‹ Le MonteCristoChapitre 124 sur 144 · ANNÉE. N · texte numérisé non relu

ANNÉE. N

L'.l ML'MKHO, 15 CBMTUU».

JEUDI SEPTEMBRE l«:.7.

LE

JOURNAL HEBDOMADAIRE DE ROMAXS, D'HISTOIRE , DE VOYAGES ET DE POÉSIE

PAR ALEXANDRE DUMAS, SEUL

Pari..

Angleterre. ... Un an, 13 fr. «o.

Belgique Un an, 13 60

Eipagnc Un an, 11 SO

Kaplei Uu an, 15

\olro-D*B>c d«* Vlrtolr**. n» 11.

ETRANGER-

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FRANCE

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CAUSERIE AVEC MES LECTElTtS.

Chers lecteurs,

Jn suis eu retard pour vous parler d>» la nouvelle troupe italienne de M. J. A. Garboroglio, qui donne de» représentations à la salle Ventadour.

Cette troupe a pour cher réel M. Salvini, jeune homme de vingt-huit à trente ans, l'élève du Modeua, nous allions dire le premier tragédien, nous nous reprenons, le premier dramalisle de l'Italie.

M. Salvini est l'élève bien aimé de Modena.

De son côté, M. Salvini professe une telle admiration pour son maître, qu'il essaie de l'imiter en tous points.

Ainsi M. Salvini a une voix d'un timbre admirable, qui peut parcourir la gamme dramatique avec la plus grande facilité. Eh bien, au théâtre, au lieu d'utiliser cette voix dont il pourrait faire un docile et mélodieux instrument, M. Salvini imite l'organe de Modena, organe creux, sourd et usé.

J'ai beaucoup vu Modena en Italie, et je dois dire que je

ue partage point l'admiration presque fanatique que ses compatriotes ont pour lui.

Aiusi, à notre avis, et CJ que nous allons dire pour Modena peut s'appliquer à Salvini, son élève, ainsi, à notre avis, Modena a mal compris la littérature théâtrale de l'Italie.

Nous devrions dire dramatique, mais nous allons avoir besoin tout à l'heure de ce mot pour l'opposer au mot tragique.

La littérature tragique de l'Italie est toute entière dans un seul homme :

Alfieri. — 11 représente la littérature classique.

La littérature dramatique de l'Italie est dans toute la génération moderne : dans Manzoni, qui a hi\ \c Comte de Curmagnola ; dans Maienco. qui a fait Pia dei Tulomti ; dans UeirOngaro, qui a fait // Fornaretio de Venesia.

Eux et les poètes de leur école representODt la litloraturo romantique.

Or, de même que Talma devançait, dans ses aspirations ' de retour vers la nature, l'apparition du théâtre moderne, de même Modena, qui peut être aujourd'hui un homme de soixante ans, se trouvait mal à l'aise dans ce cadre étroit et raide des tragédies d'Alileri

11 essaya, le premier en Italie, comme l'avait fait Talma en France, d'introduire le drame dans la tragédie.

Les trois grandes qualités du drame sont : la simplicité, la poésie, la passion.

Par le mot simplicité, nous n'entendons pas la simplicité d'action, nous entendons la simplicité du langage.

Il en résulte que, quand Modena a tenté d'introduire la simplicité et la passion dans Allieri, il a fausse complètement l'œuvre du poète pièmonlais, en voulant faire entrer de force dans ses compositions deux éléments qui n'y étaient pas.

C'est un malheur pour le comédien, je le reconnais, mais le comédien doit subir le génie du. poète ; il est non serviteur, et ce n'est qu'à force do dévonment qu'il devient son égal.

11 doit lui prêter son génie à lui, en tant que son génie est d'accord dans l'expression avec la composition, mais il ne doit pas chercher à introduire dans l'œuvre ce que le poète, soit par système, soit par impuissance, n'y a pas mis.

C'était la grande supériorité de Talma.

Talma, qui jouait alternativement Corneille, Racine, Voltaire et Ifcicis même, jouait chacun de ces homme»-là comme chacun voulait être joué.

Il était simple, sobre et sévère dans Corneille ; il était tendre, poétique, grave dans Racine; il était pompeux, dcclamateur, sentencieux dans Voltaire ; il était lourd, faux, inégal dans Ducis, mais cependant tragique parfois, quand Shakspeare transparaissait à travers son traducteur.

L'infériorité de M«* Rachcl, à notre avis, a été de ne faire aucune diflérence dans le génie des hommes qu'elle était appelée à interpréter et de jouer Corneille comme Racine, Voltaire comme M. Lebrun.

Ainsi, par exemple, dans les Horares, M«« Rachel avait fait une innovation qui était fort applaudie et que nous regardions, nous, comme un contre-sens dramatique des plus monstrueux.

Au moment où Camille apprenait la mort deCuriace, elle s'évanouissait.

Vous figurez-vous la colère du vieux Corneille si on lui eût dit qu'après avoir écouté pendant deux cents ans cette nouvelle, en Romaine vindicative^ Camille, uu beau soir allait l'écouter en femmelette nerveuse.

Il y avait de quoi faire Bortir son ombre du tombeau en pleine représentation, et si elle n'en est pas sortie, c'est que le plancher du Théâtre-Français n'est point machiné pour les apparitions.

Eh bien, à notre avis, voilà l'errenr de Modena lorsqu'il a joué en drame les tragédies d'Alileri.

Les tragédies d'Alfleri sont des œuvre» sobres, poétiques, ennuyeuses.

Il faut les jouer sobrement et poétiquement.

Si elles sont ennuyeuses, cela ne regarde pas le tragédien, cela regarde le poète.

Essayer de leur mettre un masque sur le visa«e c'est les déguiser, au lieu de les faire ennuyeuses, c'est Tes faire grotesques.

M-« Ristori n'a point commis celte faute dans Mirra elle n'a pas joué Mirra en drame comme elle a ioné là Pia ou Marie Stnart qui sont des drames.

Elle l'a jouée en tragédie.

Maintenant, je n« veux pas être injuste.

Je n'ai vu M. Salvini que dans Saûl.

Plusieurs de mes amis, bons juges d'habitude, mais qui n'ont pas dissèque la question d'art comme je la dissèque dans ce moment, l'ont vu dans Orosmane et m'ont dit l'avoir trouvé très-beau.

Ile m'ont cité particulièrement un effet qui a été fort applaudi

Après avoir poignardé Zaïre, Orosmane s'éloigne du cadavre; dan» la lutte, ton burnous est tombé, mais est resté accroché à sa ceinture.

La burnous 1» suit.

Au bruit que fait l'étoffe, il se retourne et jette un cri de terreur.

Nous ne louerons ni ne condamnerons cet effet, qui ne nous semble pas tiré cependant des entrailles du drame.

Et, en effet. Lekain, si beau, à ce qu'assurent tontes les traditions, dans Orosmane, jouant Orosmane sans burnous, n'aurait pas pu faire l'effet que fait M. Salvini.

Il y a même plus : Voltaire, qui ne savait pas que Orosmane serait joué avec un burnous, ne pouvait pas pre voir cet effet-là.

C'est qu'OromuMe, en effet, ne doit pas être joué avec un burnous.

Orosmane doit être joué comme le jouait Lekain, avec loeostome qu'avait selon toute probabilité todiqjné l'auteur lui-même.

Oromane doit être joué avec un turban, eu mousseline et en carton, orné d'une aigrette en croissant, avec une

robe de drap garnie de fourrure, et avec un pantalon de gaze à paillette.

Voilà le vrai costume d'un faux Turc.

Çi vous jouez Orosmane avec un burnous, avec quoi jouerez-vous Othello ?

Vous ne pouvez pas jouer Othello avec le costume d'Orosmane, ni Orosmane avec le costume d'Othello, ou alors, permettez-moi de vous le dire, vous n'avez jamais fait une étude sérieuse de votre ai l.

Mais j'ai vu SaUl, triste et plat spectacle, mon Dieu ! — nous parlons de l'œuvre du poète.

Jamais l'ennui, ce biouillard de la pensée, n'aèté distribué à goutte.» plus fines, plus froides et plus pénétrantes.

Et cela pendant deux heures et demie- Mais, médiront les compatriotes d'Alfleri, SaBi est une tragédie politique, c'est une diatribe contre les papes.

Cela m'est parfaitement égal ; quand je veux entendre dire du mal du pape, je vais à Londres et j'entre dans un temple protestant.

D'ailleurs, politiquement parlant, nous allons voir tout à l'heure si Samuel mérite qu'on dise tant de mal de mi .

Donnons une idée du squelette Alflèrique.

Le théâtre représente le camp de Salai.

David, qui a pénètre dans le camp, se livre à un monologue, où il se plaint du roi qui méconnaît ses services, et qui met sa tête à prix. Celte injustice de Saui l'exaspère à ce point qu'il huit par oublier où il est, et qu'il crie si fort que Jonalhas, le fils de Saul, arrive en disaul :

— Que) bruit a frappé mon oreille?— j'entends une voix bien connue de mon cœur.

(Test bien heureux que ce bruit ait été entendu par un ami au lieu d'être entendu par un ennemi— qui ordinairement a l'oreule bien autrement fine qu'un ami.

S'il eut été enleudu par un ennemi, la pièce finissait à la première scène.

Jonathas fait comprendre à David son imprudence, et obtient de lui qu'il se cache, et qu'il ne se montre que, si le je ne sait quoi de blaw qu'il voit venir à lui est Michol —Ceco : non lungi un non so ehe biançheggia.

Par bonheur le je ne sait quoi de blanc est Michol, fille de Sa ni, sœur de Jonathas, épouse de David.

Elle entre en maudissant la nuit qui ne finit jamais, et le soleil qui, lorsqu'il revient, ne lui apporte aucune consolation.— Jonathas la laisse aller pendant quoique temps pour faire une scène et finit par lui dire :

— David est plus près que tu ne crois.

Ce à quoi Michol repond :

— Ciel, quel ospoir !

David s' élançant ?

— Ton époux est avec toi.

Voilà le premier acte de 8aûl — ce n'est pas compliqué, comme vous voyes, et bien malin est celui qui mettra du drame lu-dedans.

Passons au second.

Nous sommes toujours dans le camp de Sattl.

Sattl est avec Abncr, son confident-un mauvais diole— ne pas le confondre avec l'Abner i'Athalie — il est aussi ennuyeux, mais il est moins honnête.

Le dialogue n'a pas moins de cent vingt-trois vers— nous les avons entendus à la représentation et comptés après.

Ce» cent vingt-trois vers ont pour but d'apprendre à Abner une chose dont il ne se doutait pas — c'est que Saùl est fou.

Abner lui repond, c'est la faute de David — que David seul périsse ! vos songes, vos tourments et vos terreurs disparaîtront avec lui.

Les deux enfants de Saul entrent— Michol et Jonathas.

Ils essaient de persuader au roi que David est innocent.

Abner soutient le contraire. — David parait.

Sou apparition est saluée par les acclamations.

saul. - Que vois-jc !

michol. — 0 ciel

jonathas. — Qu'as- tu fait î

abner. — Quelle audace!

jonathas. — Ah ! mon père.

sai'l. — Quel aspect affreux.

C'est à ne pas croire, n'est-ce pas, faites comme moi, lisez Sattl, acte II, scène 5. Voua n'y êtes pas force.

C'est vrai. — Je continue.

A la fin de cette scène III de l'acte 2, Saul se réconcilie avec David.

Le second acte n'est pas pluB méchant que le premier, comme vous voyez.

Passons au troisième.

A la bonne heure, voilA des analyses où l'on ne s'embrouille pas.

Le troisième acte est toujours dans le camp de Saûl. Abner a été mis sous les ordres de David, comme Aman a été obligé de conduire le cheval de Mardochée. David lui expose son plan de bataille.

Le voilà:

—Qu'on n'entende pas le son des trompettes avant qu'il ne reste que quatre heures de jour. Un vent impétueux d'occident souffle en ce moment, les ennemis qui seront

éblouis par le soleil, et qui auront la poussière dans les yeux, ne pourront nous résister.

Abner qui pourrait bien lui répondre : — Mais ai d'ici à ce qu'il n'y ait plus que quatre heures de jour, lèvent cluuige, heim?

Abner se contente de lui répondre : — Tu as raison.

Et il quitte David pour se tenir prêt à exèeuler ce plan de bataille, bien autrement simple, pomme vous voyes, que celui du maréchal de Saxe à Pontenoy, et que celui de Napoléon à Austerlili.

David, reste seul, est satisfait de lui.

— L'ordre de bataille, dil-il, est grand et bien tracé. (Murmures du lecteur.]

— Pourquoi murmurez-vous, cher lecteur?

— Parce que ça n'y est pas.

— Quoi ?

— Il n'y a pas : l'ordre de bataille est grand et bien tracé.

— Bon ; — et que veut donc dire ce vers :

Asiuio è l'ordio délia pugna et a»lu.

— Attuto ne veut pas dire bien tracé , il vent dire astucieux.

Et bien, soit, mettons:

L'ordre de bataille est astucieux et grand.

— Ah! ça mais, c'est encore plus niais.

— Cela ne me regarde pas, cher lecteur, la correction ext de vous.

Arrive Michol. Elle est fort inquiète à la suite d'une conversation avec Abner, elle a trouvé son père tout changé à l'endroit de David.

Sattl s'avance, soutenu par Jonathas. Il est dans un de ses accès de folie.

Au milieu de sa folie, l'épie de David lire l'œil de SaûJ.

C'est que l'cpèe de David i*st tout iumnemcnt le sabre de Goliath,— un grand gredin de sabre, — rjni a été fait pour un géant de six coudées et d'une palme.

Voyez vous l'effet que doit faire ce sabre-là nu côté de David, qui n'a que trois coudées et une demi-palme ?

— OU as-tu pris ce sabre? lui demande Sattl.

— Ce sabre, lui répond David, est celui que je conquis avec ma pauvre fronde.

— Ce fer n'avait-il pas été attaché au saint tabernacle comme une chose sacrée ?

— Oui, répond David, mais je l'ai demandée au prêtre.

— Bt le prêtre?

— Me le donna.

— Ce prêtre était?

— Achimclec.

— Félon, vil traître I où est l'autel?... 0 rage ! Scélérats, vous êtes mes ennemis, vous êtes ses minisires. Ames noires vêtues de blanc ! Où soat les bourreaux ? Où est l'autel, qu'on l'anéantisse .

Saul est prêt à s'évanouir , quand David chante un hymne de guerre.

Mais Sattl dit :

— Pourquoi ces cris de guerre ? la vieillesse ne demande que la paix et l'oubli.

— Chantons la paix, dit David.

Et il chante la paix.

Vous voyes, chers lecteurs, qu'il faut véritablement être possédé du démon pour rester brouillé avec un homme si accommodant.

Mais ce n'était pas la paix que Saul voulait qu'on lu chantât.

— Que prétends-tu, David ? dit-il. Veux-lu que Satll, au milieu de sa famille, soit plongé dans une honteuse oisiveté ? Le vaillant Saul a-t-il cessé d'être formidable dans les camps ?

Alors David se met à chanter les exploits de Satll.

Malheureusement, il termine son chant par ces mots :

t Je suis loin du roi, je poursuis les Philistins, j'en fais un affreux carnage, et je montre que deux glaives redoutables défendent le peuple de Dieu. »

Maladresse qui blesse l'amour-propre de Sanl, lequel s'écrie :

— Qni donc se vante ici ? Y a-t-il dans le camp un autre glaive que le mien ? Périsse celui quia osé le mépriser !

michol. — Arrêtez, ô ciel !

jon a tu as . — Mon père, que faites-vous?

david. — Malheureux roi !

michol. — Fuis, cher époux, nous le retenons avec peine; fuis.

David trouve le conseil bon et se sauve.

La toile tombe sur le troisième acte.

En vérité, jo ne sais pas ce que contait à Alficri l'exécution poétique de ses tragédies; mais leur composition ne devait pas lui conter cher.

Nous sommes toujours dans le camp de Saul.

Modcna, qui appelle lui-même le théâtre d'Alfleri un tlockfish, nn poisson séché, un hareng saur, ne jouait, disait-il, SaUl que- pour ce quatrième acte.

Analysons le quatrième acte.

La toile n'avait aucun besoin de baisser. Sanl, qui est sorti furieux, rentre furieux ; mais s'il était reste sur le théâtre, la pièce n'était plus qu'en quatre actes, il fallait qu'elle fût en cinq.

Il est vrai qu'il rentre pour qu'on aille lui chercher David ; il eût peut-être été plus simple de lui dire : — Ne sors pas— au moment où il s'enfuyait: mais on ne s'avise pas de tout.

Michol va chercher David.

Saul reste avec Jonathas.

Alors recommence la scène du deuxième acte, dans laquelle Sanl accuse David et Jonathas le disculpe.

Au lieu que Michol ramène David, c'est Abner qui ramène Achimelec.

Il a trouvé le grand-prètre se glissant dans le camp.

Achimelec est justement celui qui a commis le crime de remettre le glaive, I epèe, le sabre de Goliath,— lo brnndo enlln, — aux mains de David.

Dans une scène de cent soixante-huit vers, Saul reproche à Achimelec sa trahison, et finit par ordonner à Abner de le conduire à la mort. .

Abner conduit Achimelec à la mort. Michol rentre.

saul.— Tu viens sans David ?

michol. — Je n'ai pu le trouver.

saul. - Je le trouverai, moi.

michol.— Il est peut-être bien loin, — il a fui ton courroux.

saul.— Mon courroux a des ailes et l'atteindra. michol. — 0 mon père 1

saul.— Je n'ai plus d'enfants ; fuis loin de moi, Jonathas,— et toi, cherche et trouve David.

michol. — Je veux rester avec vous.

saul. — C'est en vain.

jonathas — Que je combatte loin de vous, mon père I

saul. — Vous me trahissez tons les deux : — vous êtes des ingrats, sortez, je le veux ; sortez, je l'ordonne ! Les deux enfants sortent ; Sanl, reste seul, dit :

— Je reste seul avec moi-même, — et, — malheureux roi que je suis, il n'y aque moi devant qui je ne tremble pas

Kl le quatrième acte est fini.

Le cinquième commence, dans le camp toujours. Michol a enlln trouvé David et le ramène.

Mais savrz-vous pourquoi ? voua ne vous en douteriez pas si elle ne vous le disait elle-même.

— Tu ne peux rester ici ; il faut céder, il faut fuir et attendre ou que mon père change ou qu'il succombe à la vieHIesse.

A la place de Michol, cher lecteur, vous auriez dit la chose à David là où vous l'auriez rencontre, et vous ne l'eussiez pas ramené devant la tente de Sanl pour lui dire :

sauve-toi.

Mais cela se fait ainsi dans la tragédie.

David, qui pouvait se sauver facilement d'où il était, se sauve difticilement d'où il est.

Aussi dit-il en se sauvant :

— Dieu puissant, rends ma course plus rapide.

Et Michol, qui lui a dit de fuir, s'écrie en le voyant fuir :

— Il fuit, ôciel!

Sanl entre, il est poursuivi par l'ombre de Samuel ou d' Achimelec. Je ne sais pas bien laquelle, mais ce que je sais, c'est qu'il est poursuivi par une ombre.

C'est l'entrée d'Hamlet au second acte, l'entrée de l'Iiainlet de Ducis, bien entendu : Alfieri ne se serait pas risqué jusqu'à imiter l'Hamlet de Shakspeare.

Il demande ses armes.

En ce moment, Abner arrive avec les soldats fugitifs.

— Iloi malheureux, où courez-vous? lui demande-t-il, cette nuit est horrible

— Pourquoi a-t-on livré bataille? s'ecrioSanl.

— L'ennemi nous a surpris, nous sommes entièrement défaits.

Et Saul, qui no vent pas tomber vivant aux mains de l'ennemi, confie Michol ù Abner, et, resté seul, se tue avec son brando.

La toile tombe pour la cinquième fois, la pièce est finie.

Maintenant, laissez-moi vous donner une idée de ce que le drame eût pu être, en suivant purement et simplement la Bible, et en prenant l'auteur du Livre des Rois pour

collaborateur.

Excusez-moi, chers lecteurs, si le texte m'échappe. Il est deux heures du malin, je n'ai pas de Bible sous la main et je cite de mémoire.

Samuel est vieux ; il a établi ses fils comme jugea sur

Israël.

Mais ses fils, s'ecartant de l'exemple donné par leur père, étaient de mauvais juges, si bien que les anciens d'Israël se rassemblèrent, et vinrent vers Samuel à Rama.

Arrives à la maison de Samuel, ils appellent le Voyant à grands cris et le Voyant parait sur sa terrasse.

Alors le plus vieux parmi les anciens s'adressanl à Samuel, lui dit :

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— Samuel, voici que tu es devenu vieux, et que tes fils ne marchent point dans tes voies ; établis donc sur nous pour nous juger, un roi comme en ont les autres nations.

Samuel leva les yeux au ciel et dit au Seigneur :

— Seigneur, vous entendez ce que ces hommes demandent, Seigneur, que dois-je faire?

Et le Seigneur lui répondit : Obéis à la voix du peuple dans tout ce qu'il te demandera, ne comprends-tu pas qu'en te rejetant, c'est moi qu'ils rejettent.

Mais proteste contre leur vœu tout en y obéissant, et dis leur comment le roi qu'ils veulent élire les traitera.

Alors Samuel s'adressant aux anciens :

— Malheureux, vous demandez un roi, leur dit il, eh bien, voici comment vous traitera le roi qui régnera sur vous.

Il prendra vos bœufs pour labourer ses terres.

Il prendra vos fils pour recruter ses armées.

Il prendra vos filles pour en faire des boulangères, des parfumeuses et des cuisinières.

11 prendra vos champs, vos vignes et vos oliviers et les donnera à ses serviteurs

Alors, vous crierez à cause du roi que vous vous serez choisi, mais le Seigneur no vous exaucera point.

Mais à toutes les observations de Samuel, le peuple répondit :

— Nous voulons un roi , nous voulons nn roi.

— Priez le Seigneur de faire descendre l'inspiration sur ma tête, dit Samuel, et au nom du Seigneur, je vous dirai qui doit être votre roi.

Le peuple so mot en prières, Samuel s'agenouille, se couvre la tète de son manteau et invoque Dieu. Le cantique Uni, Samuel se découvre et dit :

— Celui qui est l'élu du Seigneur, est celui qui va apparaître au haut de cette montagne, et qui m'apportera un quart de sicle d'argent en me demandant des nouvelles des an esses de son père.

Et en effet, au haut de la monagne ou voit apparaître un jeune paire de 18 à 20 ans, il est fatigué, couvert de sueur et de poussière comme ou est après avoir fait une longue course.

Il descend la montagne et s'avance vers la maison de Samuel ; de son côté, Samuel va au-devant de lui.

— Vieillard, dit le pâtre, peux-tu me dire ou je rencontrerai le Voyant ?

— 0«c lui veux-tu ? demanda Samuel.

— Je suis de la tribu de Benjamin, je me nomme Saûl fils de Kis, fils d'Abiel ; notre aïeul était un benjami'te.

— Or, les ânesses de mon pére se sont égarées; mon père m'a dit : lève-toi, prends un de nos serviteurs et va chercher nos anesses.

J'ai obéi.

Nous avon3 franchi les montagnes d'Ephratm, passé par le pays de Shalisea, et elles n'y étaient point. Nous avons passe par le pays de Jemini, et elles n'y étaient point.

Arrivi; au pays de Tsuph, j'ai dit à mon serviteur :

— Viens et retournons uous-en, de peur que mon pére ait cesse d'être en peine des anesses et qu'il ne soit on peine de rous.

Mais mon serviteur m'a répondu : Il y a à Rama un homme de Dieu, fort vénérable, qui sait le passé et qui prédit l'avenir : allons-y et demandons lui des nouvelles desauimauxque nous avons perdus; s'il ne peut vous en donner, au moins nous enseignera -t-it le chemin que nous devons suivre pour revenir chez ton père.

Et nous sommes venus. Maintenant, vieillard, indiqueznous où est le Voyant.

— Il estdevant toi, dit Samuel.

— Alors, voilà un quart de sicle d'argent, c'est le seul présent que je puisse faire, attendu qu'il ne me reste rien que ce q iart de sicle, encore l'ai-je emprunte à mon serviteur.

Et Samuel prit le sicle et le montra aux anciens. Puis, so retournant vers Sanl :

— Ne soit pas inquiet des ûnesses que tu as perdues, lui dit-il, elles ont été trouvées et reconnues, de sorte qu'on les conduit à ton père.

Et maintenant, ajouta-t-il, attends.

Et il prit une fiole d'huile sainte, qu'il répandit sur la téta de Sanl.

Puis, il le baisa et lui dit :

— L'Eternel vient de te choisir ;pour son héritier et ta élu pour être le conducteur do son héritage.

Et, se retournant vers les anciens d'Israël :

— Voici, dit- il, le roi que l'Eternel vous donne.

Et c'est ainsi que Saûl, fils de Kis et de la tribu de Benmin, fut élu roi sur Israël.

Que dites-vous de ce prologue, il est de Samuel et date de 1000 ans avant Jèsus-Chrisl.

Trouvez-vous qu'il y ait, de la partd'Alficri, progrès sur Samuel.

Et quand on pense que si cela ne devait pas noua mener trop loin, je vous découperais dans la Bible cinq actes de la taille de ce prologue.

Voulez-vous parier, monsieur Empis — voulez-vous parier, monsieur de Larounat— voulez vous parier, monsieur Boyer?

Savez-vous ce que me répondait hier soir un grand poète italien à qui je racontais la manière dont je ferais Saut, s'il y avait un théâtre de tragédie, de drame oud'opéra qui osilt jouer Saiil.

Il me répondit :

— Vous avez lu la Bible , vous ?

— Sans doute.

— Eh bien ! Allieri ne l'avait pas lue, lui.

C'est sa seulo excuse.

ALKX. Dt'MA8.

P.S.— Nous nousapercevous que nous avons beaucoup parlé de Modena, d'Alfleri, de SaSl, et très peu de M. Salvini.

Peut-être l'ai-je fait exprès.

Je ne veux pas juger un jeune homme dans un rôle do vieillard.

Je ne veux passui tout juger un homme dont la spécialité est le drame, dans une tragédie comme SaHt.

Dans notre élude sur Y Othello nous dirons ce que nous pensons d'un artiste de mérite, mais qui, à notre avis, et au point de vue où nous nous plaçons, fait quelquefois fausse route.

l.t MONTE-CRISTO

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