‹ Le MonteCristoChapitre 129 sur 144 · JEUDI 1« OCTOBRE · texte numérisé non relu

JEUDI 1« OCTOBRE

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LE

JOURNAL HEBDOMADAIRE M ROMANS, D'HISTOIRE , DE VOYAGES ET DE POÉSIE

rrm.iF et nnnr,t

PAR ALEXANDRE DUMAS, SEUL

FRANCE

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une valant »«r Paria n an mandat aar la po«ta.

CAUSERIE iVEC HES LECTEURS.

Uiors lecteurs .

Après avoir analyse SnUl , et on avoir dit ce que nous avons le malheur d'en penser, abordons un des chefsd'œuvre de l'esprit humain, Qthrllo

Othello est une preuve de la lenteur avec laquelle marche l'art, même dans un pays comme le nôtre.

Vers 1723 ' !], Voltaire, qui a ele passer quelques mois en Angleterre, à la suite de sa querelle avec M. de Sully , voit jouer Olhrllo et ïïnmtel à Londtvs. — Ce spectacle l'étonné et l'effraie à la fois, mais comme au bout du rornpte il reste au fond de sa pensée, l'jr de Shakspeare rond dans le creuset, — et Orosmane el Semiramis soitent avec l'alliage du dix-huitième siècle.

Soixante-dix ans plus tard, Talma, ûls d'un dentiste fran-

(i) J" cive de mémoire, qu'on m'excuse d me si je me »romp«.> d'une

1 cais, èteve à Londres, nourri de cette moelle de lion que Shakspeare servait à la reine Elisabeth et à ses courtisan», voit jouer et j<me Shakspeare, revient d Paris et pousse , Ducis à faire Othttto.

Mais Ducis, à la vue du géant, tremble, hésite, le taille, le mutile, le rapetisse, supprime le rôle d'Iapo, la cheville ouvrière du drame, sous prétexte qu'un public français ne supporterai' pas un pareil caractère, fait deux dénouements, l'un à l'auge .es cœurs impitoyables, l'autre à celui des âmes sensibles, el pour dernière faiblesse, substitue le poignard à l'oreiller, î Enfin, en 1828 ou 29, arrive de Vigny avec une traduc- 1 tion pure et simple ple.ne de force, de poésie et d'elegance; il trouve la brèche faite par Uenrt III et Hernam, enlie el distribue son drame aux artistes du Thëâtre-Français, à M»' Mars, à Joanny, a l'écrier, c'est-à-cire aux plus euiinents.

La preuiJtre représentation fut une lutte dont Shake»-

uigm,

LE MONTK-CRISïO.

peare, mort depuis deux reul vingt ans, sortit complètement vainqueur.

Aujourd'hui M. Salvini arrive avec sa troupe italienne et une traduction à peu près exacte du chef-d'œuvre an-

J'ai vu jouer Othtllo par Talma, par Kean, par Kemble, par Macready et par Joanny.

Aucun de ces grands artistes ne le jouait de la même • façon.

Talma le jouait avec son art, Keau le jouait avec son tempérament, Kemble avec les traditions, Macready avec fa ■ beauté physique, Joanny avec ses instincts.

Chez Talma, c'était un More recouvert d'une couche de civilisation vénitienne ; chez Kean, c'était une bête féroce moitié tigre, moitié homme; chez Kemble, c'était im homme d'un âge mûr, emporte et violent ; chez Macready, c'était un Arabe du temps des Abencèrages, élégant et chevaleresque ; chez Joanny, c'était... Joanny.

Lequel le jouait le mieux de tous ces hommes ? 'Cela serait difficile à dire : chacun d'eux, avec un génie di (forent, s'était inspire d'une part du génie de Shakspeare; car, dans Shakspearc, le More est tour à tour à demi-Venitien, à demi-sauvage, comme la montre Talma; moitié tigre et moitié homme, comme l'a montre Kcan ; grave, mais emporté et Violent, comme l'a montré Kemble ; élégant et chevaleresque. Comme l'a montre Macready ; vulgaire et terrible, comifle l'a montre Joanny.

Dans Shakspeare, c'est une de ces créations à facettes tour à tour sommes et brillantes, comme peut les rêver le poète, mais comme aucun artiste dramatique ne saurait complètement les reproduire.

Pour moi, ce qui domine dans la splendide création du More, c'est le calme et la force répandus sur tout le personnage. Quand il est calme et se repose, c'est à la manière du lion : A guisa <li leoii, quaudo si posa, comme dit Dante.

Voyez son entrée en scène : il se rend au palais de la Seigneurie, où le doge et le sénat l'attendent.— Il rencontre Brabantio, son beau-père, qui, venant d'apprendre l'enlèvement de sa (111c, le cherche pour l'arrêter et le faire conduire en prison.

Les deux hommes se heurtent, chacun suivi des siens.

— Oh ! là, hé ! crie Othello, ne sachant point à qui il a affaire.

— Seigneur, c'est le More, dit Ttnderigo à Brabantio.

— Tombez sur lui, le brigand ! répond Brabantio. Othello s'avance entre les deux troupes et fait un signe.

— ltentrez au fourreau vos brillantes epees, dit-il, la rosée de la nuit pourrait les ternir.

Puis à Brabantio :

— Mon bon seigneur, ajoute-t-il. croyez-moi: commandez avec vos années, et non avec vos armés.

Vous le voyez : il est difficile d'être plus doux et plus fort en même temps.

Mais m cette douceur ni cette force no calment le vieillard.

Il accable Othello d'injures, l'appelle Infâme ravisseur, sorcier, More hideux, et finit par donner cet ordre :

— Mettez la main sttr lui, s'il résiste, employez la violence au péril de sa vie.

Ses gens font ufl pas pour le défendre.

— Arrêtez, vous qui ine suivez, dit Othello, et vous antres aussi. Si j'eusse cm qne je devais combattre, personne n'aurait eu besoin de nie l'apprendre.

Puis à Brabantio :

On faut-Il ffle tendre prtrir rèpondro à votre accusation? fw\tv\NTto. — Eti 'prison, jusqu'A co que le temps fixé par les Irtis et Te cours régulier de la justice t'appellent porrï te dèfr-ndre.

OTHCi.r..». — Mais si je vnhs obéis, qoe dira le duc, qui vient rte fa'èrivoyer chercher'? Ses messagers sont là pour ine enduire près de hri. il me demande à l'instant pour des affaires d'état.

VoflS le \*nyez, toujours la même sérénité, à part cette légère Ironie 'qui crispe 1a lèvre du More. Tons deux paraissent devant le conseil.

Brabantio, font entier à sa douleur-, ne parle que par cris, ne procède que par injures.

im\n\STfo. — 0 ma fille ! ma fille !

il: pu:. — Morte V

nn\hANrio. — Oui, morte pour moi. Elle m'a été enlevée, elle a été séduite, empoisonnée par des philtres et desdrogues achetées à des charlatans, car que la nature s'égare et s'aveugle à ce point d'aimer un monstre, quand elle n'est ni défectueuse ni aveugle, ni dénuée de sens, sans le secours de la sorcellerie, est chose impossible, i.fe ni e. — Qn'avez-vous K repondre à cette accusation. orm-xTo. — Très-puissants, très-graves et Irès-respectables seigneur?, mes nobles et excellents maîtres, que j'aie enlèvè la fille de ce vieillard, cela est vrai ; il est encore vrai que je l'ai épousée, voilà mon crime dans toute son étendue, mars rien de plus. Plein de rudesse dans mon langage, j'ai peu l'habitude des phrases choisies de la paix, car depuis que j'ai pris quelque force, — depuis l'âge de sept ans jusqu'à ce jour, mon bras, si l'on en excepte les neuf dernières lunes, a trouvé dans les camps ses plus doux exercices, et de ce vaste univers je ne pourrais raconter que ce qui a rapport aux exploits guerriers ; ainsi donc je prêterai peu de charme à ma cause en prenant moi-même ma défense; toutefois, comptant sur votre patience bienveillante, je vais vous fair^ le récit simple et sans artifice de mes amours. Je vous dirai, puisque tels sont les griefs que l'on allègue contre nufi, par quels sortilèges, par quelles conjurations, par quelles puissances magiques, j'ai gagné le' cœur de sa fille.

Suit alors le récit du More, récit confirmé par Desdemona.

Tout ceci, vous le voyez, est de la part d'Othello du plus grand calme, de la plus grande douceur, de la pins grande sérénité. Où voyez-vous le More et l'Africain dans tout cela ï Nnlle part. L'Européen le plus courtois et le plus poli ne montrerait point une plus grande patience.

Il va falloir, pour qu'Othello revienne A sa nature primitive, que lago irrite les fibres les plus secrètes do son co'ur.

Ainsi, à celte menace du père de Desilcmôna, lnon faite pour lui faire perdre patience, après ce qu'il lui a dit déjà :

— Veille bien sur elle. More; tiens toujours l'œil ouvert pour la voir, ayant trompe son p.'-re, elle pourra bien te tromper, toi.

Othello se contente de répondre :

— My life upon htr (ailh, ma vie sur sa foi.

Le More arrive à Chypre. Desdemuiia a abordé avant lui ; assailli par une tempête terrible, c'est un miracle s'il n'a point "péri. Voyons si sa lotte contre les flots l'a plus eum que sa lutte contre les hommes.

LE MONTK-CiUSTO.

— 0 nia belle guerrière ! s'ecrie-t-il en revoyant Oesdemona.

— 0 mon cher Othello !

— Tu me vois aussi surpris qne joyeux : arrivée avant moi f 0 joie de nioii Smo, si un pareil calme doit toujours succéder A la tempête, puissent les vents souffler à réveiller la mort !

Entré au palais, à quoi pense d'anor.l Othello? A maintenir le calme et la paix dans la ville.

Il s'adresse à Cnssio :

— Michacl, vous veillera cette nuit à la garde de l'Ile. Il faut nous-mêmes donner l'exemple d'une honorable retenue, pour que nul ne sorte des bornes.

Aussi, quelle est la première parole de colère, que laisse échapper Othello? C'esi quand, réveille an milieu de lanuit par la querelle de Cassio el de Montano, et par le bruit de la cloche qui sonne le tocsin. Il entre A moitié vêtu : et encore cette tolère en parle-t-il plus qu'il ne la montre.

— Que se passe-t il donc ici? Sur voire vie. arrêtez! Comment ! qu'est-ce donc ? quelle est la cause de tout ceci ? Sommes- nous donc des Tares et devons-nous faire ce que le ciel défend aux Ottomans? Pour l'honneur dn nom chrétien, cessez cette barbare querelle, Celui qni fait un seul pas pour assouvir sa rage ne tient pas à la vie, car. au preminr mouvement, il est mort. Faites taire ret te cloche d'alarme qni répand la terreur dans l'Ile. — Voyons, de quoi s'ncit-il, messieurs? Honnête Iago. toi qni parais accable d'une mortelle tristesse, parle : qui a commence tonteeci? Je te le demande an nom de ton amitié.

Puis enfui, quand il apprend que Cassio est la cause de tout ce désordre :

— Cassio, dit-il, je l'aime, mais tu ne seras plus désormais mou officier.

Et il rentre.

Nous le demandons, un pi re parlerait-il autrement.

Non, ce qui domine au contraire dans Othello, c'est cette sérénité de lame, celle boute de corne qui étend sur le inonde enlier le sentiment de la paternité. Jusqu'au moment ou les suggestion» dlago viennent éveiller es soupçons dans le cteur d Iago, c'est à croire qu'il aime Desdemona plutôt comme une tille que comme une amante.

Et l'omeur, en effet, a besoin de cette douceur et de cette paternité pourmontrer, peu à peu, la vibration croissante de la gamme de la passion.

Elever la voix dans le rôle d'Othello, ne pas s'en tenir a des gestes sobres et sévères, même dans la dernière scène qne nous venons do citer, faire luire autre chose qu'un éclair pareil à ce que nous appelons des éclairs de rhalenr dans celte tempête, serait, de la part de l'acteur, ne pas avoir compris le rôle d'Othello.

Suivez Othello dans sa scène avec Desdemona, quand elle lui demande la rentrée en grâce de Cassio, et vous aurez nnc idée de celle douceur el de cette paternité.

— Hxcellente wretchl dit-il, quand elle est partie. Wrelch. mot intraduisible chez nous, qui ne veut pas dire femme qui ne veut pas dire amante, qui veut dire : créature faible et que j'adore, orpheline sans soutien et que je protège.

— Excellente wretch, que mon âme soit perdue, s'il n'est pas vrai que je t'aime, et quand je ne trimerai plus, que le chaos soit comme avant la création.

C est là et sur ce serment, que Iago, qui a déjà laissé échapper le/'» n'aime pat cela, en voyant Cassio s éloigner de Desdemona au moment où Othello arrive : c'est sur ce

serment, disons-nous, que le serpent risque sa première morsure.

Au reste, tout le monde a pu croire qu'Othello n'a pas entendu le Je n'aime pas cela, car, a peine a t-il tourne la tète à ce mot. Cc|>et)riaii(, lorsqu 'interrogé sur Cassio, Iago hésite A lui répondre.

— Par le ciel, dit Othello, lu te lais I echo de met paroles, comme si ton esprit recelait quelque monstre trop hideux pour qu'il nsàt*e monlrer. Tu as une idée qui le préoccupe. Tout à l'heure, r.ir /> l'ai entendu, à l'instant on Cassio a quitte ma femme, lu as dit je n'aime pas cela. Qu'est-ce que tu n'aimais pas.' Kl lorsque je t'ai dit qu'il avait été mon confident pendant toute la durée de mes amours, tu t'es écrie : en vérité! Puis, lu as fronce le sourcil, tu as ride ton front, comme si tu avais vomu comprimer dans Ion front quelque horrible pensée. Si m m'aiines, ne me cache rien.

Aiusi Othello a tout vu, même le plus rôtit frissonnenien: étudie d lago. - S'il n'a point parlé, ce n'est point qu'il ignorât ; il a absorbe son soupçon dans sa force, comme l'Océan absorbe une pierre dans ses eaux, — mais le choc n'a pas moins fait naître une ride sur son rieur; c'est cette ride que va creuser Iago jusqu'à ce qu'il en fasse une blessure mortelle.

Ce n'est qu'en lisant la scène tout entière dans Siiakspeareoudansune bonne traduction que l'on peut se faire une idée de l'art avec lequel elle est menée, et comment Iago infiltre goutte à goutte le poison dans les veines du More ; et cej endaut sa sérénité est telle malgré tout ce qu'à pu lui dire Iago, que celui-ci s'en irrite, — et voulant le forcei 1 à trahir ce qui se passe en lui.

— Je le vois, dit-il, tout ici a un peu troublé vos esprits.

— Non, pas du tout, répond le More, pas du loin.

Puis il insiste, redouble ses calomnies, et voyant l'impassibilité d'Oiliello, impossibilité (mit extérieure peutêtre.

— Monseigneur, je le vois, repèle-t-il, vous êtes ému.

— Non, reprend le More, très-oc n ému, — je ne puis m'empêcher de croire que" Desdemona est vertueuse.

Puis quand Iago l'a quitté el que Desdemona entre, en la voyant.

— Oh, dit-il. si elle me trompe, le ciel doit rircet se moquer de lui-même.

Là, au lieu de gronder, sa vo'v faiblit; Desdemona le lui dit, il n'y a donc pas à se tromper •'( l'intention du poète.

Au lieu de l'exaspérer, la douleur le Iirise. Il faudra le désespoir pour le jeter hors de lui-même.

pesdkvona —Pourquoi voire voix est elle si faible, ne vous sentez-vous pas bien ?

Othello. — J'éprouve une vive douleur au fronl.

M>i>».MoN,\.— l aissez-moi le serrer fortement, dans moins d'une heure vous serez soulage.

Othello — Non, voire mouchoir est trop petit, il repousse le mouchoir qui tombe, laissez le mal à lui-même, je vous suis.

Le More farouche, l'Africain, le tigre n'en est encore, vous le voyez, qu'à la mélancolie.

Et celle disposition est si loin de son caractère habituelle, qu'elle préoccupe Desdemona au point de ne point ramasser ce mouchoir si précieux, qui est le premier présent que lui ait fait le More.

Ce mouchoir, Einiiia lo ramassa, — elle le donna à son mari, qui le lui a souvent demandé, — elle ne sait pourquoi.

Du moment ou Ia;m a le mouchoir, il a une arme, il le I perdra dans la chambre de <;assio, el il dira an More que Desdemona l'a donne au jeune officier.

Othello parait, — sa mélancolie est plus profonde, mais n'est encore que de la mélancolie.

Qu'on n°" s pcTnette, au lieu de la froide et sèche traduction que nous pourrions faire en prose, de prendre pour ce passage, seulement les quatorze vers correspondants dans la traduction en vers de M. Alfred de Vigny.

Elle est très-exacte, et les vers en sont forts lieanx.

J'étais heureux hier, et maintenant adien!

A tout jamais adieu le repos de mon ame !

Adien joie et bonheur, délruils par «ne femme; Adien beaux bataillons aux panaches flottants, Adieu pierre, «dieu loi dont te? jeux Relatants Font de l'ambition une Tenu sublime' Adira donc le coursier une la trompette ai>ime, Et ses hennissement*, et le bruit du tambour, l'étendard qu'on déploie avec des cris d'amour! Appareil ! pompe t éclat ! rorli'sre de la gloire. Et von*, nobles car.ons (mi innnez la vic'oire El qui « niblei lu voix formidable d'un Dieu. Dr lâche est terminée, à tout Jamais «dieu!

Puis, ce n'est qu'alors ipietouffe par ses larmes, exaspéré par la vipère qui lui mord le cfrur, il éclate, et celte rois, d'un bond de tigre, saute à la gorge d'iago en criant.

— Misérable, sache qu'il faut me donner la preuve oculaire, tu entends, — ou, parle s.ilut «le mon ame éternelle, il vaudrait mieux pour toi n'êtie qu'un chien que d'avoir à repondre à ma terrible colère.

El à ce propos, nous nous interromprons pour demander à M. Salvini pourquni, au lieu Je saisir simplement Iago à la gorge comme l'indication en est faite, selon tout" probabilité par Shakspeare lui-même : Ttiking liim btj Ihe /liront, il renverse Iago à terre, et lève le pied pour l'écraser.

11 ne faut pas faire plus que ne veut l'auteur, surtout quand cet auteur s'appelle Shakespeare. L'auteur a toujours sa raison à lui dans une indication qu'il vous donne, il n'a pas besoin de la dire au tragédien. Il la lui impose, voilà tout.

Kh bien, je vais me substituer à Shakspeare, et vous dire pourquoi Othello saille simplement a la gorge d'iago. au lieu de le renverser et de lever le pied sur lui.

C'est que Shakspeare a pensé qu'après avoir trop humilie Iago, Othello comprendrait que le désir de la vengeance lui entrât dans le cœur. Or, il y a loin de sauler dans un moment de colère à la gorge d'un homme et de le lâcher presque aussitôt — à le renverser à terre et à le menacer du pied.

— En etes-vous venn à ce point, dit Iago à Othello, après que celui-ci l'a lâché.

Mais que voulez-vous qu'il dise à Othello, après qu'Othello l'a renversé, jeté à terre, menacé du pied.

Iaîo est un soldat, un enseigne — il ne manque pas Je courage— devant une pareille injure, ce serait la colère et non la pilie qui jaillirait de son cn«nr.

Kl cependant, voyez quel est le sentiment qui domine dans l'exclama'ion qui lui échappe.

— Oh ! grâce ! ù ciel , défends-moi — étes-vous un homme? avez-vous-une âme? avez-vons voire raison? que Dieu soit avec vous — reprenez mon grade— «"i malheureux fou, tu as vécu assez longtemps pour que tmi honnêteté fût prise pour un vice.

Est-ce 1 1 le cri d'un homme ([n on renverse et que l'on veut fouler aux pieds?

C'est dans cette scène surtout qu'Othello se laisse cm porter à la colère.

— Oh ! pourquoi ce misérable n'a-Sil pas quarante mille existences — une seule c'est trop peu, ce n'est rien pour ma vengeance. Je vois maintenant «pie tout cela est vrai. Regarde, Iago. je livre au vent tout mon fol amour, il n'est plus. Deltout, noire vengeance, quhle ta sombre demeure : amour, alwmdonnc à la haine tyrannique la couronne et le tronc de mon cteur gonfle-toi, 0 mon sein, sous le poids qui t'oppresse, et sous la morsure empoisonnée des vipères !

— Je vous en prie, contenez-vous.

— Oh 1 du sang ! du sang ! Iago, du sang I

Oh! cette fois voilà bien le lion— pis que le lion, le tigre.

— Patience, patience, dit Iago, vos sentiments peutêtre pounaient changer.

— Par le Ciel immuable, j'engage ici ma parole par un vomi solennel et sacre. . . Fais que dans trois jours j'entende dire— Cassio a cesse de vivre.

— Mon ami est mort, du moment où vous désirez qu 'ï. le soit ; c'est chose faite ; mais elle, elle au moins, qu elle vive.

— Damnation sut elle, l'infâme hypocrite, damnation' Viens, suis-moi à l'écart .je veux, seul avec loi, imaginer quelque moyen de frapper d'une prompte mort cette infernale beauté.

Dés ce jour tu es mon lieutenant.

Voilà le point culminant de la colère. A partir de c moment le parti d'Othello est pris : Desdemoua est condamnée .

Aussi quand il se relrouve avec elle, il mâche et crache le dédain ; mais rien n'éclate de pareil à cette colère dont dont nous avons vu jaillir la flamme et se répandre la lave.

— Monseigneur , comment vous trouvez-vous maintenant.

— Bien, ma fidèle amie., donnez-moi votre main ; celte main est douce, madame.

— Elle n'a point encore été flétrie par 1 âge ; elle n'a point encore cte sechée par le chagrin.

— c'est une bonne main... une main franche.

— Vous pouvez le dire en toute vérité, car ce fut cette main qui donna mon errur.

— Main libérale ! Autrefois c'était le cœur qui donnait la main; aujourd'hui, dans notre nouveau blason, dw mains toujours, mais plus de cour.

— Eu vérité, je ne puis parler de cela. Revenons à votre promesse.

— A laquelle, mon amour?

j a i envoyé dire à Cassio de venir vous parler.

J'ai un rhume importun et opiniâtre qui rue tourmente : prête-moi ton mouchoir.

— Le voici, monseignenr.

— Celui <pie je vous ai donné?

— Je ne l'ai pas sur moi

— Non?

— Non, en vérité, monseignenr.

— C'est un tort, car ce mouchoir, une Egyptienne en fit présent a ma mere : c elait une magieie.ine habile, qui lisait presque dans les creurs. Elle lui predil quêtant qu'elle

LK XlUNTE-CiUSTO

le gaulerait, elle aurait 1« charme et enchaînerait mou péie a son amour, mais que si elle le perdait ou le donnait, les veux de mon père ne la reverraient plus qu'avec dédain, el que sou cœur irait chercher loin d'elle de nouvelles amours. Ma mire me le remit a son lit de inurt, m'engageant a le donner à mon tour à la jeuno lille que je prendrais pour épouse. Je l'ai fait Vous l'avez ; conserverie aussi précieusement que la prunelle de vos yeux; le perdre ou le donner serait un malheur qui n'aurait neu d'égal.

— Serait-il possible ?

— Oh ! c'est la pure vérité : il y a une vertu magique en lui. Une sybille qui avait compte sur cette terre deux cents révolution» du soleil en a ourdi la trame dans ses fureurs prophétiques ; les vers qui ont lile la soie étaient consacres, et il fu. leinl dans la liqueur qui découle des cœurs déjeunes tilles mortes, habilement conserves par des embaumeurs égyptiens.

— Cela est -il vrai ?

— Très vrai ! Veillez donc bien sur lui.

Vous le voyez, il n'a pas même la force de soutenir sa raillerie, de |K>uisuivre son dédain. — Il retombe dans la mélancolie, — et plutôt que de se reprendre à sa colère qui va transparaître maigre iui, il préférera sortir sans avoir encore rien eclairci.

— Alors, dit Desdeuioua, plut au Ciel que je ne l'eusse jauni* vu.

— Comment et pourquoi ?

— (Jh ! d on vie.it que vous prenez avec moi ce ton brusque et violent.

— Est-il perd a? Ne l'ave/.- vous plus? Parlez, u'est-il plus entre vos mains ?

— Il n'est |ias perdu. — mais quand cela serait ?

— Ah!

— Je veux dire qu'il n'est pas perdu.

— Allez le chercher et monliez-lc moi.

— Je le pourrais, monseigneur, mais je ne le veux pas maintenant. C'est une ruse pour me détourner de ma demande. — Je l'en conjure, que Cassai suit rappelé.

— Trouvez moi ce mouchoir.

— Je vous en prie, parlez-moi Je Cassio.

— Le mouchoir?

— L u homme qui a partage tous vos dangers.

— Le uiouclniir ?

— Kn vérité, vous êtes digue de blâme. — JUle s'appro- •lie pour le en ester.

— Udn de moi ! loin de moi ! :// s'èltmce dehors.) Non, c'est avec lago que sa colère retrouvera les imprécations et les menaces qu'il a contenues dans sa poitrine.

— Oh ! que ne puis-je la tenir des années entières expirante sous ma main.

— Allons, il faut oublier lonl cela.

— Oueses chah* tomb' nt en lambeaux ! qu'elle périsse! ■ m'ellesoii damnée! Non il ne faut pas qu'elle vive! Ah ! mon cœur s'est change en pierre, et quand je frappe dessus il me blesse la main ; — et cependant le un unir entier ne renferme pas uue plus douce créature. — ICI le était di- >jiie de partager la couche d'un empereur et de lui dicter des lois.

— Mais ce n'est point a cela que vous devez penser.

— Oh ! qu'elle soit maudite, mais qu'en la maudissant je dise encore ce qu'elle est, — C'était une fee l'aiguille a la main, et, musicienne adorable, elle eût en chantant enlevé u l ouis lui-même sa férocité; — puis un esprit, une hua liiiu' iou ! 0 latfu, quel djuimaye ! Uh layo, quel dommage} t Dli lago!

— Si vous êtes si épris d'elle maigre son iniquité, accordez-lui donc alors pleins pouvoirs de pécher.

— Je veux la hacher en mille pièces. Mo tromper ! me tromper !

— Oh ! c'est affreux !

— Procure moi du poisou, lago, cello nuit. Je ne veux pasavoir d'explication avec elle, de peur que ses charmes et sa beauté ne viennent ebrauler ma résolution. Cette nuit, lago.

—Oh ! ue l'empoisonnez point; etranglez-la dans son lit, dans ce lit dont elle i souille la pureté.

— Bien, bien, cette manière de faire justice me plaît ; très-bien.

On entend la trompette. Ludovico apporte une lettre du sénat. Desdeuioua, qui de son cote a entendu la trompe! le, entre par la porte de sou appartement.

Otello preud la lettre, et la baise eu signe de respect, puis il l'ouvre, et se met à la lire.

Pendant ce temps, Desdcmoua et Ludovico causent ensemble.

— Comment se porte le lieutenant Cassio, demande Ludovico.

- Cousin, répond Desdcmoua. il y a entre lui el mon seigneur uue fâcheuse mésintelligence ; mais vous arrangerez cela.

Othello lit la lettre, niais des yeux seulement, toute son àme est à ce que dit Desdemona.

— En étes-vous sine qu'il l'arrangera? dcmande-t-il. Puis, il se remet a lire.

— Est-ce qu'il y a quelque inimitié entre ton époux et Cussio ? demande Ludovico.

— Une bien malheureuse, répond Desdeuioua, el que je voudrai» pouvoir éteindre pour l'amour que je porte a Cassio.

—Feux el tonnerres ! s'écrie Othello, eu frappant du pied.

— Monseigneur, dit Desdemona étonnée liies-vous dans votre bon sens?

Mais qu'avez-vous, et d'où vous vient cette colère ?

—Peut-être, dit Ludovico, cette lettre l'apile-l-elle ; car je sais qu'elle le rappelle à Venise, et qu'elle désigne Cassio pour le remplacer dans son gouvernement.

— Sur ma foi. j'en suis bien aise, dit Desdemona.

— Kn verhe ? fait Othello.

— Monseigneur'

— Moi. je suis bien aise aussi... de vous voir folle.

— Comment, moi» cher Olbello?

Démon ! (// /« frappe avec la lellte.j

— Oh ! je n'ai pas mérite cela.

— Monseigneur, on ne me croirait pas à Venise, quand même je jurerais que je vous ai vu agir de la sorîe. — Vovez, elle pleure.

— O démon! deuiou ! Si les larmes d'une lemine pouvaient féconder la terre, chaque larme ferait naître uu serpent. Oh ! loin de moi !

— Je m'éloigne, puisque ma vue vous offense.

fc„ vérité, voila nue épouse bien obéissante! Je vous

en supplie, rappclez-la.

— Madame !

— Monseigneur !

— Kh bien que lui voulez-vous?

— Oui ? moi. Seigneur.

— Sans doute. Vavez-vous pas désire que je la rappellasse ? Oh ! elle est oiieissaitte, d'une obéissance rare ( < Desdemona.) Coutinuez u pleurer, madame. {A Ladociû.) Vous. Scing.mr. pour ce qui est de cotto lettre. {A Del-

rff/MOMfl.) Passion bien jouée. (4 Lndovieo.) AiiiM on itn ■ rappelle a Venise. A (Desdettuma.) Sortez ! je vous rappellerai dans un instant. ( I Ludovic».) Seigneur, j'obéis à l'ordre de sa seigneurie. (4 Ihsdnnoun.) Hors d'ici ! vous loin de moi. Jtesdein»na .w/.)Cassin prendra ma place, bien. (4 tin/rtnro.) Seigneur, je vous invite à souper pour resoir, seigneur, vous êtes le bien venu à Chypre. Malédiction ! Il sort.

Vous voyez la pradation admirable du rôle. Dans la première partie, calme, force, sereuite ; puis doute, puis in quiétude, puis mélancolie, puis douleur, puis anéantissement, puis désespoir, puis folie.

A ce point que Ludovico étonné s'ectie quand il est sorti.

— Est-ce là ce noble More, que noire sénat d'uno seule voix (pialilie d'homme si habile en tout point.

Comme Othello l'avait dit, il rappelle Desdemona, cjn* la jalousie est ainsi l'aile, elle frappe et aime, elle chasse et rappelle.

Desdemona revient avec Eniilia.

— Monseigneur, que disiez -vous de moi, demande Desdemona toujours douce et paii«;nte.

— Approchez, de grâce, mon amour.

— Que disiez-vous ?

— Regardez-moi en faeo et laissez-moi lire dans vos yeux.

— Quel est ce terrible caprice ?

— (4 Emilia.) Et vous, li s femmes de voire métier laissent d'ordinaire les amants en lèle-â-tete et ferment la porte, puis ils veillent à cette porte, toussent et crient heim! si quelqu'un survient. A votre poste, ù votre poste, et qu'on se dépêche !

Emilia sort.

Voilà encore une nouvelle [.hase de passi<r> que le rôle va parcourir, nuances intermédiaires entre la mélancolie et le desespoir.

desdemona. — Je vous demande à genoux ce que signifie ce langage. J'en tends la voix d'un démon dans vos paroles. Je ne les comprends pas.

OTHELLO. — Qui étes-vous?

dksiikmona. — Voire épouse, Monseigneur, votre lidële et loyale épouse.

othixlo.— Viens ici et jure-le, alin que tu sois damnée; jure le, de peur que les dénions eu te voyait si semblable aux anges, ne craignent île s'empaier de loi. I)o:ic pour que tu sois damnée par un double crime, jure que tu es innocente.

or.sDKMONA. — Le ciel le sait.

oTHKi.t.o. — Oh! le ciel... le ciel sait que lu es fausse comme l'enfer.

dksdkwona.— Mais envers qui donc, monseigneur, envers qui et comment suis-je fausse ?

Othello, fondant en tortues— U Desdemona ! loin do moi ! loin de moi !

i^sokmona. — llelas ! jour funeste! Pourquoi pleurezvous? Est-ce moi. monseigneur, qui suis la cause de vos larme* ? Si vous soupçonnez que votre rappel ait ete prononce à l'instigation de mou père, ne me maudissez pas !

otiikllo, —Oh ! s'il etil plu au ciel de uf éprouver par des revers, s'il eiït fait pleuvoir sur ma n'ie une mille chagrins et mille atlVonts. s'il m'eut jdon^i- dans la plus profonde miséie, s'il eut détruit mes plus ri. lies espérances, j'eusse trouve dans quelque repli de muu à me un reste de patience. Mais m'cuchaiiier au poteau, pour que le mépris pniss.» à loisir fixer sur moi son regard lent et immobile! Eh bien, cela encore, j'eusse pu le supporter. Mais...

mais le sanctuaire dans lequel j'avais déposa mon cœur dans lequel jn devais vivws ou mourir ; la source de quelle mou bonheur devait couler, ou se tarir, eu «tw> chasse !... Ou ! tixo tes veux sur ce spectacle, ô Pauencal chérubin aux lèvres de roses, et tu deviendras aum nidense que l'enfer!

desdemona.— J' espère que mou noble teigneux oe soupçonne pas ma vertu.

otiiello — 0 fleur trompeuse !■ pourquoi etais-Ui si amoureusement belle ? Pourquoi exhalais-tu un parfumai doux, que les sens en étaient enivrés? Je voudrais que tu ne fusses jamais née !

ih sdkmona.— llelas ! qu'ai-je donc fait dtt criminel sans le savoir ?

othullo. — Ce papier si blanc, si pur, ce livre si élégant et si beau, elait-il fait pour qu'on y inscrivit le nom de prostituée ? t'.e que vous avez rait. demandez-vous ? Ce que lu as fait, courtisane vile? Mais au seul récit de ce que tu as fait, le soleil recule do degoiU, la lune sa voile et le zéphyr lascif, qui caresse tout ce qu'il rencontre, se cacherait dans les entrailles de la terre ! t'.e que lu as fait, impudente prostituée ?

hlsdemona.— Parle ciel, vous m'accusez injustement ! oriirxLo.— Voyons, repondez. N'êtes- vous pas une prostituée?

«ksdemoxa.— Non, aussi vrai que je suis chrétienne,

OTHKLLo.— Vous n'êtes pas une...

l>lsl>l mon a . — Non , aussi vrai que je désire être sauvée!

riTid i.Lo, riant. — Est-il postible?

nrsiiKMoNA. — Mon Dieu, ayez pitié de nous !

othkllo.— Alors, je vous demande pardon, madame; je vous prenais pour cette rusée courtisane de Venise, quia épouse Othello. (A Emilia qui entre.) Vous, madame, qui avez un ollice oppose à celui de saint Pierre, puisqu'un lieu des portes du paradis vous gardez celles de l'enfer... Vous ! oui, vous ! Nous avons fourni noter! course; voici de l'argent pour vos peines, tonrnez la clef, madame, et gardez-nous le secret. \lt sort.)

Desdemona ne le reverra plus que pour mourir.

Laissez-moi vous dire encore cette scène.

Elle est seule, la pauvre enfant, s'apprêtant à obéira Othello, qui lui a dit de se mettre au lit et de renvoyer tout le monde.

Celte scène est le chef- cî'o-uvre do la mélancolie, celle muse inconnue des anciens, et que Shakspeare découvrit à la fin du xvi- siècle

emilia. — Comment cela va-t-il, maintenant ; il m'a pu ru adouci

dksihcmona. — Il m'a dit qu'il allait revenir à 1 instant même, et m'a commande de me coucher cl de vous renvoyer.

emilia. — Me renvoyer !

hksdemona. — C'est sa volonté. Ainsi, ma bonne Emilia. donne moi, je te prie, mes vêlements de nuit, et adieu; car nous ne devons pas lo contrarier en ce moment.

ï.milia. — Je voudrais que vous no l'eussiez jamaiî vu.

hesdemova. — S'il m'arrivede mourir avant toi, Emilia. veille à ce que ce soit dans un de ces draps qu'on m'euscvelisse.

emilia. — Allons, alloua, ce sont de vaines paroles que

vous dites-Ià.

iu:si>i:mona. — Ma mère avait une jeune suivante qui * nommait Barbara. Elle aimait ; l'objet de son amour perdit la raison et l'abandouna. Elle savait une chanaon «ur

a. MONTF

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