‹ Le MonteCristoChapitre 18 sur 144 · PERLES, CRINOLINES ET VIPÈRES · texte numérisé non relu

PERLES, CRINOLINES ET VIPÈRES

Nous avons déjà recommandé à nos lecteurs le journal, de notre ami le docteur Meynard, la Science contre le préjugé; la lecture du dernier numéro nous permet, malgré le titre qui pourrait les enrayer, de le recommander aussi à nos lectrices.

En effet, chères lectrices, dans ce dernier numéro, le savant docteur, vous apprend, soitpar lui, soit parsescorrespondans, comment se forment ces belles perles qui sout un des éléments si indispensables de votre toilette.

Puis, après s'être occupé de ce qui ajouteà votre beauté, il s'occupe de ce qui peut porter atteinte à votre santé, il examine la crinoline au point de vue de l'hygiène, et je dois vous dire qu'il la proscrit aussi cruellement, et ajoutons aussi justement, que s'il la proscrivait au point de vue de l'élégance.

Enfin, en réponse à l'annonce de la mort de Flore, il fait, où plutôt il reçoit du rédacteur en chef du Diction' naire des sciences humaines un travail sur le venin de la vipère qui n'est pas non plus sans intérêt pour vous, chères lectrices, ce reptile se trouvant tous les jours à la portée de vos jolies pieds et de vos jambes Unes, iorstpic vous parcourez les bois de Montmorency ou la forêt de Fontainebleau.

D'abord, commençons par les perles. Jusqu'aujourd'hui, {I Bran perr .l'Octave.

chères lectrices, vous avez cru porter au cou, aux oreilles, aux doigts, un hijou;detrompez-vous. vous portez un ver.

N'avez-vons pas entendu dire des perles, n'avez-vous pas dit vous-mêmes qu'elles mouraient?

Il y avait donc en elle uti principe inconnu de vie, pour qu'elles puissent tomber malades, se ternir, mourir.

l'n docteur piemoiitais, à Turin, le docteur F'lippi. un docteur allemand à Zitlau, le docteur Kuehemiieisier, viennent de donner l'explication de ce curieux phénomène.

Maintenant, comment un ver peut-il Taire une perle ?

Quand vous étiez toutes petites, chères lectrices, lorsque vous sautiez à la courte ou â la longue conle aux Tuileries, avec des rohes descendant au lcuou, des petits pantalons brodés. et un chapeau de feutre blanc, a plumes, on vous a raconté, n'est-ce pas, l hisloired'un moineau qui s'était empare du nid d'une hirondelle et qui, maigre les sommations réitérées des légitimes propriétaires, s était refuse obstinement à déménager. Qu'avaient l'ait tes hirondelles, alors : elles avaient réuni tout ce qu'elles poseedaient de parents et d'amis, et avaient tenu conseil avec eux sur l'usurpation dont elles étaient victimes, et la résolution une l'ois arrêtée, elles étaient toutes ailées, d'au seul vol, s'abattre au bord d'une mare où elles avaient pris chacune à sou bec une parcelle de cette glaise, avec laquelle, les hirondelles, ces castors de l'air, se bâtissent leurs habitations.

Puis elles étaient revenues toutes ensemble loiidresurle nid, et tandis «pie deux sentinelles empêchaient le moineau franc et sa femelle d'en sortir, les autres . eu toute hâte, comme dans l'opéra du Maçon, fermaient en chantant l'ouverturo qui leur avait donne entrée.

Au bout de cinq minutes, l'opération était laite, et les deux bandits, les deux corsaires, les deux pirates, mouraient de la mort dTgolin, si toutefois l'absence de l'air ne substituait pas l'asphyxie a la faim.

Eh bien, quelque chose de pareil se passe pour la formation de la perle.

Lorsque l'Unio baille, — c'est le nom scientilique de l'huître perlière, chères lectrices, — lorsque l'Unio 1 -aille, un petit ver qui partage notre goût pour ce mollusque s'introduit entre les deux écailles, et se met à le grignotter.

Vous comprenez bien «pie ce ver, tpii est gros comme la pointe d'une, aiguille, ne peut manger une huître, ne futelle pas plus grosse «pie la plus mignonne des huilres d Ostenuc quo vous avalez, vous, sans la màchci, soit aux Frères Provençaux, soit chez Philippe ; mais il «anse â l'inoBeusif animal une demeugeaisou si insupportable, que celui-ci se révolte, appelle à son aide tous les moyens de défense que la nature lui a donnes, fouille dans son arsenal, et en tire une matière gluante et épaisse dont il entoure le ver.

Exposée à l'air, cette matière durcit. — c'est la perle.

La seule différence qu'il v ait entre l'opinion du docteur Filippi et celle du docteur Kucheuineisler, — c'est que le docteur Euchenmeister nie le ver se mouvant de lui-même, et de lui-même s'iulroduisaut chez l'huître, et y substitue la larve d'un insecte.

Vous vovez, chères lectrices, que nos deux savants sont bien près d'être du même avis.

Maintenant, passons aux crinolines.

Vous comprenez bien «jue ce n'est pas moi qui vais toucher à l'ai eue sainte, — c'est lui. S il y a peine de mort pour cet attentat, que la peine retombe donc sur lui; — mon amitié pour le docteur Meynard est grande, mais ne va pas jusim a affronter votre colère.

D'ailleurs, lisez la Science contre le préjugé, et vous verrez bien ce qui est à lui et ce qui est à moi.

D'abord, le docteur Meynard proclame une grande vérité et eu faveur de laquelle je me range à son avis.

— C'est qu'il n'y a pas de mode ridicule.

Tant que dure cette mode, bien entendu.

— C'est, dit-il, l'ingratitude de nos souvenirs qui transforme en caricatures les images coloriées des journaux de mode de l'année passée.

— la femme qui est belle embellit tout, dit le docteur. Seconde vérité à laquelle je me range.

— Mais, ajoute-t-il, sï la mode n'est jamais ridicule,

elle est parfois dangereuse.

Et voici où je l'abandonne.

Chères lectrices, vous ne vous doutez pas à quels maux vous vous exposez en portant de la crinoline Lisez ces quelques lignes, et frémissez.

C'est le docteur qui parle :

■ Jamais ou n'a tant observé de rhumes opiniâtres, de grippes chroniques, de catarrhes de toutes sortes, que depuis une année. Jamais la motrite-aigue, jamais la péritonite . relativement rares autrefois, excepte dans les temps d'epidémies,n'ont fait d'aussi nombreuses victimes qu'aujourd'hui.

• Et quel c est la cause de tout ce mal? la crinoline. « la crinoline, le jupon crinoline, le jupon à charpente

d'acier.

« Li cage, enfin ! qui de loin fait ressembler la femme qui passe a uno cloche descendue de sa tonr.

• Ceites, la plantureuse étoile de soie tombant deshanches de la femme sur le sol, ondule et frétait avec une suprême élégance, et le tonnage de la robe contraste délicieusement avec la svelte gracieuseté des «i-uvres hantes ; mais à quel prix, grand Dieu 1 Ces frissons que vous ne pouvez reprimer vous le disent assez, Mesdames : vous quittez le coin du feu pour aller triompher au grand air, et le vent de la rue vous apporte la maladie et la mort.

« Nous dénonçons l'emploi dos crinolines exagérées, comme funestes a la santé ; puisse notre voix être entendue. »

Sans doute, cher docteur, votre voix sera entendue, mais sera- t-el le écoutée?

Laissez-moi vous dire une toute petite anecdote :

I.c chemin de fer de Lyon â Saint-Etienne fut le premier, à ce que je crois du moins, qui fut livre en France à la circulation.

Il passait sous une voûte fort étroite.

Cette voit te avait le malheur de raccourcir le chemin pour les piétons.

De sorte qu'au risque d'être écrasés sous cette voûte, les piétons s'y engageaient.

Deux ou trois accidents graves eurent lieu.

On écrivit aux deux entrées du tunnel :

/; est défendu de passer sous cette voûte, sous peine d'être écrasé.

L'inscription n'v lit absolument rien ; on y passa de même, et les accidents se renouvelèrent.

Alors un philosophe eut une idée : c'était de substituer A la première inscription, celle-ci :

// est défendit de passer sons cette toûle, sous peine de trente sous d'amende.

Personne n'y passa plus

Moralité.

Il fallait, cher docteur, dire à ces dames quelque chose de plus grave, que de leur dire : vous vous exposez aux rhumes, aux grippes, aux catarrhes, à la mètrite aiguë, à la péritonite, a la mort.

il fallait leur dire tout simplement :

— La crinoline, c'est affreux !

Remarquez bien que je no le dis pas, moi : je vous dis cm qu'il fallait dire.

Passons à la vipère.

Cette fois, ce n est plus M. le docteur Meynard ni moi qui parlons, c'est uu correspondant, M. le docteur Luncl.

Chères lectrices, vous connaissez toutes la vipère de nom, n'est-ce pas: mais il y en a bien peu d'entre vous qui la connaissent de vue.

Nous allons donc vous donner le signalement de la vipère, à ce que vous ne vous y trompiez pas.

La vipère est un onhidien appartenant â la tribu des serpents venimeux. — Nous vous prévenons, chères lectrices, que nous faisons ici purement et simplement de la science et non de l'allusion,— appartenant, disions-nous, à la tribu des serpents venimeux.

Ce genre de reptile est caractérisé parla présence de crochets mobiles, qui sont placés â la partie antérieure de la mâchoire supérieure. Ces crochets sont fort aigus et perces d'un petit canal donnant issue au venin que secrète une glande placée à chacun des deux côtés de la mâchoire.

Cette disposition des deuts permet, à Vaille de certaines précautions, de rendre la vipère iuoffensive. Je vais indiquer la recette dont je me servais : quand j'clais enfant, et que j'apercevais une vipère, il y en a quelques-unes dans la forêt de Yillers-Cottercts. je l'observais, prenant nui belle, et lui mettais mon soulier sur le corps.

l'iris je lui donnais, en desserrant la pression, le loisir de passer sa tète.

Lorsqu'elle passait la télé, je lui pinçais délicatement le col entre le pouce et l'index, ce qui produisait dans le reste du corps un mouvement d'ondulation frénétique dont je ne m'occupais pas le moins du monde, le reste du corps de la vipère étant parfaitement inoffensif.

Alors je l'agaçais plusieurs fois avec mou mouchoir, ce qui faisait passer ses yeux d'un jaune d'or à un rouge sanglant.

Puis quand- je la voyais suffisamment agacée, je lui laissais prendre mon mouchoir, cl aussitôt qu'elle l'avait pris jo tirais vivement.

Presque toujours les deux crochets venaient comme ces dents d enfant que l'on arrache avec un fil.

S'il n'en venait qu'un, je recommençais l'opération jusqu'à ce que le second suivit le premier.

Quand le second avait suivi le premier, la vipère était désarmée et devenait aussi iuoffensive qu'un lézard.

Alors elle passait dans mon pupitre ou je lanourissais de mouches, d'araignées et de jeunes grenouilles.

Voilà pourquoi jo crains si peu les vipères, que la plupart du temps elles passent près de moi ou que je passe près d'elles sans y faire mémo attention.

Seulement, quand elles se détournent de leur chemin pour m'attaquer, tant pis pour elles ; si elles ont des rrochots, j'ai une botte.

Rectifions une erreur qui court à l'endroit de la vipère, — quand on est juste on Test pour tout le monde.

On a fait a la langue de la vipère une réputation qu'elle ne mérite pas : elle est noire, c'est vrai ; elle est fourchue, c'est vrai ; mais elh est complètement inotfensive.

Ne dites donc jamais en parlant de M. X... ou de M. ***, c'est une langue de vipire \ vous calomnieriez la vipère et vous diriez de M. X. ou de M. **" tout le contraire de ce que vous en voulez dire.

Le venin de la vipère a été l'objet des recherches de plusieurs savants. I>es anciens naturalistes le considéraient comme une liqueur acide et fort volatile. Mais les observations de Mead, en 1745, ont démontre que toutes les théories chimiques ne pouvaient expliquer l'action physiologique de la morsure de la vipère sur l'homme.

Lorsqu'on ouvre le cadavre d'un individu qui a succombe a la morsure de vipères, - nous mettons vipères au pluriel, parce que la morsure d'une seule vipère est insuffisante en gênerai pour causer la mort d'un homme; nous parlons de la vipère d'Europe, bien entendu, et non du céraste ou la vipère cornue d'Afrique, — lorsqu'on ouvre, disons-nous, le cadavre d'un individu qui a succombé à la morsure de vipères, on trouve le sang plus plastique qu'à l'elat normal, — ce qui détruit le système de ceux oui prétendent que le venin de la vipère est un acide coagulant.

Pris à l'intérieur, le venin Av. la vipère n'a aucune action ; ce qui explique les Psylles antiques, dont l'état était de sucer les plaies. Fontana, qui a étudie en Amérique le veniu des reptiles, a eu la temerile ou plutôt le courage philosophique de goûter tout le venin qu'il a pu exprimer d'une vipère, et, après l'avoir bien roule dans sa bouche — la pilule lui jmraissail probablement un peu dure à avaler —après l'avoir bien roule dans sa bouche, il déclare ne lui avoir trouve aucune saveur sensible. 11 a seulement éprouve, an bout d'un certain temps, une sensation de stupeur dans les parties de la bouche ou le venin s'était longtemps arrête, Fonlana a encore constate que l'alcali n'est point l'antidote du venin de la vipère. Soixante-quatre moineaux et quatorze pigeons, mordus une seule fois par des vipères, moururent tous, bien que la moitié de ces animaux eut été traitée par l'alcali.

Le même essai de traitement n'a pas eu plus de succès •ur les grenouilles.

A circonstances égales, une grosse vipère produit une

maladie plus grave, ou donne la mort en moins de temps qu'une petite.

MM. îtavaud et l.ur.el, Mans les expériences qu'ils ont faites en !Nt!> sur le venin des reptiles, ont constate qu'une vipère de grosseur moyenne contient dans ses vésicules de huit à dix centigrammes de venin. Or. cinq on six milligrammes de ce même veniu introduit dans les muscles d'un oiseau, à l'aide d'une incision, sufUl pour le tuer en quelques minutes.

11 a fallu un centigramme cinq milligrammes pour tuer un pigeon.

I! faut quinze centigrammes pour tuer un homme.

Et soixante centigrammes pour tuer un brruf.

Il en résulte qu'il faudrait que deux vipères de nos climats épuisassent, en le mordant, chacune cinq ou six fois, tout leur venin sur un homme, pour que cet homme mourut de leurs morsures.

Mais s'il ne m -urt pas, la mnisure peut amener l'ablation d'un membre, et l'homme reste mutile pour le reste de sa vie.

nr.vz, notre grand peintre, l'homme de la lumière, comme l'itidique Sun nom, a perdu la jambe à la .mite d'un accident de ce genre. — Enfant, il fut mordu dans la forêt de Fontainebleau ; — il faillit amputer la jambe.

Quand aux symptômes qui suivent l'inoculation du venin de la vipère, les voici :

L'individu ressent une vives douleur qui s'étend dans toute la partie mordue.

Celle-ci se gonfle, le pouls s'accélère ; le blessé éprouve des angoisses, des faiblesses, des sueurs froides, des déjections bilieuses.

Apres un ou deux jours la partie mordue s'engourdit, se couvre d ecehimoses, et si le sujet reste sans traitement, il peut se former un point gangreneux dans la plaie.

Quand je chassais dans la \ ondée, ou les vipères sont très-communes, dans les haies surtout, j'eus trois ou quatre chiens mordus par des vipères.

Voici le traitement que j'employais immédiatement :

— Ouvrez la plaie avec un bistouri ; mettez dans la plaie une forte pincée de poudre, eutlammez la poudre pour cautériser la morsure. Si l'on a sous la main de la potasse caustique ou un acido très-concentré, cela vaut encore mieux. — Enfin, faire avaler à l'intérieur de Fether et divers autres stimulants.

Mais avant tout ne pas s'effrayer, chers lecteurs ou belles lectrices, si vous aviez le malheur d'être mordus, et vous dire ceci : — Il faut quinze centigrammes de venin pour tuer un homme ou nno femme. Les vésicules do la vipère n'en contiennent que huit ou dix ; donc une vipère ne peut me tuer.

Avouons que c'est toujours consolant de savoir cela.

Alex. Dm aï

THÉÂTRES

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