LES CATALANS
A cent pas de l'endroit où les dsux amis, les regards à l'horizon et l'oreille au guet, sablaient le vin pétillant de La Malgue, s'élevait, derrière une butte nue et rongée par le soleil et le mistral, le viliage des Catalans.
linjour, une colonie mystérieuse partit de l'Espagne el vint -aborder à la langue de terre ou elle est encore aujourd'hui. Elle arrivait on ne savait d'où, et parlait une langue inconnue. Un des chefs, qui entendait le provençal, demanda à la commune de Marseille de leur donner ce promontoire nu et aiide sur lequel ils venaient, comme les matelots antiques, de tirer leurs bâtiments. La demande lui fut accordée, el trois mois après, autour des douze ou quinze grands canots qui avaient amené ces bohémiens de la mer. un petit village s'élevait.
Ce village, construit d'une, façon bizarre et pittoresque, moitié maure, moitié espagnol, est celui que I on voit encore aujourd'hui habite par les descendants de ces hommes, qui parlent la langue de leurs pères. Depuis trois ou quatre siècles, ils sont demeures fidèles à ce petit pio montoire, sur lequel ils s'étaient abattus pareils à une bande d oiseaux de mer, sans se mêler en rien a la population marseillaise, se mariant entre eux et ayant conserve les mo-urs el le costume de leur mère-patrie comme ils en ont conserve le langage.
Il faut que nos lecteurs nous suivent à travers l'unique me de ce petit village, et entrent avec nous dans une de ces maisons auxquelles le soleil a donne au dehors celle belle couleur feuille morte particulière aux monuments du pavs, et au dedans une couche de badigeon, celle teinte' blanche qui forme le seul ornement des posadas es pagnoles.
l ue belle jeune fille aux cheveux noirs comme le jais. ' aux veux veloutés comme ceux de la gazelle, se tenait dchnuf e; adossée à une cloison, et froissait entre sesdoigts effilés et d'un dessin antique une bruyère innocente dont elle arrachait les fleurs, et dont les débris jonchaient déjà le s 1 : en outre, ses bras nus jusqu'au coude, ses bras bruni-*, mais qui semblaient modèles sur ceux de la Venus d'Arles , frémissaient d'un* sorte d'impatience fébrile, et elle frappait la terre de son pied souple el cambre, de sorte que l'on entrevoyait la forme pure, flôrc et hardie du sa jambe emprisonnée dans un bas de coton rouge A coins gris el bleus.
A trois pas d'elle, assis sur une chaise qu'il balançait d'un mouvement saccade, appuyant son coude à un vieux meuble vermoulu, un grand garçon de vingt à vingt-deux ans la regardait d'un air oU se combattaient l'inquiétude et le depil ; ses yeux interrogeaient, mais le regard ferme et fixe de la jeune fille dominait son interlocuteur.
— Voyons, Mercedes, disait le jeune homme, voici Pa qnesqui va revenir, c'est le moment de faire une noce, repondez-moi !
— Je vous ai répondu cent fois, Feniaud, et il faut en vérité que vous soyez bien ennemi de vous-même pour m'interrogerai obstinément.
— Eh bien! rëpetez-le encore, je vous en supplie, rèpejez-le encore pour que j'arrive aie croire. Dites-moi pourla centième fois que vous refusez mon amour, qu'approuvait votre mère : faites-moi bien comprendre que vous vous jouez de mon bonheur, que ma vie et ma mort ne sont rien pour vous. Ah ! mon Dieu, mon Dieu I avoir rêve dix ans d'étie votre époux, Mercedes, et perdre cet espoir qui était le seul but de ma vie !
— Ce n'est pas moi du moins qui vous ai jamais encourage dans cet espoir, Fernand, repondit Mercèdés; vous n'avez pas une seule coquetterie A me reprocher A votre egaid. Je vous ai toujours dit : Je vous aime comme un frère, mais n exigez jamais de moi autre chose que cette
amitié fraternelle, car mon cœur est à un autre. Vous aije toujours dit cela, Fernand?
— Oui, je le Bais bien, Mercedes, répondit le jeune homme ; oui, vous vous êtes donne vis-à-vis de moi le cruel méYite do la franchise; mais oubliez-vous que c'est parmi le» Catalans une la loi Bacreede se marier entre eux?
— Vous vous trompez, Fernand, ce n'est pas une loi, c'est une habitude, voilà toutr et, croyez-moi, n'invoquez pas cette habitude en voire faveur. Vous êlez tombé a la conscription, Fomand ; la liberté qu'on vous laisse, c'est une simple tolérance ; d'un moment à l'autre vous pouvez être appelé sou3 les drapeaux. Une fois soldat, que ferez- vous de moi, c'est-à-dire d'une pauvre tille orpheline, triste, sans fortune, possédant pour tout bien une cabane presque en ruines,«où pendent quelques filets uses, misérable héritage laisse par mon père à ma mère et par ma mère à moi ? Depuis un an qu'elle- est morte, celte pauvre mère, songez donc, Fernand, que je vis presque de la chari'c publique ! Quelquefois vous feignez que je vous suis utile, et cela pour avoir le droit de partager votre pêche. avec moi ; et j'accepte, Fernand, parce que vous êtes le fils d'un frère de mon père, pan e que nous avons été élevés ensemble, et plus encore parce que, par dessus tout, cela vous ferait trop de peine si je vous refusais. Mais je sens bien que ce poisson que je vais vendre et dont je tire l'argent avec lequel j'achète le chanvre que je llle, je sens bien, Fernand, que c'est une charité.
— Et qu'importe, Mercedes, si pauvre et si isolée que vous êtes, vous me convenez mieux ainsi que la fille du pins riche armateur on du plus riche banquier de Marseille 1 A nous autres, que nous faut-il? Une honnête femm* et une bonne ménagère. Ou trouverais-j (! mieux que vous sous ces deux rapports ?
— Fernand, repondit Mercedes en secouant la tète, on devient mauvaise ménagère, et on ne peut repondre de rester honnête femme lorsqu'on aime un autre homme que son mari. Contentez vous de mou amitié, car, je vous le repète, c'est tout ce que je puis vous promettre, et je ne promets que ce que je suis sure de pouvoir donner.
— Oui, je comprends, dit Fernand ; vous supportez patiemment votre misère, mais vous avez peur de la mienne. Eh bien ! Mercedes, aimé de vous, je tenterais la fortune; vous me porterez bonheur, je puis entrer comme commis dans un comptoir ; je puis moi-même devenir marchand !
— Vous ne pouvez rien tenter de tout cela, Fernand; vous êtes soldat, et si vous restez aux Catalans, c"esl parce qu'il n"y a pas de guerre. Demeurez donc pêcheur : ne faites point de rêves qui vous feraient paraître la réalité plus terrible encore, et contentez-vous de mon amitié, puisque je ne puis vous donner aulte chose.
— Eh bien ! vous ave/, raison, Mercédés, je serai marin ; j'aurai au lieu du costume de nos pères, que vous méprisez, un chapeau verni, une chemise rayée et une veste bleue avec des ancres sur les boutons. N'est-ce point ainsi qu'il faut être habille pour vous plaire?
— One voulez-vous dire ? demanda Mercédés en lançant un regard impérieux, que voulez-vous dire? je ne vous comprends pas.
— Je veux dire, Mercédés, que vous n'êtes si dure et si cruelle pour moi que parce que vous attendez quelqu'un qui est ainsi vêtu. Mais celui que vous attendez est inconstant peut-être, et, s'il ne Test pas, la mer l'est pour lui.
— Feinand ) s'ecria Mercedes, je vous croyais bon et je me trompais ! Fernand, vous êtes un mauvais cœur d'appeler à l'aide de votre jalousie les colères rie Dieu ! Kh bien! oui, je ne m'en cache pas, j'attends et j'aime celui que vous dites, et s'il ne revient pas. au lien d'accuser cette inconstance que vous invoquez, vous, je dirai qu'il est mort en m'aimant.
I<e jeune Catalan fit un geste de rage.
— Je vous comprends, Fernand : vous vous en prendrez à lui de ce qne je ne vous aime pas; vous croiserez votre couteau catalan contre son poignard. A quoi cela vous avancera-t-il ? A perdre mon amitié si vous êtes vaincu, à roir mon amitié se changer en haine si vous êtes vainqueur.
Croyez-moi, chercher querelle À un homme est un mauvais moyen de plaire à la femme qui aime cet homme. Non. Fernand, vous ne vous laisserez point aller ainsi à vos mauvaises pensées. N'e pouvant m 'avoir pour femme, vous vous contenterez do m avoir pour amie et pour sœur: et d'ailleurs, ajouta-t-elle les yeux troublés et mouillés de larmes, attendez, attendez, Fernand, vous l'avez dit tout à l'heure, la mer est perfide, et il y a déjà quatre mois qu'il est paiti, et depuis quatre mois j'ai compte bien des tempêtes !
Fernand demeura impassible ; il ne chercha pas à essuyer les larmes qui roulaient sur les joues de Mercedes ; et cependant pour chacune de ces larmes il eût donne un verre do son sang; mais ces latines coulaient pour un autre.
Il se leva, lit un tour dans la cabane et revint s'arrêter devaul Mercedes, l'œil sombre et les poings crispés.
— Voyons, Mercedes, dit-il, répondez encore une fois, est-ce bien résolu?
— J'aime Edmond Daiitès, dit froidement la jeune fille, et nul autre que Edmond Dantés ne sera mon époux.
— Et vous l'aimerez toujours ?
— Taul que je vivrai.
Fernand baissa la tête comme un homme découragé, poussa un soupir qui ressemblait à un gémissement ; puis, tout à coup relevant le front, les dénis serrées et les narines entrouvertes.
— Mais s'il est mort ? dit il.
— S'il est mort, je mourrai.
— Mais s'il vous oublie ?
—Mercedes ! cria une voix joyeuse en dehors de la mai son, Mercédés !
— Ah ! s'ecria la jeune lille en rougissant de joie et en bondissant d'amour, tu vois bien qu'il ne m'a pas oubliée, puisque le voilà !
Et elle sYlança vers la porte qu'elle ouvrit en s'écriant :
— A moi, Edinond ! me voici.
Fernand, pale et frémissant, recula en arriére, comme fait un voyageur a la vue d'un serpent, et, rencontrant sa chaise, il y retomba assis.
Edinond et Mercedes étaien} dans les bras l'un de l'antre. Le soleil ardent de Marseille, qui pénétrait à travers l'ouverture de la porte, les inondait d'un flot do lumière. D'abord ils ne vireut rien de ce qni les entourait. Un immense bonheur les isolait du monde, et ils ne parlaient que par ces mois entrecoupes qui sont les clans d'une joie si vive qu'ils semblent l'expression de la douleur.
Tout à coup Edmond aperçut la figure sombre de Fernand, qui se dessinait dans l'ombre, pâle et menaçante : par un mouvement dont il ne se rendit pas compte lui-même, le jeune Catalan tenait la main sur le couteau passe à sa ceinture.
— Ah ! pardon, dit Dantés en fronçant le sourcil à son tour, je n'avais pas remarqué que nous étions trois.
Puis se tournant vers Mercédés :
— Oui est ce monsieur? demanda-t-il.
— Monsieur sera votre meilleur ami, Dantés, car c'est mon ami à moi, c'est mon cousin, c'est mon frère, c'est Fernand . c'est à-dire l'homme qu'après vous, Edmond, j'aime le plus au monde ; ne le reconnaissez -vous pas ?
— Ah! si fait, dit Edmond, et sans abandonner Mercédés, dont il tenait la main serrée dans une des siennes, il tendit avec un mouvement de cordialité son autre main au Catalan.
Mais Fernand, loin de répondre à ce geste amical, resta muet et immobile comme une statue.
Alors Edmond promena son regard investigateur deMeicèdésémuc et tremblante à Fernand sombre et menaçant.
Ce seul regard lui apprit tout.
la colère monta à son front.
— Je ne savais pas venir avec tant de hâte chez vous.' Mercedes, pour y trouver un ennemi.
— Un ennemi , s'ecria Mercedes avec un regard de courroux à l'adresse do son cousin ; un ennemi chez moi, dis-tu, Edmond ! Si je croyais cela, je te prendrais sons
le bras et je m'en irais à Marseille, quittant la maison pour n'y plus jamais rentrer.
L'œil de Fernand lança un éclair.
— Et s'il t'arrivait malheur, mon Edmond, conlinua-tella avec ce même flegme implacable qui prouvait à Fernand que la jeune Ulle avait lu jusqu'au plus profond de sa sinistre pensée, s'il t'arrivait malheur, je monterais sur le cap de Morgiou, et je me jetterais sur les rochers la téte la première.
Fernand devint affreusement pâle.
— Mais tu l'es trompe, Edmond, poursuivit-elle, tu n'as point d'ennemis ici ; il n'y a que Feruand, mon frère, qui va te serrer La main comme à un ami dévoué.
Et À ces mots la jeune fille lix-i son regard impérieux sur le Catalan, qui, comme s'il eût été fasciné par ce regard, s'approcha lentement d'Edmond et lui tcudit la inaiu.
Sa haino, pareille à une vague impuissante, quoique furieuse, vonait se briser contre l'ascendant que cette femme exerçait sur lui.
Mais à peine eut-il touche la main d'Edmond iju'il sentit qu'il avait lait tout ce qu'il pouvait faire, et qu'il s'élança hors de la maison.
— Oh I s'ecria-t-il en courant comme un insensé et en noyant ses mains dans ses cheveux, oh ! qui me délivrera donc de cet homme ? Malheur à moi 1 malheur a moi 1
— Eh I le Catalan , eh ! Feruand, où cours-tu ? dit une voix.
I>e jeune homme s'arrêta tout court, regarda autour de lui, et aperçut Caderousse attablé avec Danglars sous un berceau de teuillage.
— Eh! dit Caderousse, pourquoi ne viens-tu pas? Estu donc si pressé que tu n'aies pas le temps de dire bonjour aux amis ?
— Surtout quand ils ont encore une bouteille presque pleine devant eux, ajouta Danglars.
Fernand regarda les deux hommes d'un air hébété, et ne répondit rien.
— Il me semble tout penaud, dit Danglars poussant du genou Caderousse : est-ce que nous nous serions trompés, et qu'au contraire de ce que nous avions prévu, Dantés triompherait?
— Dame ! il faut voir, dit Caderousse ; et se retournant vers le jeune homme: Eh bien ! voyons, le Catalan, te docides-tu? dit-il.
Fernand essuya la sueur qui ruisselait de son front et entra lentement sous la tonnelle, dont l'ombrage sembla rendre un peu de f aime à ses sens, et la fraîcheur, un peu de bien être A son corps épuisé.
— Bonjour, dit-il, vous m'avez appelé, n'est-ce pas ?
Et il tomba plutôt qu'il ne s'assit sur un des sièges qui entouraient la table.
J t > t'ai appelé parce que tu courais comme un fou et
que j'ai eu peur que lu n'allasses le jeter à la mer, dit en riant Caderousse. Que diable, quand on a des amis, c'est non-seulement pour leur offrir un verre de vin , niais encore pour les empêcher de boire Irois ou quatre pintes d'eau !
Fernand poussa un rugissement qui ressemblait a un sanglot, et laissa tomber sa têle sur s.» deux poignets poses en croix sur la table.
— Eh bienl veux -tu que je te dise, Fernand, reprit Caderousse entamant l'entretien avec cette Brutalité gros- • sière des gens du peuple auxquels la curiosité fait oublier toute diplomatie; eh bien! tu as l'air d'un amant déconfit !
Et il accompagna cette plaisanterie d'un gros rire.
— Bah! repondit Danglars, un garcou taillé comme celui-là n'est pas fait pour è'.ro malheureux en amour ; tu te moques, Caderousse.
— Non pas, reprit celui-ci ; écouU> plutôt comme il soupire. Allons, allons, Fernand; dit Caderousse, lève le net et réponds -nous : ce n'est pas aimable de ne pas répondre aux amis qui uous demandent des nouvelles do notre santé.
— Ma saute va bien, dit Fernand crispant ses poings, mais sans lever la téte.
— Ah! vois-tu, Danglars, dit Caderousse en faisant signe de l'œil à son ami, voici la chose : Fernand, que tu vois, et qui est un boa et brave Catalau, un des meilleurs pécheurs de Marseille, est amoureux d'une belle fille qu'on appelle Mercedes ; mais malheureusement il parait que la belle fille de son côté est amoureuse du second du Pharaon ; fît comme le Pharaon est entre aujourd'hui daus le porl, tu comprends ?
— Non, je ue comprends pas, dit Danglars.
— Le pauvre Feruand aura reçu son congé, continua Caderousse.
— Eh bien, après? dit Fernand relovant la téte et regardant Caderousse en homme qui cherche quelqu'un sur qui feiie tomber sa colère ; Mercedes ne dépend de personne, n'est-ce pas? et elle est bien libre d'aimer qui elle vout ?
— Ah ! si tu le prends ainsi, dit Caderousse, c'est autre chose ! moi qui te croyais un Catalan ; el l'un m'avait dit que les Catalans n'étaient pas hommes à se laisser supplanter par uu rival; on avait même ajoute que Feruand surtout, s'il avait à se venger jamais, serait terrible dans sa vengeance.
Fernand sourit avec pitié.
— Un amoureux n'est jamais terrible, dit-il.
— Le pauvre garçon 1 reprit Danglars feignant de plaindre le jeune homme du plus profond de son emur. Que veux-tu, il ne s'attendait pas a voir revenu* ainsi Dan tés tout a coup ; il le croyait inlidéle, mort peut-être, qui sait ! et il vient de le voir revenir. Ces choses-là sont d'autant plus sensibles qu'elles nous arrivent tout à coup.
— Ah t ma foi, dans tous los cas, dit Caderousse, qui buvait tout en parlant et sur lequel lo vin fumeux d« La Malgue commençait à faire sou effet, dans tous les cas Fernand n'est pas le seul que l'heureuse ai rivée de Danlés contrarie; n'est-ce pas, Danglars?
— Non, tu dis vrai, et j'oserais presque dire que cela lui portera malheur.
— - Mais n'imporle, reprit Caderousse en versant un verre de vin à Fernand et en remplissant pour la huilièmo ou dixième fois 3on propre verre, tandis que Danglars avait àpeino effleuré le sien, n'importe, en attendant il épouse Mercedes, la belle Mercédés , il revient pour cela, du inoins.
Pendant ce temps, Danglars enveloppait d'un regard perçant le jeune homme, sur le cœur duquel les paroles de Caderousse tombaient comme du plomb fondu.
— El à quand la noce? demauda-l-il.
— Oh! elle n'est pas encore faite ! murmura Fernand.
— Non, mais elle se fera, dit Caderousse, aussi vrai que Dantés sera capitaine du Pharaon t n'est-ce pas Danglars ?
Danglars tressaillit à cette atteinte inattendue, et se retourna vers Caderousse, dont à sou tour il étudia le visage pour voir si le coup était prémédité ; mais il ne lut rien que l'envie sur ce visage déjà hèbelé presque par l'ivresse.
— Eh bien, dit-il en remplissant les verres, buvoriî donc au capitaino Edmond Dantés, mari de la bellé Catalane !
Caderousse porta son verre à sa bouche d'une maie alourdie et l'avala d'un trait. Feruand prit le sien el W brisa contre lerre.
— Eh, eh, eh I dit Caderousse, qu'aperçois-je donc làbas, :ui haut de la bulle dans la direction des Catalan* ' Regarde donc, Fernand, tu as meilleure vue que moi ; te crois que je commence à voir trouble, et, tu le sais, W vin est un trallro . on dirait de deux amants qui marchent cùte à cote et la main dans la main. Dieu me pardonne ! ils ne se doutent pas que nous les voyons, at les voilà qui s'embrassent !
Danglars ne perdait pas une des angoisses de Fernand dont le visage se décomposait à vue d'œil.
— 1^39 connaissez- vous, monsieur Fernand ? demanda-t-il.
— Oui, répondit celui-ci d'une voix sourde, c'est mon sieur Edmond et mademoiselle Mercédés,.
— Ah ! voyez-vous 1 dit CaderousKe, et moi qui ne les reconnaissais pas ! — Ohé, Danlés ! ohe, la belle fille I
venez par ici un peu, et dites-nous à quand la noce, car voici M. Fernand qui est si entête qu'il ne veut pas nous le dire, lui !
— Veux-tu te taire ! dit Danglars, affectant de retenir Caderousse, qui, avec la ténacité des ivrognes, se penchait hors du berceau, tâche de te tenir debout, et laisse les amoureux s'aimer tranquillement. Tiens, regarde M. Fernand, et prends exemple : il est raisonnable, lui.
Peut-être Fernand poussé à bout, aiguillonné par Danglars, comme le taureau par les bandcrillos, allait-il enfin s'élancer, car il s'était déjà levé et semblait se ramasser sur lui-même pour bondir sur sou rival ; mais Mercédès, riante et droite, leva sa belle t>Me, et lit rayonner son clair regard ; alors Fernand se rappela la mènàce qu'elle avait faite de mourir si Edmond mourait, et il retomba tout découragé 3ur son siège.
Danglars regarda successivement ces deux hommes : l'un abruti par l'ivresse, l'antre dominé par l'amour.
— Je ne tirerai rien de ces niais-là, murmura-t-il, et j'ai grand peur d'être ici entre un ivrogne et un poltron : voici un envieux qui se grise avec du vin, tandis qu'il devrait s'enivrer de fiel; voici uu grand imbécile à qui on vient de prendre sa maîtresse sous son nez, et qui se contente île pleurer et de se plaindre comme un enfant. Et cependant, cela vous a des yeux flamboyants comme ces Espagnols, ces Siciliens et ces Calabrais qui se vengent si bien ; cela vous a des poings A écraser une tête de bœuf aussi sûrement que le ferait la masse d'un boucher. Décidément, le destin d'Edmond l'emporte, il épousera la belle tille, il sera capitaine et se moquera de nous ; à moins que. l'n sourire livide se dessina sur les lèvres de Danglars.. ; à moins que je ne m'en mêle, ajouta- t-il.
— Holà ! continuait de crier Caderousse à moitié levé et les poings sur la table, holà, Edmond ! tu ne vois donc pas les amis, ou est-ce que tu es déjà trop fier pour leur parler t
— Non, mon cher Caderousse, répondit Danlés, je ne suis pas fier, mais je suis heureux, et le bonheur aveugle, je crois, encore plus que la fierté.
— A la bonne heure, voilà une explication I dit Caderousse. Kh! bonjour, madame Danlés.
Mercedes salua gravement.
— Ce n'est pas encore mon nom, dit-elle, et dans mon pays cèla porte malheur, assure-t-on, d'appeler les filles du nom de leur fiance avant que ce flauce ne soit leur mari ; appelez— moi donc Mercédès, je vous prie.
— Il Faut lui pardonner à ce bon voisin Caderousse, dit bantès, il se trompe de si peu de chose !
— Ainsi, la noce va avoir lieu incessamment, monsieur Danlés t dit Danglars en saluant les deux jeunes gens.
— Le plus lut possible, monsieur Danglars; aujourd'hui tous les accords chez le papa Hautes, et demain ou aprésdeinain, au plus lard, le dîner des fiançailles, ici, à la Réserve. Les amis v seront, je l'espère ; c'est vous dire que vous»' tes invite, 'monsieur Danglars; c'est te dire que tu en e», Caderousse.
— Et Fernand, dit Caderousse, en riant d'un rire pâteux, Fernand en esUl aussi ?
— Le frère de ma femme est mon frère, dit Edmond, et nous le verrions avec un profond repret, Mercédès et moi, >'ecarter de nous dans un pareil moment.
Fernand ouvrit la bouche pour répondre ; mais la voix expira dans sa gorge, et il ne put articuler un seul mol.
— Aujourd'hui les accords, demain on après demaiu les fiançailles... diable 1 vous êtes bien presse, capitaine, fit Danglars.
— Danglars, reprit Edmond en souriant, je vous dirai comme Mercédès disait Unit à l'heure à Caderousse ; ne nu: donnez pas le titre qui ne me convient pas encore, cela nie porterait malheur.
— Pardon, répondit Danglars ; je disais donc simpleiiii'iit mie vous paraissiez bien presse; que diable! nous avons le temps : le Pharaon ne se remettra guère en mer avant trois mois.
— On est toujours pressé d'être heureux, monsieur Danglars, car lorsqu'on a souff ert Longtemps on a grand peine à croire au bonheur. Mais ce n'est pas l'egolsrao seul qui me fait agir : il faut que j'aille à Pans.
— Ah ! vraiment, à Pans, et c'est la première fois que vous y allez, Dantés?
— Oui.
— Voua y avez affaire ?
— Pas pour mon compte : une dernière commission do notre pauvre capitaine Leclérc à remplir ; voua comprenez, Danglars, c'est sacre. D'ailleurs soyez tranquille, je no prendrai que le temps d'aller et de revenir.
— Oui, oui, je comprends, dit tout haut Danglars.
— Puis tout baB :
— A Paris, pour remettre à son adresse sans doute la
lettre que le grand maréchal lui a donnée. Pardieu ! colle lettre me fait pousser une idée, une excelleute idée ! Ah ! Dantés, mon ami, tu n'es pas encore couche au registre du Pharaon sous le numéro I .
Puis se retournant vers Edmond, qui s'éloignait déjà :
— Bon voyage, lui cria-t-il.
— Merci, repondit Edmond ou retournant la têt© et «n accompagnant ce mouvement d'un geste amical.
Puis les deux amants commuèrent leur route calmes et joyeux comme deux élus qui montent au ciel.
Alex. DUMAS
(La suite au prochain numéro.)
HISTOIRE D'UN CHIEN* ET DE ONZE POULES
— Vous m'avez connu si jeune, mon cher Vatrin, que je ne saurais vous cacher aucun de mes défauts. Mais
Corrège?
— Nous le prendrons en passant, donc; quand il y en a pour deux, il y en a pour trois.
— Oui, quand on est déjà quatre '
— Eh bien, mais, et les poules ! est-ce que vous i qu'elles ont le derrière cousu r On fera une i
— Soit, Vatrin, je me donne un jour de bon i pour le vin du Loiret, le veau et l'omelette.
— Sans compter uno bonne lasse de café. Ah I vous allez on goUter, du lait.
— Eh bien, allons, Vatrin.
— Allons!... Ouerdin de Pritchard, va!
— Qu'y a-lr-il encore?
— J'en ai laisse éteindre ma pipe! Un second comme lui, et, foi de Vatrin, ils m'abrutiraient à deux !
Vatrin tira sa pierre à feu, son amadou, battit le briquet et ralluma sa pipe.
Nous nous remtmes en route.
Michel me toucha le coude avant que nous eussions fait vingt pas.
Je le regardai : il me fit signe de jeter les yeux derrière moi.
La moitié du corps de Pritchard dépassait l'angle du mur derrière lequel il avait disparu.
11 regardait co que nous faisions, et, probablement, cherchait à deviner co que nous pensions.
— N'ayez pas l'air de le voir, dit Michel, et il va nous suivre.
Effectivement, j'eus l'air de ne pas voir Pritchard, et
Pritchard nous suivit.
En passant, je recrutai Corrège à la station du Vésinet.
Voulez-vous, chers lecteurs, voir un beau nageur et connaître un bon garçon ? Prenez, au chemin de fer de Saint-Germain, un billet pour la station du Vesinet ; arrivés à la station, demandez Corrège.
Comme bon garçon, il se mettra, je vous en réponds, à vptre service pour quelque chose que ce soit.
Comité beau nageur, il remontera la Seine avec vous jusqu'à Saint-Cloud, et, si vous le pressez un peu, jusqu'à Paris.
Nous arrivâmes chez Vatriu. Avant d'entrer, je me retournai, et j'aperçu* Pritchard qui se tenait prudemment a une distança de deux cents pas.
Je fis un sipno de satisfaction à Michel, et nous entrâmes.
— Femme, dit Vatrin, à déjeuner?
Madame Vatrin jeta un regard d'effroi de notre cote.
— Ah ! mon Dieu ! dit-elle.
— Après?... fit Vatrin ; nous sommes quatre? Eh bien, quatre bouteilles de vin, une omelette de douze œufs, le morceau de veau, et chacun une bonne tasse de cafe, on en verra le jeu.
Madame Vatrin poussa un soupir, non point qu'elle trouvât, l'excellente femme, que nous fussions trop, mais elle craignait do n'avoir point assez.
— Allons, allons, nous soupirerons demain, dit Vatrin ; vile la table ! nous sommes pressés.
En un tour de main, la table fut mise, et les quatre bouteilles de vin du Loiret s'alignèrent sur la table.
On entendit le beurre qui commençait à frire dans la poêle.
— Goûtez-moi ce petit vin-là, dit Vatrin en me versaut uu plein verre de liquide.
— Vatrin, Vatrin, lui dis- je, que diable faites-vous?
— C'est vrai, j'oubliais quo vous êtes comme le général ; lui, il ne buvait que de l'eau ; quelquefois, par hasard, dans les graudes débauches, un verro de vin rougi ; cependant, une fois, mon pére lui a fait boire un verre de vin pur, tenez, dans le verre dore qui est sur la cheminée. Monsieur Corrège, vous ne l'avez pas encore vu, ce verre- là, n'est ce pas? Eh bien ! c'est le verre du général. Pauvre gênerai !
Puis, se tournant vers inoi :
— Ah ! s'il vous voyait faire des livres comme vous en faites et tirer comme vous tirez, il serait bien content.
Ce fut à moi de pousser un soupir à mon tour.
— Allons, dit Vatrin, voilà que j'ai fait unebétisc; je sais cependant que cela vous fait cet effet-là quand je parle du général ; mais, que voulez-vous ! je. ne peux pas m'empêcher d'en parler. C'était un homme... cre nom ! .. Bon ! voilà ma pipe cassée.
En effet, Vatrin avait voulu, pour ajouter plus d'expression à ses iiaroles, faire craquer ses dents, et il avait pour celte fois coupé le tuyau de sa pipe au las du four.
Le four était tombe à teire et s'était brisé en mille morceaux.
— Crè nom !... répéta Vatrin, une pipe si Wen culottée !
— Eh bien ! Vatrin, vous en culotterez une autre.
— On voit bien que vous ne fumez pas, vous, dit Vatrin; ni vous fumiez, vous sauriez qu'il faut six mois à une pipe pour avoir un peu de goût. Vous fumez, monsieur Corrège?
— Je crois bien ! seulement, je fume le cigare.
— Ahl dit Vatrin ; alors, vous ne savez pas ce que c'est qu'une pipe.
Vatrin ouvrit une armoire, et y prit une pipe presque aussi culottée que celle qu'il venait d'avoir le malheur de perdre.
— Bon t fls-je, mais vous avez une réserve, mon cher Vatrin .
— Oui, dit-il, j'en ai 'comme cela dix ou douze à des degrés différents; mais, c'est égal, celle-là, c'est la £avorite ?
— Bah ( n'en parlons plus, Vatrin : ce sont les malheurs irréparables qu'il faut surtout oublier.
— Vous avez raison. Goûtez-moi ce petit vin-là, et regardez-le au jour : c'e6t clair comme du rubis. A votre santé !
— A votre santé. Vatrin.
Et je vidai le verre, pour lui faire raison.
A peine venais-je de vider le verre, que nous entendîmes des cris féroces.
— Ah ) voleur ! ah f brigand 1 ah I misérable ! criait la voix de madame Vatrin dans la cuisine.
— Feu ! dit Michel.
Michel n'avai*. pas dit feu. que le verre de Vatrin était parti de tout ce que j'avais de force dans le biceps et dans le deltoïde.
On entendit un cri de douleur.
— Ah! cette fois-ci, dit Michel en riant, monsieur ne t'a pas manqué, hein?
— Ou'y-a-t-il fj 0 nc ? demanda Corrège.
— Je parie que c'est encore ce guerdin de Pritchard, dit Vatrin.
— Pariez, Vatrin, pariez, vous gagnerez; lui dis-jeen m'èlançanl dans la cour.
— Pourvu que ne soit pas le veau, s'écria Vatrin en pâlissant.
— Justement, c'est que c'est le veau, dit madame Va trin en paraissant sur le seuil de la porte ; je l'avais mis sur le rebord de la fenêtre, et ce gueux de Pritchard l'a emporté.
— Eh bieu, disje en rentrant, le morceau de veau à la main, je vous le rapporte.
— C'est donc après lui que vous avez jele le verre ?
— Oui, dit Michel, et le verre n'est pas cassé 1 Ah bien, monsieur, en voilà un fameux coup d'adresse.
— En effet, le verre avait atteint Pritchard au défaut de l'épaule, et était retombé sur l'herbe sans se casser.
Seulement le chue avait été assez violent pour faire jeter un cri à Pritchard.
Pour jeter son cri. Pritchard avait été obligé d'ouvrir la gueule.
En ouvrant la gueule, il avait lâche le morceau de veau. I<e morceau de veau était tombé sur l'herbe fraîche. Je l'avais ramassé et je le rapportais.
— Allons, allons, dis-je, consolez -vous, madame Vatrin, nous déjeunerons...
J'allais ajouter comme Ajax : « Malgré les dieux ! • Mais je trouvais la phrase un peu bien prétentieuse.
— Malgré Pritchard, me contentai-jo de dire.
— Comment, demanda Vatrin, vous allez manger ce veau-là ?
— Je crois bien, répliqua Michel. Il n'y a que l'endroit de la dent à enlever ; rien n'a la gueule saine comme un chien.
— C'est vrai, dit Vatrin
— Comment, si c'est vrai ! mais c'est-à-dire, monsieur.
que si vous êtes blesse par hasard, vous n'avez qu'à faire lécher la blessure à votre chien : il n'y a pas d'emplâtre qui vaille la langue d'un chien.
— A moins qu'il ne soit enragé.
— Ah ! ça, c'est une autre affaire ; mais, si jamais monsieur était mordu par un chien enragé, il faudrait prendre le train de derrière d'une grenouille, le foie d'un rat, la langue...
— Bien, Michel I si jamais je suis mordu, je vous promets de recourir à votre recette.
— C'est comme ai monsieur était jamais mordu par une vipère ; en avez-vous jamais vu dans la forêt du Vésinct, monsieur Vatrin ?
— Jamais.
— Tant pis, parce que, si jamais vous êtes mordu d'une vipère, vous n'avez...
Je l'interrompis.
— Qu'à frotter la blessure avec de l'alcali et en boirecinq on six gouttes étendues dans do l'eau.
— Oui ; et, si monsieur est à trois ou quatre lieues d'une ville, où trouverait-il de l'alcali ? dit Michel.
— Ah ! dit Corrège, où en trouverez-vous ?
— C'est vrai, lis-je en baissant la tête, écrasé que j'éteis sous le poids de l'asgumentation, je ne sais pas où j'en trouverais.
— Eh bien, que ferait monsieur ?
— Je ferais comme les anciens psylles, je commencerais par sucer la plaie.
— Et si c'était à un endroitque monsieur ne put sucer... au coude, par exemple ?
Je ne répondrais pas que ce fût au coude que dit Michel; mais ce dont je suis sur, c'est que c'était à un endroit que je n'eusse pu sucer, de quelque souplesse de corps que m'eût doué la Providence.
Je fus encore plus écrasé que la première fois.
— Eh bien, monsieur n'aurait qu'à attraper la vipère, lui écraser la tète, lui ouvrir le ventre, prendre son amer et s'en frotter... l'endroit; deux heures après il serait guéri.
— Vous êtes sûr, Michel ?
— Bon! je crois bien que j'ensuis si\r : c'est M. Isidore Geoffroy Saint-Hilaire qui me l'a dit, la dernière fois que j'ai été chercher des œufs au Jardin des Plantes ; vous ne diret pas que ce n'est pas un savant, celui-là !
— Oh ! non, Michel, vous pouvez être tranquille, je ne dirai pas cela.
Michel a une foule de recettes, toutes plus efficaces les unes que les autres et qu'il puise à différentes sources. Je dois dire que toutes les sources où puise Michel ne sont pas aussi respectables que la dernière qu'il venait de citer.
— Là I dit Corrége.
Cela signifiait que le veau avait subi son opération, et offrait sur ses quatre faces une chair rosée et appétissante de laquelle avait disparu toute trace de la dent de Pritchard.
Après le veau vint l'omelette ; une omelette épaisse, bien colorée, un peu baveuse.
Pardonnez-moi, belles lectrices, mais votre cuisinière, «i elle sait faire les omelettes, ce dont je doute, vous dira que c'est là le mot, et que le dictionnaire de Bcscherelle, qui contient dix mille mots de plus que celui de l'académie, n'en connaît pas d'autre.
Puis ne vous fâchez pas si je doute que votre cuisinière sache faire le» omelettes.
Vous avez un cordon bleu ?
Raison de plus ! L'omelette est un plat de femme de ménage, de fermière, de paysanne, et non pas un plat de coi don bleu ! Une omelette et une fricassée de poulet, c'est ce que je fais d'abord exécuter à mon cuisinier ou À ma* cuisinière quand je les essaye.
— Mais aussi qui mange des omelettes »...
Oh ? quelle erreur, belles lectrices ! Ouvrez Brillât-Savarin, article Omelette, et lisez le paragraphe intitule : Omelette aux laitances de carpe.
Une omelette ! demandez aux vrais gourmands ce que c'est qu'une omelette.
J'aurais fait fait faire dix lieues à mon maître de violon pour manger une omelette au court bouillon d ecrevissos et une salade au lard.
— Vous avez donc eu un maître de violon ?
— Comment ! si j'ai eu un maître de violon... pondant trois ans : voyez mes Mémoires.
— Mais je n'ai jamais entendu dire que vous jouiez du violon.
— Je n'en joue pas uon plus ; mais cela n'empêche pas que je n'aie appris à jouer du violon ; voyez mes Mémoires.
— Il fallait vous entêter.
— Oh ! je ne suis ni M. Ingres ni Raphaël pour avoir de ces sentiments-là.
Enfin, pour en revenir à l'omelette de madame Vatrin, elle était excellente. Nous appelâmes la brave femme pour lui en faire notre compliment ; mais elle écouta d'un air distrait, et tout en regardant autour d'elle.
— Qu'est-ce que tu cherches? dit Vatrin.
— Ce que jo cherche... coque je cherche..., dit madame Vatrin ; c'est étonnant I
— Dis ce que tu cherches?
— Je cherche... enfin, je l'ai vu, je l'ai tenu, quoil il n'y a pas dix minutes.
— Qu'as-tu vu? qu as-tu tenu? Parle.
— Puisque je l'ai rempli de sucre.
— C'est ton sucrier que tu cherches?
— Oui, c'est mon sucrier.
— Bon I dit Corrège, il y a tant de souris, cette année !
— Ça ne leur est pourtant pas bon, aux souris, de manger du sucre, dit Michel.
— Vraiment, Michel?
— Dame, monsieur sait qu'une souris qu'on ne nourrit qu'avec du sucre devient aveugle.
— Oui, Michel, je sais cela ; mais co n'est pas le cas d'accuser les souris. En supposant que les souris aient mangé le sucre, elle n'auraient pas mangé le sucrier.
— On ne sait pas, dit Corrége.
— En quoi était le sucrier, demanda Michel.
— En porcelaine, répondit madame Vatrin, en porcelaine, donc ( un sucrier superbe, que j'avais gagné à la foire des Loges.
— Quand cela?
— L'an dernier.
— Madame Vatrin, dit Corrége, j'ai gagné un autre meuble ; si vous voulez, je vous en ferai cadeau en place de votre sucrier ; on ne s'en est pas encore servi.
— C'est bel et bien, dit madame Vatrin ; mais, avec tout cela, que peut être devenu mon sucrier?
— Mais où l'avais-tu mis? dit Vatrin.
— Je l'avais mis sur la tablette de la croisée.
— Ah t fit Michel comme éclairé d'une idée subite. Et il sortit.
Cinq minutes après, il rentra, chassant devant lui Prit-
chard, qui avait le sucrier en guiae de muselière.
— En voilà un, dil-il, qui est puni par où il a péché.
— Comment! c'était lui qui avait emporté le sucrier?
— Vous voyez bien, puisqu'il l'a encore. Oh ! il ne se cantenle pas d'un morceau de sucre, lui : il lui faut le sucrier avec.
— Vous lui ave* attaché la sucrier au museau, je comprends...,
— Non, il tieût tout seul.
— Tout seul ?
— Oui, regarde» plutôt.
— Il a donc le bout du nez aimanté, le brigand ?
— Ce n'est pj»s cela. Vous comprenez : il a fourré son ne» dans le nucrier, qui est plus large au fond qu'à son ouverture, puis il a ouvert la gueule, puis il a empli sa gueule de sucre ; je suis arrivé sur ce moment-là ; il a voulu refermer la gueule, les morceaux de sucre s'y sont opposés ; il a voulu retirer son museau, il n'a pas pu, la gueule était ouverte. M. Pritchard a été pris comme un corbeau dans un cornet ; il en a jusqu'à ce que le sucre fonde.
— Oh ! c'est égal, monsieur Duma», dit M»» Vatrin, vous conviendrez que vous avez là un chien terrible, et que celui qui vous l'a donne aurait aussi bien fait de le garder pour lui.
— Voulez-vous que je vous avoue une chose, chère madame Vatrin, lui repondta-je, c'est que je commence à être de votre avis.
— Eh bien, c'est étonnant, dit Vatrin ; tout cela, au contraire, m'attache à lui ; j'ai idée que nous eu ferons quelque chose, moi.
Et vous avez raison, (père Vatrin, dit Corrége ; tous les grands hommes ont eu de grands défauts, et, une fois sorti du collège, ce ne sont pas les prix d'honneur qui font parler d'eus.
Pendant ce temps, le sucre avait fondu, et, selon la prédiction de Michel, Pritchard s'était démuselé tout seul.
Seulement, de peur de nouveaux accidenta, Michel avait noué un bout de son mouchoir autour du cou de Pritchard, et enroule, l'autre bout autour de sa main droite.
— Allons, allons, dit Vatrin, d'autre sucre I prenons notre café, ot allons essayer ce gaillard-là.
— Nous primes notre café, qui dépassait en excellence tout ce que Vatrin avait pu nous dire, et nous répétâmes d'api es lui :
— Allons essayer ce gaillard-là I
Alexandre Dumas.
{Lantite au prochain numéro.)