CRISTO
le saule : c'était une vieille ballade, mais qui allait bien à son malheur. Aussi mourut-elle en la chantant. Cettechanson, je ne sais pourquoi, ce soir, me revient à l'esprit. J'ai pense à soutenir ma t^lo qui retombe sur mon épaule ; j'ai peine à ne pas chanter cette ballade de la pauvre Barbara. Hâte-toi, je te prie.
émilia. — Irai-je chercher voire robe de nuit ?
DKSDKMiNA. — Non, dolace-moi ici. C'est un homme charmant que le seigneur Ludovico ?
ttaiLiA. — lin très joli homme.
dbsdbmona. — Il parle agréablement.
émilia. — J'ai connu une dame à Venise, qui, pour l'amour de lui, eût été pied» nus jusqu'en Palestine.
Desdemona, chantant comme malgré elle et sans écouler EmiKafl).
La paurre en tant, d'un saule arail cherche! l'ombrage, La main contre son co-ur, le front sur ses genoux, Elle peu lait ses pleurs inonder son visage.
Chantez l'nrbre nu paie feuillage,
Léchant «ht saule cal triste cl doua.
A ses pieds, un ruisseau roulait ses ondes pures, Rélléeliissaut ws traits comme un miroir Ja'ouk, Emportant ses soupirs, mêlés à ses murmures.
Chantez l'arbre aux pâles ramures.
Le chant du saule est triste et doux.
0 mes sueurs quand pour moi viendra l'heure lal.dc. Du rameau punissant cernez mou front ajisoas, L'or aux fauves rends encadre bien l'opale.
Chaule* l'arbre au feuillage pùlc.
U dianl du saule est triste et doux.
Pendant que Desdemona chante la triste romance, et après l'avoir chantée se met au lit, Iago et Roderigo dressent une embûche àCassio.
lloderigo est blus.se par Cassio ; mais au momeul où Roderigo tombe, Iago coupe le jarret à Ca*su>, qui tombe en criant :
— Au secourt» ! a l'assassin !
Othello parait dans le lointain, enveloppé d'un grand burnous blanc, il doit avoir ik'jà le pas roide et silencieux d'un spectre. C'est l'ombre du père de Ilamlet, c'est la statue du commandeur.
Il a entendu le cri de son lieutenant.
— C'est la voix de Cassio, dit-il. Iago lient sa parole.
— Au secours, des flambeaux, un chirurgien ! crie Cassio.
— C'est lui ; brave Iago, ame honnête et juste, toi qui ressent si vivement les outrage3 de ton ami, tu me dictes ce qui me reste à faire. Oh! mignonne, votre chéri est là étendu mort, et votre destinée s'avance à grands pas. J'arrive ! Hors do mon lime vos traita charmants, vos yeux séducteurs, tout c«h est effacé de mou souvenir, et ton lit adultère va être souillé de ton sang adultère. J'arrive '.
Joanny particulièrement était très beau dans en bout de scène que le traducteur italien a supprime. Pourquoi ?
Eu effet, la décoration change, et l'on se retrouve dans la chambre de Desdemona. endormie.
Othello arrive comme il l'a dit . '.a porte s'ouvre sans bruit. Othello apparaît, l ue lampe brûle prés du lit de Desdemona.
(I) JSous demandons (rràce pour la romance du Saufe ; nous n'avions pas celle de dcYipny sous la main, et nous écrirons celle -ci au t-ourant de la plume.
Par une étrange erreur do mise en scène, le garçon d'accessoires avait mis dana la chambre de Desdemona un candélabre à plusieurs branches, de sorteqneles premiers vers d'Othello, si beaux et si mélancoliques, devenaient inintelligibles.
— 0 mon âme sait la cause, et cette cause vous la connaisse!. Je ne veux pas la dire devant vous, chastes étoiles. Cependant, non, je ne rëpandVai pas de sang ; non, je ne lacérerai pas cette peau plus blanche que l'albâtre des monuments. // dépose son sabre. Et cependant il faut qu'elle meure, car autrement elle trahirait d'autres hommes. Eteignons ces deux lumières, celte lampe d'abord, puis le flambeau de sa vie. Avec mélancolie. Si je t'èteins, utile serviteur qui me prête ta clarté, je puis, des que je me repentirai, faire renaître ta flamme primitive; mais si une fois je t'èteins, loi, le plus parfait ouvrage de l'ingénieuse nature, je ne saurai plus ou prendre le feu de Proiuéthée qui pourrait de nouveau ranimer ta flamme ; quand une fois j'aurai cueilli cette Heur de la vie, je ne pourrai plus lui rendre sa sève natale, elle se fanera sans retour. Je veux encore, pendant qu'elle est sur sa tige, en respirer le parfum. — Il l'embrasse. — Haleine embaumée, qui persuaderait presque à la justice de briser son glaive. Encore un baiser, encore un. Si tu dois être ainsi quand lu ne seras plus, je veux te tuer et t 'aimer après. Encore un baiser, cl ce sera le dernier. Jamais baiser si doux ne fut si fatal. Je ne puis retenir mes larmes. Oh ! ce sont des larmes bien cruelles. Ma colère est comme celle du ciel : elle frappâmes objets de son amour. — Desdemona s'éveille.
Alors commence la scène terrible, la plus terrble peutêtre qu'il y ail dans aucun théâtre, depuis Eschyle jusqu'à nous, mais qui est d'autant plus terrible qu'Othello n'y met plus ni passion ni colère, et Desdemona, condamnée, remplit loin simplement l'office du bourreau.
Bourreau implacable, c'est vrai, mais froid.
Ou'on en juge.
Desdemona s'cveillant :
— Qui est là ? Othello !
— Oui, Desdemona
— Voulez-vous vous mettre au lit, monseigneur»
— Avez-vous prie, ce soir, Desdemona?
— Oui, monseigneur.
— Si vous vous souvenez de quelque crime pour lequel vous n'ayer. pas imploré le pardon du ciel, implorez ce pardon sur-le-champ.
— Hélas ! monseigneur, que voulez-vous dire par ces mots ?
— Faites ce que je vous dis, et promptement. Je me promènerai en vous attendant. Je no voudrais pas tner ton jime sans qu'elle fût prepareo à la mort. Non, le ciel m'en préserve, je ue voudrais pas tuer ton âme.
— Vous parlez de tuer?
— Oui, j'en parle.
— Alors, que le ciel ait pitié de moi 1
— Oh ! de tout mon oreur : ameu 1
— Puisque vous parlez ainsi, vous no me tueres pas? -Ou!
Ici seulement, un éclair, un regard, un grincement de dents ; c'est ce qui fait dire ù. Desdemona :
— Et cependant je vous redoute, car vous avez l'air torrihle, lorsque vos yeux routent ainsi. Pourquoi craindraisjc? je n'en sais rien, puisque je ne me connais aucun crime, et cependant je sens que je craius.
— Tcnse à tes crimes, Ut dis-je.
— Mon crime, je ne m'en connais qu'un, et c'est l'amour que j'ai pour vous.
— Alors, c'est ; f nir celui-là que lu vas mourir!
— Oh ! c'est une mort contre nature, que d'être tue par celui qii ' l'on aime. Helas ! |tourquoi mordez-vous a;nsi votre lèvre ? (Vous voyez combien l'aspect d'Othello (luit être calme, puisque c'est à ce signe presque imperceptible d'un homme qui mord sa lèvre, que Desdemona reconnaît sa colère.) Helas! pourquoi mordez-vous votre lèvre ? Quelque passion sanguinaire agiti tout votre être , ce sont de sinistres présages, et cependuul j'espère que ce. n'est pas moi qu'ils menac ut.
— Paix! rester, tranquille.
— J'y consens; que voulez-vous?
— Ce mouchoir que j'atmais tant, que je l'avais donne. In i'as donne à Cassio.
— Non, par ma vie et par mon ame ! Envoyez -le chercher ei interrogez- le.
— Ma chère àin-', prends garde, prends garde au parjure, car tu es sur Ion lit de nu-rl.
— Om. mais non pour mourir, n'est ce pas ?
— pour mourir sur-le-champ! Ainsi, avoue f'amhemeut ton crime, car tous tes serments ne pourront ni ébranler, ni écarter la conviction qui m'écrase ; tu vas nLourir !
— Mou Dieu, ayez pilie de moi !
■ Aimn!
Et vous aussi, soyez miséricordieux '. Jamais d - ma
vie je liai rte coupable ; jamais je u'ai aim-» Cassio, si ce n'est de cette amitié dont le ciel me permettait de l'aiiii. r sans crime ; jamais j-> ne lui ai donne aucun gage d'amour.
Par le ciel ! j'ai vu Ion mouchoir cuire ses mains
Oh ! femme parjure ! plus lu mes, plus mon i u-ur devina de pierre. Je croyais n'accomplir qu'un >acrilice. m me forces à commet lie un meurtre ; j'ai vu le mouchoir.
— Il l'aura donc trouve, car jamais je ne le lui uidunn . faites-le venir ici.
— 11 l'a avoue.
— Quoi ?
— Qu'il t'avait possédée.
— Comment, comme mai tresse ?
Oui.
— Il ne le dira pas !
Ici M 11 * Mars était véritablement sublime, Courbet; jusque-là devant la colère d'Othello et devant la crainte de la mort, o.le se relevait avec toute l'ennuie ùe l'innocuité. Othello reculait et tremblait presque devant elle.
Puis, avec un rire convulsif .
~ Non, icpondait-il. puisque sa bouche est fermée, l'honnête lago y a mis bon ordre.
— Oh ! ma crainte me dit tout. Ainsi, il est mort ?
— S'il avait eu autant d'existences que de cheveux, ma haine était assez forte pour les loi arracher toutes.
— Heias! on l'a trahi, et moi, je suis perd ne .'
— Comment, misérable prostituée, tu oses le pleurer devant moi !
Là, seulement, la colère d'Othello doit éclater par un de ces rugissements que kean faillit si bien.
C'est cet éclat qui fait immédiatement pa.-sn -hvsdemona de la dénégation a la terreur.
Elle s'écrie , en «'élançant hois du lit :
— Oh) chassez-moi, monseigneur : ne tue lue/, pas:
— Silence, vile courtisane !
— Tuez-moi demain, laissez moi vivrg cette nuit :
— Tu résistes I
— l'ue seul* dwmi-h«ur«.
— Point de délai 1
— l'ne seule prière.
— Il est trou lard !
Ici je nie rappelle M"»* Malibrau, cette grande traficdienne ; elle échappait a Othello, qui étendait le bras sur elle ; elle loi "lissait pour ainsi dire dans les mains . puis, folle, éperdue, elle courait, essayant d'ouvrir les portes. i!e gravir les murailles; eulin, elle se retrouvait avec Othello, près du lit, et de sou propre mouvement, sans qu'il eut besoin de l'y transporter, elle s'y renversait d'elle-même.
C elait la et ainsi qu Othello la tuait
Nous ne disons rien des scènes qui suivent celle-ci ; de quelque façon que l'artiste les jour, elles sont pales près de la grande catastrophe que nous venons de reproduire.
On n'attend plus qu'une chose, c'est l'expiation, c'est-àdire la mort -l'Oiticllo.
La moi t est d'autant plus a effet, qu'elle est iuatteudiic.
O'hello. entoure île tous côtes, va être pris et ramené j Venise comme meurtrier
I n homme comme Othello ne peut souffrir cela.
— Ou on l'emmène '. dit Ludovico.
— Arrêtez ! dit Othello, un mot encore. J'ai rendu quel- ■ lue» services a l'Etal, n'en parlons plus ; je vous en prie, dans vos lettres, lorsque vous raconterez cette sanglante aventure, [tariez de moi tel que je suis ; n'atténuez [«is uits '■•ils. ma's ne les agrravez pas non [dus. Vous parlerez «l'un homme qui ne savait point aimer avec modération. • l'on homme qui a irop aime, d'un homme ijjii n'uceuttillil que tlillicilenienl la jalousie, mais qui, une fois jaloux, le lut jusqu'à la fureur; d'un homme dont la main, comme e lle du vil Juif, brisa une perle plus preneuse que toutes les richesses de sa tribu ; d'un homme dont les yeux vaincus, peu accoutumes à verser des larmes, en refoulent plus a celle heure qu'il ne coule de gomme précieuse de» arbres de l'Arabie. Parle/, de moi en ces termes, et ajoutez qn'uu jour, a Alep, un Turc orgueilleux, le iront ceint du turban, osa frapper un Vénitien et insulter l'Etal ; qu'alors, je saisis ce chien de circoncis a la gorge, > t que je le frappai ainsi.
El il si; frappe de son poignard.
On ne croirait pas qu'il y ait laut de façons de se f rappel' d'un poignard.
Talm.i se frappait de haut en bas ; Joauiiy suivait h tradition de Talma : Kean et Kemble s'enfonçaient horizontalement et ii deux mains le poignard dans le ciput. Maerea ly se l'enfonçait au-dessous des côtes, et de bas ea lia- ii.
Pui.- M acie.i ly ajoutait une chose d'un grand effet : u..e l'ois Happe, il se sentait encore la force d'aller jusqu'au I t. et eu râlant le nom do Dnduuomt, il allait IoiiiIhu- et nioi.ri'- 1 1 h m he s ir s i main .
\\. Salvini n'a adopte aucune de ces Iradit'oiis ; ilsco'ijie l'arîere carotide et tombe ii la renverse, ( -c qui u,lui peitiu-t ;>•■> de dire un seul mot, même le nom ùe bVsdeinojia. .
Maintenant, nous dirons a M. Salvini :
• List t noire étude sur Olk> ll<>. »i longue qu'elle soii : nous ne criiiquo».- pas votr».' uiituiere de le jouer, mais nous vous disons comment nous voudrions le vuirjouer.
ALKX. DtMAS.
LE MOME-CIUS'lO.
Ut M. JACKAL