ALFRED PE MUSSET
ÉTUDE
Alfred de Musset csl »u le et s jiommos <(ue I on ne juge bien qu'en prenant le jugement qu'il porte sur lui-même et en revoyant ce jugement article par article; voila pourquoi nous sommes oblige de multiplier les i il.i!i<ius
Au reste, il y a ilans les passage* que mms étions Je telles beautés que nos lecteurs n'ont pas a s'en plaindre.
Puis, non? écrivons polir cette jeunesse qui nous suit; qui admire-de Musset et qui a raison de l'admirer, — comme poêle; — donc, ce n'est pas légèrement que nous voulons parler d'un des beaux génies de notre époque. -Tout au contraire de notre illustre ainj Lamartine, qui avoue n'avoir jamais lu de Musset , nous l'avons . mous . non-seulement lu, mais étudie; car nous n'avons pas voulu que cette espèce d'antipathie que nous inspirait le caractère de l'homme réagit sur les u-uvres du poète.
Nous allons donc laisser parler de Musset en prose et en vers. Il est uu de ces rares privilégies, maîtres dans le» deux langues.
C'eal lui qui raconte
. J'ai à raconter à quelle occasion je fus pris d'abord de la maladie du siècle.
► J etais à table à un grand souper, — après une mascarade, — autour de moi, mes amis richement costumes, de tous eûtes des jeunes gens et des femmes, tous etineclant de beauté et de joie ; a droite et à gauche des mets exquis, des flacons, dos lustres, des fleurs; au-dessus de ma tête, un orchestre bruyant, et eu face île moi ma maîtresse, — creaturo superbe que j'idolâtrais.
. J'avais alors dix-noul ans ; je n'avais ..prouve aucun malheur ni aucune maladie, - jetais d'un caractère à la fois hautain et ouvert, avec toutes les espérances et un cœur débordant. Les vapeurs du vin fermentaient dans mes veines, — c elait un de ces moments d'iviesso uu tout ce qu'on voit, tout ce qu'on entend , vous parle de la bien aimée. — La nature entière parait alors connue une pierre précieuse à mille facettes, sur laquelle est grave lo nom mystérieux. Ou embrasserait volontiers Ions ceux qu'on voit sourire, et on se sent le frère de tout ce qui existe. Ma maîtresse m'avait donne rendez -vous pour la nuit, et je porlais lentement mon verre à mes lèvres en la regardant.
• Comme je me retournais pour prendre une assiette, ma fourebetti' tomba ; je me baissai pour la ramasser, et ne la trouvant pa» d'abord, je soulevai la nappe pour voir ou elle avait roule, — j'aperçus alors sous la table le pied de ma maîtresse qui était pose sur celui d'un jeune homino assis à rôle d'elle; leurs jambes étaient croisées et entrelacées et ils les resserraient doucement de temps eu temps.
.. Je me relevai parfaitement calme, deinaudai une autre fourchette et continuai à souper. — Ma maîtresse et sou voisin étaient de leur côte très tranquilles aussi, se parlant à peine cl ne se regardant pas. — Le jeune homme avait les coudes sur la table et plaisantait avec une autre femme qui lui montrait son collier et ses luacelets. — .Ma maltresse était immobile, les yeux llxes et noyés de langueur. Je les observai tous deux tant que dura le repas, e» je ne vis ni dans leurs yeux ni sur leurs "visages rien qui pût les rahir. A la lin, - lorsqu'on fut au dessert, je lis glisser
ma serviette à l.-n e et m'etanl baissé de nouveau je les retrouvai dans la même position, étroitement lies l'un à l'autre.
« J'avais» promis à ma maîtresse ibî la ramener ce soir-la chez «lie. - Elle était veuve, et par conséquent fort libre - an moyen d'un vieux parent qui l'accompagnait et lui servait de chaperon. — Comme je traversais le péristyle, elle m'appela : • Allons, Octave, me dit-elle, partons, me voilà. • - Je me mis A rire et sortis sans répondre — Au bout de quelques pas, je m'assis sur une borne. Je ne sais à quoi je pensais, — j etais «wmiif abruti et devenu idiot par l'inlblehlé de celle femme dont je n'avais jamais été jaloux et sur laquelle je n'avais jamais conçu un soupçon .
» Ce que je venais de voir ne me laissant aucun doute, je demeurai comme étourdi d'un coup de massue et ne me rappelle rien de ce qui se passa en moi durant le temps que je restai sur cette borne, sinon que regardant machinalement le ciel, et voyant une étoile liler, — je saluai cette lueur fugitive où les poètes voient un monde détruit et lui ûtai gravement mon chapeau. »
Voilà le récit matériel el eu prose de ce qui s'est liasse. Maintenant, si vous vouleî aroir une idée de la blessure que celte trahison fait dans l'âmo déjà malade du poète, lisez celle lameutatiou eu vers.
Elle est adressée à Lamartine, et Lamartine ne l avait pas lue , plaignons-le
I4rm|ue I* grand Bv ron allait quitter Ra-renne Kl cheréher sur le» mers quelque plains lointaine Oit (luir ru héros Min immortel ennui ;
Comme il était assis aux pied* do sa Hialtrtaee, file el déjà tourné du colo de In tirèco.
Celle qu'il appelai! alors sa dum ioli Ouvrit un soir un livre nu l'on parlai! «le lui.
\vc*-\oiw île «•«.- temps conserve I» mémoire. Lamartine? et ivt ver» au prince de» proacrils.
Vous soiivicnl-il encore qui les avait écrits*
Vous eliex jeune, ii lors, votw, noire chère gloire.
Vous veniez d'essayer pour la première fois
Ce beau luth éploré qui vibre sous vos doigts.
La Muse, que le ciel vous avait fiancée,
Sur voire front rêveur cherchai! voire pensée : ■
Voua ne connaissiez pas. noble fils de la France.
Vous ne connaissiez pas. sinon par la souffrance.
Ce sublime orgueilleux à qui von» iVrlvict.
Ile quel droit osiez-vous l aborder et te plaindre?
Oael aigle (iunymédo n ce (Ht m vous por l ail*
Prcsscntiez-vous qu'un jour vous le pourrie* atteindre.
Celui qui de si haut alors vous écoulait *
>"on. vous avii» vins! ans, et le cu-nr vous battait.
Vous aviez lu Lara. Wtufrtit el le t ortairt,
RI vous aviez écrit sans essuyer vos pleurs.
Le souffle de tlyron vous soulevait de terre,
El vous alliez a Ini. pnrt<» par ses douleurs :
Vous appeliez de loin celle âme désolée.
Pour grand qu'il vous parût, vous le cerniez mm
El comme le torrent dans la verte vallée,
L'écho de sou jîéuie eu vous avail gémi.
Et lui, lui dont l'Europe encore tout année Fcontait en tremblant les sauvage» concerts; Lui, qui depuis dix ans fuyait sa rcnoninv.'o. Kl de nu solitude rinpliuttit l'univers; Lui, le grand inspiré de la mélancolie, Oui, la» d'èlru envié, se changeait rti martyr , Lui, le dernier amunl de la pauvre Italie, Pour son dernier exil s apprêtant à partir,
Lui, qui se rassnsicadc la grandeur humaiiif,
Comme un rjirne à son chant semant sa mort prochaine,
Sur terre, autour de lui. cherchait pour qui mourir.
Il écouta les t*ts <pio lisait sa maîtresse.
Ce doux falul lointain «l'un Jeune homme inconnu ;
Je m: HaiH si «lu style II comprit la richesse;
Il laissa dans ses yeux sourire sa tristesse,
Ce qui tenait du l'triir lui fut li' bienvenu.
l'oèle, maintenant que In Muse fidèle,
Pur (ou prudione amour snre d'Mre immortelle.
De la verveine en fleurs l'a couronne le front.
A Ion tour. rcruis-mni cnminn le grand Byron.
De t'é^lur jamais, je n'ai pas limace :
Ce que lu lieu» du ciel, uni ne hic I ..promis,
Mais de (ou son au mien plus annule est la distance,
Meilleur en sera Dieu, qui peut nous rendre amis.
Je ne t'adresse pas d'iuuliles louanges.
Kl je ne snnire point que tu me répondras;
Pour elre proposés, ces Illustres êchamres
Veulent être signes d'un nom que je n ui pas.
J'ai rrn pendant longtemps qne J'étais las du monde.
J'ai dit qne je niais, croyant avoir dunlé,
ht j'ai prit devant moi pour une nuit profende.
Mon ombre, qui passait pleine de vanité.
Poète, je l'écris pour le dire que j'aime,
(Ju'un rayon de soleil est tombé Jusqu'à moi.
Et qu'en un jour de deuil et de douleur suprême.
Les pleur» que je versais moût fait penser à loi !
Qui de nous, Lamartine, et de notre jeunesse.
Ne sait par cœur le rhanl des amants adoré*
Qu'un soir, au bord d'un lac, tu nous as soupiré?
Qui n'a lu mille fois, qui ne relit sans cesse
Ces vers mystérieux oli parle la maîtresse»
Kl qui n'a sanglntté sur ces divins sanplots.
l'rufonds rumine le ciel et purs comme leslhils?
liélas! ce* loup* regrets d?» amours Riensoiipférc*.
Ces ruines du temps qu'un trouve u ehaque pas,
Ces sillons infinis de lueur» éphémères.
Qui peut se dire un homme cl ne les connaît pas?
Quiconque aima Jamais porte une cicatrice,
Cbaciin l'a dans le sein, toujours prête à s'ouvrir.
Chacun lapante en soi, cher et secret supplice,
Et mien*, il est frappé, moins II en veut guérir.
Te le dirai-je. ù toi, chantre de la souffrance,
Que ton glorieux mal, Je l'ai souffert aussi?
Qu'un Instant, comme loi, devant ce ciel immense,
J'ai serré dans mes bras la lie et l'espérance,
El qu'ainsi que le lien, mon rère s'est enfui?
Te <1 irai -je qu'uu soir, dans la brise embrumée.
Endormi comme toi dans la paix du bonheur.
Aux célestes accents d'une mix Iik rwilinéc, »
l'ai cru sentir le temps s'arrêter dans mon cicur?
Tedinil-Je qu'un soir, resté seul sur la terre,
Dévoré eomine loi d'un nffrcox souvenir, «
Je me suis étonné de ma propre misère,
Et de ce cpt uu enfant peut souffrir sans mourir!
Ohl ce qne j ai senti (Uns cet Instant terrible.
Oscrai-je m eu plaindre et te ht raconter?
Comment cxpbqucm.s-je une peine indicible?
Après loi,«]oaul loi, puis-je encor le sentir?
Qui, de ce jour fatal plein d'horreur et de charme,
Je veux llili'lcmeut le faire le récit ;
Ce ne sont poinl des chants, ce ne sont que des larmes,
El Je ne te dirai que re que Dieu m'a dit.
Lorsque le laboureur. repagnanl sa chaumière. Trouve le loir son champ rasé par le tonnerre. Il croit d uliord qu un ré*ea fasciné ses yeux. Ll doutant «le son rêve, interroge les cicux. Partout la unit est sombre et la terre ciiflanunee . II cherche autour de lui la place accoutumée
OU sa femme l'attend sur le seuil entr ouvert. II voit un peu de cendre au milieu d'un désert, Les enfants demi-nus sortent de la bruyère Et viennent lui conter comment leur pauvre mère Est morte sons le chaume, aver des cris affreux ; Et maintenant, au loin, lout est silencieux.
Le misérable écoule et comprend sa ruine, II serre, désolé, ses fils sur sa poitrine, II ne lui reste plus, s'il ne tend pas la main, Que la faim pour ce soir, el la mort |wur demain, l'as un sanglot ne sort de sa goret: oppressée ; Muet et chancelant, sans force et sans pensée, II s'assied à l'écart, les yeux sur l'horliou. Et regardant s'enfuir sa moisson consumée, Dans les uoirs tourbillons de l'épaisse fumée, L'Ivresse du malheur eniporlc sa raison,
Certes, non» eussions pu nous dispenser de tout ce début, et ne commeneér noire cita ti ou qu'aux v ©f8 suivante,
Suisque les vers suivants rentrent seuls dans notre sujet, lais comment élaguer volontairement de pareils vers, quand la bouche qui les dicta est muette, quand la lyre qui les accompagna est brisée.
Pauvres chers enfants qui me lisez, et qui cherchez un enseignement dans ce que j'écris [tour vous, ne dédaigne* pas cctU? langue magique que l'on appelle la poésie. Asseï vous parleront le jargon de la politique ou l'argot de la Bourse; liseï des vers ; la poésie, c'est le printemps*; U poésie, c'est la jeunesse; la poésie, c'est l'amour; c'est plus que tont cela qnand ce n'est pas lout cela, c'est la douleur, et la douleur est sainte , c'est la fille aînée de ÎJieu ; la charité, l'espérance et la foi ne viennent qu'après elle.
Voici doue les vers par lesquels, peut-être, uous aurions du commencer :
Tel, lorsqu abandonné d'une infidèle amante.
Pour la première fois j'ai connu la donbmr, Transpercé tout à coup d'une lèche sanglante, Seul je me suis assis dans U nuit de mon azur. Ce n'était pas au bord d un lac au (loi limpide. M sur I hc be. fleurie au penchant d s coteaux , Mes yeux uoyés de pleur* lie voyaient que le vide, Mes sanglots étouffés n'éveillaient point d ècbtW. C'était dans une rue obscure el tortueuse Ile cet iiunicusc i^m'it qu'on appelle Paris; Autour de moi criait cette foule railleuse Qui des infortunés n'entend jamais les cris ; Sur le pavé noirci, les blafardes lanterne* Versaient un jour douteux plus triste que la nuit. Et suivant au hasard des feux vagues el ternes. L'homme passait dans l'ombre, aJianl où va te bruit. Partout retentissait comme une joie étrange ; C'était pu février, bu teaps du carnaval.
Les masques avinés, se croisant dans la lange. S'accostaient d'une injure M d'un refrain tninal. Dans un carrosse ouvert, une troupe entassée Paraissait par moments sons le ciel pluvieux, Puis, se perdait au loin dans la ville Insensée, Hurlant un hymne impur sous la résine en feu. Cependant les vieillards, les enfants et les femme*, Se barbouillaient de lie au fond des cal >a rets, Tandis que de la nuit le* prêtresses infâme* Promenaicut ça et U leurs spectres uiquleu.
On ci» dit un "portrait de la débauche antique, l u de ces soirs fameux, cuit au iwuple romain. Où des temples secrets la Vénus impudique Sortait échevelée, une, torche à lu main.
Dieu juste! pleurer seul par une nuit puretlle I 0 mon uuique amour, que vous avai»>je fuît ?
Vous m'avez pu tromper, voue qtrijuries ia vetU* Que vous élici ma vie et que Dieu le savait ! ,
LE NONTE-CKISTU.
Oh ! loi, lesavais-lu, froide cl cruelle amie, Qu'à travers cette houte et cette obscurité, J'étais là, regardant de ta lampe, chérie Comme une étoile au ciel la treiul)lantc clarté î Non, tu n'en «aval* rien, Je n'ai pas vu ton ombre , Ta main n'est pas venue entrouvrir ton rideau. Tu n'ai pas regarde si le ciel était «ombre, Tu ne m'as pas cherché dans cet affreux tombeau :
Lamartine, c'est là, dans celle nuit obscure.
Assis sur une borne au coin d'un carrefour.
Le- deux mains sur mon cœur en serrant ma blessure.
Et sentant y saifrner un invincible amour ;
C'est là, dans cette nuit d'horreur et de détresse,
Au milieu des transports d'un peuple furieux
Qui semblait cnjtassanl crier à ma Jeunesse :
Toi qui pleura» M wir, n'as-lu pas ri comme eux ?
C'est là, devant ce mur où J'ai frappé ma tète,
Où J'ai posé deux fois le fer sur mou seiu uu,
C'est là, le croiras-lu, chaste cH noble poète?
Que de tes chants divins Je me suis souvenu.
■ i rl j . •
J'ai mis exprès eu face l'un de l'autre les deux miroirs destiuès à refléter la même douleur : la prose, les vers. Eh bien, ne vous semble-t-il pas que cette douleur eu vers csl plus grande, plus plaintive, plus désespérée.
En .tout cas, c'est une permission de Dieu, que ces harpes Eolieunes que l'on appelle les poètes souffrent de pareilles douleurs et jettent do pareils cris. Plus précieuse que cette manne matérielle qui nourrissait les Hébreux au désert, c'est la manne intellectuelle, qui nourrit les esprits dans ce désert du monde, bien autrement stérile parfois que les sables de l'Arabie.
Ecoutez le poète ; je vous le redis, il ne chantera plus.
A toi qui sois aimer, réponds, amant d'Elvlre, Coinprcuds-tu que l'on parte et qu'où se dise adieu? Comprends-tu que ce mot, la main puisse récrire. Et le «pur le signer, et le» lèvres le dire?
Les lèvres qu'un baiser vient d'unir devant Dieu ! Couiprends-tu qu'un lien qui, dans l ame immortelle, Chaque Jour plus profond se forme à notre insu, Qui déracine en nous la volonté rcMle.
El nous attache au e<eur son merveilleux tissu : Du lien tout puissant, dont les nœuds et la trame Sont plus durs que la roche et que les diamants, Qui ne craint ni le temps, ni le fer. ni la flamme. Ni la mort elle-même, et qui fait îles amants Jusque dans les tombeaux s'aûuer h-s ossements. Comprends-tu que dix ans ee lien nous enlace, Qu'il ne fasse, dix ans. qu'un seul être de deux, Puis tout à coup se brise, et, perdu dans l'es|wcc, Nous laisse épouvantés d'avoir cru vivre heureux !
0 poète I il eat dur que la nature humaine
Qui marche à pas comptés vers une lin certaine.
Doive encor s'y traîner en portant une croix,
El qu'il faille ici-bas mourir plus d'une fois. '
Car de quel autre nom peut s'appeler sur terre
Cette nécessité de changer de misère,
Qui nous fait jour et nuit tout prendre et tout quitter,
Si bien que notre temps se jmsse à eon\oiler !
Kesont-cc pas des morts, et des ntorts effroyables,
Quêtant de chanpements d'êtres si variables.
Qui se disent toujours fatigués d'espérer. ,
Et qui sont toujours prêts à se transfigurer?
Quel tombeau que le eu ur, et quelle solitude!
Comment la passiou devient-elle habitude?
Et comment se fait-il que, sans y trébucher.
Sur ses propres débris l'homme y puisse marcher?
Il y marche pourtant, c'est Dieu qui l'y convio ;
Il va, semant partout et prodiguant sa vie :
Désir, crainte, colère, inquiétude, eunui, Tout passe et disparaît, toul est fantôme eu lui. Son misérable cmir est fait de telle sorlc, Qu'il faut incessamment qu'une ruine en sorte, Que la mort suit sou tenue ; il ne l'ignore jias. Et marchant vers la mort, il meurt â chaque DU. H meurt dans ses amis, dans sou Mis, dans son père, Il meurt dans ce qu'il pleure et dans ce qu il espère. Et sans parler des corps qu'il fuut ctucvelir, Qu'esî-ce donc qu'oublier, si ce n'esl pas mourir?
Peut-être trouverez-vous que c'est bien grave pour an pied posé sur un autre pied, pour deux jambes entrelacées vues sous une table en ramassant une fourchette tombée. Mais la question n'est pas là, la douleur est une question de nerfs. Il ne faut pas deruanderque Unis les hommes l'éprouvent de la même façon : « Coupez la jambe à un Russe, il regardera le chirurgien eu fumant sa pipe j ouvrez un panari à un Italien, il poussera des cris d'écorchè.
Notre poêle a prodigieusement souffert, puisqu'eu prose ou en vers il a écrit ce que vous venez de bre.
Maintenant, voyons où Ta conduit cette douleur.
Prenez garde, ce que vous allez lire ce n'est plus de la poésie, c'est de l'histoire; — et il faut qu'en effet vous considériez ce que vous allez lire comme de l'histoire, pour que cette étude que nous faisons vous donue une idée jusU' du poète, homme et talent.
C'est lui qui va parler.
« Tout à coup au milieu du plus noir chagrin, le desespoir, la jeunesse et le hasard me firent commettre une action qui décida de mon sort.
• J'avais écrit à ma maltresse que je ne voulais plus la revoir; je tenais en effet ma parole, mais je passais la nuit sous ses croisées assis sur un banc à sa porU-.— Je voyais ses fenêtres éclairées, j'entendais le bruit de son piano, parfois je l'apercevais comme une ombre derrière les rideaux entrouverts.
• Une certaine nuitquej'etais sur ce banc, plonge dans une affreuse tristesse, je vis passer un ouvrier attarde qui chancelait, — il balbutiait des mots sans suite mêles d'exclamations de joie, puis il s'interrompait pour chanter. Il était [iris de vin et ses jambes affaiblies le conduisaient tantôt (1 un côte du ruisseau tantôt de l'autre, il vint tomber stylo banc d'une autre maison en face de moi, là il se berça quelque temps sur les coudes puis s'endormit profondément.
> Onei sommeil! me disais-je; assurément cet homme ne fait aucun rêve, sa femme à l'heure qu'il est ouvre peutêtre à son voisin la porte du grenier ou il couche. Ses habits sont en baillons, ses joues sont creuses, ses mains ridées, c'est quelque malheureux qui n'a pas de pain tous les jours. —Mille soucis dévorants, mille angoisses mortellêR l'attendent à son réveil, cependant il avait ce soir un écu dans sa poche, — il entré dans un cabaret oit on lai a vendu l'oubli de ses maux. — Ha gagné dans* sa semaine de quoi avoir une nuit de sommeil, il l'#> prise peut-être sur le souper île ses enfants; maintenant sa maîtresse peut le trahir, son ami peut se glisser comme un voleur dans son taudis, moi-même je peux lui frapper sur l'épaule et lui crier qu'on l'assassine, que sa maison est eu feu, — U se retournera sur l'autre flanc et se rendormira.
» Et moi, moi, continuai-jo en traversant à grands pas la rue, je ne dors pas; moi qui ai dans ma poche ce soir dequei le faire dormir un an. — je suis si fier et si insensé quo je n'ose entrer dans un cabaret,— et je ne m'aperçoit pas que
cE MONTE-CRISTO.
si tous les malheureux y entrent, c'est parce qu'il en sort des heureux! 0 Dieu, une grappe de raisin écrasée sous ta plante des pieds suffit pour disperser les soucis les plus noirs, et pour briser tous les fils invisibles que les génies du mal tendent sur notre chemin. Nous pleurous comme des femmes, nous souQ'ous comme des martyr»,— il nous semble daus notre desespoir qu'un monde s'est écroule sur notre tête et nous nous a&scyon s dans nos larmes, comme Adam aux portes d'Eden, — et pour guérir une blessure plus large que le monde, il suffit de faire un petit mouvement de la main et d humecter notre poitrine. — Quelles misères sont donc nos chagrins pour qu'on les console ainsi? Nous nous étonnons que la Providence, qui les voit, n'envoie pas ses anges pour nous exaucer dans nos prières; elle n'a pas besoin de se tant mettre en peine, elle, avec toutes nos souffrances, tous nos désirs, tout notre orgueil d'esprits déchus et l'océan de mauxqui nous environne, — et elle s'est contentée de suspendre un petit finit noir au bord de nos routes. Puisque cet homme dort si bien sur son banc, pourquoi ne dormi rais-je pas do même sur le mien? Mon rival passe peut-être la nuit chez ma maîtresse, il en sortira au point du jour ; elle l'accompagnera demi-nue jusqu'à la porte, et ils nie verront endormi, leurs baisers ne m'éveilleront pas et ils me frapperont sur l'épaule; jo me retournerai sur l'autre flanc et je me rendormirai.
• Ainsi plein d'une joie farouche jo me mis en quète d'un cabaret ; comme il était minuit passé, presque tous se trouvaient fermes. — cela nie mettait en fureur. Eh quoi, pensais-je, cette consolation môme me sera refusée. Je courais do tous eûtes, frappant a<»x Imutiques : — Du vin, du vin !
« Enfin, je trouvai un cabaret ouvert, je demandai une bouteille, et sans regarder si elle était bonne ou mauvaise, jo l'avalai coup sur coup, une seconde suivit puis une troisième. Je me traitais comme un malade, je buvais par force comme s'il se fat agi d'un remède ordonné par un médecin sous peine do la vie.
< • Bientôt les vapeurs de la liqueur épaisse qui sans doute était frelatée m'environnèrent d'un nuage ; comme j'avais bu précipitamment, l'ivresse me prit tout à coup ; — je sentis mes idées se troubler, pui3 so calmer, puis se troubler encore. Enfin la réflexion m abandonnant, je levai les yeux au ciel comme pour me dire adieu à moimême et m'étendis les coudes sur la table.
• Alors seulement je m'aperçus que je n'étais pas seul dans la salle ; a l'autre extrémité du cabaret était un groupe d'hommes hideux avec des figures hâves et des voix rauques.
• Ils disputaient sourdement sur des carte* dégoûtantes; au milieu d'eux était une tille très-jeune et très-jolie, proprement mise, qui no paraissait leur ressembler en rien, si ce n'est par la voix, qu'elle avait aussi eurouèc et aussi cassée avec uu visage de rose que si clic eût été ciieuse publique pendant soixante ans, — elle nie regardait attentivement, étonnée sans doute de me voir dans uu cabaret, car j'étais élégamment vêtu et presque recherché dans ma toilette; peu à peu elle s'approcha en passant devant ma table ; elle, souleva les bouteilles qui s'y trouvaient, — et les voyant toutes trois vides, elle s'assit ; je vis qu'elle avait des dents superbes et d'une blancheur éclatante ; je lui d pris fit lui
de larmes, elle s'en aperçut, — et me demanda pourquoi? Mais je ne pouvais lui répondre, et je secouai la tête comme pour faire couler mes pleurs plus abondamment, car je les sentais ruisseler sur mes joues. Elle comprit que j'avais quelque chagrin secret, et ne chercha i»as même à on deviuer la cause. Elle lira son mouchoir, et tout en soupant fort gaiement, elle m'essuyait do temps eu temps le visage...
Vous avez suivi le poète dans les péripéties de sa douleur, vous venez de voir comment il n'a trouvé d'autre remède à cette douleur que l'ivresse brulalo du vin bleu dans un cabaret au coin delà rue. Comme le talent est immense, comme la poésie ruisselle partout sous sa main, il vous a montré dans ce bouge, au milieu d'un groupe d'hommes hideux, une charmante fille, très-jeune, très-jolie, atec de belles dents ; et comme cette fille est bonne, quand clic a vu qu'il pleurait, elle est vomie s'asseoir près de lui, et, moitié triste, moitié souriante, la compatissante Madeleine qu'elle est, elle lui essuie les yeux avec son mouchoir. Si elle pouvait faire plus pour lui, elle le forait. — Vous croyez «me l'Enfant du Siècle sera touché de cette charité désintéressée, qu'il va lui prendre ces mains qui essuient les larmes d'un inconnu, qu'il va lui dire un mot qui témoigne de sa reconnaissance. . .
Non. — Je vous l'ai dit : lame est malade, le cœur mau ■ vais. Au lieu de ce que vous attendez, voilà ce qui arrive.
• Qui es-tu? m'écriai-je tout d'un coup ; que me veuxtu? d'oU me connais-tu? qui t'a dit d'essuyer mes bûmes? Est-ce ton métier que tu fais, et crois-tu que je veuille de toi ? Je ne te toucherais pas seulement du bout du doigt ! Oue fais-tu là? réponds ! Est-ce de l'argent qu'il te faut? Combien vends tu cette pitié que tu as ?... »
Lequel des deux croyez-vous qui soit selon le c<eur de Dieu , de cette fille qui essaie de consoler cet homme qu'elle ne connaît pas, ou de cet homme qui insulte.
brutalise, humilie celle qui essaie
msoler?
Mais peut-être est-ce parce qu'il est ivre ?
Voyons.
Un malheur bien autrement grand que le premier arrive à l'Enfant du Siècle: son père meurt. Le cœur deux fois en deuil, il s'ensevelit dans la campagne qu'habitait son i>ére et où. if a rendu le dernier soupir.
tne fille est venue essuyer les larmes d'amour mondain qui coulaient de ses ytux après la porto do sa maîtresse, un aege vient essuyer les larmes d'amour filial qui coulent do ses yeux après la perte de son père.
Quel sera son remerclment ?
Séduire l'ange. Il faudra un long temps, il faudra surtout lin long travail : l'ange est pur.
Mais que peut la volonté contre toutes les séductions de l'art él de la nature reunies ?
Laissons parler le poète.
Elle son alla sur le balnn, j.- l'y suivis en sileiic
Y II faisait la plus belle nuit du mon le : la lune se couchât et te étoiles brillaient «1 une clarté plus rive sur un ciel d'un azur foncé. Pas un souffle de vent n'agitait les arbres, l'air était tiède et embaumé.
• Elle était appuyée sur Bon coude, les yeux 1*1 ciel. Je m'étais penche a côté d'elle et je la regardais rêver, bïenlùt je levai les yeux moi-même ; une volupté mélancolique nous enivrait tous deux. Nous respirions ensemble le» tièdes boulfees qui sortaient des charmilles. Nous suivions au loin, dans l'espace, les dernières lueurs d'une blaucheur pale que la lune entraînait avec elle en descendant derrière les masses noires des marronniers. Je me souvins d'un certain jour que j'avais regarde avec désespoir le vide immense de ce beau ciel ; ce souvenir me Ut tressaillir, tout était si plein maintenant. Je sentis qu'un hymne de grâces s'élevait dans mon cowr et que notre amour montait à Dieu. J'entourai de mou bras la taille de ma chère maîtresse. Elle tourna doucement la tète, ses yeux liaient noyés de larmes, son corps plia comme un roseau, ses lèvres entr ouvertes tombèrent sur les miennes, et l'univers fut oubUe. .
L'univers, c'est-à-dire ce mauvais passe, cette femme sans cœur, cette maltresse sans foi. Celle-là est aussi chaste (rue l'autre était impure-.— Ecoule» l'hymne de bonheur qui e'echappe du oeur du poêle:
« Ange éternel des nuits heureuses, qui racontera ton silence? 0 baiser mystérieux, breuvage que les lèvres se versent comme des "coupes altérées! Ivresse des sens ! 0 volupté ! oui, comme Dieu tu es immortelle ! Sublime clan de la créature, communion universello des êtres, volupté trois fois sainte, qu'ont dit de toi ceux qui t'ont vantée? Ils t'ont appelée passagère, o créatrice I Ils ont dit que ta courte apparition illuminait leur vie fugitive, parole plus courte elle-même que le sonfHe d'un moribond, vraie parole de Imite sensuelle qui s'étonne de vivre une heure, et qui prend les clartés de la lampe éternelle pour une étincelle qui sort d'uu caillou.— Amour ! o principe du monde, flamme précieuse que la nature entière, comme une vestale inquiète, surveille incessamment dans le lemple de Dieu I Foyer de. tout, par qui tout existe ! les e sprits de destruction mourront eux-mêmes en soufflant sur toi. Je ne m'etonne pas que l'on blasphème ton nom, car ils ne savent qui tu es, ceux qui croient l'avoir vu en face parce qu'il* ont ouvert les yeux;— et quand lu trouves tes vrais apôtre» unis sur la terre dans un baiser, tu ordonnes à leurs paupières de se fermer comme des voiles, afin qu'on ne voie pas le bonheur.
. Mais vous, délices, sourires languissants, premières caresses, tutoiements timides, premiers bégaiements de l'amante ; vous qu'on peut voir, vous qui êtes à nous! èlesvous donc moins à Dieu que lo reste, beaux chérubins qui planez dans l'alcôve et qui ramenez à ce monde l'homme «veillé du songe divin ! Ah ! chers enfanls de la volupté, comme votre mère vous aime! C'est vous, causeries curiou • ses qui soulevez les premiers mystères, touchers tremblants et chastes encore, regards deja insatiables qui commencez à tracer dans le cieur, comme une ébauche craintive, l'ineffaçable image de la beauté chérie. 0 royaume, o conquêtes, c'est vous qui faites les amants, et toi, vrai diadème, toi. sérénité du bonheur, premier regard re-
porté sur la vie, premier retour des heureux à tant d'objets indifférents, qu'ils no voient plus qu'A travers leur joie ; premiers pas faits dans la nature à côte de la bienaimecî qui vous peindra? qnelle parole exprimera jamais la plus faible caresse?
■ Celui qui par une fraîche matinée, dans la force de la jeunesse, est sorti un jour A pas lents, tandis qu'une main adorée a fermé sur lui la porte secrète, qui a marche sans savoir on. regardant les bois et les plaines, qni a traversé une place sans entendre qu'on lui parlait, qui s'est amis dans un lieu solitaire, riant et pleurant sans raison, qui a posé ses mains sur son visage pour y respirer un reste de parfum, qui a oublie tout-a-coup ce qn'il a fait sur la terre jusqu'alors, qui a parle aux arbres de la rente et aux oiseaux qu'il voyait passer, qui, enfin, au milieu des hommes, s'est montré un joyeux insensé, puis qni est tombe à genou» et qui a remercié Dieu ! celui-là mourra sans se plaindre : il a possède la femme qu'il aimait. •
Ainsi, Dieu soit loué, voilà notre poélo heureux : une femme est descendue dans sa vie, un ange plane sur sou cœur ; que va-t-il donner, lui, à celle créature céleste, qui lui apporte non-seulement tous les biens qu'il croyait avoir ù jamais perdus, niais tuus ceux qu'il iguorait, ue les ayant jamais possèdes ? — A elle son amour, c'est le moius, sou respect, son dévouement, sou cojur, sou unie, son cultô, sa religion, son idolâtrie I...
Voilà ce que vous lui onssiez donné, vous, à cette femme, et moi aussi.
Lisez les trois ligues suivantes, elles viennent immédiatement après l'hymne de bonheur qui a jailli de l ame du poète
Elles font frissouner par ce qu elles promettent.
• J 'ai a raconter maintenant ce qui advint de mon amour et du changement qui se fit en moi. (.hrelle raison puis je en donner? Aucune, sinon que je ra<onle et que je puis dire :
• 11 yavait deux jours ni plus ni moinsqne j'étais l'amant ' de M n,e Biniou, je sortais du bain à onze heure du soir, et par une nuit magnifique je traversais la promenade pour me rendre chez elle. Je me sentais un tel bien-être de joie dams le corps et un tel contentement dans Pâme que je sautais déjà en marchant et que je tendais les bras au ciel. Je la trouvai au haut de son escalier, accoudée sur la rampe, une bougie par terre A côté d'elle. Elle m'attendait, et dé» qu'elle m'aperçut courut A ma rencontre, nous fumes bientôt dans sa chambre et les verroux tirés sur nous.
« Elle me montrait comme elle avait changé sa coiffure et comme elle avait passé la journée A faire prendre à ses cheveux le tour que je voulais, comme elle avait ôté de l'alcove un grand vilain cadre qui me semblait sinistre, comme elle avait renouvelé ses fleurs : il y en avait de tous côtés. Elle me contait tout ce qu'elle avait fait depuis que nous nous connaissions, ce qu'elle m'avait vu souffrir, ce qu'elle avait sonffert elle-même, comme elle avait voulu mille fois quitter le pays et fuir s^on amour, comme elle avait imaginé tant de précautions contre moi, qu'elle avait pris conseil de sa tante de Mercanson et du curé, qu'elle s'était juréâ elle-même de mourir plulôt que de céder, et comme tout cela n'était envolé sur certain mot que je lui avais dit, sur tel regard, sur telle circonstance, et A chaque confidence un baiser. Ce que je trouvais de mon gout dans sa chambre, ce qni avait attiré mon attention parmi les bagatelles dont ses tables étaient couvertes, elle voulait me le donner, que
LE MONTE-CJUSTO
je l'emportasse le soir même et que je le- misse sur ma cheminée. Ce qu ello ferait dorénavant, lo matin, le soir, à toute heure, que je le réglasse à mon plaisir et qu'elle ne se souciait plu» de rien, et que le» propos da monde ne la touchaient pas, que si elle avait fait semblant d'y croire, • 'était pour m'èloigner, mais qu'elle voulait être heureuse et se boucher les deux oreilles, qu'elle réunit d'avoir trente ans, qu'elle n'avait pas longtemps à être aimée de moi. — Kt vous, ni' aimerez- vous longtemps? Est-ce un pou vrai ces belles paroles dont voua m'avez si bien étourdie? — Kt là-dessus, les ehers reproches que je venais tard el que j etais coquet, que je m'étais trop parfumé au bain ou pas assez, ou pas à sa guise, qu'elle était restée en panlouffles pour que je visse son pied nu, qu'il était aussi blanc quf» sa main, mais que du reste elle n'était guère belle, qu'elle voudrait l'être cent fois plus, qu'elle l avait été à quinte ars. Kt eHe allait et oHe venait toute folle d'amour, toute vermeille de joie, et elle ne savait qu'imaginer, quoi faire, quoi dire pour se donner et se donner encore,— elle, corps et ame, et tout ce qu'olle avait. »
Avouez que voiM une charmant*» page et surtout une charmante femme, et que d'une femme pareille, il faut baiser les pieds nus aussi blancs que ses mains.
Ecoutez, — le poète continue :
• J'étais couche sur le sofa ; je sentais tomber et se détacher de moi une mauvaise heure de ma vie passée a chaque mot qu'elle disait. Je regardais l'astre de l'amour se lever sur inon champ, et il mu semblait que j'étais comme un arbre plein de sève qui secoue au vent ses feuilles sèches pour se revêtir d'une verdure nouvelle.
Elle se mit au piano et me dit qu'elle altait me jouer un air de Stradella. J'aime pardessus tout la musique sacrée, et ce morceau qu'elle m'avait déjà chanté m'avait paru très-beau. — Kh bien, dit-elle quand elle eut fini, vous vous y êtes bien trompé, l'air est de moi, et je vous en ai fait accroire.
• 11 est de vous?
— Oui ; je vous ai conte qu'il était de Suadella pour voir re que voua en diriez. Je ne joue jamais ma musique, quand il m arrive d'en composer ; mais j'ai voulu faire un essai, et vous voyez qu'il m'a'réussi, pnisque vous en étiez la dupe. •
Vous vous fussiez jette au cou de cette femme, vous lui i-ussiez rendu grâce à genoux de 'our découvrir eu elle tantôt uue fleur, tantôt un parfum , tantôt une mélodie ; vous vous fussiez comparé à elle, quelque bon que vous Tussiez, et pour l'exalter vous faisant petit.
Ecoutez l'Bnfant du Siècle, voici comment il prend la . chose, lni.
■ Monstrueuse mac hineqne l'homme! Qu'y avait-il de plus innocent? l'n enfant un peu avisé eut imagine celte ruse pour surprendre son professeur. File en riait de bon cœur , en me le disant : mais je sentis tout à coup comme un I
nuage qui fondait sur moi , — je changeai de visage. — Qu avea-vous, dit-tllo, que vous prend «il?
— rtieu, joue-moi cet air encore une foi».
• Taudis qu'elle jauait.jo me promenais de long en large, je passais la main sur mon front comme pour eu écarter uu brouillard. Je frappais du pied, je haussais les épaules de ma propre démence , milin je m'assis à terre sur un coussin qui était tomlie ; elle vint a moi, — plus je voulais lutter avec l'esprit des ténèbres qui me saisissait en ce moment, plus l'épaisse nue redoublait dans ma tête.
— Vraiment lui dis-je. vous mentez si bien, quoi, cet air de vous ? Vous savez donc mentir »i aisément ?
» Elle me regarda d'un air étonne. Uu'est-ce .donc? ditelle, l'ne inquiétude inexprimable se peignait sur >ee trait»; assurément elle ne pouvait nie croire assez fou pour me faire une plaisanterie véritable d'un reproche aussi simple ; elle ne voyait là de sérieux que la tristesse qui s'emparait de moi. Mais plus la cause était frivole, plus il y avait de quoi surprendre. Elle voulut croire un instant que je plaisantais à mon tour; mais quand elle me vit toujours plus pale et comme prêt à défaillir, elle resta les lèvres ouvertes, le corps penché comme une statue.
— Dieu du ciel, s'ecria-l-elle, est-ce possible?.
Attendez, c'est peut-être l'effet d'une mauvaise disposition. Le ciel le plus pur a ses tempêtes inattendues. Vovons ce qui va suivre.
. « Le lendemain. Brigitte me dit comme par iiasard :
Jai un gros livre où j'écris mes pensées, tout ce qui me passe par la tête, je veux vous donner a lire ce que j'y ai écrit de vous les premiers jours oii je vous ai vu.
Nous lûmes ensemble ce qui me regardait et nous y ajoutâmes cent folies. Apres quoi, je me mis à feuilleter le livre d'une manière indifférente, l'ne phrase tracée en gTos caractères ma sauta aux yeux. Au milieu des pages que je retournais rapidement, je lus distinctement quelques mots qui étaient assez insignifiants, et j'allais continuer quand Brigitte me dit :
— Ne lisez pas cela.
• Je jetai le livre sur au meuble.
! — C'est vrai, lui dis-je, je ce sais ce que je fais.
— Le prenez-vous au sérieux? répondit-elle en riant, voyant sans doute mon mal reiwrattre ; reprenez le livre! je veux que vous lisiez.
— N'en parlons plus, que puis-jc donc y trouver de si curieux ? Vus secrets sont à vous, ma chère. •
Vous avez vu le jour, vous ave* vu le lendemain, voici quinze jours après.
• I)e l'homme qui doute à celui qui renie, il n'y a guère de dislance; tout philosophe est cousin d'un athée.
• Je venais à me figurer que Brigitte me trompait, elle crue je ne quittais pas une heure par jour; je faisais quelquefois
des absences assez longues, et je convenais avec moimême que c'était pour l'éprouver, mais au fond c> n'était que pour me donner, comme a mon insu, sujet de douter et de railler.
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LE MONTP^RISTO.
« J'agis d'abord gardé pour moi-même les remarques que je faisais ; je trouvai bientôt plaisir ù les faire tout haut devant Brigitte; sortions-nous pour une promenade, cette robe est jolie, lui-disais, telle fille de mes amies en a, je crois, une pareille.
• Étions nous à table :
— Allous, ma chère, mon ancienne maltresse chantait sa chanson au dessert, il convient que vous l'imitiez.
•• Se mettait-elle au piano :
— Ah ! de grâce, jouez donc, la valse qui était de mode l'hiver passé, cela me rappelle le bon temps.
» Lecteurs, cela dura six mois ; pendant six mois entiers Itrigitte, calomniée, exposée aux insultes du monde, eut a essuyer de ma part tontes les injures et tou3 les dédains qu'un libertin colère et cruel peut prodiguer à une fille qu'il paie. »
Posons ici le livre ou plutôt laissons-le tomber. La force nous manque pour assister à celte torture morale imposée froidement par le fort au faible, par celui qui doute à celle qui croit, par celui qui n'aime pas à celle qui aime !
Au reste, deux choses ressortent de ce travail, long mais nécessaire, une maladie de l'âme et une maladie de corps.
ta maladie de l'âme est la cause première, la gangrène vient d'elle.
La maladie de l'âme est le doute, la maladie du corps est l'ivresse
Le doute éteindra l'âme, l'ivresse tuera le corps.
Alex. Dt vas.
{La suite au prochain numéro).