la pluie qui m'inondait, ni le vent qui s'engouffrait dans mes habits, et qui semblait faire elJort pour me précipiter.

Je me cramponnais de telle façon, qu'il me semblait que mes pieds pénétraient dans le sol, et que mes mains entraient dans le rocher.

Une sensation indéfinissable, une force invincible me tenaient lu les cheveux hérisses, l'œil fixe, la poitrine haletante.

J'y fusse resté jusqu'au lendemain matin, si une main ne m'eût saisi par-dessous l'epaulo et tiré en arrière.

Mes compagnons de voyage, inquiets de moi, avaient envoyé après moi.

L'homme lancé à ma rechorche m'avait appelé à tuetête; mais le moyen d'entendre, au milieu d'mi fracas capable de fendre la tête d'un sourd; enfin, le messager avait fini j>ar m apercevoir, et me voyant penché sur 1 »btme, connaissant les fascinations du vertige, il m'avait, comme on l'a vu, harponne et tiré en arrière.

11 ne fallut rien moins que les angoisses de mes compagnons, ou plutôt de nies conipagues de voyage, pour im faire rentrer à l'hôtel.

J'eusse jasse la nuit cramponne à mon rocher.

Quand je reparus, j'étais tellement pale, que ces James poussèrent un cri.

Voulez-vous, cher ami, que je vous donne une idée de cette chute, dont le spectre. Vu dans les ténèbres, m'avait rendu si pale.

Gliffton-Ho use est situé à mil|c mètres de l'abîme, bâli sur un rocher aux fondements enracinés dans lea entrailles du sol ; eh bien, nujtet jour, murs, portes, fenêtres, tout est ébranlé comme par un tremblement de terre.

Le matin, j'étais levé au point du jour et prêt avant tout le monde.

Cependant, j'attendis que la société fût disposée

Ce fut vers Table-Rock, rocher plat comme l'indique sou npm, et place au-dessus des rhutes, que nous nous dirigeâmes. Je dois dire que mon impatience paraissait avoir gagné le reste de la société. Tantôt nous courions, tantôt uous nous arrêtions tout à coup, l'œil Hxo et épouvante. Jo défie qui que ce soit de rendre compte de ses impressions. Chateaubriand l'a tente, et y a échoue ; oui, échoue, je répète le mot en face de la realité.

Par bonheur, aucun de nous n'appartenait à cette classe de voyageurs qui croient rendre l'eiret produit sur eux par les grandes convulsions de la nature avec ces phrases £»anales : magnifique, superbe, admirable.

L'admiration poussée à un certain point est de la stupeur, et la stii|kuir est muette.

Le rocher de Table-Rock, suspendu au dessus des chutes, y a été entraîne il y a cinq ans. Un pauvre aveugle, qui montrait aux passants un petit panorama, so trouva seul sur le rocher lorsqu'il commença de trembler. H comprit ce qui se passait, et que c'était la mort qui venait de tou-

cher le rocher. 11 appolla au secours, ne sachant pas de quel côté il devait fuir. Tous ceux qui étaient à porter do de la vue plutôt eucore que de la vois, et qui comprenaient ses gestes désespères, accoururent, mais déjà le rocln-r avait commence de se détacher du rivage, et il y avait à franchir une gerçure d'une certaine largeur, et qui de seseconde en seconde continuait de s'élargir. Personne n'osait donc s'y risquer. L'aveugle priait, suppliait, b« jetant à genoux et appelant du secours. Le rucher vacillait, allait 8e détacher, l'homme était perdu, quand un jeune liomme étranger accourt, voit la situation, bondit par dessus la fente déjà large de cinq à six pieds, prend l'aveugle dans ses bras, et par un saut bien autrement dangereux se retrouve avec lui sur la terre ferme.

Les pieds du hardi et vigoureux jeune homme avaient à peine quitte le rocher, que celui-ci roulait comme un tonnerre et ne s'arrêtait qu'où il est maintenant.

Si vous n'avez pas le vertige, mon cher Dumas, avance* avec moi à l'extrémité de Table-Rock, et arrives là, risquonB-nous sur un tronc d'arbre que le fleuve y a roulé, et qui trouvant un point d'appui est resté suspendu au-dessus du gouffre.

Venez, le hasard nous a ménagé ce pont flottant entre le ciel et le précipice, c'est-à-dire entre deux abîmes.

Là seulement il vous sera possible d'embrasser dans toute son horreur la sublime majesté du spectacle que vous aurez sous les yeux.

S'il y a un endroit où il soit impossible de ne pas croire en Dieu, je vous déclare, mon cher ami, (pie c'est là.

Enivrés do cet indescriptible terreur, nous uagionsen plein dîins le monde fantastique, quand tout à coup la troupe des ciceroni que nous avions devancée et qui s'était mise à notre poursuite s'abattit sur bous et nous arracha à cette gigantesque féerie, pour nous psusser en face d'une bien misérable realite. Si jamais vous ailes au Niagara, mon ami, soyez prévenu d'avance, — un homme prévenu eu vaut deux" — cramponnez-vous donc comme deux aux liane*, aux rochers, aux arbres. Ne vous laissez pas prendre à leurs promesses, ne permettez pas qu'ils vous entraînent au Musée ethnologique où l'on vous montrera une foule d'objets auxquels les pauvres sauvages n'ont jatnaii pensé, comme par exemple des tablettes brodées pout mettre leurs cartes de visite ; ce n'est pas le tout, tandis que vous serez assez enfant pour échanger votre argent contre ces niaiseries, un ex-cacique vous déchirera le tympan avec un orgue de Barbarie, qui vous exprimera sa nostalgie pour les montagnes rocheuses en vous jouant : Je tais revoir ma S'ormandie, c'est le pays où j'ai rer« lejonr. Enfin, pour couronner l'œuvre, le propriétaire vous offrira les vieilles pantoufles de sa femme comme les motr des Mohicansl — mon ami, cet honnête me rappelle le gardien du château d'If qui m'a montré sérieusement la place d'oii Dantés a été jeté à la mer, et qui a voulu me vendre des plumes et des aiguilles de l'abbeFarial

Vous devinez bien que je fus victime, mais non pas dupe de cette horde de bandits.

Je m'élançai hors du Musée ethnologique comme un bouchon de "vin de Champagne dont on a brisé les lils de fer s'élance hors de la bouteille.

Mais à la porto, je trouvai une autre troupe de ces malfaiteurs.

Par bonheur, celle-là m'attendait pour me reconduire à la chute, nu plutôt sous la chute.

A Termination-Rock, c'est-à-dire à l'extrémité du rocher.

Je me laissai emmener.

Mon cicérone me poussa un peu malgré moi, je dois l'avouer, car j'ignorais complètement ce que l'on voulait faire de moi, dans un cabinet dans le genre des cabinets de bains.

C'était bien cela, en effet.

Il était question de me faire troquer mon vêtement contre une espèce de défroque imperméable.

Je commençai par- laisser faire et fluis par lutter.

Ce costume est tellement affreux qu'il enlaidissait tout, même nia compagne de voyage, la plus gracieuse, la plus charmante, laplus jolie des Yankees que j'aie jamais vues; une seule chose me consola, c'est qu'elle avait reçu de ses parents, trop prudents pour se risquer dans un pareil trajet, la permission de m accompagner sous la chute.

Quand je vis d'ailleurs que tout le monde était aussi laid que moi où à peu prés, j'en pris mon parti.

Riant les uns des autres, nous descendîmes par un sentier que la spéculation américaine, la plus obstinée des spéculations, a taille dans le roc.

Bientôt vous avez devant vous l'immense cataracte, niais vous êtes incapable de comprendre son immensité, les limites trop restreintes de vos sens s'y opposent, il vous est impossible de vous vendre compte de cette force audessus de toutes les forces connues, l'échelle des comparaisons manque.

C'est comme si l'on voulait vous faire comprendre l'éternité.

L'eau fouettée en poudre impalpable vous inonde, vous touchez presque du doigt la chute qui se jette avec rage dans l'abîme, pour rebondir en écume, involontaire ment vous vous appuyez contre le rocher vertical.

Vous voudriez la repousser, l'air vous manque, la chute vous étouffe.

Mais là, cher ami, vous n'êtes encore qu'au commencement du voyage.

Entre le roc et la grande nappe il y a un passage de dix pieds de large, formé par un rideau limpide; une divinité jalouse semble l'avoir placé là. pour défendre l'entrée de son sanctuaire.

8oyet assez brave pour franchir cette barrière.

Elancez-vous.

Voilà, que la nappe d'eau vous enveloppe, vous couvre,voua étreint; vos yeux sont aveugles par des torrents d'eau, prenez garde, mon ami, prenez garde, le chemin n'a plus qu'un pied de largeur, — un seul faux pas et vous avec disparu dans un enfer d'eaux mugissantes ; — los pierres sou t glissantes, l'air comariiué ; vous étouffez. Ne vous ep rapportez plus à vous, si nrave que vous soyez, vous sériée perdu. Rapportez-vous-en à la main sûre de vos guides. Avancez, avancez toujours. Figurez-vous que vous plongez, que vous avez été à cinquante brasses sous la mer; — niais que vous remontez, que vous allez atteindre la surrace , — que vous y êtes.

Ah ! respirez, — vous êtes enfin sur Terminaiion-Bock.

Maintenant, malgré les torrents d'eau qui vous cinglent le visage, — ouvrez les yeux et regardez.

Vous êtes un atôme sur la pente d'un abime î

Au-dessous do vous un océan en fureur, — Caryhde avec son gouffre, Scylla avec ses chiens; le Mnelstrom avec sou vertige. — Rêvez tout ce que vous pourrez comprendre de plus terrible, et vous resterez autant au-dessous de la réalité qu'une seconde ost au-dessous d'un siècle, et qu'un siècle est au-dessous de l'éternité !

Quand j'admirais les belles proportions des monuments classiques de la Grèce, j'étais heureux ! Quand, du sommet de la pyramide de Cheops, je contemplais le pays des Pharaons, j'étais fier 1 Quand, au milieu du désert, je supportais la faim et la soif, luttais contre les tigres, lés lions et les éléphants ; — combattais contre mes pègres révoltée, — j'étais grand. — Mais cette minute sublime, passée sous le Niagara, — je ne la donnerai» pour rien de co que j'ai vu, — pour aucune des émotions que j't

A vous l

Monsieur,

La retraito dans laquelle je. vis depuis plusieurs années à la campagne, où je lis peu de journaux , ne m'a permis de connaître qu'hier le numéro du Monte-Cristo du 1 1 juin dernier, dans lequel vous faites l'historique de la guillotine et d'une partie de ma famille. Ce double travail offre beaucoup d'erreurs qu'il m'importe peu de relever en co moment, mais je ue puis laisser sans réplique lu dernier paragraphe, qui contient à mon égard des imputations où le ridicule le dispute à la calomnie.

Je ne me défendrai point de ma sincère admiration pour vos belles compositions dramatiques, quoique vous en fassiez un %ujet de raillerie. Il est vrai, en efFet, que j'ai toujours elé enthousiasmé des œuvres de votre imagination, qui est peut-être la plus brillante et la plus fecomle de ce lemps-ci ; que je me suis toujours senti la plus vive sympathie pour votre caractère chevaleresque, que je regrette de voir se démentira mon égard. Vous pouvez donc me tourner en ridicule sous ce rapport, cela ne me surprendra point d'un homme rassasié de gloire comme vous devez l'être , re tribut d'hommages aussi obscurs que les miens doit être pour lui sans saveur.

Mais, ce que je nie formellement, c'est d'avoir professe pour Terpsychore le même culte (pie pour Melnomène et Thalie , quand elles vous prenaient pour secrétaire. Je déclare donc n'avoir jamais mis les pieds dans aucun bal public, masqué ou non, de Turcs ou d'Auvergnats ; ainsi , le plaisant prologue que vous donnez au triste drame de l'exécution de Fieschi est de pure invention.

Permettez -moi donc, dans l'intérêt de la vérilé, de rétablir les faits tels qu'il* se sont passes.

Fieschi et ses complices ont elé exécutés le vendredi 19 février 1 836, et non pas le lendemain du mardi gras, c omme vous le dites. L'avant-veille de l'exécution , M. le procureur général nous envoya chercher, monpére et moi, par un garçon de bureau, avec une voiture, pour que nous nous rendissions promptement à son parquet, au palais du Luxembourg. Il était cinq heures du soir, et nous attendîmes ce magistrat, qui était chez le ministre, jusqu'à prés de sept heures. En arrivant, M. le procureur général nous dit: — L'exécution n'aura pas lieu demain , mais aprèsdemain probablement ; tenez-vous prêts à recevoir mes ordres.— Effectivement, le lendemain jeudi, un garde municipal, envoyé en estafette, nous apporta les ordres écrits entre deux et trois heures dé l'après-midi. Ce fut moi qui lui en donnai le reçu. Je me rendis aussitôt au parquet de la Cour royale, où jo trouvai le colonel de la gendarmerie de la Seine, auquel je demandai une escorte suffisante pour protéger le transport des bois de justice, et il fut convenu que cette escorte serait rendue à l'endroit où ces bois étaient déposés vers onze heures du soir, heure à laquelle le chargement des charpentes devait commencer.

Du parquet, j'allai de suite à la préfecture de police. M. Joli, chef de la police municipale, m'y avait fait demander pour savoir à quelle heure le matériel de l'exécution arriverait sur la place Saint-Jacques. Je lui indiquai d'une à deux heures du matin. Vous avez, me dit-il, trois cents sergents do ville éparpillés là et aux environs. Je rentrai alors chez moi et n'en sortis plus qu'au moment où les préparatifs devaient commencer.

Vous voyez, Monsieur, qu'il y a loin de tout cela à votre récit tant soit peu burlesque, à l'illumination soudaine de M. Canlair, qui, par parenthèse, n'était pas alors chef de la police de sûreté, c'était M. Allard, et enfin à ce bal orien-

tal, où la coiffure des disciples de Mahomet eût été seule admise.

J'ajouterai que, suivant un usage établi de tout temps dans ma famille, chaque fois qu'il se trouvait dans les prisons de notre département un condamné à la peine capitale, une certaine consigne était donnée à la maison. No* gens seuls sortaient pour les besoins domestiques ; quaut à nous, nous ne sortions point et cessions de recevoir. Les femmes attendaient dans la prière, les hommes dans le recueillement, le moment d'aller remplir les cruels devoirs qui nous rappelaient de temps à autre que nous appartenions à la société et qu'elle nous avait remis la plus terrible de ses missions. Je n'ai pas besoin de dire combien nous étions heureux quand la Cour de cassation ou la clémence royale nous en épargnait l'accomplissement.

Vous ne trouverez pas sans doute mauvais, monsieur, que je n'entre dans aucun détail sur les véritables motifs qui m'ont fait cesser mes fonctions. Cette question inlepessrt peu le public, et le moment n'est pas venu pour moi de l'en entretenir.

Ouaul aux autres erreurs que j'ai remarquées dans votre article, elles sont comme celles accumulées dans nue foule de récits apocryphes qui ont cours dans l'histoire et la littérature contemporaine, on l'imagination lient trop souvent lieu à l'écrivain des documents qui lui manquent. Pour ce qui est des tristes événements auxquels mes ancêtres et moi nous nous sommes trouves mêlés, je me suis occupé, pendant ces dernières années, à rassembler les pièces qui s'y rattachent, les témoignages qui m'en ont été transmis, les traditions qui se sont conservées dans nu famille, dont sept générations consécutives ont été vouée* au ministère qui les a contraintes à voir et à obsever beaucoup de choses.

Tous ces éléments ont servi de base à des mémoires authentiques que je suis sur le point d'achever, et que je publierai bientôt, — persuadé qu'ils ne seront sans intérêt. — ni pour la philosophie, ni pour la morale, — ni pour l'histoire.

A tous ces titres, ils pourront peut-être effacer le préjugé qui pèsera sur leur origine.

Je compte, monsieur, sur votre droiture et votre lovante pour l'insertion, dans votre plus prochain numéro, d'une réclamation aussi légitime, et vous prie de vouloir bien agréer l'assurance de ma respectueuse considération,

Sansox ,

Ancien exécuteur det arritt crmtneU

10 juillet 1837.

J'ai maintenu la date de ma première lettre qui ne vous est pas parvenue. Celle-ci n'en n'est que la reproduction. Je vous serais très-obligé qu'elle pût paraître jeudi prochain.

Plus la position de M. Sanson est exceptionnelle, plus nous devons d'égards à la rectification qu'il nous adresse Elle est donc insérée dans le Monte-Criito sans qu'il v sou changé une seule syllabe. Nous ne serons pas moins poli que s la reine Marie-Antoinette, qui, ayant marché »nr le pied de son grand-père, eu montant sur lécbafau.l. s'empressa de fui dire :

— Pardon, monsieur.

Alex. Dl-uaj.

Amx. DUMAS, Sou! propriétaire et seul rédscicur du Himu-Cri,*.

P»ri.. - Impriment do E. Br.èr. ,t C, ru» Vivi.nno, 49.

1" ANNKK. N" 11». tjg i%liMKHO, ■ & < tift ■ IMK*» JEUDI 26 AOUT IU57

Tnulr traduction et rrprorturllou «on! liitcr.UK «

JOURNAL HEBDOMADAIRE DE ROMANS, D'HISTOIRE, DE VOYAGES ET DE POÉSIE

rCBLlK ET BÉDIoé

PAR ALEXANDRE DUMAS, SEUL

On «'«bonne a Parla. .

FRANCE

Pari* On an. . 8£r. — o.

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CAUSERIE AVEC MES LECTEURS

Chers lecteurs,

Je vous écris de Pierrefonds.

Pierrefonds est un pays que j'ai découvert.

Christophe Colomb de huit a dix ans, je faisais trois heu es et demie en allant, trois lieues et demie en revenant, total : sept lieues, pour aller jouer une heure dans les Ruines.

Et les fortes tètes du pays disaient :

Voyez, le parosscux, il aime mieux vagabonder sur les grandes routes, que d aller au collège. — U ne fera jamais rien.

Je ne sais pas ^ttftait grand chose, mai - je sais qui

Iravame depuis.

j'ai diablement trav;

Il est vrai que ce travail n'a pas eu grand résultat j'eusse mieux fait, je crois, au lieu d'entasser volume sur volume, d'acheter un coin do terre, et d'y mettre cailloux sur cailloux. J'aurais au moins une maison à moi.

Uon ; n'ai-je pas la maison du bon Dieu, les champs, l'air, l'espace, la nature, ce que n'ont pas, enfin, les autres, qui ne savent pas voir ec que je vois.

Je lisais dernièrement, dans un petit volume dont les critiques n'ont point parlé, probablement à .cause de sa haute valeur, de fort beaux vers, qu'il fout que je vous dise, chers lecteurs. ?

Ils sont intitulés : le Partage de la Terre.

Les voici :

LEMONÎE-CKISTU.

Alors que le Seigneur, Je sa droit»; féconde,

Eut, dans les champs de l'air, laissé tomber le monde :

Ou il eut trace du doigt.

Comme bit le pilote à la harnue qui passe, La route qu'il devait parcourir dan* l'espac?,

il dit : Que l'homme soit t -

A m toix s'ugiia la surface du globe, La terre secoua les plis verts de sa robe, El le Seigneur alors ter* lui vil accourir, Comme des ouvrier* demandant leur salaiic.

De l'eqnuteur en flamme el déplaces polaires. Ce» atomes d'un Jour, qui naissent pour mourir

Celle terre est à von», dit le Maître suprême : Ainsi que Tait un porc à ses enfants qu'il aime.

Les lois vous sont offerts.

Chaque nomme a droit égal au commun AUe> 1 et falles-voos le fraternel partage

De la terre et de* i

Alors, selon sa tort* ou hic» son ««raettre, L'homme, petit ou grand, prit sa pailde ht terre: Le noble eut le donjon aux ^nihujues arceaux, Le laboureur le champ où la rivière roule.

Le commerçant la roule où le chariot roule, Le muitonicrla mer où plissent les <

Déjà, depuis longtemps, le prince avait le troue, Le pape la tiare et le roi la courouue ;

Kt le pâtre craintif Sur les monts razonnciiv. les troupeaux qu'il fait pal Ire, Quand, venant le dernier, le Srignnir vit paralire

In homme à l « il pensif.

Vun râve sur son front on voyait flotter l'ombre; il tnartjhait lentement, triste, sans eirc sombre. Parfois il s'arrêtait pour cueillir une lk ur; lafln, so pied du irô»o il releva la lelc,

Et ilii, en souriant ; — Moi, Je suis le poêle ; N'avex-vous rien gardé pour voire (Ils, Seigneur?

Dieu dit: - Tu vleus trop tard! lui répondit : - Peut-être' — Non : tu vois qu'ici-lms toute chose « son uni lire

De son avoir Jalons ; Hais où donc élais-lu. tetc en rêves féconde, Quand on faisait sans loi le partage du monde '!

—J'étais ^ vos genoux I

Mon regard admirait la splendeur inflnie.

Mon oreille écoutait la céleste harmonie ; Pardonnez donc, mon père, à l'esprit contempteur Qui, perdo tout entier dans l'immense myattre. S'est laissé prendre, bêlas! sa part de celle Tandis qu'il adorait son divin Créateur.

«I ponTrairt lotrt est pris, dit le Maître LA e*te et l'Océan, la «u<lee et la eime :

Que veux-tn t c'est la loi 1 Vais, en échange, viens, < n tout Je te garde, mon 111*, place dans ma

El mon ciel esl à loi.

Vou* voyet, cher» lecteurs, que la part du poète esl entore la meilleure.

Pi'i» il a les ruines.

Revenons aux nôtres.

U sont de magnifiques ruines que celles de Kerrefonds,

— les plus belles de France, peut-être, sans en excepter celles île Coucy.

Elles dominent un petit lac que j'ai connu étang, niais qui a fait son chemin comme celui d'Enghien, et qui s'est fait lac à la manière dont beaucoup de gens se font nobles. Elles dominent un charmant village, plus charmant autrefois qiufnd ses maisons étaient couvertes de chaume, qu'il ue l'est aujourd'hui avec ses villas, couvertes d'ardoises. Enfin, elles sont situées «mire deux des plus belles forêts de France, c'est-à-dire entte la forêt de Cumpiégne et la forêt de Villers-Coterets.

Le château dont elles sont les restes a été MU pur un de ces hommes qui, l'on ne sait trop pourquoi, laissant à la postérité un souvenir sympathique.

Louis d'Orléans, premier duc de Valois, le commença en 13UQ et l'acheva eu 1 i07.

I*e Arabes disent : la maison achevée, la mort j entre A usai laisse)» l-ils toujours quelque chose A faire à leurs maisons, ce qui fait que d'habitude leur* maisons tombent eii ruine aatis avoir rte achevées.

I< cbâleau de Loikb d'Orléans achevé, les Bourguignons voulurent y entrer. C'était à peu pré* la même chose que la uiort. Mais aux Bourguignons on pouvait résister, quoique ce fut difficile ; et Bosqulaux, capitaine orléaniste. le défendit.

Celait au plus forl des guerres entre le duc dtlrléan* et Jean, surnomme par ses flatteur* Jean-sans-Peur. C'était Jean-sana-Foi qu'il eut fallu l'appeler.

Singulière époque que celle époque. Le roi était fou, le royaume était fou.

Lequel avait donne sa folie à l'autre, on ne sait.

Les familles des vieux baron* croisés étaient éteintes ou à peu près. On cherchait, sans les pouvoir trouver, les grand* fiefs souverains de» ducs île Normandie, des rois (TAngleterre, des comtes d'Anjou, des rois dr; Jérusalem, des comtes de Toulouse et de Poitiers. A la place de cette puissante moisson fauchée par la murl, avait surgi une noblesse douteuse aux c-ussonssun barges d'armes parlantes, ou animaux monstrueux, et entoures de devises qui rendaient plue contestable encore la noblesse qu'elles étaient chargées de soutenir.

Puie, les ootiume* eomme les blasons étaient devenus étranges, inouïs, fantastiques.

Il y avait les hommes femmes, gracieusement attifés, traînant des robes do douze aune*.

Il y avait les hommes-bètrs aux justaucorps brodas de toutes sortes d'animaux.

Il y avait les hommes-musiques, qui pouvaient servir de pupitres aux ménestrels ot aux troubadours.

Il y a au catalogue imprimé de la collection de Xf. de Courcelles, une ordonnances de Charles d'Orléans, le fils de celui dont nous nous occupons, qui autorise à payer une somme de 27G livres 7 sous 6 déniera louroeia pour 960 perles destinées à orner une robe.

Vouict-vous savoir ce que c'était que celle robe,* chers lecteurs ?

Le voici.

• Sur les manches est êcript de broderies tout au long le diçtde la chanson. Madame je suis plus joyeux, elaotlé tout au long sur chacune desdites deux tiiandies , ;»6't perles, pour servir à former lea notles de ladite chanson, ou il y a 1 12 nottes. ("est assavoir pour chaque notte. quatre pertes en quarrée. • '

Mais ceci n'était rien -et quoique les prêtres prêchassent contre ces modes insolites, leurs ajaatnénjes étai<>at n-

servés surtout à ceux et \ celles qui mettaient pour leurs toilettes le diable à contribution.

Il y avait des cornes partout.

Les femmes, grâces a leurs hennins, les portaient sur la b 1 te, — les hommes, grâces à leurs pouïaines, les portaient aux pieds.

La crinoline, que nos moderne» coquettes ont portée à leurs jupons, les femmes du xiv siècle la portaient à leurs bonnets.

• Les dames et demoiselles menaient grands et excessifs etaU et cornes merveilleuses, dit Juvenal des l'rsius. — haulles et larges, et avaient de chaque cote, au lieu de bourlces, deux grandes oreilles si larges que quand elles voulaient passer l'huis d'une porte, il fallait qu'elles se tournassent de cote et baissassent. •

Or, au nombre des plus élégants cavaliers faisant la cour a toutes ces belles dames, grasses, décolletées et cornues, — étaient le jeune roi Charles VI, et son frère, plus jeune encore, le duc Louis d'Orléans.

Le premier, le roi, venait d'épouser son impudique Bavaroise Isabeau ; le second, Louis, venait d'épouser sa douce et fidèle Valenline de Milan.

Mlle lui avait appnrlé en dot Asti, avec 5.71,000 florins.

L'autre avait apporte à son époux l'adultère, la guerre civile, la folie.

Le pauvre jeune roi était pourtant bien gai, bien heureux, bien courtois, ne demandant qu'à rire et à s'amuser.

Après son mariage, il avait fait son tour de France, et, gai compagnon du trône qu'il était, sa royale chevauchée. Il partait de Paris où l'on venait d-« célébrer l'entrée de la reine, entrée depuis quatre ans, mais pour ce errur joyeux, nour cet esprit couleur de rose, tout était matière à fête. Le vin et le lait avaient coule dans Paris par la bouche de toutes les fontaines, aux carrefours, les frère» de la Passion avaient joué de pieux mystères, à la rue Saint-Denis, deux anges avaient posé une couronne sur la tète do la reine, an pont Notre-Dame, un homme était descendu par une corde tendue aux tours de la Cathédrale avec deux flambeaux à la main, et pour mieux voir, pour mieux entendre, pour mieux être partout, le roi et son frère Ixmis d'Orléans s'étaient mêlés à la foule des bourgeois, et trop pressés d'être au premier rans. avaient reçu des sergents maints bons horions. doDt ils montrèrent le soir les marques aux dames de la cour.

Paris s'était fort réjoui de celle entrée de la relue. On lui avait promis une diminution d'impôts, tout an contraire, il fallait payer la fête ; ce fui Paris qui la paya: en outre, on décria les pièces de douze el de quatre deniers, avec défense de les passer sous peine de la corde. Or, c'était la monnaie du peuple, le seul argent du pauvre, de sorte que le pauvre, c'esl-a dire le peuple, ne sachant plus comment ni avec quoi acheter du pain, puisque sa monnaie u'avait plus cours, cria famine, clans ces mêmes rues on les fontaines faisaient jaillir la veille du vin et du lait.

Le prétexte de ce voyage à travers la France, ce fui d'aller à Avignon s'enleudre avec le Pape sur les moyens d'éteindre le schisme.

I* véritable motif, c'était le plaisir.

Or, pour que le plaisii fui complet, il ne prit ni ses deux onde», deux Musses voleurs, les ducs d'Anjou et de Derry, ni la rein*, qui trouva moyen de te faire dan» un autre genre une illustration non moins grande que se» deux oncle».

D'abord, oa «'arrêta à Ncvers.ou l'on fût reçu par le duc

de Bourgogne. — pas le duc Jean. — son père, — on était alors en paix avec lui.

Puis on gagna Lyon, la ville demi-Malienne, on y passa quatre jours en jeux, bals et galauleries

Enfin, on arrriva à Avignon cher, le pape. Avignon Hait devenue une s-conde Home, aussi dissolueque la première, ou Giollo peignait, où Pétrarque chantait, où Vaurlnse murmurait. On Hait a l.i source des indulgences, coiiunent n'eût on pas pèche ? Pas une jéime el jolie Avignouaise qui ne s» 1 souvint de ce passage, dil Froissa ni.

Le schisme ne fût pas eieim du tnnt, mais le Pape donna au duc d'Anjou le titr e» de roi de Xaples, cl au roi Charles, la disposition de sept cent cinquante bénéfice».

On passa en tanguedoc.

Là commencèrent île s'éteindre lys bruits joyeux des instrument* -et les cris, les eraiutes, les murmures les remplacèrent et les couvrirent. — Le pauvre Languedoc était non-seulement ruine, pressure, mange, mais encore dépeuplé par le duc de Rony, son gouverneur. Quarante mille habitants avaient émigré dansI'Arragon. Avide et prodigue, il prenait aux uns pour donner aux autres. — Son bouffon d'une seule fois avait touche deux cent mille livres. — Puis il aimait les châteaux aux tourelles ancienne! — et faisait creuser ces dentelles de pierre que les églises du XIV et du XV'sicVk jetaient comme un inantelet sur leurs épaules. 11 aimait les précieux manuscrits, les brillantes enluminures, les miniatures à fonds d'or, et il jettalt l'or aux architectes et aux artistes. — Or, cet or il fallait le prendre quelque part, et le bon gouverneur du Languedoc le prenait où il le trouvait. — F.nfin, il venait d'avoir une dernière fantaisie non moins coûteuse et bien autrement folle que les autres, à soixanle-six ans il avait épousé une enfaDt de douze, la nièce du comle de I'oix.

11 fallait une justice à ce pauvre peuple. Le roi tandis qu'il était retenu pendant douze jours à Montpellier parles vives el frisques demoiselles du pays auxquelles il donnait, dit Froissard, — annelets et fermaillets d'or, ordonna d'arrêter et de faire le procès de Bclisac. — Betisac était lieutenant du duc de iWry, il fut reconnu coupable et condamné A être brûle vif. Le roi quitta son liarcin de Montpellier pour l'aller voir brûler vif à Toulouse.

Le dur de Berry, le véritable dilapidaient-, sentit-il lu chaleur du bûcher ? — J'en doute.

Pendant qu'il était en traiu.le bon roi Charles qui venait de faire justice, fit faveur, il accorda aux a/ bayes de filles de joie, que leurs pensionnaires ne portassent plus de costume, sauf une jarretière d'autre couleur que leur robe au bras.

Comment n'ertt-on pas adore un pareil roi, qui brûlait les voleur» et qui habillait les filles de joie comme les honnêtes femmes ?

Il était si lu de fêtes, qu'il évita collée qu'on lui préparait à son retour. — Sa rentrée fut tout simplement un steeple-chase. Il gagea avec sou frère que. partant an galop en même temps que lui. il arriverait avant lui.

Ce fut le roi qui gagna.

Pauvre roi, ce fut sa dernière chance au jeu. A vingldeux ans il avait lout usé : à vingt-deux ans la téte était morte ot le cœur vide.

A vingt-trois il était fou.

Se» deux oncle» prirent le reyautne. Lûata, qu'il venait de faire duc d'Orléans, prit aa femme.

Il est vrai que la prenait à peu prés qui voulait.

Par malheur le beau jeune priuce ne so contenta point de la femme de son frère Charles le*fou. Il prit encore ce) lu éVsou cousin Jean de Bourgogne.

l.h MONTE-CRISTO

L'anecdote est elle vraie? On dit qu'un soir que Jean de Bourgogne et louis d'Orléans avaient soupe ensemble, il passa une singulière idée daus l'esprit fantasquo du jeune prince.

C'était de faire voir au mari le corps do sa femme moins la tête.

Oo corps était charmant, et Jeau de Bourgogne envia fort le bonheur du duc d'Orléans.

Delacroix, Eugène, a fait un charmant petit tableau de ce fait qui n'a jamais acquis une valeur historique, et auquel on attribua cependant la mort du duc d'Orléans.

Nous croyons quo les causes d'antagonisme politique étaient suffisantes entre les deux princes sans qu'on y mêlât une jalousie amoureuse.

En somme, les deux cousins étaient fort brouillés, lorsque le vieux duc do Beiry, croyant faire merveille, décida le duc do Bourgogne à faire une visite à Louis d'Orléans.

Celui-ci était malade a son château de Beauté, charmant séjour, comme l'indique son non, perdu dans les replis de la Marne, bello et dangereuse rivière sur les bords do laquelle Frédègoude eut un palais, et du sein de laquelle un pêcheur, raconte Grégoire de Tours, retira le corps du jeune fils de Chilpéric noyé par sa marâtre.

C'était à la fin de l'automne, les feuilles tombaient.

C'est l'époque des sombres pressentiments ; Louis avait été visite de l'esprit de Dieu, depuis quelque temps il pensait beaucoup à la mort.

Il avait de sa main et fort chrétiennement fait un testament où il recommandait ses enfants à son ennemi le duc de Bourgogne. Il y deniaudait d'être porté à son tombeau sur une claie couverte de cendres.

Il avait non-seulement eu des pressentiments, mais une # vision.

Une nuit que, logé au couvent des Célestins, il allait à Matines, il rencontra la mort en traversant un dortoir ; l'ange sombre tenait une faux à la main, et avec cette faux elle lui fit lire sur la muraille cette inscription latine :

Juvtnes ac tenet rapio.

Ce fut dans ces circonstances que le duc de Berry eut l'idée de réconcilier ses deux neveux. On était au commencement de novembre.

Il conduisit le duc de Bourgogne au château do Beauté, où Louis le reçut courtoisement, puis il les fit communier le 20 et les invita à dîner pour le 22.

Le 20, ils avaient partagé l'hostie, le 22, ils partagèrent le repas.

Depuis le 17, le duc dç Bourgogne avait tout préparé pour l'assassinat du duc d'Orléans.

Je ne saw, chers lecteurs, si ce que j'ai vu il y a deux ou trois an» existe encore aujourd'hui, au miliou des bouleversements dont Paris est le théâtre.

Ce que j'ai vu c'était une petito tourelle qui s'élevait au - coin de la vieille rue du Templo et de la rue des Francs- Bourgeois.

Cette petite tourelle, légère, élégante, gracieuse, et q-. i contrastait fort avec la lourde maison à laquelle elle était accrochée, cette petite tourelle noire et lézardée aujourd'hui, était blanche et neuve lorsqu'elle vit s'accomplir l'événement que nous allons raconter.

Elle fermait de ce coté le grand enclos de l'hôtel Barbette, occupé à cette époque par la reine Isabeau.

Il s'élevait dans un quartier peu fréquenté à cette époque, hon de l'enceinte de Philippe-Auguste et entre le»

deux juridictions de la Ville et du Temple.

11 avait été bâti par le financier Etienne Barbette, dont il avait gardé le nom. Etienne Barbette était maître dé la monnaie sous Philippe-le-Bel, le roi de France qui ait le plus travaillé à la monnaie de son pays, non pas pour la rendre meilleure et plus pure, bien entendu.

En général, lorsqu'on refond le» monnaies, ce n'est point pour en enlever l'alliage.

Cet hôtel, quatre-vingts ans après la mort d'Etienne Barbette, appartenait à un autre parvenu,

Au grand maître Montaigu.

Moutaigu était des bons amis de Louis d'Orléans. Ce dernier obtint de lui qu'il cédât son hôtel à la reine Isabeau, qui détestait l'hôtel de Saint-Paul, où elle était sous les yeux de son mari.

Tout au contraire, la voluptueuse allemande adorait son petit logis ; elle l'avait embelli a l'intérieur, agrandi au dehors, étendu jusqu'à la me de la Perle.

Elle y était accouchée, le 10 novembre, d'un fils qui était mort eu naissant ; le peuple avait fort murmure ; on la savait depuis fort longtemps éloignée de son mari, et l'on avait fait au duc d'Orléans les honneurs de cette intempestive fécondité.

On avait été jusqu'à faire un crime à la mère de cette douleur ; on avait trouvé qu'elle avait plus pleuré cet enfant qu'on ne pleure un enfant d'un jour.

C'était injuste, un enfant n'a point d'âge pour la mère ; c'est son enfant, c'est à-dire la chair de sa chair, voilà tout.

Nous avons dit que, dès le 17, Jean de Bourgogne avait décide l'assassinat du duc d'Orléans.

Depuis longtemps il le méditait.

Dès la Saint- Jean, c'esUà dire quatre mois auparavant, il cherchait dans Paris une maison pour y dresser son guet-apens, un de ses agents était en course a cet effet, et, comme cetagent était clerc de l'Université, il donnait pour prétexte à cette location, le besoin qu'il avait d'un magasin où mettre lo vin, le blé et les autres denrées que les clercs recevaient de leur pays, et avaient le privilège de vendre sans droits.

Le 17, la maison était trouvée et livrée.

C'était la maison de l'image Notre-Dame, Vieille-Rue-du- Temple, en face de l'hôtel de Rieux et de la Bretonnerie, ainsi nommée d'une image de la Vierge incrustée dans une niche au-dessus de la porte.

L'homme qui devait frapper était un valet de chambre du roi ; l'histoire n'a pas conservé son nom.

L'homme qui devait trahir était Raoul d'Auquetonville, ancien général des finances que le duc avait chassé an trefois pour malversation.

Le 20, nous l'avons dit, les deux princes avaient communié à la même hostie. Le 22, nous l'avons dit encore, ils avaient dlnè à la même table.

Le mercredi 23 novembre, le duc d'Orléans avait soupé chez la reine, et soupé gaiement, afin d'adoucir sa douleur, dit le religieux de Saint-Denis, dolorem ttudent mitigari; lorsque tout à coup le valet de chambre du roi, celui qui s'était chargé de trahir, vint dire au prince que le roi le demandait à l'instant même.

Le duc avait six cents chevaliers qu'il pouvait réunir, et dont il pouvait se faire une escorte dan9 les occasions d'apparat; mais pour aller chez la reine, visite mystérieuse, il no prenait d'ordinaire qu'un ou deux pages et quelques valets.

Aussi, l'assassin avait-il compté sur cette solitude, et avait-il décidé que ce serait à la sortie du duc d'Orléans

de l'hôtel Barbette, qu'il accomplirait son crime.

11 était huit heures, lorque cette fausse nouvelle, qu'il était attendu par le roi, parvint au duc d'Orléans.

De l'hôtel Barbette à l'hôtel Saint-Paul, il n'y avait qu'un pas, aussi le duc d'Orléans, comptant revenir chez la reine, y laissa -t-il une partie de sa suite.

Il sortit, n'emmenant avec lui que deux ecuyers montés sur le mémo cheval, un page et quelques valets portant des torches.

C'était de bonne heure pour un homme de cour, habitué, comme le duc d'Orléans, à faire de la nuit le jour, mais c'était tard pour ce quartier sombre, solitaire et retiré.

Cependant, il ne songeait à rien, où s'il avait -quelque pensée, c'était une pensée joyeuse. II s'en allait par la Vieille-Rue-du-Temple, un peu en arriére de ses gens, chantonnant à demi-voix une gaie chanson, et jouant avec son gant.

Deux personnes le voyaient, et remarquaient ces détails sans se douter que ce joyeux jeune homme, — le duc d'Orléans était jeune encore, ayant trente-six ans à peine, — sans se douter que ce joyeux jeune hommo allait au-devant de la mort qui, quelque temps auparavant lui était apparue.

Ces deux personnes étaient un valet de chambre de l'hôtel do Rieux , et une pauvre femme nommée JacquettoGrifFard, dont le mari était cordonnier, et qui logeait dans une chambre du même hôtel.

Elle le suivit quelque temps des yeux au milieu de la nuit, enviant probablement le sort de ce richo qui avait des torches pour l'éclairer dans l'obscurité. Puis comme elle quittait la fenêtre pour aller coucher son enfaht, elle entendit crier : A mort ! à mort !

Elle reviut aussitôt vers la fenêtre, son enfant entre ses bras.

Le prince était déjà précipité de son cheval. Sou chaperon avait roulé. Il était à genoux dans la rue, et sept ou huit hommes masqués frappaient sur lui à coups de haches et d'épées

Et lui criait: — Qu'est ceci, d'où vient ceci, que me voulez-vous?

Et, pour parer les coups, il mettait sa main en avant.

Mais un coup.d'épéc lui abattit la main, — un coup de hache lui fendait eu même temps la tète.

Alors il tomba ; mais on continua de frapper.

La pauvre femme, qui voyait cette boucherie, criait, de toutes ses forces : au meurtre !

t'n des assassins tourna la tête, la vit a sa fenêtre, et, avec un geste de menace :

— Tais-toi, lui dit-il, vilaine femme

Elle se tut, épouvantée, mais continua de regarder Alors, de l'image Notre-Dame, elle vit sortir un homme de haute taille, avec un chapeau rouge abaisse sur les yeux, qui se pencha ver» le duc, et, après l'avoir examiné avec soin, dit :

— Eteignez tout et allez-vous en, il est mort.

Pour plus grande sûreté, un des assistants lui donna encore un coup de masse, mais il ne fit aucun mouvement.

Mais, près de lui, un enfant, tout ensanglante, se souleva, et, sans penser à lui-même :

— Ah ! monseigneur mon maître, dit-il.

I n coup de pommeau d'épee le recoucha mort à côté du mort.

Celait le page, un blond enfant d'Allemagne donné au piince par Isabeau.

L'homme au chaperon muge avait eu raison de dire

qu'on pouvait éteindre les torches et s'en aller.

Il était mort en effet, et bien mort.

Le h ras droit était coupé a deux places, au poignet et au-dessous du coude. La main gauche était détachée et avait volé à diluas de là ; la tête était fendue à deux places, de l'œil à l'oreille en avant, et derrière, d'une oreille a l'autre.

La cervello en sortait.

Au milieu de la consternation et de la terreur générale, ces pauvres restes furent portés le lendemain à l'église des Blaiics-Mauteaux.

Et maintenant pourquoi la France a-t-elle tant aimé et tant regretté ce beau prince? Qu'avait-il fait, le débauché, l'amoureux, le prodigue, pour mériter une pareille affection ? Vivant, il avait terriblement vexé le peuple et avait été bien souvent maudit par lui.

Mort, tout le monde le pleura.

La France la première.

— Si l'on me presse d'expliquer pourquoi je l'aimais, dit Montaigne, je sens que cela ne se peut exprimer qu'en répondant : parce que c'était lui ; parce que c'était moi

Interrogeons la France à l'endroit de son deuil, elle répondra comme Montaigne :

— Je l'aimais.

La France, si souvent marâtre, fut pour lui tendre inére. Elle aima celui-ci, mêlé do bien et de mal qu'il était, et quoique ses défauts et ses vices l'emportassent sur ses vertus.

Il faut dire que ses défauts étaient charmants ot ses vices aimables. L'esprit était léger, mais gracieux et doux ; derrière l'esprit était le cœur, un cœur bon et humain.

Puis ce fut le père de Charles d'Orléans, le prince poète, le prisonnier d'Azincourl ; ce fut le père de Dunois, cet illustre bâtard qui, avec Jeanne d'Arc, chassa l'Anglais de la France ; ce fut l'aïeul de Louis XII, qu'on appela le Père du peuple.

Puis les larmes de sa femme, à qui il avait tant fait verser de larmes, firent beaucoup pour lui; quand on la vit, vêtue dé deuil, tenantd'une main son fils/de l'autre Dunois, demander justice au roi, à la France, à Dieu, tous les assistants éclatèrent en sanglots.

Les pleurs appellent les pleurs.

Et moi-même, après cinq siècles, ce n'est poin^ sans une certaine tristesse que je regarde ces ruines, mutiler* comme celui qui les a bâties, ces tours sont ouvertes comme l'était son front ; ces murailles sont trouées comme l'était sa poitrine; ces débris sont dispersés comme cette main, ce morceau de bras et cette cervelle qu'on ne rejoignit que le lendemain au pauvre corps auquels ils avaient appartenu.

C'est que celui qui a renversé ce château, qui a éventre ces tours était un rude lutteur.

Lui aussi, avec sa robe rouge, s'est penché sur le cadavre de la féodalité qu'il avait egorgee, et, comme Jean de Bourgogne, il a dit:

— Eteignez tout, cl allez-vous en 1 Elle est morte.

Ce lutteur, c'était le cardinal de Richelieu.

Dans notre prochain numéro, au lieu de notre vignette habituelle, nous donnerons un dessin du chàleau de l/ouis d'Orléans tel qu'il est aujourd'hui.

Puis, peut-être trouverons-nous encore quelques mots en dire

Aikx. Dvmas.

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