‹ Le MonteCristoChapitre 136 sur 144 · VOYAGE A LA LUNE · texte numérisé non relu

VOYAGE A LA LUNE

— Voua vous rappelez bien, général , qu'il y a sept ou huit jours vous m'avez envoyé porter une lettre au général Charpentier, à Oigny.

Mon pére interrompit Mocquet.

— Tu te trompes, Mocquet, lui dit il, c'était hier.

— Général, je sais ce que je dis, continua Mocquet.

— Mais pardieu! moi aussi, dit mon père , et la preuve c'est que c'était hier dimanche et que nous sommes aujourd'hui lundi.

— C'était hier dimauche et c'est aujourd'hui lundi, insista Mocquet ; seulement ce n'est pas hier, mais il y dimanche huit jours que vous m'avez envoyé à Vigny.

Mon père savait qu'en pareille circonstance il était inutile de discuter avec Mocquet.

— Soit, dit-il, supposons qu'il y ait huit jours.

— Il n'y a pas à supposer, général, j'ai mis huit jours à faire le voyage que je viens de faire, et vous verrez que ce n'était pas trop de huit jours et que j'ai eu le temps bien uste.

— En effet, si tu as été à la lune, Mocquet.

— J'y ai été général, aussi vrai qu'il n'y a qu'un Dieu au ciel.

— Ëh bien ! conte nous cela, Moquet, ce doit être un voyage fort intéressant.

— Ah I je crois bien ; vous allez voir. Il faut donc vous dire, général, que le hasard a fait qu'il y a dimanche huit jours, le pére Berthelin se remariait en secondes noces, il me rencontre juste comme il sortait de l'église, et il me dit : — Bon ! je ne t'aurais pas dérangé pour si peu, mais puisque te voilà, tu dîneras avec nous au Port-au-Perche. — Je ne demande pas mieux, répondis-je, le général m'a donne congé jusqu'à demain, et pourvu que demain à neuf heures je sois de retour, je suis libro de mon temps jusque-là.— Bon ! tu sais ton chemin, n'est-ce pas ? — Je crois bien. ~ On te renverra à minuit et avant le jour tu seras aux Fosses. — Alors, luidis-je, cela va bien. Et je pris le bras de la grosse Berchu qui n'avait pas de cavalier, et me voilà de la noce.

C'était le père Tellier, de Corcy, qui avait fait le repas, le général Charpentier avait envoyé cinquante bouteilles de vin cacheté ; Tellier en avait apporté cinquante, nous étions vingt-cinq convives, dont sept femmes; en mettant une bouteille de vin par femme, c'était donc quelque chose comme huit ou neuf bouteilles par homme, c'était plus que raisonnable. Je disais bien à Berthelin, cinquante bouteilles pour cinquante, Berthelin, crois-moi, c'est assez, mais lui me répondit catégoriquement :

— Bon I lo vin est tire, il faut le boire.

Et le vin fut bu.

— Vous comprenez bien, général, que quand un homme a ses huit bouteilles dans le ventre, il ne marche pas trèsdroit et n'y voit pas très-clair ; aussi je ne sais pas bien comment la chose se fit, mais je me trouvai tout à coup avoir la rivière d'Ourcq à traverser.

Je savait un endroit où il y avait, non pas un pont, mais un tronc d'arbre jeté d'un bord à l'autre, je longeai la berge jusqu'à ce que je le trouvasse, je m'engageai bravement dessus, mais arrivé au milieu, tout à coup le pied me manque, et patatra ! voilà Moquet à l'eau.

Heureusement que je nage comme un poisson ; je tirai ma coupe vers le bord, mai» soit que la rivière pliât comme une chose flexible, soit que le courant fût trop fort, soit que le bord s'éloignât au fur et à mesure que je m'en approchais, je nageai, allant en avant suivant le fil de l'eau, mais ne pouvant jamais, mettre le pied sur la rive.

Au point du jour j'entrai dans une rivière plus large.

C'était la Marne, je continuai de nager.

Plus la matinée s'avançait, plus il y avait 'de monde an bord de la rivière ; tout ce monde me regardait passer, disant :

— Volâ un Jter nageur, où va-t-il ?

Les autres répondaient :

— Probablement au Havre — ou en Angleterre — ou

en Amérique.

Et moi je leur criais :

— Non, mes amis, je ne vais pas si loin ; je vais au Châleau-des-Fossés porter à mon général la réponse du comte Charpentier -, -- mes amis, au nom du ciel, envoyez-moi une barque, — je n'ai nullement affaire ni eu Amérique, ni en Angleterre, ni même au Havre.

Mais eux se mettaient à rire, répondant :

— Non pas, tu nages trop bien ; — nage, nage, Mocquet, nage.

Je me demandais comment ces gens, que je n'avais jamais vu, savaient mon nom? — mais comme je ne pouvais pas résoudre cette question et que quelques efforts que je fisse pour m'approcher du bord je ne gagnais pas un pouce, je continuai de nager.

Vers quatre heures de l'après-midi, j'entrai dans une autre rivière plus large, et, comme je vis au-dessus d'une petite baraque, au pont de Cbarenton, matelotte et friture, je présumai que j'étais dans la Seine.

Je n'eus plus de doute quand, vers les cinq heures, j'apeiçus Bercy.

J'allais traverser Paris.

J'étais fort content, car, je me disais en moi-même, c'est bien le diable si, dans toute la longueur de la ville, je ne trouve pas un batean où m'accrocher, une âme charitable qui me jette une corde, ou un chien de Terre Neuve qui me repêche.

Eh bien! général, je ne trouvai rien de tout cela; les quais et les ponts étaient couverts de monde qui semblait être venu là pour me regarder passer ; je criai à tous ces hommes, à toutes ces femmes et à tous ces enfants :

— Mes amis, vous voyez bien que je finirai par me noyer si veus ne me secourez pas ; à l'aide! à l'aide !

Mais, hommes, femmes et enfants se mettaient â rire et criaient :

— Ah ! bien oui, te noyer, tu n'as garde. Nage, Mocquct, nage.

Et j'en entendais d'autres qui disaient :

— S'il va toujours ce train-là, il sera demain soir au Havre, après-demain en Angleterre, et dans deux mois en Amérique.

J'avais beau leur crier : — Ce n'est pas tout cela, je porte une réponse au général; il attend la réponse. Arrêtez-moi donc, arrêtez-moi donc !

Ils répondaient :

— T'arrêter, Mocquet? Nous non avons pas le droit, tu n'es pas un voleur. Nage, Mocquet, nage.

Et en effet, sans pouvoir m'arrêler aux trains de bois, aux piles des ponts, aux bateaux do blanchisseuses, je continuai de nager, passant successivement en revue : à droite la place de l'Hôlel-de-Ville, à gauche la Conciergerie, à droite le Louvre, à gauche l'Académie, puis le jardin des Tuileries, puis les Champs-Elysées, jusqu'à ce qu'enfin je laissai Paris derrière moi.

La nuit vint, je nageai toute la nuit. Le malin, je me trouvai à Rouen.

Plus j'avançais, plus la rivière s'élargissait, et plus, par conséquent, les bords s'éloignaient de moi. Je me disais :

— Et ils appellent cela la Seine-Inférieure, ils sont bons enfants.

A Rouen, j'excitai la même curiosité qu'à Charenton et à Paris; mais, comme à Charenton et à Paris, on m'invita à continuer de nager, en calculant, comme à Charenton et à Paris, le temps qu'il me faudrait, si je marchais toujours de ce train-là, pour aller au Havre, en Angleterre ou en Amérique.

A trois heures de l'après-midi, j'aperçus une immense étendue d'eau devant moi, avec une grande ville à droite bâtie en amphithéâtre et une petite ville à gauche.

Je présumai que la petite ville à gauche était Honneur, la grande ville en amphithéâtre à droite le Havre, et l'immense étendue d'eau la mer.

J'étais trop loin des bords pour exciter la curiosité de la population ; je ne rencontrais que des pêcheurs sur leurs barques, qui s'interrompaient au milieu de leur pêche pour me regarder passer en disant :

— Ce sacré Mocquet, voyez donc comme il nage : c'est pis qu'un canard.

El moi, je leur disais en grinçant les dents :

— Tas de canaille, va !

En attendant, c'était moi qui allais, et d'un fier train,

je vous en réponds. Aussi, je ne tardai pas à sentir au mouvement de la vague, que j'étais en pleine mer. La nuit vint.

J'aurais pu appuyer à droite ou à gauche, mais comme rien no m'attirait plus particulièrement à gauche qu'à droite, je continuai à nager droit devant moi.

Vers le point du jour, j'aperçus devant moi quelque chose comme une ombre. Je fis un effort pour me dresser dans l'eau et voir par-dessus les vagues. J'y parvins, et il me sembla que c'était une lie.

Je redoublai d'efforts, et le jour venant de plus en plus, je m'aperçus que je ne m'étais pas trompé.

Une heure après, je mettais pied à terre.

11 était temps : je commençais à me fatiguer.

Mon prcniier soin, en arrivant dans l'Ile, fut de chercher quelqu'un à qui demander où j'étais. Vous comprenez bien, général, que je comptais profiter de la première occasion pour revenir en France. Je me disais : ma femme va être inquiète et le général furieux,- d'autant que quand je leur raconterai ce qui m'est arrivé, ils ne voudront pas me croire.

El remarquez bien que je n'étais qu'au commencement de mes aventures. L'ile me parut déserte.

Par bonheur, j'avais si bien dîné au port aux Perches que je n'avais pas faim du tout. Seulement, j'avais soir, mais cela no m'inquiétait pas : j'ai toujours soif.

Je trouvai une source et je bus.

Puis, je me mis en devoir de visiter l'Ile, car, enfin, si j'étais destiné, comme Robinson, à vivre dans une lie, mieux valait connaître cette lie plus tôt que plus tard.

L'Ile était plate et sans une seule colline. Je m'avançais à travers un marais dix fois large comme celui de Walve. Au fur et à mesure que j'avançais, j'enfonçais davantage dans la tourbe et je sentais la terre trembler autour de moi. J'essayai d'aller à gauche, j'essayai de revenir sur mes pas, partout la terre cédait, menaçant de m 'engloutir. Je me décidai donc d'aller droit devant moi pour lâcher d'atteindre une grosse pierre que je voyais à cinquante pas devant moi.

J'y parvins — ma Toi, il était temps— je sentais la terre s'enfoncer sous moi, comme le jour ou du coté de Poudron je fus obligé de mettre mon fusil entre mes jambes. Seulement je n'avais pas de fusil, de sorte que cette dernière ressource me manquait.

Jo montai sur le rocher, et je m'assis à son extrémité.

Seulement à peine y fus-je installé, qu'il mo sembla que mon poids ajouté à celui du rocher, le faisait entrer petit à petit dans le marais. Je me penchai — et je n'eus bientôt plus de doute, le rocher s'enfonçait d'un pouce à peu près par minute et je pouvais calculer, à six pieds par houre, que dans deux heures, si aucun moyen de salut ne se présentait, je serais englouti.

Une ou deux fois j'essayai de descendre et de gagner un endroit plus solide. Mais il faut croire que la terre s'amollissait de plus en plus — la première fois— j'entrai jusqu'au genou, la seconde jusqu'à mi-cuisse, de sorte que je n'eus que le temps de me raccrocher à mon rocher et de remonter dessus.

Mais mon rocher lui-même s'enfonçait toujours.

Je comprisque tout était fini pour moi ; j 'essayai de me ra p ■ pellerune des prières que ma mère m'avait apprises lorsque j'étais tout petit— mais il y avait si longtemps de cela que j'avais tout oublié.

Tétais assis, je laissai tomber ma téte sur mes genoux, en fermant le» yeux.

liais je n'avais pas besoin de voir pour me rendre compte de la situation — je sentais le rocher qui continuait de s'enfoncer d'un mouvement presqu'insensible , lorsque tout à coup une grande ombre effleura mon o'il, même à travers mes paupiéreB, et il me sembla que quelque chose passait entre le soleil et moi.

Je rouvris vivement les yeux— ce qui passait eutre le soleil et inoi, celait un aigle superbe— ayant plue de dit pieds d'envergure. 11 tourna quelque temps autour de ma tétc.— Je crus qu'il avait de mauvaise intentions et je cherchai une arme quelconque pour me défendre— lorsqu'au lieu de s'abattre sur moi, il s'abattit devant moi — replia ses ailes, lissa ses plumes, et me regardant d'un air goguenard, me dit.

— C'est donc toi, Mocquct.

J'avoue que je fus on ne peut plus étonné d'entendre un aigle in adresser la parole et me nommer par mon nom —mais depuis quelque temps il m'arrive des choses si extraordinaires, que nie» ètonnemenls sont de courte durée.

— Oui, monsieur, lui répondis-je polimeut, c'est moi

— Comment te portes-tu t

— Mais assez bien pour le moment, et vous ?

— Moi, comme tu vois, ie me porte à merveille. Puis après un moment de silence.

— Tu me parais inquiet, me dit-il, qu'as-tu donc?

— Ma foi, monsieur, lui repondis-jo , je ne vous dissimulerai pas que j'aimerais autantétre rentré chex le général, auquel j'ai une réponse à donner de la part du comte Charpentier, que d'être ici.

— C'est-à-dire , mou cher Mocquet, que tu cherchos un moyen de transport et que lu n'en trouves pas.

— Vous y êtes, monsieur, m'ecriai-jo.

Et je me mis à lui raconter comment vous m'aviez envoyé à Oigny, comment j'avais rencontre Berthebn, com ment il m'avait invile A sa noce, comment je m'étais grisé, comment j'étais tombe dans l'Ourcq, comment de l'Ourcq j'avais passe dans la Marne , de la Marne dans la Seine et de la Seine dans la mer, comment enfin j'avais débarqué dans l'île où j'avais l'honneur de le rencontrer, et cela juste au moment où la position devenait assez critique pour me donner de graves inquiétudes.

— En effet, dit l'aigle en iettant un coup d'œil sur mon rocher qui s'enfonçait de plus en plus, il n'y a guère de chances pour que tu te tires d'affaires, mon pauvre Mocquet.

— Vous croyez, lui demandai-je.

— Ah t me dit-il, tu es le dix ou douzième que je vois mourut comme cela.

Je laissai échapper un gémissement.

— Bon, dit-il, ne te désespère pas trop, tu aa la chance de tomber sur un des genres de mort les plus Tapides et les moins douloureux, tandis qu'en continuant de vivre , tu étais expose à un las de maladies plus douloureuses lea unes que les autres , aux rhumatismes , à la goutte, aux névralgies, a la phthisie, à la paralysie.

Je l'interrompis.

— Sauf votre respect, monsieur, lui dis-je, vous qui êtes si S'ivant, ne connaltriez-vous donc point un moyen pour moi de quitter cette Ile, car ai caressante que soit là mort que vous me promettez , j'aimerais encore mieux vivre, fût-ce cent ans, en courant toutes les chances mauvaises de la vie, que de mourir dans une heure, si agréablement que ce soit.

— Tu as donc bien peur de la mort.

— Ce n'est pas pour moi , c'est pour ma famille, et puis

i'ai une réponse a rendre au général de la part du comte harpentier.

— Eh bien! je vais être bon garçon, quoiqu'il soit inconvenant de se griser comme tu l'as fait, et surtout le saint jour du dimanche. — Monte sur mon dos.

— Comment, m'écriai-je, que je monte sur votre dos.

— Oui, et tiens-toi bien de peur de tomber.

— Vous voulez plaisanter.

— Foi d'aigle, dit l'oiseau en posant sa palle droite sur sa poitrine, je parle sérieusement. Ainsi, accepte mon offre, ou prépare-toi à mourir étouffé dans la houe comme un

crapaud ; aussi bien voila ton piédestal qui s'enfonce, et je ne donne pas un quart d'heure sans que ce soit le tour de la statue. •

En effet, il n'y avait plus du rocher hors de la boue que la partie sur laquelle portaient mes deux pieds, et encore la tourbe liquide commençait-elle à mouiller la semelle de mes souliers.

Je regardai autour de moi et compris qu'il n'y avait pas d'autre moyen de salut que d'accepler la proposition que me faisait l'aiglo ; en conséquence, prenant mon parti :

— Je vous remercie du service que vous m'offrez, monsieur, lui dis-je, et l'accepte de grand cœur, seulement je craios d'être un peu lourd.

— Bon, dit l'aigle, ne crains pas cela, je suis fort.

Il s'approcha de moi , releva ses ailes de manière à ce que je pusse me mettre à califourchon sur son dos sans en gêner les mouvements, je l'empoignai par le cou et il s'éleva rapidement dans l'air.

D'abord je le serrai un peu fort car je craignais de tomber, mais au mouvement qu'il fit je compris que je gênais sa respiration et j'ouvris un peu la main .

— C'est bien, dit-il, maintenant cela va aller tout seul.

— Pardon, lui dis-je le plus poliment que je pus, attendu que je me voyais à son entière discrétion , — s'il plaît à votre seigneurie, et sauf le respect que je dois à son jugement supérieur, il me semble que nous ne prenons pas le chemin de la maison.

— Tout à l'heure, tout à l'heure, dit l'aigle, j'ai pour le moment affaire dans la lune, et nous allons d'abord y passer.

Vous comprenez ma stupéfaction, je faillis en perdre l'équilibre et me laisser tomber.

— Dans la lutte, m'ècriai-je, — mais je n'ai point affaire dans la lune, moi, — ie n'y connais personne, vous auriez dû me prévenir, — cela rao retarde de passer par la lune.

— Bon I dit l'a ; gle, vingt-quatre heures de plus ou de moins qu'est-ce que cela? Si je t'avais laissé sur ton lie, tu aurais été bien autrement en retard. Aide-loi donc, viens avec moi ou va-t'en.

— M'en aller, lui dls-je, vous en parlez bien à votre aise. Par où voulez -vous que je m'en aille.

— Par où tu voudras. Tu comprends, la roule est libre.

— Non pas, peste 1 j'aime encore mieux aller avec vous dans la lune. J altendiai à la porto pendant que vous ferez vos commissions.

Cependant nous continuions de monter, la terre na m'apparaissait déjà plus que comme un brouillard et la mer comme un miroir, taudis qu'au deBsus de ma tête, je voyais la lune s'élargir au fur et à mesure que la terre diminuait.

La nuit vint, la terre se couvrit d'obscurité, tandis qu'au contraire la lune s'illuminait de la réflexion du soleil que je voyais écorné par la terre. — L'aigle montait toujours.

Il vint un moment où la terre me cacha entièrement le soleil, alors je me trouvai dans l'obscurité la plus complète, j'avais perdu laiune entièrement de vue.

L'aigle montait toujours.

Peu à peu. la terre démasqua le soleil et le jour revint Le soir je n'étais plus qu'à deux ou trois lieues de la lune ; elle m'apparaissail comme une grosse boule jaunâtre de la forme a un fromage do Hollande, elle avait un gros bâton flchè dans le côté comme la queue d'une poêle.

Je présumai que c'était par là que la prenait le bon Dieu quand il avait affaire à elle.

— Mon cher Mocquct, me dit l'aigle, nous voilà arrivés', mets-toi à cheval sur ce bâton et a'tends-moi.

11 ne s'agissait pas de discuter, vous comprenez bien ; je fis ce que désirait l'aigle et me cramponnai de mon mieux à celte espèce de manche à balai.

Il me sembla qu'il branlait dans la lune.de plus le poids de mon corps le lit incliner, de sorte que je me trouvai comme sur un cheval qui se cabre.

— Le diable t'emporte ! aigle maudit, murmurai-je en patois picard, pour qu'il ne m'entendit pas.

Mais lui éclate de rire et me dit :

— Bonsoir Mocquet, si lu le trouves bien 14, restes-y mon garçon.

— Gomment que j'y reste ?

— Sans doute.

— D'abord, je ne m'y trouve pas bien.

— Tant pis, mais ce n'est pas moi qui te porterai ailleurs.

— C'était donc une larce, m'écriai-je, eh bien elle est jolie votre farce.

— Non, Mocquet, ce n'est point une farce, c'est uno vengeance.

— Une vengeance? Et pourquoi vous vengez-vous de moi? Je ne vous ai rien fait.

— Comment, tu ne m'as rien fait? tu as, l'année dernière, déniche mes petits sur la plus haute tour du château de Vez .

— Allons donc, j'ai déniché deux émouchets, vous n'êtes pas un émouchet, vous.

— Oui, fais l'innocent, val

— Monsieur l'aigle, je vous jure...

— Au revoir, Mocquet.

— Monsieur l'aigle...

— Porte toi bien.

— Au nom du ciel...

— Bien du plaisir.

Et battant des ailes, il s'envola en riant.

Je ne riais pan, m'oi, vous comprenez bien; le bûlon s'inclinait de plus en plus : si j'avais pu accrocher un coin de la lune, je m* 4 serais au moins assis dessus, cl j'eusse été plus à mon aise ; mais je tenais le bâton à deux mains, je n'osais le lâcher d'une seule, de peur que les forces manquassent à l'autre, et que je me Tusse précipite.

En ce moment-là, justement la porte de la lune s'ouvrit, criant sur se* gonds comme une porte qui depuis pins de trois mois n'a pas été graissée, et l'homme de la lime parut.

— Quel homme? demandai-je de mon coin.

— Dame, repondit Mocquet, probablement celui qui la garde.

— il y a donc un homme dans la lune ?

— Oh cela, je puis le certifier, je l'ai vu comme je vous vois, et de plus il m'a parle.

— Que fa-t-il dit?

— Il m'a dit : que fais-tu là, fainéant?

— Comment, fainéant? lui dis-je; eh bien, je vous réponds qu'il y a peu d'êtres de notre espèce qui font une besogne pareille à celle que je fais en ce moment.

— Et à quel propos fais- lu cette besogne-là?

— Oh, je n'en ai pas eu le choix, lui dis-je.

Et je lui racontai comment vous m'aviez envoyé chez le comte Charpentier, comment j'avais trouvé Berthelin, comment il m'avait invite à sa noce, comment je m'étais grisé, comment j'étais tombé dans l'Ourcq, comment de l'Oural

rocher

rable oiseau m'avait abandonné sur mon Ulon comme un perroquet sur son perchoir, en me souhaitant bien du plaisir, souhait qui était loin de se réaliser ; enfin je le suppliai de me tendre la main et de m'aider à monter sur la lune.

Mais lui, commençant par tirer sa tabatière do sa poche, l'ouvrir, y fourrer lés doigts, y puiser une prise de tabac! et la renifler, secoua la tète.

— Comment! vous secouez la tête? m'écriai-je.

— Oui. Mocquet, je la secoue, répondit le priseur.

— Qu'est-ce que cela veut dire?

— Cela vc"t dire que tu ne peux pas rester ici.

— Comment t je ne peux pas rester ici ?

— Non, tu vois bien que tu fais pencher la lune.

— Certainement que je le vois bien.

— Alors, tu comprends : Si la lune penche encore d'un degré on deux, tu vas renverser mon eau, qui est là dans le creux d'un rocher. Et comme il ne pleut ici que tous les trois mois, qu'il a plu avant-hier, je serai mort de soif avant les prochaines pluies.

— Mais aussi, m'écriai-je, je ne compte pas rester ici vous comprenez bien. Je profiterai de la première occasion qui se présentera pour la terre.

— H n'y a jamais d'occasion pour la terre, ma répondit l'homme.

— Il n'y a jamais d'occasion?

— Jamais...

— Comment ferai-je alors ?

— Tu lâcheras le bâton ; et comme la terre est juste audessous de la lune en ce moment, dans deux ou trois heures lu seras arrive.

— Mais je me briserai comme verre. —Allons donc.

— Quoi, allons donc ?

— Jamais. • — - Jamais quoi ?

— Jamais je ne lâcherai mon bâton.

— ■ Ah ! tu ne le lâcheras pas !

— Non, je ne lo lâcherai pas.

— Kh bien ! c'est ce que nous allons voir.

L'homme de la Lune, qui avait garde sa tabatière dans

sa main, la remit dans sa poche, rentra dans sa maison et en sortit cinq miuutes après avec une hache.

A cette vue je devinai son intention et je frémis de tout mon corps.

— Eh ! mon cher monsieur , lui dis-je, j'espère bien que vous n'allez pas couper mon bâton. — Mais c est tout simplement un meurtre, un assassinat. — Ah ! vieux drôle, ah t vieux coquin, ah ! vieux...

Un craquement terrible me coupa la voix : au troisième coup de hache le bâton s'était rompu, et je tombais, mon bâton entre les jambes, avec une telle rapidité que la voix m en manqua.

Débarrassée de moi, la Lune se remit d'aplomb, et je vis 1 homme qui suivait des veux ma chute à travers l'espace avec une satisfaction qu'if ne se donnait pas même la neine de cacher.

Au bout do dix minutes à peu près d'une chute furieuse il me sembla entendre à mes oreilles uu grand bruit d'ailes accompagné de formidables koing! koing ! koing!

Je passais à travers une bande d'oies sauvages.

— Comment! me dit lo jarsqni conduisait la trou ne cest vous, Moquet. F '

J'avoue que cela me fit plaisir de me trouver en pays de connaissance. — Seulement, comment cette oie m e connaissait-elle ? C'est ce que je n'ai jamais pu savoir

— Ma foi oui, rèpondis-je, c'est moi-même.

— Etes-vous en bonne santé ?

., ~ Pour 10 moment cela ne va pas mal, rèpondis-je j ai peur quo d ici à peu il n'y ait du changement.

-Sans être trop curieux, continua le jars, puifr-je vous demander comment il se fait que je vous rencontre à vinet mille heuesde la lune, et à soixante mille lieues de la terre»

Alors je lui racontai comment vous m'aviez donne une commission pour le comte Charpentier; comment j'avais rencontre Benhehn ; comment il m'avait invite à la noce comment je m'étais grise ; comment j etais tombe dans Ourq ; comment de 1 Ourq j étais passe dans la Marne, do la Marne dans la Seine, et de la Seine à la mer P„i« vint 1 histoiie de l'Ile, du marais, du rocher, de l'aigle — Je lui narrai comment ce misérable oiseau m'avait conduit h la lune, m'avait abandonne sur le manche de la lune et coin ment 1 homme de la lune, voyant que je la Taisais pencher avait craint que je ne répandisse Son eau, avait pris une hache et avait coupe le kiton. - En preuve de quoi je lui montrai le bâton que j avais encore entre les jambes

Peut-être me demanderez- vous comment je pouvais ra conter tout cela en tombant, puisque , entraîné par mon poids, je devais tomber bien plus vite que les oies ne pouvaient voler. Mais â ceeommandement : koing-koinekoing, qui veut dire, dans la lanpue des oies, reploi/cz toi ailes, toute la troupe avait reploye ses ailes ; n'ayant dIus rien pour se soutenir, chaque oie tombait en même temDs que moi, comme un gros grelou.

— Ah ! ah ! fit le jars après m'avoir écouté avec attention, si bien que lu dégringoles?

— Je dégringole, c'est le mot. ■

LR MONTE-CRISTO.

Que donnerais- tu bien à celui qui te garantirait de te

déposer à terre aussi doucement que sur un Ut de plumes?

Je lui donnerais ma bénédiction d'abord , et, foi

d'homme, j'y ajouterais bien un petit écu.

— Eh bien I moi, je t'y déposerai pour rien.

— Pour rien, c'est encore mieux.

— Mais à une condition cependant.

Laquelle ?

— Tu me jureras de ne jamais faire la chasse aux oies

— Oh ! si ce n'est que cela, je vous le jure.

— Kouag ! fit l'oie sauvage.

Cela veut dire: Attention!

— Nous y sommes ! repondirent les oies.

— Prenez chacun un bout du bâton dans votre bec, commanda le jars.

Les oies obéirent.

— iàl et maintenant, étendez les ailes.

Les deux oies commandées ètondirent les ailes et je sentis que je m'arrêtais dans ma chute.

— Ah ! sapristi 1 ra'écriai-je.

C'était la respiration qui me revenait.

Je fis une évolution sur mon bâton et je me trouvai assis de côté comme une femme sur une bourrique. Je tenais le bâton des deux mains, et comme de regarder en bas me donnait le vertige, le jars ordonna au reste de la bande, de voler au-dessous de moi et de me faire avec son corps ùne espèce de tapis de pied.

Pendant toute cette conversation et toute celte opération nous étions insensiblement descendus, et la terre, non-seulement s'était refaite visible, mais m'apparaissait dans tous ses détails. Nous remontions vers le midi, ce qui était mon chemin direct, et je revoyais successivement le Havre, Rouen, Paris. . ^ .

Arrivé à Paris, je criai à mon jars qui nous servait de guide, un peu à gauche, l'ami, un peu a gauche.

Il répéta dans sa langue, un peu à gauche, et nous obliquâmes. . . .

J'avoue que je revis avec une grande joie Dammarlw,

Nanteuil, Crèpy.

— Un peu.â droite, dis-je, amvé à celt4î dernière ville, et le jars prit un peu à droite.

Tout à coup je m'aperçus que la bande, au heu de sabaisser, s'élevait. f

— Mais c'est ici, m'écriai-ie, mon ami jars, cest ici, descendez-moi donc, voilà VVualvc à ma droite, voilà Haramonl à ma gauche, voilà les Fossés justo au-dessous de moi Descendez-moi donc 1 descendez-moi donc 1

Mais lui criait : Plus haut ! plus haut !

Et sans m'ècouter, la troupe lui obéissait.

J'allongeai la main pour l'attraper -, j'avais rible de lui tordre le cou.

Il m'échappa, mais comprit parlai liment mon intention.

— Ah! voUà comme tu es reconnaissant, Mocquet, me

dit-il.

J'étais exaspéré.

— Mais ne vous apercevez-vous pas, lui dis-je, que voilà que nous nous éloignons de chez le général, pour aller où, je n'en sais rien, au diable.

— Mocquet, dit le jars d'une voix douce, pour être une oie, on n'est pas pour cela un imbécile. N'as-tu donc pas

vu - ........

— • Si fait, j'ai vu -, j'ai vu le château de gênerai ; j ai vu

Villers-Cotterels, et voilà qne nous appuyons à droite et

— - vois 1» Fertè-Milon, et que je vois Melun, Montargis,

j'avais une envie ter-

— Oui, tu as vu bien des choses, mais tu n'as pas vu Pierre, le jardinier, qui était embusqué derrière une haie avec son fusil, et qui nous attendait pour nous canarder.

— Bon, Pierre est un maladroit, il vous eût manqué.

— Il y a, mon cher Mocquet, chez les oies, un proverbe qui dit, il n'y a pires coups que les coups de maladroit.

— Oh! mon Dieu! mon Dieul fis-je, mais où allons* nous, maintenant. Bon, voilà que je revois la mer. Qu'estce que cette mer-là ?

— C'est la mer Méditerranée, que les anciens, appelaient mer intérieure, parce quelle est entièrement enfermée

dans les terre», et n'a de communication avec le grand Océan que par le détroit de Gibraltar.

— Savez-vous que vous êtes fort instruite pour une oie, lui dis-je.

— J'ai beaucoup voyagé, répondit modestement le jars.

— Mais enfin, où allons-nous?

— Nous allons au lac Tehad.

— Où est cela, le lac Tehad ?

— Au centre de l'Afrique.

— Comment, au centre de l'Afrique, dans le pays des nègres ?

— Justement.

— Mais je n'y ai point affaire, moi ; je n'y veux pas aller. Halte-là! halte l Tenez, voilà justement un bâtiment qui va entrer à Marseille; descendez-moi sur le bâtiment, descendez-moi vite.

— Je ne puis te descendre tout à fait, tu sais bien que partout où est l'homme nous courons un danger.

— Eh bien 1 approchez-vous le plus possible, je me laiiserai tomber.

— Libre à toi.

— C'est bien heureux. Là, je crois que j'y suis.

— Non, pas encore.

— Et maintenant t

— Pas encore.

— D'ici, je tomberai UiRte sur le ponl.

— D'ici tu tomberas à la mer.

— Et d'ici ?

— Tu y es, mais ne perds pas de temps. Il passe, — il sera passé. Bon voyage.

En effet, j'avais lâché le bâton, mais une seconde trop tard. Au lieu de tomber sur le bâtiment, je tombai dans son sillage.

Comme je tombais d'une centaine do pieds de haut, j'allai jusqu'au fond de la mer. Heureusement j'avais fait provision d'air ; je retins ma respiration, et je revins à la surface.

On m'avait vu tomber du bâtiment, et une bai que m'attendait avec quatre rameurs et un contremaître. Ohl général, je ne saurais vous dire, ma satisfaction

3uand je sentis une main d'homme au lieu d'une patte 'oie ; et quand je me vis porté sur un bâtiment au hea de voyager à cheval sur le dos d'un aigle, ou assis sur un bâton porté par des oies.

Deux heures après nous étions à Marseille.

Je courus à la malle-poste . par chance, il restait une place avec le conducteur ; je la retins, ot me voilà.

Maintenant, général, pardon du retard ; mais vous conviendrez qu'il ne fallait pas moins de huit jours pour aller du port du Porche au Havre, du Havre à l'Ile du Marais, de l'Ile du Marais à la Lune, de la Lune à la Méditerranée, de la Méditerranée à Marseille et de Marseille ici. Voici la réponse du comte Charpentier, général. Et Mocquet tendit une lettre à mon père.

Mocquet a toujours cru qu'il avait été dans la lune. On t eu beau lui soutenir qu'il n'avait pas quitté son lit et avait eu le cauchemar, il soutint, lui, qu'il avait bel et bien fait le voyage que je viens de raconter.

Mocquet me prit en grande amitié, surtout parce que j'étais le seul qui ne lui rit pas au nez quand il parlait de t'aiglo vindicatif, de l'homme de la lune et du jars savant

Je ne lui riais pas au nez, parce que je croyais fermement qu'il avait fait le voyage de la lune et que je ne regrettais qu'une chose : c'était de ne l'avoirpas fait avec lui.

— Mais soyez tranquille, me disait Mocquet, si j'y retourne je vous prendrai avec moi et nous irons ensemble.

Mocquet est mort sans y retourner.

Maintenant y a-t-il quelqu'un qui cherche un compagnon de voyage pour aller dans la lune?

Me voilà. Alex. DDMAS.

Seul propriétaire et t

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