‹ Le MonteCristoChapitre 127 sur 144 · LA TENTATION DE SAINT ANTOINE · texte numérisé non relu

LA TENTATION DE SAINT ANTOINE

La gonlte d'eau s'installa commodément dans le nénuphar, le eoefaon s'étendit et se mit à l'aise sur le bord de la mare. Puis il commença aiusi :

— L'homme à qui je dois mon nom de Bêle -à Bon-Saint était un bonhomme et un saint homme. Il s'appelait Antoine. Un jour il lui prit fantaisie de s'en aller dans la so-

(I) Chapitre extrait d'un roman de Charles Hugo, le Cocfa» dt ••4M anbtfiM, qui va paratlrr chez Cadot, éditeur, le i» octobre.

litudo pour gagner le ciel ; car vous saurez, mademoiselle Perliue, que pour prendre la vraie route du ciel, il faut choisir la roule la moins fréquentée. . . Ce langage de ma part semble peut-être inexplicable à votre lucidiU? de goutte d'eau ? Patience ! la suite de mon récit vous apprendra comment il se fait que moi, simple porc et triple tète, ie puis raisonner sur les matières philosophique* len plus délicates. Pour le moment, je continue :

Antoine s'en alla donc dans un désert de la Thébalde et m'emmena avec lui. -Là, le diable le tenta.

Nous habitions une caverne. Sur un angle de ta piem, il y avait un crucifix. Mon maître passait ses jours et ses nuits en prière, à genoux entre le Christ et moi, entrv l'être sublime et l'être horrible, implorant l'un, caressant l'autre. I n soir, la caverne s'emplit d'une nuée. C'était comme une fumée odorante et vertigineuse qui serait sortie à la fois d'une cassolette et d'un volcan ; à la respirer on se sentait chanceler dans une inexplicable somnolence. Peu à peu le nuage se leva et prit diverses formes extraordinaires. Nous aperçûmes dans une vapeur dia^ phano tout un monde épouvantable et charmant. Le fond de la caverne s'était changé en une ouverture lumineuse d'une perspective de l'infini, et, par cette porte, entraient en dansant et en chantant des groupes de belles femmes nues, dont le corps était transparent comme le cristal. Mon maître détournait cl baissait les yeux, mais alors un affreux insecte lui montait le long du dos, entrait dans se* cheveux et lui faisait derrière la tête un trou par lequel il était forcé do voir. Dos fils invisibles el fins, comme ceux d'une toile magique, partaient du sein d'une des femmes, venaient se lier aux pieds de mon maître et l'attiraient vers l'enchanteresse. Il se sentait entraîné invinciblement, mais quand il était prés de la belle créature, au marnent où il allait la toucher, il voyait dans sa poitrine éblouissante une énorme araignée qui filait. Il se rejetait en arrière, épouvante, et retombait aux pieds de Jésus, en les baisant frénétiquement. Alors les clous des pieds et des mains du crucifix sautaient comme les bouchons d'autant de tonneaux, et il en jaillissait au lieu de sang, un vin bouillonnaut et mousseux quo quatre diables perchés sur la noix, mettaient en bouteilles, et qu'ensuite d'autres diablotins versaient dans des coupes aux courtisanes sinistres de la vision Deux autres diables pressaient les paupières de Jésus et recueillaient goutte à goutte, dans un flacon, ce qui tombait de ses yeux. L'horrible vin coulait en telle abondance, que bientôt, les coupes n'y su disant plus, les démons entassèrent lus bouteilles, en les rangeant avec soin, dans un coin de lacaverne. Un d'eux leà cliqueta Il y en avait de cinq espèces. Le premier crû s'appelait: la Science; le second, la Prescience; la troisième, la Mort; le quatrième, la Vie; le cinquième, ta Douleur. Puis chaque bouteille fut cachetée. Les démons avaient

S ris les clous rouges de la croix et s'en servaient comme e bâtons de cire qu'ils allumaient à la braise de leurs yeux. Quand ce fut fini, ils remirent les clous dans les plaies, et je remarquai que la fusion ne les avait pas uses. Le nuage de fumée qui remplissait ta salie s'arrondit en voûte sur les tas de bouteilles, puis s'abattit en forme de porte avec gonds et serrure. Un grand démon, qui était le chef, prit la clé et écrivit sur la porte avec le bout de son ongle: Ma cave. Lacryma-Crish . 300 bouteille». Cependant la vision continuait. Des essaims de moucherons eraphrentla grotte. Alors de grands faucheux se mirent a gambader dans l'air en donnant la chasse à ces papillons avec leur toile qu'ils tenaient du bout de leurs longues pattes, l'n pensionnat de jeunes puces, en promenade , rencontrant un séminaire de punaises, se mit à jouer i aaute-moutorre et aux barres, pendant que, sur la toute, la gale 'demandait la charité. Le ver solitaire prêchait le» vers du tombeau et leur enseignait le corps humain . La pou rriture profes«ait,le tas d'ordure trônait, la fange se mirai î. Tout à coup la fumée s'empourpra. Les diabbtips tiraient un feu d'artifice. Feu d'artifice étrange! Les pétards étaient des canons, et à chaque détonation, on entendait des cri* de mourants ; les fusées s'élançaient dans la nuit, faisant une traînée de sang dans le ciel, et en retombant avec une pluies de vraies étoiles arrachées au firmament. Puis tout

• éteignit, l'ombre se lit un instant dans la caverne. Puis une vague lueur reparut derrière le crucifix. La lueur pandit et devint plus claire, tout en restant blafarde. C'était une fenêtre qui venait d'apparaître lentement derrière le crucifix. La croix était devenue une croisée. Dans cette vitrine blême comme danB un miroir, il noua sembla que' l'instrument du supplice divin se reflétait et se multipliait en des milliers d'autres croix et d'autres gibets. Et sur ces gibets nous vîmes des hommes qui nous crièrent de loin leurs noms Puis la nuit se refit encore, et nous crûmes que le sommeil nous saisissait, i.inand nous rouvrîmes les yeux, l'apparition des femmes nues était revenue, plus ardente et plus voluptueuse que jamais, et les coupes se passaient et se choquaient du main en main jusque dans lea profondeurs de la Lumineuse orgie, et les bacchantes de Satan se tordaient dans les baisera et (buis les éclats de rire, ivres des larmes du Christ.

Mon maître était anéanti. Tl s'était prosterné sur la dalle, et là, immobile et comme pétrifié, il se laissait piétiner par l'implacable cauchemar. Mais Dieu, je vous l'ai dit, était avec nous.

Il y avait, daus la multitude des êtres qui remplissaient notre caverne, toutes les bêtes possibles et impossibles. Les animaux chimériques s'y mêlaient, dans un grouillement indescriptible, avec les animaux réels. Le paon luttait de beauté avec le phénix. Un attelage de zèbres et d'hippogriffes piaffait et hennissait. Un lézard épris d'une salamandre se livrait aux douceurs d'un galaut queue-àqueue. Plus loin, un basilic, — animal très- sem niable' à une petite raie, avec des nageoires en forme d'ailes, des griffes et des yeux d'émail, et qui tue par son sifflement et son regard, — se battait furieusement avec une lielette; ce qui m'a confirme l'opinion de Galien, qui raconte que la belette seule ne craint point le poison du basilic. En effet, le basilic tue de son regard, mais la belette tue de son haleine. Comme j'observais ce combat, j'entendis grogner a côlé de moi. Je me retournai et je vis, quoi f une truie qui me faisait les yeux doux. Je venais <te faire une conquête ! car il faut vous dire, en passant, mademoiselle Périme, que dans ma jeunesse j étais un pourceau fort séduisant et fort élégant. J'avais, avant ma rouversiou chrétienne, semé le monde de tas de petits cochons de lait, complètement illégitimes et adultérins. J'étais toujours d'une saleté irréprochable, ganté de gris, chaussé de noir et vêtu de soies merde-d'oie. J etais la fleur des pois du tas d'ordure.

La truie, qui s'était si inopinément amourachée de moi. était, en revanche, peu ragoûtante. Elle était horriblement vieille, et elle avait un anneau dans le nez. Ce bijou ne faisait que faire ressortir sa laideur. Ensuite, en la regardant avec plus d'attention, je découvris une chose singulière : son horrible peau était toute percée de petits trous qui la faisaient ressembler à un gril, et à travers ces trous, on lui voyait, au lieu d'entrailles, des guirlandes de boudins, de saucisses et d'andouilles. Ses jambes étaient des jambons, ses côtes des côtelettes, son dos uue daube, son sang une gelée. Il lui naissait naturellement des bouquets de persil sous les pieds. Chose inquiétante pour un porc , je m'aperçus que j'étais amoureusement lorgné par une rharcuterie.

L'horrible femelle s'approcha de moi.

— En usez-vous? me dit-elle en me présentant uno sa Hère et en prisant une pincée de sel.

J'étais si abasourdi que je ne repondis pas à sa question.

— Qui êtes-vous? lui demaudai-je machinalement. Kl If me répondit :

— Ta destinée.

Je frémis. Elle reprit.

— Je t'aime. Je te trouve gros, gras, sain, en bon point. Tu m'appartiens et je t'emmène. Mais auparavant je désire faire quelque chose pour loi. Parle.

J'avais peu à i»eu repris mon sang-froid :

— Donnez moi une explication, lui dis-je.

— Volontiers.

— Que font donc tous ces êtres autour de mon maître et de moi? Que font toutes ces femmes étranges? Est-ce une réalité? est-ce un rêve?

— C'est l'orgie de l'ombre, reprit-elle. On ripaille et on boit. C'est le crucifix qui régale. On fait danser l'anse du Saint-Sepulcre.

— El que boit-on ?

— Le vin qui est dans cette cave.

— Et jusqu'à quand boira-t-on ?

— Jusqu'à ce qu'on ait tout bu.

— Alors, quand il y n'y aura plusde vin dans celte cave, l'orgie cessera ?

— Oui, mais il y en a jiour longtemps encore l ue inspiration du ciel m'avait traversé l'est

l'esprit. Je repris :

— Est-ce qu'il est bon, ce vin qu'on boit?

— Ou le dit excellent.

— Vous n'en avez donc pas bu ?

— Non. Il est reserve aux maîtres. Les animaux ne sont pas du festin.

— C'est une injustice et une insulte ! repris-ie avec animation. Pourquoi n'en ètes-vous pas? Je pane que vous goûteriez de ce fameux vin avec plaisir.

— Certainement!

— Quant à moi, ajoutai-jc, je m'en lèche les barbes d'avance. Vous me demandiez tout à l'heure ce que vous pouviez faire pour moi. Eh bien, ouvrez-moi rette cave et entrons-y.

— Impossible. Le diable en personne en a pris la clef.

— Comment! pas moyen d'entrer? repris-je,

— Au fait, si je forçais la porte ! fit la truie.

— Excellente idée fmais comment ?

— Laissez-moi faire.

Alors elle s'approcha tout doucement de la porte de la cave, qui était très-basse, et se plaça devant, de manière a ce que son train de derrière touchât la porte. Quand elle fut dans cette posture, je m'aperçus qu'elle enfonçait dé llcatemeat sa queue dans le Irou de la serrure, et qu'avec ce monseigneur improvise, elle crochetait la porte de la cave. En effet, après quelques efforts do la truie, la cave s'ouvrit et nous entrâmes discrètement.

Toutes les bouteilles étaient là etagèes, selon le crû qu'elles contenaient, dans divers compartiments, qui chacun portaient une étiquette avec le nom de la liqueur, dont il y avait, comme je vous ai dit, ciuq espèces.

— Diable! les bouteilles sont cachetées, ma dit la truie.

— Eh bien, répondis-je, debouchons-les. Vous venez de vous servir de votre queue comme d'nno cfé, servez-vousen maintenant comme d'un tire-bouchon. J e vais eu faire autant de mon coté. »

En un instant nous fûmes à l'œuvre. Avec notre groin, nous saisissions chaque goulot que nous débouchions avec la petite vrile naturelle qui termine notre épine dorsale. Seulement, tandis que ma compagne vidait les bouteille» dans son gosier, moi je les vidais à terre. la vieille gloutonne buvait saus regarder. Elle n'avait pas vu que les bouteilles auxquelles elle s'adressait portaient l'étiquette : Mort. Au bout de quelques fortes rasades, elle chancela et tomba. Moi, je continuai mon travail, répandant, sans en boire une goutte, le contenu des bouteilles sur le sol. Je les vidai toutes une à uue. Au bout d'une Injure il n'en restait plus que deux. Sur l'une, il y avait écrit Science, et sur l'autre : Vie. Celles-là, au lieu de les répandre, je les bus. La bouteille de science contenait entre autres choses, la vue à travers l'obstacle, la seconde vue. La bouteille de vie contenait un litre d'éternité autrement dit mille ans.

Quand j'eus ces deux bouteilles dans le corps, je me sentis tout autre. J'étais étourdi d'inconnu, effare cf'invisible ; j'étais ivre-mort de longévité.

Vous vous expliquez maintenant, mademoiselle Perline mon droit à la métaphysique.

Je sortis de la cave. Il eisit temps.

Le vin répandu par moi avait filtré sous la porte et avait fait une grande flaque devant la cave.

Le diable était exaspère et était en train de rosser ses diablotins, en s'ecriant, avec force terribles jurements qu'ils avaient mal cacheté les bouteilles, et que tout son Lacryma-Christi était perdu.

Il demanda du sucre et du citroo, et dit :

— Nous eu serons quittes pour faire un punch. L'idée fut accueillie avec: acclamation par tous los pales

convives, et le diable se mit en mesure d'ajouter au vin un lilclde citron qui tomba de ses doigts comme une cataracte, et un quartier duo pain de sucre colossal qui n'ei.iit autre qu'uue des pyramides d'Egypte.

Mais le citron infernal, au lieu de se mêler au vin, pétilla et s'évapora; l'énorme morceau de sucre, au lieu d'y tomber, se fendit avec fracas m mille miettes ol s'envola eu poussière.

— Il y a quelque cliosc là-dessous, dit-il.

En effet, le petit bénitier qui était aux pieds du crucifix était devenu gigantesque et avait reçu toute la divine li- •meur à mesure qu'elle avait filtre.

Le diable trempa dedans le bout do sa queue, n'y voulant pas hasarder son doigt, et ensuite l'approcha de ses lèvres :

— Pouah ! s'ecria-t-il, c'est de l'eau bénite!

A ces mots, toutes les femmes nues, tous les démons, pris d'une panique irrésistible, se mirent a se culbuter, à se sauver à toutes jambes, à toutes ailes et à toutes pattes, tandis que le diable, tonnant et jurant, les poursuivait a reculons en les aspergeant d'eau bénite avec sa queue devenue un formidable goupillon.

Charles Hn;o.

THEATRES

Page 1