‹ Le MonteCristoChapitre 108 sur 144 · L'HOMME AUX CONTES · texte numérisé non relu

L'HOMME AUX CONTES

PETIT-JEAN ET GROS-JEAN, (lin.)

Lorsque Petit-Jean rentra chez lui, il envoya le même petit garçon, qui déjà y avait ete, prier Gros-Jean de lui prêter encore une fois sou boisseau, ayant quelque chose encore a mesurer.

— Comment, s'écria Gros- Jean, est-ce qne jo ne l'ai pas tue? Il faut que je m'en assure.

Il porta donc lui-même le boisseau à Petit-Jean. Jl vit tout l'argent que venait de lui montrer l'aubergiste.

— Où as-ta encore ptis tout cet argent, lui demanda-til en ouvrant de grands yeux.

— Ecoute, Gros-Jean, dit Petit-Jean, en croyant 'me tuer, tu as lue ma grand-mére, alors moi j'ai vendu la défunte, et l'on m'en a donne tout l'argent que lu vois.

— On t'a donné tout l'argent que je vois pour ta grandmère?

— Oui, il parait que les vieilles femmes sont Irée-chéres cette année.

— Bon, dit Gi-08-Jean, j'ai ma grand-mére qui est idiote ; tout le monde dit quel bonheur pour elle, la pauvre chère femme, si elle pouvait mourir. Je vais la tuer et aller la vendre.

Et Gros-Jean rentra chez lui, prit la mémo hache avec laquelle il avait tue ses chevaux et la grand-mére de Petit- Jean, fendit la tête de sa grand-mére, mit le corps dans sa

voilure, et s'en alla tout droit choz l'apothicaire de la Ville la plus proche.

Il s'arrêta devant la boutique, et sans descendre de sa

voiture.

Eh 1 M. l'apothicaire, cria-t-il ; eh I . . . L'apothicaire était A genoux. Que faisait-il A genoux» L'hisloire ne le dit pas.

Il entendit qu'on l'appelait.

— C'ust bien ! c'est bien ! dit-il, j'y vais ; j'ai fini daus un instant.

Mais Gros-Jean était presse, 11 descendit dans sa voiture, et entra dans la boutique par la porte de la route, juste au moment ou l'apothicaire y rentrait par la porte de l'arriére boutique.

Que me voulez-vous? mon ami, deroanda-t-il à Gros- Jean.

— Monsieur l'apothicaire, je veux voua vendre ma

vieille grand-mére, repondit celui«ci.

— Voire vieille grand-mère? Khîmou cher ami, que voulez-vous que je fasse d'une pareille idiote.

— Elle ne 1 est plus, fit Gros-Jean.

— Comment elle ne l'est plus ?

— Non, elle est morte.

— Le bon Dieu lui a fait une belle grâce, pauvre chère femme.

— Ce n'eut pas le bon Dieu qui lui a fait celte grace-la, dit Gros-Jean, c'est moi.

— Comment, c'est vous ?

— Oui. je l'ai tuee.

— Pourquoi faire?

— Pour vendre son corps un boisseau d'argent.

— I n boisseau d'argent le corps d'une vieille femme \

— Dam ! c'est le prix que Petitdean a vendu celui de sa grand'mère.

— Mou ami , dit l'apothicaire, vous me faites un coLte.

— I n conte?

— Oui ; et c'est fort heureux pour vous ; car, si vous aviez tue votre grand'mère, comme vous le dites, — sans compter que vous ne trouveriez pas de *on corps un peu' ècu, — les gendarmes vous prendraient, le juge d'instruction vous ferait votre procès, — les juges vous condamneraient, et le bourreau vous guillotinerait.

— Bon ! fit Gros-Jean, en devenant tout pâle. — Cela se passerait ainsi, dites-vous ?

— De point en point.

— Vous ne plaisantez pas ?

— Je ne plaisante pas.

— Votre parole d'honneur?

— Foi d'apothicaire.

— Oh ! là la ! fit Gros-Jean en remontant dans sa Toiture. — Heureusement que personne n'a vn la grand'mère.

Puis, se retournant vers l'apothicaire .

— Vous avez raison, dit-il, c elait une farce.

Et il mit son cheval au galop, rentra du» lui, coucha la grand'mère dans son lit, détacha une pierre du plafond, la lui lit tomber sur' la tête, — et sorlil en criant .

— Au secours I au secours ! la grand'mère vient d*<Hre luée par accident.

Et comme Gros-Jean n'avait aucun motif de luer sa grand'mère , qu'elle était pauvre, que consequemuieut il n'en héritait pas. on ne lit aucune recherche sur catte mort, la bonne femme ayant d'ailleurs quatre-vingt-deux ans, et ayant par conséquent vécu plus qu'Age de femme.

Mais comme ou emportait la bonne femme pour l'enterrer :

— Tu va» me payer cela, PetiWeaa, dit Gros-Jean.

Et profilant du momeut où tout le village suivait le corps de la grand'niérc, U prit le plus graud sac qu'il piil trouver chez lui, et alla « lier Petit-Jean :

— Ah! ah! lui dit-il, tu t'es encore moqué de moi. monsieur le drôle ! - et c'est la seconde fois. — la première fois tu m'as fait tuer mes chevaux, la seconde tu m'as fait tuer ma grand'mère; — mais cette fois-ci je le liens, et tu ne m'attraperas plus.

El, au moment ou l'elit-Jcau s'en doutait le moins, il lui jola le sac sur la tète, y Qt glisser tout le corps, le lia par le bout, et le chargea sur sou dos en lui criant :

— Maintenant, recommande ion àrae à Dieu, car jo vais le jeler à la rivière.

L'avis ne rassura pas Petit-Jean, qui se doutait Lien, d'ailleurs, que (hits-Jean ne le mettait pas dans un sac pour lui fane des marivaudages.

Il y avait loin de la maison de Petit-Jean an lleuve, cl Petit-Jean pesait plus qu'une plume, de sorte que la route passant pris d'une église, - et tiras-Jean entendant le son de l'orgue et le chant des fidèles, - résolut de profiter de la circonstance pour faire une petite prière en passant. — En conséquence, il déposa son sac près de la porte de la rue, et entra dans l'église.

Son imprudence était justifiée par l'impossibilité ou était Petit-Jean de sortir du sac, et par la solitude du porche.

— Hélas! hélas! soupira Petit-Jean, ef se retournant et en se retournant dans le sac.

Mais il ne put que repeler une troisième fois héla» ! sans arriver à dénouer le lien.

l'n conducteur de bestiaux vint à passer par là. C elait un vieux pécheur qui avait eu une jeunesse fort orageuse. — Son premier métier, racontait-on, avait été de se mettre à l'affiU dans les endroits les plu» touffus et les plus écartés de la Forêt-Noire. — Sur la cause qui le poussait à se mettre à l'affût, les avis étaient fort partages : les uns disaient qu'il n'en voulait qu'aux cerfs, aux daims et aux sangliers du grand duc de Kade; les autres disaient qu'il s'attaquait, au contraire, à tout ce qui passait, bèt^s et gens, et que des bêtes il prenait la peau, et des gens le bourse.

Enfin était venu le moment où il avait renonce a ce métier pour faire celui de marchand de bestiaux. — Mais si honnête que fat sa dernière profession, il était facile de voir que le bonhomme avait un poids sur la conscience, et que plus il vieillissait, plus le poids devenait lourd.

Or, un des bœufs qu'il conduisait heurta le sac où était Petit-Jean, et le renversa.

— Mêlas ! helas ! dit Petit-Jean qui croyait que son heure était venue, je suie encore bien jeune pour entrer dans le royaume des deux I .

— £t moi, misérable que je suie, dit le bouvier, je suis trop vieux pour y entrer jamais.

— Oui que tu sois, cria Petit-Jean, ouvre lo sac ot preads ma place, et. dans un quart-d'heure, je te réponds que tu y seras, dans le royaume des deux !

— Ah ! si je te croyais, dit le bouvier.

— Foi de Petit-Jean . repondit le prisonnier avec un accent «le converti qui ne laissa am un doute à l'amateur.

Le bouvier dénoua' le sac, ai.ia i'etit-.leau u son dépêtrer, y entra à sa place, priant Petit-Jean de le nouer bien solidement au-dessus de sa tète pour que l'on ne s aperçut point de la subslilution.

Potit-Jean fit un véritable nœud Gordien.

— Fais attention aux bêtes, cria le vieillard, de l'intérieur du me.

— Sois tranquille, r'opondit Petit-Jean.

Et il se mit à chasser le troupeau devant lui.

A peine avait-il tourne l'angle de la 'rue quo tiros-Jean sortit de l'eplise et remit son sac sur ses épaules. — Le vieillard, qui était fort sec, ne pesait guère que les deux ' tiers de ce que pesait Petit-Jean.

Mais tiros-Jean crut que c'était sa station dans l'église • qui lui avait donne des foires.

— Oh ! oh ! dit-il. il est devenu bien léger: cela prorient sans doute de ce que j'ai entendu un cantique.

Et il s'achemina vers le lleuve, choisit un endroit laru» et profond, et y jeta le sac, avec le conducteur de bestiaux, lui criant, croyant toujours s'adresser à Petit-Jeau :

La, cette fois, lu ne m'attraperas pins.

Et là-dessus il s en revint chez lui, prenant un chemin de traverse qui diminuait la roule de près d'une lieue.

Il en résulta que tout à coup il vit devant lui Petit-Jean qui, force de suivre le grand chemin à cause de son troupeau, chassait «levant lui ses bonus, se.» vache* et ses moulons

— Ouest-ce à dire, s'écria Oros-Jeau stupéfait, ne t'ai-je donc pas noyé?

— Non, repondit Pelit-Jeàu, lu m'as Lien jeté a l'eau, c'est vrai, mais....

— Mais quoi ?

— Mais à peine arrivé au fond le sac s'ouvrit, et je me trouvai au milieu de la plus magnifique prairie du moudo.

— Ouais, lit tiros-Jean

. — Ce n'est pas tout, continua Petit-Jean, une Ondiw habillée de bleu, avec une «'ouronne de roseaux sur la léle, me prit par la main 1 , el m'aidanl à sortir du suc:

— Est-ce toi, Petit-Jean, demanda-t-elle?

— Oui, mademoiselle, repondis-je, — mais, sans indiscrétion, à qui ai-je l'honneur de parler?

— A l'une des filles du roi des eaux, et je suis chargée de l'offrir de la part de mon père ce beau troupeau qui palt là tranquillement dans cette vallée.

Je regardai autour de moi, et je vis non-sculeuieut le troupeau que m'offrait la lllle du roi des eaux, mais encore bien d'autres choses qui me ravirent en admiration.

— Et lesquelles ?

D'abord que le fond du fleuve était une grand'route sur laquelle voyageait le peuple du fleuve qui se rendait à la mer, et le peuple de la mer qui remontait le Heure. — On ne voyait que des allants et venants, à pied, à cheval, en voiture. — La route était bordée d'arhies et de fleurs ; on marchait sur une herbe toute semée de petites fleurs bleues; les poissons de toutes les couleurs, argent doré, ronges et bleus, nageant dans l'eau, glissant le long des oreilles comme des oiseaux dans l'air. — Ah ! tiros-Jean, tu n'as pas idée du singulier peuple el du magnifique bétail que cela fait.

— Mai*, dit Crus Jean, si tout est si beau là-bas, pourquoi n'y es-tu pas teste ?

—Attends donc, dit Petit-Jean, la chose à laquelle j'ai fait attention, c elait surtout à laJllle du roi des eaux. — Alors, comme elle était pleine de bouté pour moi, je lui ai demande si uUc ne voulait pas être ma femme. — Elle m'a rc pondu que «• serait avec grand plaisir, mais que comme j'avais encore mon père et ma mère il me fallait la permission de mes parents. — C'était trop juste; alors je lui ai dit que j'allais l'aller cUerdun-, ce à quoi elle a répondu : Eh bien 1 pour qu'ils croient à ce que tu leur diras, conduis-leur ce troupeau, et dis leur que c'est le cadeau que leur fait leur belfe-nlle.

MM

LE MONTE-OHlSTu

Alors je suis parti, conduisant le troupeau à mes parente, et allant chercher mes papiers pour épouser la filk du roi des oaux. Ne me retarde donc pas, Gros-Jean, car tu dois comprendre que je suis pressé, il n'y aurait qu'à tomber un plus joli garçon que moi à l'eau, la fille du roi en pourrait devenir amoureuse et l'épouser.— Ca serait un beau mariage manque, tu comprends? — Il est vrai que je pourrais me rabattre sur ses sœurs.

Elle a donc des sœurs? demanda Gros-Jean.

— Huit. — Elles sont neuf filles, à ce qu'il parait.

— Tu peux te. vanter d'être né coiffe, dit Gros Jean. Petit-Jean se rengorgea sans répondre.

— Eh ! dit. Gros-Jean, si l'on me jetait au fleuve, moi. crois-tu que j'épouserais une des filbs ta roi des eaux ?

— Oh I je n'en doute pas, dit Petit-Jean, vu que tu es encore plus beau vairon que-moi.

Eh bien, rends-moi un service, Petit-Jean?

— Volontiers.

Comme je sais nager, si je me jetais à l'eau lout seul,

je n'irais peut-être pas au fond.

— Ah ! ça, c'est probable .

— Mets-moi dans le sac et jettè-moi à l'eau.

— Avec plaisir, mais tu es trop lourd. Je ne pourrai pas te porter jusque-là comme tu as eu la bonté de le faire pour moi.

— Nous irons à pied jusqu'au pont .

— Ça me retardera bien, Gros-Jean, dit Petit-Jean pa-g raissant hésiter.

— Oui, mais tu auras obligé un ami.

— Ccst vrai, dit Petit-Je.-ui. et cela me décide. Ah ! mais, attends donc.

— Quoi?

— Ne vas pas te faire aimer de la mienne.

— T)ia-moi son nom.

— Elle s'appelle Coralline.

— Eh bien I sois tranquille.

— Parole d'honneur.

— Foi de Gros-Jean.

— En ce cas, allons, dit Petit-Jean, mais dépêchonsnoua.

— Ce n'est pas moi qui te retarderai, dit Gros-Jean an pressant sa course dans la direction du pont.

Nais en arrivant sur le pont :

— Mais, dit Petit-Jean, c'est impossible.

— Pourquoi impossible ?

Pourquoi? J'ai oublie le sac au fond de Peau, ot

comme tu sais nager, tu n'iras jamais au fond, et c'est au fond qu'il faut aller pour rencontrer les filles du roi des eaux.

— il y a un moyen, dit Gros-Jean.

Lequel?

— Attache miti une pierre au cou.

— Oui, mais tu auras lés mains libres, tu te de bâtir*,, vaut mieux retourner à la maison et prendre un sac.

— Ce sera bien du temps perdu.

— Damo! c'est vrai.

— Ecoute, lie-moi les mains derrière le dos.

— C'est juste, dit Petit-Jean.

— La fille du roi des eaux me les déliera

— Ah ! fit Petit-Jean en secouant la téle avec un soupir décidément tu es plus fin que moi, Gros-Jean.

— j'en ai toujours eu idée, dit Gros-Jean avec un sourire de vanité. Allons, allons, lie-moi les mains et attache-moi une pierre au cou.

— C'est toi qui m'en pries, n'est-ce pas?

— Je crois bien que c'est moi qui t'en prie.

— Tu ne feras pas la mur à Coralline?

— Je m'en garderai bien, dit Gros-Jean avec un sourire narquois.

— Eh bien ! puisque cela t'arrange, mon pauvre Gros- Jean, je n'ai rien à te refuser.

Et il lui lia les mains derrière le dos, et il lui attacha unr [lierre an rou : après quoi Gros-Jean monta de lui-même sur le parapet du pont.

— Maintenant pousse moi, dit Gros-Jean.

— Tu le veux.

— Oui.

— Eh bien ! bon voyage, lit Petit-Jean.

Et il poussaitG ros-Jeau qui tomba avec un grand Lruit dans la rivière, et qui, grâce à ses mains liées derrioie le dos et à la pierre qu'il avait au cou, ne reparut jamais.

Quant à Petit-Jean, il revint chez lui avec son troupeau et, devenu riche, épousa non pas la fille du roi des eau» Coralline. mais Marguerite, la plus belle fille de UmI h village. ,

Et la morale de ceci, mes petite enfante, dii Gérard, l'adressant aux deux moutards émerveillés, c'est que le mal arrive toujours à celui qui veut le faire.

Sur ce, allez vous coucher, mes jeunes amis, attendu qu-î voilà neuf heures qui sonnent.

Et comme neuf heures sonnaient en etlot et que l'histoire était finie, sur la promesse d'une autre histoire pour le lendemain, les enfants allèrent se coucher sans difficulté

Alex. Dr mas.

Alex. DUMAS, Seul propriétaire cl seul réthcleur du Jhnt+4'rita.

PMit. — Imprimerie de E. Itnèrc «t C\ tue Vi» tenue, l".

El venle chez Charlieu. 12, Boulevard-Saint Martin.

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