LE DINER SUR L\ PELOUSE
Au centre d'une immense pelouse qui semblait un lapis jeté au 1»*» de non château, et vers Iciinel on descendait par les magnifiques degrés de pierre <[ui en formaient le perron, M. Gérard avait fait dresser une table autonr de laquelle étaient assis onze individus, que l'honnête châtelain avait invites, sons prétexte de dliîcr, mais en réalité, pour parler des prochaines élections.
M. Gérard avait eu soin do limiter u oiute le nombre des individus, onze étrangers et le maître de la maison faisaient douze' convives. M. Gérard serait mort de peur ou tout au moins aurait fait un fort mauvais dîner à une table on l'on eut été treize , l'honnête homme était fort superstitieux.
Ces onze convives étaient les notables de Vanves.
Les notables «le Vanves avaient accepté avec empressement l'invitation du seigneur du pays, car M. Gérard pouvait eu réalité être considéré comme le seigneur de Vanves. Ils professaient pour l'honnête homme que la providence avait fait leur concitoyen, un pieux respect, et l'on eût été mieux venu A leur contester la lumière du soleil en plein midi, qu'a mettre en doute la vertu Fans c^ale do leur Job ; bourgeois envieux, vaniteux, égoïstes, ils sein blaient oublier leur vanité, leur envie et leur egoisiue dcvaut la modestie, le dévouement et l'abnégation de leur incomparable citoyen : nul en effet, à Vanves et aux environs, n'avait à se plnindre do M. Gérard, et beaucoup, au contraire, avaient à s'en louer. Il ne devait rien à personne, et chacun lui devait quelque chose. Celui-là do l'argent, celui-là la liberté, celui-ÎA la vie.
La voix publique de Vanves et des bourgs environnants le désignaient hautement pour aller siéger A la Chambre des députes ; quelques citoyens plus fanatiques que les autres, avaient même murmuré le mot ie Chambre des pairs.
Mais on leur avait fait observer qu'on n'entrait pas A la Chambre des pairs comme A l'Académie ou au moulin, c'était l'époque ou le mot de Paul Louis Courrier avait fait fortune; que pour entier à la Chambre des pairs, il fallait faire partie de certaines catégories, et comme la Chambre des députés était un des moyens de parvenir A la pairie, ils s'étaient ralliés A ceux do leurs concitoyens qui proposaient de choisir M. Gérard pour un représentant du département de la Seine.
Deux on trois Jours auparavant, le* notables» du village étaient donc venus en dénntation.entrrteuirM Gérard des sympathies ardentes de la popnlation de Vanves, a eou endroit
M. Gérard avait d'abord modestement décliné l'honneur qu'on voulait lui faire, déclarant qu'en son âme et conscience, ce qui pouvait bien être vrai, il s'en trouvait indi gue; ajoutant qu'il n'avait pas encore assez fait pour le pays, et particulièrement pour le pays de Vanves. Il s'accusait loyalement d'être un plus grand pécheur qu'on ne le supposait, il se taxait même de grand criminel, ce qui avait fait rire à gorge déployée un agriculteur rêvant .une ferme modèle, pour rétablissement de laquelle il comptait lui emprunter l'argent, et qui était uu de ses plus grands propagandistes.
On avait donc insiste maigre ce refus formel de siéger A la Chambre; el après avoir dit, ù ses dévoués citoyens :
— C'est vous qui m'y forcez, Messieurs, c'est vous qui l'aurez voulu, vous commandez et j'obéis ; après avoir dit tout cela et beaucoup d'autres chose9. il avait fini par accepter, et autorise ses amis a poser sa candidature.
L'agriculteur , royaliste s'il en fut, bien qu'il ciU peutêtre dit choisir instinctivement pour symbole plutôt les abeilles que les lys, l'agriculteur se chargea d'annoncer^ dés le soir mémo, "ce grand événement do l'acceptation de M. Gérard à tous les bourgs voisins, et d'aller au premier jour de repos que "lui donneraient set mouches, — l'agriculteur, on attendant sa ferme modèle, faisait un grand commerce de miel, — el d'aller, disons-nous, Taiie annoncer cette candidature dans tons les joiunaux.de Pari».
On comprend que M. Gérard ne laissa point partir la députatiou sans lui olfrir d'abord des rafraîchissements de toutes sortes, et sans l'inviter ensuite A dîner pour le jeu- • di suivant.
C'était à la suite de cette invitation qnc les onze délégués se trouvaient assis à la table de M. Gérard, car, comme on le penso bien, aucun n'avait manqué à l'appel, p[ A en juger par les éclairs de galté qui jaillissaient des Veux de tous les i onvives. au moment où commence ce chapitre, nul n'avait eu à se repentir de son emjrressenient à accepter l'invitation.
Kt en effet, c'était uni? après-midi fraîche et douce, les mets étaient savoureux, les vins exquis, il était six heures du soir A peu prés, on était à table depuis cinq, et chacun essayait a lour de rôle de mettre à profit l'audace que lui inspirait une demi-ivresse, pour faire de sa chaise uue tribune, et de sa conversation une baiangue, comme si au lieu d'être à la fin d'un dîner en plein air, on eût été A la fin d'une séance orageuse on pleine Chambre.
[.'agriculteur, lui, nu donnant des preuves de son existence et de sa présence réelle à ce festin, qu'en murmurant d'une voix enrouée, entre chaque discours, îles phrases sans suite, dont la lin évidente était une louairRe immodérée de l'amphitryon, a la disposition duquel il mettait su vie cl celle du ses mouches.
lu notaire, presque aussi enthousiaste que l'agriculteur, avait lu, d'une voix de procureur, un toast oé il corn parait M. Gérard à Aristide, où il proclamait la supériorité des Vanvais sur les Athéniens, lesquels s'étaient lassés d'entendre appeler Aristide, le Jiitle, tandis que les Vanvais ne se lassaient pas d'entendre appeler M. Gérard l'Honnête.
Un huissier retire, qui faisait partie du Caveau moderne, avait chanté des couplets' de circonstance où il avait annoncé que M. Gérard combattrait l'hydre de l'anarchie avec non moins de succès que le lUs de Jupiter et d'Alcméne avait combattu l'hydre de Lerne.
I n médecin qui faisait des recherche* toxîeologiques Bur le virus rabique, avait rappelé uhe circonstance ou M. Gérard, arme de son fusil à deux coups, avait délivré lo pays d'un chien enrage qui y cftnsait le» plus grands ravages, et il avait bn A 1 espoir que conservait la science, de trouver un antidote à cette terrible maladie appelée la rage.
Knfin, un jardinier fleuriste avait disparu un Instant de la table, el était revenu avec une couronne de lauriers ei d'oullela qu'il avait mise solennellement sur la tété de M. Gérard, et qui eût produit l'effet le plus attendrissant, si
un méchant petit bossu qui s'était glissé dans l'honorahlo dèputation, on ne sait à quel titre, n avait fait observer que les lauriers de la couronne étaient des lauriers sauce, et les œillets, des œillets d'Inde.
Le ravissement était à son comble, la joie étincelait dans tous les yeux, la louange voltigeait sur toutes les bouches, aucun nuage n'avait assombri cette fête de famille, c'était, en un mot. un enthousiasme universel, et chacun, à entendre tout le monde, eût donne a l'instant sa vie pour racheter une goutte du sang de ce grand citoyen, qui avait nom M. Gérard.
On en était là de cette enivrante félicité, quand le domestique de M. Gérard vint annoncer à son maître qu'un M0MWW inconnu demandait instamment a lui parler.
— Il n'a pas dit son nom? demanda M. Gérard.
— Non, répondit le domestique.
— Allez lui dire, répondit majestueusement le digne châtelain, que je ne reçois que les gens qui peuvent dire qui ils sont et pour quelle cause ils viennent.
!.>■ domestique s'éloigna pour porter la réponse.
— Bravo! bravo! bravo! crièrent les convives.
— Comme c'était bien dit, lit le notaire.
— Quelle éloquence quand il sera a la Chambre, dit le médecin.
— Quelle dignité quand il sera ministre! exclama le bossu.
— Oh! Messieurs! messieurs! dit modestement l'honnête M. Gérard.
Le domestique reparut.
— Eh bien, cet inconnu? demanda M. Gérard, que veut-il et de quelle part vient-il ?
— Il vient de la part de M. Jackal, et veut vous dire que l'exécution de M. Sarranti a lieu demain.
M. Gérard devint livide, son visage se décomposa avec la rapidité de l'éclair; il bondit hors de la salle et suivit précipitamment le domestique en disant d'une voix altérée :
. — J'y vais, j'y vais.
Si enfoncés que les convives fussent déjà dans ce chemin aux mille méandres que l'on appelle l'ivresse, il n'y eût pas un des hôtes de M. Gérard qui ne remarquât l'impression faite sur lui par la double nouvelle qui lui était annoncée.
Aussi, de même que dans une éclipse de soleil, la nuit succède au jour, l'éclipsé de M. Gérard amena un silence momentané à la place de la conversation bruyante que l'annonce du domestique avait interrompue.
Cependant, comme plusieurs étaient au courant, superficiellement du moins, de l'affaire de M. Sarranti qui avait fait grand bruit, ce fut à cet angle que se raccrocha, pour ne pas mourir, la conversation des convives.
Lé notaire prit la parole et expliqua comment le nom de M. Sarranti, prononce devant l'honnête M. Gérard, ne pouvait pas manquer de faire vibrer jusqu'aux fibres les plus sensibles de cette Ame délicate.
M. Sarranti, ou plutôt le misérable Sarranti, chargé de l'éducation des deux neveux de M. Gérard, était atteint et convaincu d'un double assassinat sur les deux enfants, assassinat accompli avec de telles précautions, qu'on n'avait pas même pu retrouver les cadavres.
La narration du notaire expliqua l'absence de M. Gérard, et le nom bien connu do M. Jackal jeté dans cette annonce du domestique.
M. Sarranti, an moment de inarcher à l'échafaud, avait sans doute eu des révélations à faire, et l'on envoyait, de la part de M. Jackal, chercher M. Gérard pour entendre ces révélations.
L'indignation contre Sarranti s'en augmenta. Ce n'était point assez d'avoir soustrait une somme considérable, d'avoir assassiné deux innocents , il choisissait encore pour faire ses révélations l'heure sacrée du repas, contrairement à cette sentence de l'auteur de la Gastronomie :
a Rien ne doit déranger l'honnête homme qui dîne. »
Mais an boni «lu compte, comme on n'en était qu'aux
entremets, que le vin de Bourgogne était des meilleurs crus, le vin de Champagne parfaitement glacé, que sur une table voisine se dressait un excellent dessert, on résolut d'attendre M. Gérard, tout en causant, et surtout tout en buvant.
Celte résolution fut fortifiée par l'apparition du domestique qui redescendait le perron, deux bouteilles de chaque main, et qui dit en posant les quatre nouveaux éeban tillons sur la table :
— M. Gérard vous invite à goûter ce Laffltte retour de» Indes et ce Chambertin 1811, sans vous inquiéter de lui; une affaire indispensable l'appelle à Paris, il sera ici dans une demi-heure.
— Bravo! bravo! s'écrièrent les convives d'une seule voix.
Et quatre bras s'allongèrent instantanément pour saisir les quatre goulots des quatre bouteilles.
En ce moment on entendit le roulement d'une voilure sur le pavé de la rne.
On comprit que c'était M. Gérard qui s'eloignail.
— A son prompt retour ! dit le médecin.
Les autres convives balbutièrent chacun un souhait, ei essayèrent de se lever pour donner plus de solennité au toast, mais l'effort était déjà au-dessus des forces de quelques-uns.
On en était là, ceux qui étaient assis essayaient de se lever, ceux qui étaient levés essayaient de se rasseoir lorsque tout à coup uu nouveau personnage, d'autant plus à effet, qu'il était complètement inattendu, entra en scène et donna un Uv r de clef à la conversation.
Ce personnage qui fit irruption dans le jardin, sans qu'on sût par où il était entre, était notre vieil ami Roland, ou si vous l'aimez mieux, à cause de la circonstance, — Brésil.
En effet , quoiqu'il fût entré par la porte comme un i chien bien élevé qu'il était, d'un bond il avait franchi les ! degrés, et en deux autres bonds il s'était trouvé sur la pelouse.
Le premier des convives qui l'aperçut poussa un cri de terreur.
Et, disons-le, la langue pendante, l'œil enflammé et le poil hérissé de l'animal justifiaient suffisamment ce cri.
— Eh bien ! qu'y a-t-if ? demanda le médecin, qui tournant le dos an perron, et portant son verre à sa bouche, ne pouvait deviner ce qui se passait.
— Va chieu enragé ! dit le notoire.
— Un chien enragé ! répétèrent les autres convives avec effroi.
— La, là. regardez.
Tous le» yeux se tournèrent dn coté indiqué par le notoire, et ils virent en effet le chien, qui, tout haletant et furieux qu'il semblait, s'était retourne vers la porte et semblait attendre quelqu'un.
Mais sans doute l'attente lui parut trop longue, car le nez en terre, il commença, comme le barbet de Faust, i décrire des cercles dont la table et les convives étaient le centre, et qui, larges d'abord, se rétrécissaient peu à peu.
En calculant qu'à un moment donné le chien devait ! arriver à écorner les convives, ceux-ci, sans chercher I cacher leur terreur, se levèrent spontanément, et cherchèrent chacun de son côté à préparer sa fuite ; l'un lorgnait un arbre, l'autre un petit appentis sous lequel le jardinier plaçait les instruments de jardinage, celui-ci pensait à escalader le mur, celui-là à chercher un refuge dans le château, quand tout à coup un sifflement aigu et prolonge se fit entendre, suivi de ce commandement prononcé d'une voix forte.
maître.
Ce maître, inutile de dire que c'était Salvator.
Tous les yeux se tournèrent vers lui. En effet, pour le* malheureux convives effrayés à la vue de Roland, c'était le dieu antique, dénouant heureusement la tragédie.
ùt, MONTE-CRISTO.
Le jeune homme apparaissait daus les rayons du soleil couchant qui semblait le couvrir d'une flamme, il était vêtu avec la plus grande élégance, tout en noir, son col était entouré d'une cravate do fine batiste blanche , sa main gantée jouait avec une liadine à pomme de lapis lazuli.
11 descendit lentement les degrés du perron, levaui son chapeau de sa tête dès qu'il eût touché le sable de l'allée, puis, traversant la pelouse suivi de Roland, qu'il maintenait derrière lut avec un geste de la main, il arriva juste à la chaise qu'occupait M. Gérard, chaise que son absence avait laissée vide, se trouvant ainsi juste au rentre des eonvives qu'il salua les uns après les autres arec la plus exquise courtoisie.
— Messieurs, dit-il, je suis une des plus vieilles connaissances de notre ami commun l'honnête M. Gérard, il dovait me faire l'honneur de me présenter à vous, et nous devions dîner ensemble, quand malheureusement pour moi, j'ai été retenu à Paris par la même cause qui vous prive en ce moment de notre hôte.
— Oh! oui, dit le notaire qui commençait à se rassurer, en voyant le chien comme enchaîné au regard du jeune homme, — pour l'affaire Sarranti.
— Effectivement, Messieurs, pour l'affaire Sarranti.
— C'est donc demain qu'on le raccourcit, lo misérable, dit l'huissier.
— Demain, si d'ici là on ne trouve pas moyen de prouver son innocence.
— Sou innocence, ce sera difficile, dit le'notaire.
— Qui sait, lit Salvator, nous avons chez les anciens les oies du poète Ibicus, et chez les modernes , le chien de Montargis.
— A propos de chien. Monsieur, dit l'agriculteur d'une voix enrouée, je dois dire que le vôtre vient de nous faire une belle peur.
— Roland? fit Salvator d'un ton naïf.
— Il s'appelle Roland? demanda le notaire.
— En effet, dit le médecin ; j'ai eu un instant l'espoir qu'il était enrapè.
— 11 parait que Roland n'était que furieux, dit le uotaire, se frottant les mains, enchanté qu'il était de son bon mot.
— Vous avez dit l'espoir? demanda Salvator au médecin.
— Oui. monsieur, et je ne m'en dédis pas ; nous sommes onze; j'avais donc dix chances contre une que l'animal s'attaquerait à un île mes compagnons et non pas à moi, et, comme je me suis spécialement occupé de la iTifio, j'eusse eu l'occasion d'appliquer sur une plaie vive ut fraîche l'antidote que j'ai compose et que je porte sans cesse sur moi, dans l'espérance qu'une occasion se présentera de l'essayer.
— Je vois, monsieur, di Salvator, que vous êtes un véritable philanthrope; par malheur, mon thien n'est pas, pour le moment du inoins, un sujet, comme on dit, je « rois, en terme de médecine, et la preuve, c'est qu'il est d'une obéissance instantanée; voyez plutôt.
Et lui indiquant le dessous de la table, cornue il eut l'ait d'une niche :
— Couche! Roland, dit-il, couche!
Puis s'atlressant aux convives*:
— Ne vous étonnez pas, dit Salvator, que je fasse courtier mon chien sous fa table où je vais m 'asseoir avec vous ; je venais pour dlncr, mieux vaut tard que jamais, lorsque j'ai rencontré M. Gérard sur la route : je voulais m'en aller avec lut , mais il a si fort insisté pour que je vinsse vous rejoindre, que, dej;l entraîné par mon désir, je n'ai pas su résister, d autant plus qu'en sou absence il m'a charpé de vous faire les honneurs de sa table
— Bravo! bravo! s'écria toute la société, sur laquelle les façons d« Salvator avaient produit le meilleur effet.
— Prenez la place de notre hôte, dit le notaire, et permettez-moi de remplir votre verre pour boire à sa santé.
Salvator lendit son verre.
— C'est trop juste, dit-il, et que Dieu le récompense comme il mérite.
Et portant le verre à sa bouche, il y trempa le bout de ses lèvres
En ce moment, Brésil lit entendre un long gémissement.
— Oh ! oh ! qu'a donc votre chien ? demanda le no • taire.
— Rien; c'est sa manière d'approuver quand on porte un toast, dit Salvator.
— Bon, dit le médecin, voilà un animal qui a reçu nue belle éducation ; seulement, son speech n'est pas gai.
— Monsieur, dit Salvator, vous savez que, sans que la science puisse s'en rendre compte, certains animaux ont certains pressentiments; peut-être quelque malheur imprévu meuace-t-il notre ami M. Gérard.
— Oui, répliqua le médecin, on dit cela : mais nous autres esprits fotts, nous ne croyons pas à toutes ces fadaises.
— Cependant, dit le jardinier fleuriste, ma giand'mére...
"— Votre grand'méro était une sotte, mon ami, dit lo médecin.
— Pardon, demanda le notaire, mais vous parliez d'uu danger qui pouvait menacer M. Gérard?
— Un danger? dit un arpenteur géomètre, et quel danger peut donc menacer lo plus honnête homme do la.terre, un homme qui a toujours suivi la ligne droite?
— Un homme qui est le patriotisme même, dit l'huissier.
— Le dévouement incarné, Ut lo médecin.
— L'abnégation elle-même, s'écria le notaire.
— Et vous le savez, messieurs, c'est justement ceux-là que le malheur épie; le malheur, c'est le lion de l'écriture quœrens quem devnret, et s'altaquaut particulièrement aux gens vertueux, — voyez Job.
— Mais que diable fait donc votre chien, dit le jardinier-fleuriste en regardant sous la table, il dévore le gazon.
— Ne faites p*> attention, dit Salvator, nous parlions de M. Gérard, et nous disions. .
— Nous disions, reprit le notaire, qu'un pays doit être lier quand il a donné naissance à un pareil homme.
— Il réduira les impôts, dit le. médecin.
— Il fera hausser le prix des blés, dit l'agriculteur.
— Il fera baisser le prix du pain, dit le jardinier.
— Il liquidera la dette nationale, dit l'huissier.
— 11 reformera la constitution arbitraire de l'école de médecine, dit le médecin.
— Il soumettra la France à un uouveau cadastre, dit le géomètre-arpenteur.
— Oh ! lit le notaire, interrompant ce concert do louantes, mais votre chien m'envoie delà terre plein mon pantalon.
— C'est possible, dit Salvator, mais ne nous occupons pas de lui.
— Au contraire, occupons-nous en, messieurs, reprit le médecin qui avait regarde sous la table, car ce chien présente des phénomènes fort curieux, il a la langue pendante, les yeux sauglants, le poil hérissé.
— Peut-être, dit Salvator, mais tant qu'on ne le l'eranpera point de sa besogne, on n'a rien a craindre de lui, c'est un chien monomaue, ajouta Salvator en riant.
— Je vous ferai observer, dit prétentieusement le médecin, que le mot nionomane, qui vient de mono* et de mania, qui veut dire par conséquent seule idée, ne peut s'appliquer qu'à l'homme, puisque l'homme seul a des idées et que le chien n'a qu'un instinct, très-perfectionoé sans doute, niais qui ne peut entier eu comparaison avec la sublime organisation «lo l'homme.
— Eh bien répliqua Salvator . expliquez cela commn vous voudrez, instinct ou idée, Brésil n'a qu'une préoccupation.
— Laquelle?
— 11 avait deux jeunes maîtres qu'il aimait beaucoup, un petit garçju et une petite liile, le petit garçon a ete ns sassiué, la petite 1111e a disparu , jusqu'à présent il a si bien cherché qu'il a trouve la }*>jjpsfille.
■«•r Vivante '
LE MONTK-CIUSTO.
— Oui, vivante , parfaitement vivante, mais quant an petit garçon, cnmm" il a été assassine et enterré,' té pauvre Brésil qui espère retrouver l'endroit ou a été cache le cadavre, lo pauvre Brésil va toujours cherchant.
— Quart tt inveniet,<\H le notaire, qui n'clait pas fâché de placer trois mot» latins.
— Pardon ! dit le médecin, mai9 c'est tout^uo roman que vous nous racontez-la, monsieur.
— Une histoire, si vous voulez hien. dit Salvator, et même des plus terribles.
— Ma foi, dit le notaire, nous sommes juste entre la poire et le fromage, comme disait fen M. d'Algrefeuille, de gastronomique mémoire, c'est le moment des histoires, et si vous voulez nous raconter la votre, mon cher monsieur, elle sera la bien-venue.
— Volontiers, dit Salvator.
— Cela va être lrès-interessant, dit lo médecin.
— Je le crois, répondit simplement Salvator.
— Chut! chut! lit-on de toute part.
Il se fit nn moment de silence pendant lequel Brésil poussa un hurlement si plaintif, mi un frisson passa dans les veines de tous les convives, cl fine le jardinier, qui avait par quelques mots indiqué qu'il n'était point esprit fort comme le docteur, ue put s'empêcher de murmurer en se levant :
— Diable de chien, val
— Mais asseyez-vous donc, dit le géomètre en le tirant par la basque de son habit et en le forçant de se rasseoir
Le jardinier se rassit en grommelant^ mais il se rassit.
— Allons! allons! l'histoire, dirent les convives, l'histoire.
— Messieurs, dit Salvator. j'intitulerai mon drame, car c'est plutôt un drame qu'une histoire, Giraud Vhonuêk hommr.
— Tiens, dit l'huissier, c'est presque M. Gérard l'honnête homme.
— C'est en effet une différence de deux lettres seulement, mais j'ajouterai a ce premier titre, M. Giraud l'honnête homme, un sous-titre ainsi conrn : . où il ne faut pas se (1er aux apparences. »
— VoilA a'nhord un excellent titre, dit le notaire, et A votre nlace je le porterai» à M. Gnilbert de Pixerècuurt.
— Je ne puis, monsieur, je le desline a M. le procureur du roi.
— Messieurs, messieurs, dit le médecin, je vous Tais observer que vous empêchez lo narraient de commencer sa narration.
— Oh! dit Salvator, sovez tranquille, nous y arriverons.
- Silence! Ht le géomètre, silence • On entendit Brésil qui grattait la terre avec fureur et qui respirait bruyamment. ^ Salvator commença.
Nos lecteurs connaissent lo drame qu'il raconta sous des noms supposes. A force d'investigations el de recherches aide par sa merveilleuse perspicacité i\ laquelle servait de . guide l'instinct de Brésil, il était arrive à reconstruire tout I événement, comme un architecte habile, par quelques vestiges, reconstruit un monument anliquo, comme Cuvier, par quelques ossements, reconstruisait un monstre antédiluvien.
Nous ne suivrons donc pas Salvator dans ce reo.il qui n'apprendrait rien do nouveau au lecteur, mais ne lui rappellerait que ce qu'il sait doja.
Seulement, quand après avoir raconte le crime de Gérard qu'il appelait Giraud, il eu arriva a montrera l'aide de quelle hypocrisie l'assassin el le spoliateur en -était arrive si s'entourer non-seulement de l'estime et du respect, mais encore de l'affection, du dévouement et de l'amour de ses concitoyens, l'auditoire poussa un long cri d'indignation auquel Brésil répondit par un grognement sourd comme s'il avait voulu faire sa partie dans ce concert Je malédictions.
Puis quand, après avoir développe l'hypocrisie du misérable, il m arriva à celte barbare lâcheté avec : laquelle il laissait condamner un innocent ouand ne s'agissait pour
lui que de s'exiler, de changer de nom, et de s'en allei dans un autre monde pleurer sur son premier crime, au lieu d'en commettre un second [dus terrible peut-être que le premier, l'émotion de l'auditoire fut au comble, sa en» 1ère se changea en exaspération et chacun hurla sa malédiction sur le meurtrier.
— Mais, s'écria le notaire, ne dites-vous pas que c'es^ demaiu que l 'innocent paie pour le coupable .'
— C'est demain, dit Saivalor.
— Mais, dit à sou tour le médecin, d'ici à demain, coammeut trouver nue preuve qui ouvre le» yeux de la justice ?
— La boute de Dieu est grande, dit Salvator baissant la tèteot regardant sous la nappe le travail acharne auquel m livrait Brésil, qui, sentant que son maître s'occupait de lui, sa détourna un matant de sou travail et) vint eu manière de baiser, appuyer son uez humide sur la main de son maître, puis se remit immédiatement à creuser la terre
— la bonté de Dieu, la honte de Dieu, répéta le docteur, qui. en sa qualité de médecin, était profondément sceptique , mais une bonne preuve serait encore plus suie.
— Sans doute, repondit Salvator, aitsiu cette preuve qui m'a déjà échappe uno fois, j'espère que nous allons la
trouver.
— Ah ! dirent les convive* d'une seule voix, vous ave;
eu une preuve?
— Oui, répondit Salvator.
— El cette preuve voUs a échappé ?
— Par malien
— OueUe preuve olait-ce ?
— J'avais, grâce A Brésil, retrouvé le squelette de l'enfant.
— OUI firent les convives territles.
— El pourquoi n avex-vous pas réclame une descente de
justice avec l'assistance d'un médecin, dit le docteux.
— C'est ce que j'ai fait, moins le médecin; mais {tendant l'intervalle le squelette avait disparu, et la justice m'a
ri au uez.
— Le meurtier aura eu vent do la chose, dit le notaire, et l'aura transporte ailleurs.
— Do sorte que vous êtes à la recherche de Ce cadavre?
demanda l'huissier.
— Mon Dieu ! oui, lit Salvator, car, enfin, vous compn nez bien, si le cadavre se trouve à un endroit ou n'ait pa* pu l'enterrer M. Sarranti.
— M. Sarranti ! s'écrièrent d'une seule voix les convives, c'est donc M. Sarranti qui est l'innocent.
— Ai-je laisse échappé son nom?
— Vous avez dit Sarranti.
— Si je l'ai dit. jo ne me dédis jias.
■- El quel intérêt avez -vous à rechercher l'innocence de cet homme?
— C'est le père d'un de nies amis ; puis, me fat-il complètement étranger, il me semble qu'il est du devoir de tout homme de sauver un de ses semblables de l'échafaud, quand il a la conviction de sou innocence.
— Mais, eulln, dit le notaire, celle preuve que vous cherchez, vous n'espérez pas lu trouver ici?
— Peut-être.
— Chez M. Gérard ?
— Pourquoi |>as ?
Le chien, comme s'il répondait aux paroles de son maître, fit entendre un hurlement lugubre el prolonge.
— Entendez-vous? fil Salvator, voici Brésil qui me dit qu'il ne desespère pas.
— Comment, qu il ne desespère pas?
— Sans doute, ne vous ai-je pas dit qu'il avait une monomanie, celle de retrouver le cadavre de son jeune maître
— C'est vrai, répondirent les convives d'une seule voix.
— Eh bien! répondit Salvator, pendant u/ie je vous conte les quatre premiers actes du drame, Brésil travaille au cinquième.
— Oue voulez-vous dire ? demandèrent eu même temps l'huissier et le notaire, lundis que les antres, tout en restant muets, interrogeaient des yeux.
— Regardez sous la table, lit Salvator, en soulevant la nappe.
Chacun plongea là tète sous In table.
— Qiio diable fait-il là? demanda sans aucun trouble le médecin, qui commençait à croire que. pour n'étve point enragé, le chien n'en était pas un sujet moins intéressant à étudier.
— 11 fait un trou, comme vous voyez, répondit Salvator. — Kt un trou énorme, reprit le notaire.
— Vn trou d'un mètre de profondeur et deux mètres cinquante de circonférence, dit l'arpenteur. ■
— El que cherche-t-il? demanda l'huissier.
— Une pièce do conviction, dit Salvator.
— Laquelle? Ht le notaire.
— Le squelette de l'enfant, dit Salvator.
Ce mol de squelette, prononcé à In suite du récit terrible de Salvator à l'heure où l'ombre commençait à descendre du ciel, lit dresser les cheveux sur toutes les têtes, chacun d'un mouvement instantané s'éloigna du trou, le médecin seul s'en rapprocha.
— Cette table nous gène ? dit il.
— Aidez-moi, dit Salvator.
Les deux hommes prirent la table , la soulevèrent, et la transportant à quelques pas, laissèrent le chien à découvert.
Brésil ne parut pas mémo s'apercevoir du changement qui s'était fait, tant il était acharné à la funèbre besogne.
— Allons, messieurs, dit Salvator, un peu de courage, que diable, non? sommes des hommes.
— En effet, dit le notaire, et j'avoue que je suis curieux de Toir le dénouement.
— Nous y louchons, dit Salvator.
— Allons, allons, dirent les autres en se rapprochant. On fit cercle autour du chien.
Brésil continua de creuser avec une telle énergie et uue telle régularité, que l'on eût bien plutôt dit une machine qu'un animal,
— Courage ! mon bon Brésil, dit Salvator, tu dois être au bout de tes forces, mais aussi tu es au bout de les peines, courage !
\& chien tourna la tète, et du regard sembla remercier son maître.
La fouille dura quelques minuLes encore, pendant lesquelles les convives, la bouche ouverte et la respiration suspendue, gardaient le silence, suivant d'un <eil dilaté par la curiosité, l'étrange scène qui se jouait sous leurs yeux entre ce chien et son maître, qu'ils commençaient à croire n'être pas autant l'ami de M. Gérard qu'il avait bien voulu le dire en arrivant.
Au bout de cinq minutes, Brésil poussa un long soupir, et cessa de gratter pour appuyer son museau en soufflant brusquement sur une partie de l'excavation.
—Il y est, il y est, dit joy •uscincnl Salvator, tuas trouve, n'est-ce pas ? mon chien.
— Qu'a-t-il trouvé ? demanderont les assistants.
—Le squelette, dit Salvator, ici, Brésil, le reste regarde les hommes ; ici, mon chien.
Le chien s'clança hors du trou, et s'accroupit au bord de la fosse, regardant son maître comme pour lui dire :
— A ton tour.
En effet, Salvator desceudil dans l'excavation, plongea sa main à l'endroit le pins profond, et appelant le médecin.
— Venez, Monsieur, dit-il, et tàtez.
Le médecin descendit bravement près de Salvator, tandis que les autres convives, parfaileuieut dégrises, se regardaient avec stupéfaction, et allongeant la main comme avait fait son devancier , il sentit au bout de ses doigts cotte matière douce et soyeuse qui avait fait frissonner Salvator lorsque . pour la première fois, Brésil avait découvert le squelette de lin faut dans le parc de Viry.
— Oh ! oh 1 lit-il, ce sont des cheveux.
-- Iles cheveux! répétèrent tous les assistants.
— Oui, Messieurs dit Salvator, et si vous voulez aller chercher des bougies, vous pourrez vous en convaincre.
Chacun se précipita vers la maison, et revint armé, cc-
Ilui-ci d'un candélabre, celui-là d'uu chandelier. Lu médecin, Salvator et Brésil étaient seuls restes prés de la fosse.
Nous nous trompons, Brésil et le médecin étaient aeuls restés. Sahator s'était dirigé vers la petite baraque où le jardinier renfermait ses instruments, et était revenu avec
une bêche.
Les convives étaient rangés autour de l'excavation qui se trouvait éclairée par cinquante bougies, comme en plein jour.
On apercevait à fleut de terre une mêcho de cheveux blonds.
— Allons ! allons ! dit le médecin, il faut continuer cette exhumation.
— C'est bien ce que je compte faire, dit Salvator, Messieurs, prenez une servictto, ctendez-là près de la fosse.
On obéit.
Salvator descendit dans le trou et avec la même précaution, nous dirons presque avec le même respect que s'il eût eu affaire à un cadavre, il introduisit sa bêche dans la terre, et faisant levier, il amena doucement à la surface la tête de l'enfant posée sur sou oreiller d'argile.
Un long frémissement courut parmi Ici spectateurs , quand Salvator, avec ses gants blancs qu'il ti avait pas quittes, prit délicatement cette petite tête, et la posa sur la serviette.
Puis Salvalor reprit sa bêche, et se remit à la besogne.
Il ramena peu à peu, et débris par débris, tous les restes de l'enfant, si bien qu'au bout d'un instant, il put sur la serviette, tout en se servant des termes techniques, et en mettant chaque ossement à sa place, recomposer le squelette tout entier, à l'etonuement général de* assistants, mais particulièrement à la satisfaction du médecin qui dil à Salvator :
— C'est à un confrère que j'ai l'honneur de parler? —Non, Monsieur, dit Salvator, je n'ai point cet honneur,
je suis un simple amateur d'anatomie.
Puis se tournant vers les spectateurs de cette scène : — Messieurs, dit-il. vous êtes tous témoins, n'est-ce pas,
que je viens de trouver dans cette fosse le cadavre d'un
enfant.
— J'en suis témoin, dit le médecin, qui semblait vouloir monopoliser le témoignage que Salvator reclamait de tout le monde, et le squelette d'un enfant mâle qui devait être âgé de huit ou neuf ans.
Tout le inonde est témoin, répéta Salvator, en interrogeant des yeux chacun des spectateurs.
— Oui, tous, tous, répétèrent en chœur les convives Battès d'avance, quel que fût l'événement, do la part distinguée qu'ils étaient appelés à v prendre.
— Et par conséquent, chacun ca témoignera devant la justice s'il y a lieu? continua Salvator.
— Oui, oui. répéta l'assemblée.
—Seulement, dil l'huissier, il faudrait dresser un procèsverbal.
— Inutile, dit Salvator, il est tout dreaae.
— Comment cela?
— J'étais tellement sûr de co que je trouverais, dit Salvalor. en tirant de sa poche un papier timbré, que le voici.
Et il hit en effet un procès-verbal rédigé dans les lermes où s'écrivent d'ordinaire ces sortes d'actes, et dans lequel tout se trouvait, même l'indication précise du lieu ou le squelette avait etc retrouvé, ce qui était une preuve que Salvator ne visitait point pour la première fois le jardin de Natives.
l ue seule chose manquait, les noms et prénoms des j.ei sonnes assistant à l'exhumation.
Tous les spectateurs de cette scène qui, depuis un quart d'heure marchaient dVlonnemen: en elonnenient, avaient écoute la lecture du procès-verbal, en regardant d'un œil stupéfait l'étrange personnage qui venait do les faire assister à ce drame fantastique.
— Lu encrier, demanda Salvalce à un doniuslique qui regardait aussi stupéfait .pie les antres.