I.E TEIU: ET LE Flt-S
Laissons Danglars, aux prises avec le génie de la haine, essayer de souffler contre son camarade quelque maligne supposition à l'oreille de l'armateur, et suivons Dantès, qui, après avoir parcouru la Cannebière dans toute sa longueur, preud la rue de Noailles, entre dans une petite maison située au côté gauche des allées de Meilhan. monte vivement les quatre otages d'un escalier obscur, et, se retenant à la rampe d'une main, comprimant de l'autre les battements de son cteur, s'arrête devant une porte entrebâillée qui laisse voir jusqu'au fond d'une petite chambre.
(ielte chambre était celle qu'hahiU.it le père de Dantés.
La nouvelle de l'arrivée du Pharaon n'était pas encore parvenue jusqu'au vieillard, qui s'occupait, monté sur une chaise, à palissader d'une main tremblante quelques capucines, mêlées de volubilis, qui montaient en grimpant le long du treillage de sa fenêtre.
Tout à coup il se senti) prendre à bras le corps, et une voix bien connut? s'écria derrière lui :
— Mon père ! mon bon père !
Le vieillard jeta un cri et se retourna : puis, voyant son lils. il se laissa aller dans ses bras, tout tremblant et tout p.Ue. '
— Qu'as lu donc, père, s'écria le jeune homme inquiet ; serais-tu malade ?
— Non, non. mon cher Edmond, mon lils, mon enfant, non : mais je ne t'aUondais pas, et la joie, le saisissement de le revoir ainsi à l'improviste... Ah ! mon Dieu! il me semble que je vais mourir.
— Eh bien ! remels-toi donc, père ! c'est moi. c'est bien moi ! on dit toujours que la joie ne fait pas de mal. et voilà pourquoi je suis entré ici sans préparation. Voyons,
uigi
souris-moi an lieu de me regarder comme lu le fais, avec de* veux égares. Je reviens et uous allons être heureux, — "Ah ! Uni mieux, garçon, reprit le vieillard, mais comment allons-nous être heureux ! Tu ne me quittée donc plus? Voyons, conte-moi ton bonheur.
— Que le Seigneur me pardonne, dit le jeune homme, de me rejouir d'un bonheur fait avec le deuil d'une famille, mais Dieu sait que je n'eusse pas désire ce bonheur ; il arrive, et je n'ai pas la force de m'en affliger : le brave capitaine i/cclère est mort, mon père, et il est probable que, par la protectionde monsieut Morrel , je vais avoir sa place. Comprenez-vous, mou père? capitaine à vingt ans, avec cent louis d'appointements, et une part dans les bénéfice*! n'est-ce pas plus que ne pouvait vraiment l'espérer tin pauvre matelot comme moi ?
— Oui. mon lila, oui, en effet, dit le vieillard, c'est bien heureux.
— Aussi, je veux que du premier argent que je toucherai, vout, ayez une* petite maison avec un j udiu pour planter vos clématites, vos capucines et vos chèvres feuilles... Mais qu'as-tu donc, père, ou dirait que lu te trouves mal ?
— Patience, patience ! ce ne sera rien.
Et les forres manquant au vieillard, il se renversa en arrière.
— Voyons, voyons! dit le jeune homme, un verre de vin, mon père, c«la vous raminera ; oit mettez-vous votre vin ?
— Non, merci, ne cherche pas : je n'ai pas besoin, dit le vieillaid essayant de retenir son llls. .
— Si fait, si fait, père, indiquez moi l'endroit. Et il ouvrit deux ou trois armoires
— Inutile... dit le vieillard, il n'y a plus de vin.
-- Comment, il n'y a plus de vin ! dit en pâlissant a son tour Dantès. regardant al ternati veine .1 les joues creuses et blême* du vieillard et les armoiries vides ; comment, il n'y a plus de vin ! nuriez-vous manqué d'argent, mon père?
— Je n'ai manque de rien, puisque te voila, dit le yeillard.
— Cependant, balbutia Dantès en essuyant la sueur qui coulait de son front, cependant, je vous avais laissé deux cents francs, il y a trois mois, en partant.
— Oui, oui, Edmond, c'est vrai ; mais tu avais oublié en partant une petite dette chez le voisin Caderousse ; il me l'a rappelée, en me disant que si je ne payais pas pour toi, il irait se faire payer chez M. Morrel. Alors, tu comprends, de peur que cela le fit du tort ..
— Eh bien ?
— Eh bien ! j'ai paye, moi.
— Mais , s'écria Dantès, c'était cent quarante francs que je devais a Caderousse !
— Oui, balbutia, le vieillard.
— Et vous les avez donnés sur les deux cents francs que je vous avais laissés?
Le vieillard Ht un signe de tète.
De sorte que vous avez vécu trois mois avec soixante fraucs ! murmura le jeune homme.
— Tu sais combien il me faut peu de chose, dit le vieillard.
— Oh! mon Dieu, mon Dieu, pardonnez-moi, s écria Edmond en s» jetant à genoux devant le bonhomme.
— Oue fais-tn donc ?
— Oh ! vous m'avez déchire le cteur.
—Bah ! te voilà, dit le vieillard en souriant, maintenant tout est oublie, car tout est bien.
— Oui, me voilà, dit le jeune homme, me voilà avec un bel avenir et un peu d'argent. Tenez père, dit ii, prenez, prenez et euvoyez chercher tout de sui'.e <j ;elque chose.
Et vida sur la table ses poches qui contenaient une douzaine de pièces d'or, cinq ou six eces de cinq francs et de la menue monnaie.
Le visage du vieux Dantès s'épanouit.
— A qui cela? dit-il.
— Mais, a moi!., à toi !.. à nous! Prends, achète des provisions, sois heureux, demain il y en aura d'autres.
— Doucement, doucement, dit le vieillard en souriant,
avec la permission, j'userai modérément de. ta bourse : on croirait, si l'on me voyait acheter trop d î choses à la fois, que j'ai ete obligé d'attendre ton retour (jour les acheter.
— Fais comme lu voudras : majs, avant toutes chose!,, prends une servante, père, je ue veux pas que tu restes seul. J'ai du eafe de contrebande et d'excellent tabac daus un petit coffre de la cale, tu l'auras dés demain . Mais chut! voici quelqu'un.
— C'est Caderousse qui aura appris ton arrivée , el qui vient sans doute le faire son compliment de retour.
— Bon ! encore des lèvres qui disent une chose taudis que le co'ur eu pense une autre! murmura Edmond ; mais, n'iiupotte, c'est un voisin qui nous a rendu service autrefois, qu'il soit le bienvenu.
En etl'ei, au moment où. Edmond achevait la phrase à voit lusse, on vit apparaître, encadrée par la porte du palier, la tèle noire el oarbue de Caderousse. C'était un homme de vingt-cinq à vingt-six ans ; il tenait à sa main un morceau de drap qu'en sa qualité de tailleur il s'apprêtait à changer eu un revers d'habit.
-Eh! te voilà doue revenu, Edmond ? dit il avec un accent marseillais de» plus prononcés et avec un large sourire qui découvrait ses dents blanches comme de l'ivoire.
— Comme vous voyez, voisin Caderousse, et prêt à vous être agréable en quelque chose que ce soit, repondit Dantès eu dissimulant mal sa froideur sdns celle offre de
service.
— Merci, merci , heureusement je n'ai besoin de rien, el ce sont même quelquefois les autres qui ont besoin de moi. — Dantès lit un mouvement. — Je ne te dis pas cela pour toi, garçon : je t'ai prête de l'argeul, tu me |'a s rendu; cela se 'fait entra^bftujj voisins, et noui sommes quittes. " „,
— On n'est jamais quitte envers ceux qui nous ont obliges, dit Dantès, car lorsqu'on ne leur doit plus l'argent on leur doit la reconnaissance.
— A quoi bon parler de cela ! ce qui est passe est passe. Parlons de ton heureux retour, garçon. J'étais donc aile comme cela sur le port pour rassortir du drap marron, lorsque je rencontre 1 ami Dauglars :
— Toi, à Marseille?
— Eh ! oui, tout de même, me ropondit-il.
— Je le croyais à Smyrnc ?
— J'y pourrais être, car j'en reviens.
— Et Edmond, ou est-il doue, le petit?
— Mais chez son père, sans doute, repondit Dauglars El alors je suis venu, continua Caderousse. pour avoir le plaisir de serrer la maiu à un ami !
— Ce bon Caderousse, dit le vieillard, il nous aime tant!
Certainement que je vous aiiUL-.ct que je vous estime encore, attendu que les honnêtes gens sont rares ! Mais il parait que tu reviens riche, garçon ? continua le tailleui en jetant un regard ohlique sur la' poignée d'or et d'argent que Dantès avait déposée sur la table.
Le jeune homme remarqua l'éclair de convoitise qui illumina les yeux noi^s de -on voisin.
— Eh ! mon Dieu ! dit il négligemment, cet argent ii't\-.l pointu moi; je manifestais au père la crainte qu'il eûl manqué de quelque chose en mon absence, et, pour me rassurer, il a vidé sa bourse sur la table. Allons, pere, continua Daulès, remettez cet argent dans votre tirelire ; à moins (pie le voisin Caderousse n'en ait besoin à son tour, auquel cas il est bien à son service.
— Non pas, garçon, dit Caderousse, je n'ai besoin »le rien, et, Dieu merci, l'état nourrit son homme. Carde Ion argent, garde : on n'en a jamais de trop; ce qui n'empêche pas que je ne te sois obligé de ton offre comme si j'en profilais.
— C'était de bon creur. dit Dantès.
— Je n'en doute pas. Eh bien ! te voilà donc au mieux avec monsieur Morrel. câlin que lu es?
— Monsieur Morrel a toujours eu beaucoup de bon te pour moi, répondit Dantès.
— En ce cas, tu as eu tort de refuser son diuer
— Comment, refuser son dîner ? reprit le vieux Dantès ; il t'avait doue invité à dîner?
— Oui, mon père, reprit Edmond en souriant de 1 etonnement que causait à son père l'excès d'honneur dont il était l'objet.
— Et pourquoi doue as-tu refusé, fils? demanda le vieillard.
— Pour revenir plus lot prés de vous, mon père, répondit le jeune homme ; j'avais hâte de vous voir.
— Cela l'aura contrarie, ce Iwn monsieur Morrel, reprit Cadeiousse ; el quand on vise à être capitaine, c'est un tort que do contrarier son armateur.
— je lui ai expliqué la cause de mon refus, reprit Dantès, et il l'a comprise, je l'espère.
— Ali ! c'est que pour être capitaine, il faut un peu flatter ses patrons.
— J'espère être capitaine sans cela, répondit Dantès.
— Tant mieux, tant mieux I cela fera plaisir à tous les anciens amis, et je sais quelqu'un là-bas, derrière la citadelle de Saint-Nicolas, qui u en sera pas fâché.
— Mercedes? dit le vieillard.
— Oui, mon père, reprit Dantès, el, avec votre permission, maintenant que je vous ai vu, maintenant que je sais ciue vous vous poi tei bien el que vous avez tout re qu'il vous faut, je vous demanderai la permission d'aller frire visite aux Catalaus.
— Va, mou enfant, va, dit le vieux Dantès, et que Dieu le béuisse dans U femmo comme il m'a béni dans mon lits!
Sa femme ! dit Caderonsse ; comme vous y allez, pere
Dantès 1 elle ne l'est pas encore, ce me semble !
— Non : mais selon toute probabilité, répondit Edmond, elle ne tardera point à le devenir.
— N'importe, n'importe, dit Caderousse, tuas bien fait de te dépêcher, part-on.
Pourquoi cela ?
— Parce que la Mercédès est une belle Jille, et que les belles filles ne manquent pas d'amoureux ; celle-là surtout, ils la suivent par douzaine.
— Vraiment ! dit Edmond avec un sourire sous lequel perçait une légère nuance d'inquiétude.
— oh ! oui, reprit Caderousse, et de beaux partis, même; mais tu comprends, tu vas être capitaine, on n'aura garde de te refuser, toi !
— Ce qui veut dire, reprit Dantès avec un sourire qui dissimulait mal son inquiétude, que si je n'étais |*as capitaine...
— Eh ! eh ! fit Caderousse.
Allons, allons, dit lo jeune homme, j'ai meilleure*
opinion que vous des femmes eh gênerai et de Mercedes en particulier, el, j'en suis convaincu, que je sois capitaine ou non, elle me restera fidèle.
— Tant mieux, tant mieux ! dit Caderousse, c'est toujours, quand on va se marier, une bonue chose que d'avoir la foi ; mais, n'importe, crois-moi, garçon, ne perds pas de temps à aller lui annoncer ton arrivée et à lui faire part de tes espérances.
— J'y vais, dit Edmond.
Il embrassa son père, salua Caderousse d'un signe et sortit.
Caderousse resta un instant encore ; puis , prenant congé du vieux Dantès, il descendit à son tour et alla rejoindre Danglars, qui l'attendait au coin de la nie Senac
— Eh bien ! dit Danglars, l'as-lu vu?
— Je le quitte, dit Caderousse,
Et t'a-t-il parlé de siin espérance d'être capitaine?
— 11 en a parle comme s'il 1 était déjà.
— Patience ! dit Danglars, il se presse un peu trop, ce me semble!
— Dame! il parait que la chose lui est promise par monsieur Morrel.
— De sorte qu'il est bien joyeux?
C'est-à-dire qu'il en est insolent; il m'a déjà fait ses
offres de service comme si c'était un grand personnage ; il m'a propose de me prêter de l'argent comme si c était un banquier.
— Et vous avez refusé ?
— Parfaitement, quoique j'eusse bien pu accepter, attendu que rW mm qui lui ai mis à la main les premières pièces blaurhes qu'il a maniées. Mais maintenant M. Dantès n'aura p us besoin de personne, il va être capitaine.
~ Bah ! répéta Danglars, il ne l'est pas encore.
— Ma foi, ce serait bien fait qu'il ne le fui pas, dit Caderousse, ou sans cela il n'y aura plus moyen de lui parler.
— Que si nous le voulons bien, dit Danglars, il restera ce qu'il est, et peut être même deviendra moins qu'il n'est.
— Que dis-tu ?
— Hien, je me parle à moi-même. Kt il est toujours
amoureux dt
Catr
— Amoureux fou. Il y est allé; mais, ou je me trompe fort, ou il aura du désagrément de ce côté-là.
— Expliijue-lni.
— A quoi bon ?
— C'est plus important que tu ne crois. Tu n'aimes pas Dantès, hein ?
— lo n'aime pas les arrogants.
— Eh bien ! alors, dis-moi ce que tu sais relativement à la Catalane.
— Je ne sais rien de bien positif; seulement j'ai vu des choses qui me 'font croire, comme je te l'ai dit, que le futur capitaine aura du désagrément aux environs du chemin des Vieilles-Infirmeries.
— Qu'as-tu vu alors ? Vovous, dis.
— K!i bien ! j'ai vu que toutes les fois que Mercédès vient en ville, elle y vient accompagnée d'un grand gaillard de Catalan à l'u-il noir, à la peau rouge, irès-hmn, très-ardent, el qu'elle appelle mon cousin.
— Ah '. vraiment, et crois-tu que ce cousin lui fasse sa .pour ?
— Je le suppose: que diable peut faire un grand garçon de vingt ans à une belle fille de dix-sept ?
— Kl tu dis que Dantès est allé aux Catalans ?
— Il est pirti devant moi.
— Si nous allions du même côté, nous nous arrêterions à la Réserve, et tout en buvant nn verre de vin de U Malgue chez le père Pamphile , nous attendrions des nouvelles.
— Et qui nous en donnera ?
— Nous serons sur la mute, et nous verrons sur le visage de Dantès ce qui se sera passé.
— Allons , dit Caderousse ; mais c'est toi qui paies ?
— Certainement, repondit Danglars.
Et tous deux s'acheminèrent d'un pas rapide vers l'endroit indique. Arrivés la, ils se firent apporter une bouteille et deux verres.
La père Pamphile venait de voir passer Dantès il n'y avait pas dix minutes.
Certains que Dantès elait aux Catalan?, Danglars et Caderousse s'assirent sous le feuillage naissant des platanes et des sycomores, dans les branches desquel s une bande joyeuse d'oiseaux chantait un des premiers beaux jours du printemps
Alex. DUMAS.
{ta suite au prochain numéro.
RECUïSERïE.
HISTOIRE D'UN CHIEN ET DE ONZE POULES
Valrin regarda Pritchard d'un air méprisant.
— Don ! encore un Engtishman 1 dit-il.
11 faut d'abord que vous connaissiez Valrin.
Vatrin est un homme de cinq pieds six pouces,
LE MONTK-CHISTU
osseux, coupant. Il n'y a pas de buisson, de ronces que no taillent ses jambes, garnies de longues guêtres de. cuir ; il n'y a pas de coupe dix ana que ne fende son coude, pointu comme une equerre.
Il est silencieux d'habitude, comme les gens accoutumes aux rondes de nuit ; quand il a affaire à ses gardes, qui le tiennent pour un oracle, il se contente de leur faire un signe de l'œil ou un «este de la main : ils comprennent.
Un dea ornemente, je dirai presque un des appendices de son visage, c'est sa pipe.
Je ne sais si cette pipe a jamais eu un tuyau ; moi. je l'ai toujours vue à l'état de brule-gueule,
E: c'est tout simple : Vatrin fume sans cesse.
Or, pour . passer dans les fourrés, il faut nue pipe parti eulière, une pipe qui ne dépasse pas la longueur du nez , afin que la pipe et le nez travaillent d'un effort égal au passage de la figure.
A force de presser le tuyau de la pipe, les dents de Va- . trin, celles qui pressent le tuyau, se font arvondieseu haut et en bas: de sorte que ce tuyau est pris comme dans une pince, d'où il ne bouge, une fois qu'il y est enserré. La pipe de Vatrin ne quitte sa bouche que pour s'incliner gracieusement sur les bords de sa blague, et se remplir comme faisait l'amphore de la princesse Xausica a la fontaine, on l'urne de Rachclau puits.
Aussitôt bourrée, la pipe de Vatrin reprend sa place dans sa pince ; le vieux garde cbef lire do sa poche son briquet, sa pierre, sou amaduu ;— Vatrin ne donne pas dans les idées nouvelles et dedaignelacAi'wi/fM* ; — puis il allume sa pipe, et jusqu'à ce qu'elle soit complètement épuisée, la fumée sort de sa bourbe avec la régularité et presque arec l'abondance de la fumée d'une machine a vapeur.
— Vatrin. lui disais-je un jour, quand vous ne pourrez plus marcher, vous n'aurez qu'a vous faire adapter deux roues, et vulre télé servira de locomotive à votre corps.
— Je marcherai toujours, me repondit simplement Vatrin.
Et Vatrin disait vrai : le Juif errant n'était pas mieux traite que lui pour la course.
11 va de soi que Vatrin répond sans avoir besoin de quitter sa pipe ; sa pipe est une espèce de végétation de sa mâ-" choire, uu corail noir eut»! sur ses dents ; seulemeut, il parle avec une sorte de silllcmcntqui n'appartient qu'à lui, et qui provient du peu d'espace que les dents laissent au son pour passer.
Vatrin a trois manières de saluer.
Pour moi, par exemple, il se contente de lever son chapeau et de la remettre sur sa tête.
Pour un supérieur, il ote son chapeau et parle son chapeau à la main.
Pour un prince, il ôte son chapeau de sa téte et sa pipe de sa bouche.
Oler sa pipe do sa bouche est le plus haut signe de considération que puisse donner Vatrin.
Toutefois, sa pipe 6tee, il n'en desserre pas pour cela les dents d'une ligne ; au contraire • les deux mâchoires, n'ayant plus rien qui les sépare, se rejoignent comme sous l'impulsion d'un ressort, et, au lieu que le sifflement diminue, le sifflement augmente, le son n'ayant plus, pompasse^ la petite ouverture pratiquée par le tuyau de sa pipe.
Avec tout cela, rude chasseur au poil et à la plume, manquant rarement son coup, tirant la bécassine comme vous et moi pouvons tirer le faisan ; connaissant ses passées, ses brisées, ses traces ; vous disant, à la première inspection, à quel sanglier vous avez afiaire, si c'est une
| béte rousse, un tieran, un ragot, un solitaire, ou un quartanier ; reconnaissant la laie du sanglier ; vous disant, à l'élargissement de sa pince, si la laie est pleine ; et de combien elle est pleine ; enfin, tout ce que la curiosité du chasseur désire savoir avant l'attaque de l'animal.
Vatrin regarda donc Pritchard et dit : • Bon ! encore un Englithman! •
Pritchard était toisé.
Vatrin n'admettait pas beaucoup plus le progrès pour les chiens que pour les briquets. Toute la concession qu'il avait pu faire au progrès cynégétique, c'était de passer du braque national, de l'honnête braque de nos pères, gris et marron, à la chienne anglaise à deux nez, blanc et feu.
Mais il n'admettait pas le pointer.
Aussi fit-il toutes sortes de difficultés pour se charger de l'éducation de Pritchard.
Il alla jusqu'à m'offrir de m.» donner un chien à lui, un de ces vieux serviteurs dont uu chasseur ne se sépare que pour son pére ou pour son fils.
Je refusai : c était Pritchard que je voulais, et pas uu autre.
Vatrin poussa un soupir, m'offrit un verre de vin dans lo verre du gênerai, et garda Pritchard.
Il lo garda ; pas si bien cependant, que, deux heures après, Pritchard ne fut de retour à la villa Médicis.
J'ai déjà dit qu'à cette époque je u'habitais pas encore Monte-Cristo, mais j'ai oublié dédire que j'habitais la villa Medicis.
Pritchard fut le malvenu ; il reçut une volée de coups de fouet, et Michel, mon jardiuier, concierge, homme de confiance, fut chaigé de le reconduire chez Vatrin.
Michel reconduisit Pritchard, et s'informa des détails de la fuite. Pritchard, enfermé avec les antres chiens du garde chef, avait sauté par-dessus la palissade, et il était revenu A la maison de son choix.
La palissade avait quatre pieds; Vatrin u 'avait jamais vu de cliien faire un pareil saut.
11 est vrai que jamais Vatrin n'avait eu de pointer.
Le lendemain, lorsqu'on ouvrit la pot te de la villa Médicis, on trouva Pritchard assis sur le seuil.
Pritchard reçut une seconde volée de coups de fouet, et Michel fut une seconde fois charge de le reconduire à Vatrin.
Vatrin passa un vienx collier au con de Pritchard, et mit Pritchard à la ch&ine.
Michel revint, m 'annonçant cette mesure acerbe mais nécessaire. Vatrin promettait que je ne reverrais Pritchard que lorsque son éducation serait finie.
Le lendemain, pendant que j'étais en train de travailler dans un petit pavillon situe au plus profond du jardin , j'entends des abois furieux.
C'était Pritchard qui se battait avec un grand chien des Pyrénées, dont venait de me faire cadeau un de mes voisins, M. Challamel.
J'ai oublie, chers lecteurs, de vous parler de celui-là ( le chien des Pyrénées / : vous me permettrez de revenir sur son compte dans l'an des chapitres suivants. Cet oubli, du reste, serait calcule, qu'il pourrait passer pour une adresse; car il mettrait au jour une de mes vertus prédominantes : le pardon des injures.
Pritchard, tiré par Michel des dents de Mouton. . . — on appelait le chien des Pyrénées Mouton, non pas à cause de son caractère : il eût été, sous ce rapport, fort mal nommé; mais à cause de son poil blanc, fin comme de la laine ; — Pritchard, disais-je, Uré des dente de Mouton par Michel,
reçut une troisième volée, et fut reconduit pour la troisième fois chez Vatrin.
Pritchard avait mangé son collier !
Vatrin s'est demande bien des fois comment Pritchard avait fait pour manger son collier, el jamais il n'est parvenu à trouver la réponse.
On enferma Prilchard dans une espèce de bûcher ; Je là, à moins qu'il ne mangeât la muraille ou la poite, Pritchard ne pouvait s'enfuir.
11 essaya de l'une et de l'antre, et, trouvant t-ans doute la porte plus digestible que la muraille, il mangea la porte, comme le père de la Captive de M. d'Arlincourt.
Mon père, en ma prison, ttul à manger m apport*.
Le surlendemain, à l'heure du dîner, on vit entrer, dans la salle à manger, Pritchard, avec son plumet au vent et ses yeux moutarde, pleurant de satisfaction.
Cette fois, on ne battit point Pritchard, on ne le reconduisit point.
On attendit que Vatriu arrivai, pour établir un conseil de guerre qui jugeât Pritchard déserteur pour la quatrième fois.
Le lendemain, je vis apparaîtra Vatriu sur les pas de l'aurore.
— Avez- vous jamais vu un guerdin ?. . . me dit-il. < Vatrin avait la tète tellement montée, qu'il avait oublié
de me dire bonjour ni bonsoir.
— Vatrin, lui dis-je,je remarque une chose : c'est que votre brûle-gueule est beaucoup plus court qu'il ne l'a jamais été.
— Je crois bien, dit Vatrin, ce guerdin de Pritchard me met dans de telles colères, que voilà trois fois que j'en écrase le tuyau de ma pipe entre mes dents, que nui femme a été obligée de l'entourer avec du fil ; sans quoi, qu'il me ruinerait en tuyaux de pipe, ce va-nn-piods-là !
— Entendez- vous, Pritchard, ce que l'on dit do vous? fis -je à Pritchard assis sur le parquet.
Prilchard entendait; mais sans doute ne comprenait-il pas l'importance de l'accusation, car il me regardait de son œil le plue tendre, tout en balayant le parquet avec sa queue.
— Ah ! continua Vatrin, si le général avait eu uu chien pareil ! . . .
— Ou 'aurait-il fait, Vatrin? demandai-je ; nous ferons ce qu'il aurait fait.
— Il aurait, dit Vatrin, il aurait. . .
Puis, s'arrêtant et réfléchissant :
— Il n'aurait rien fait, conliuua-t-il ; car le général, voyez-vous, c'était la bète du bon Dieu.
— Eh bien! que ferons -nous , nnns, Vatrin?
— Le diable m'emporte si je le sais ! dit Vatrin. M'entéter à garder ce guerdin-lâ, il démolira la maison ; vous le rendra. . . Je ne veux cependant pas avoir le dernier avec un chien ; c'est humiliant pour un homme, savez-vous?
Vatrin avait tellement la tète montée, que, pareil au Bourgeois lientilhonuue, qui faisait de la prose sans s'en douter, sans s'en douter Vatrin parlait belge.
Je vis qu'il était arrivé au dernier degré de l'exaspération, et je résolus de faire une proposition conciliatrice.
— Ecoutez, Vatrin Jui dis je, je vais mettre mes souliers de chasse et mes guêtres. Nous allons descendre au Vesinet, nous ferons un tour sur votre garderie, et nous
rons bien à nous deux si c'est la peine qu'on s'occupe davantage de ce guerdin-là, comme vous l'appelez.
— Je l'appelle par son nom. Ce n'est pas Pritchard qu'il fallait l'appeler : c'est Cartouche, c'est Mandrin, c'est Poulailler, c'est l'Artifaille !
Vatrin venait de dire les noms des quatre plus grands bandits dont les histoires aventureuses eussent bercé sa jeunesse.
— Bah! dis-je à Vatrin, continuons de l'appeler Pritchard, allez! Pritchard avait bien aussi sou mérite, sans compter qn'il l'a encore.
— Bon ! lit Vatrin, je dis cela parce que je n'ai pas connu Pritchard, el que je connais les autres.
J'appelai Michel.
— Michel, faites-moi donner me» gué Ires et mes souliers de chasse ; nous allons voir au Vèsinct ce que Pritchard sait faire.
— Kh bien, dit Michel, monsieur verra qu'il n'en sera pas si mécontent qu'il croit.
Michel a toujours eu un faiblo pour Pritchard.
C'est que Michel est tanl soit peu braconnier, el que Pritchard, comme on le verra plus lard, elait ou vrai chien de braconnier.
Nous descendîmes au Yesinel, Michel tenant Pritchard en laisse, Vatrin et moi devisant, non pas, comme Amadis, de faits de guerre el d'amour, niais de faits de chasse.
Au tournant de la descente :
— Regardez donc, Michel, dis-je, comme voilà un chien qui ressemble à Pritchard.
— Où donc ?
— Là-bas, sur le pont, à cinq cents pas en avant de nous.
— C'est ma foi vrai, dit Vatrin.
— La ressemblance parut si frappante à Michel, qu'il regarda derrière lui.
Pas plus de Pritchard que sur la main.
Pritchard avait coupé délicatement sa laisse avec ses incisives, et, par uu détour, avait pris les devants.
C'était Pritchard qui se pavanait sur le pont du Pecq, regardant couler l'eau par les ouvertures du parapet.
— Fidilra ! s'écria Michel.
— lion ! dis-je, voilà que vous parlez auvergnat, vous. Vatrin, si nous ne savons que faire de Pritchard, nous en ferons un maître de langues.
— Vous eu ferez un vagabond, voila tout, dit Vatrin. et pas autre chose. Voyez-vous où il va ; tenez, tenez.
— Valrin, n'incriminez pas Pritchard pour ses bonnes qualités, vous aurez, croyez-moi, assez à faire avec les mauvaises. Ou il va, je vais vous le dire : il va dire bonjour à mon ami Corrége, et lui manger son déjeuner si la servante n'y fait pas attention.
En effet, un instant après, Pritchard sortit de la station du Pecq, poursuivi par une femme année d'un balai.
Il tenait à la gueule une côtelette qu'il venait de prendre sur le gril.
— Monsieur Dumas ! criait la femme, monsieur Dumas, arrêtez votre chien !
Nous barrâmes le passage à Pritchard.
— Arrêtez ! arrêtez ! criait la femme.
Ah! oui, autant eût valu essayer d'arrêler Borée enlevant Orithye.
Pritchard passa entre Michel et moi comme un éclair.
— 11 parall, dit Michel, que le gueusard aime la viande saignante.
— Mouton bêlant, veau saignant, porc pourri, dit sentencieusement Vatrin on suivant des yeux Pritchard, qui
disparut au tournant de la montée.
— Kh bien, dia-je à Vntrin, vous ne savez pas encore s'il rapporte, mais vous savez déjà qu'il emjiorte.
La femme nous avait rejoints et voulait s'obstiner à la poursuit* de Pritchard.
— Oh f ma bonne femme, lui dis-je, je crois que vous perdrez votre temps ; quand vous rejoindrez Pritchard, si vous le rejoignez, il est probable que la côtelette sera loin.
— Vous croyez? fit la femme on n'appuyant sur son balai pour reprendre haleine.
— J'en suis sûr.
— Alors, vous pouvez vous vanter de nourrir In un Her voleur.
— Ce matin, ma bonne femme, c'est vous qui le nourrissez, et non pas moi.
— C'est-à-dire... c'est moi, c'est moi. . . c'est M. Cotrége. Kli bien, par exemple, qu'est-ce qu'il va dire, M Correge?
— Il va dire ce que disait Michel : « Il parait que Pritchard aime la viande, saignante •
— Oui ; mais il ne sera pas content, et cela retombera sur moi.
— Kcoutez, je vais le prévenir que je l'emmène déjeuner à la villa Medicis.
— C.'esl égal, s'il continue, il lui arrivera malheur, a votre chien. . . je ne vous dis que cela, il lui arrivera malheur.
Kt elle étendit son balai dans la direction on avait disparu Pritchard.
Comme on le voit, rien ne manquait a la prédiction de la sorcière, pas même le balai.
Nous étions restés sur le pont du Peeq, Valrin. Michel et moi, les yeux llxes vers le point de l'horizon ou Pritchard avait disparu ; la femme, le balai étendu vers lui et dans l'altitude de la malédiction.
Si un peintre avait jamais l'idée de puiser un sujet de tableau dans la narration que j'ai l'honneur de vous faire, je crois que c'est le point juste où nous on sommes qu'il devrait choisir.
Il aurait, au premier plan, quatre personnages groupés piltoresquement; au lointain, Pritchard fuyant, sa côtelette a la gueule; — car il faudrait montrer Pritchard, pour rendre la scène compréhensible; — enfin, au fond et fermant l'horizon, cette belle ville de Sainl-Oermain, bâtie en amphithéâtre et présentant tout d'abord, aux yeux du voyageur, comme ce qu'elle a do mieux à nous offrir, le pavillon où accoucha Anne d'Autriche, et la fenêtre de laquelle Louis XIII, tout radieux, montra son fils Louis XIV au peuple.
Vatrin fut le premier à qui revint la parole.
— Ah ! le gredin f ah ! le gredin ! dit-il.
— Mon cher Vatrin, lui repondia-je, je crois que notre chasse est finie pour aujourd'hui.
— Pourquoi cela? dit Michel.
— Mais parce que nous chassions avec Pritchard, et puisque nous n'avons plus Pritchard...
— Monsieur croit donc qu'il ne va pas revenir ?
— Dame, Michel, j'en jupe par moi-môme ; je sais bien, moi, qu'à sa place, je ne reviendrais pas.
— Monsieur ne connaît pas Pritchard. C'est un effronté.
— Alors, votre avis, Michel?
— Allons- nons-cn tout tranquillement chez M. Vatrin: maugeoiu-y un morceau de pain et de fromage, et buvons-y un verre de vin, et vous verrez si, dans dix minutes, vous ne sentez pas la queue de Pritchard vous fouailler les mollets.
— Ça y est-il? dit Vatrin. Justement, la femme a fait cuire un morceau de veau hier, et il y a un petit vin du Loiret - voyez-vous, c'est le pays de ma femme — il y a un petit vin du I-oiret dont vous me direz des nouvelles... Je me rappelle que vous aimez le veau
ilAt suite un prochain numéro. ,
Ai.f.x. Di va*.
CORRESPONDANCE
A Monsieur le rédacteur en chef du Monte-Cristo. Monsieur,
Vous avez dû lire, comme moi, la lettre que M. Offenbach a fait insérer dans le Figaro du ?0 août, et que plusieurs journaux ont reproduite. Comme M. Offenbach me fait l'honneur de me nommer à propos du concours qu'il a ouvert, et dont il rappelle \ utilité, je prends la liberté de lui faire une simple .observation par l'entremise de votre estimable journal.
Ma pièce, ainsi que celle de M. Bizet, au lieu d'être jouée immédiatement après le concours, n'a été représentée qu*' beaucoup plus tard, et au moment où la troupe des Bouffes allait partir pour l'Angleterre; malgré son succès, notre opérette n'a donc eu qu'un très-petit nombre de représentations.
Kn conséquence, j'attends que M. Offenbach veuille bien reprendre /* Docteur Miracle, ou tout au moins qu'il tienne les engagements qu'il a pris relativement à la médaille et à la somme promises par lui aux deux lauréat,*
Lorsque M. Offenbach aura exécuté ces conditions, je serai tout prêt à reconnaître avec lui Vutilité de son concouru et à lui témoigner toute la reconnaissance qu'il sera alor< en droit d'attendre de moi. <
Recevez, monsieur le directeur, l'assurance de ma par faite considération.
Charles Lecoco, Lauréat .lu concouru de ISSfi.
Paris, ce s septembre 1857.
Lundi dernier, a eu lieu, au théâtre de l 'Ambigu-Comique, la première représentation du drame de M. Xavier de Montèpin, les Viveurs de Paris, qui a obtenu un frauc et légitime succès.
Alex. Di wab.
Alrx. DUMAS, Seul propriétaire et seul rèdac.eur du Mmlt-CHtt».
Pari». - Imprimerie do E. Brian et t; me Viriem», 4».