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CHAPITRE XIV

L£8 RÊVES DE PÉTBI3S.

En rentrant chez lui, Petrus eut la curiosité de voir comment son hôto était aménage, comme lui-même disait en terme de marine.

Il frappa doucement à la porte, ne voulant pas tirer son parrain dit sommeil si celui-ci dormait, mais sans doute il ne dormait pas, ou avait le sommeil bien léger, car à peine les trois coups d'usage, également espaces, curent-ils retenti sur la porte, qu une vigoureuse voix de basse- taille cria : entrez.

Le capitaine était déjà dans son cadre, comme il disait poétiquement, en parlant de son lit, coiffe d'un foulard qui, après lui avoir enveloppe la tête, lui passait sous le cou, cette précaution nocturne étant sans doute m ise pour imprimer aux cheveux et à la barbe le pli qu'ils avaient à adooler le jour.

Il tenait à la main un livre prisa la bibliothèque, et dont il paraissait faire ses délices.

Petrus jeu un coup d'œil à la dérobée sur le volume, aûn de se faire une idée des goûts littéraires de son parrain et de se rendre compte à lui-même de ce problème de savoir si Pierre Berthaud était pour la vieille ou la nouvelle erole.

Le iv -e que lisait Pierre Berthaud, c'étaient les fables de La Fontaine.

— Ah l ah ! fit Pètms, déjà couché, cher parrain ?

— Oui, repondit celui-ci, et crânement couche, comme tu vois, filleul.

— Vous tiouvez le Ut bon ?

— Non.

— Comment, non ?

— Nous autres, vieux loups de mer, nous sommes habitues à coucher sur la dure, c'est-a-dire, mon filleul, que je serais peut-être un peu douillettement ici ; mais bast, je m'y habituerai, on s'habitue à tout, même au bien.

Petrus fil à part lui cette reflexion, que son parrain employa. t un peu trop fréquemment p*ml-être celte locution : /fois autres vieux loups de mer ; mais comme dans la con versation il était d'une cerlaine sobriété, comme on a pu voir, sur les autres termes de marine, il passa par dessus celui-ci. et e « vérité c'était justice, car ce tic était racheté par tant et de si lionnes qualités, que Petrus eût eu mauvaise graceà faire sous ce rapport la moindre récrimination.

Eu conséquence, chassant le léger nuage qui venait de passer sur son esprit :

— Alors, il ne vous manque rien ? demanda Pètrus.

— Absolument rien, la cabine d'un vaisseau amiral n'est pas, A beaucoup pré*, aussi bien aménagée que cet appartement prétendu de garçon, et cela me rajeunit de quatre ou cinq lustres.

— Libre a vous, dit en riant Pétrus, de vous y rajeunir jusqu'à la fin de vos jours.

— Ma foi, maintenant que j'en ai tâté, je ne dis pas non, quoique nous autres vieux loups de mer, nous aimions assez le changement.

Petrus ne put réprimer une légère grimace.

— Ah 1 bon, ût le capitaine, mon tic.

— Comment votre tic ?

— Oui, nous autres vieux. . . Mais sois tranquille, jo m'en corrigerai.

—Oh 1 vous êtes parfaitement libre.

—Non, non, oh I je coûtais mes défauts, va ; d'ailleurs,

tu n'es pas le premier qui me reproches cette mauvaise habitude.

— Remarquez que je ne vous reproche, au contraire, absolument rien.

—Mon garçon, un homme habitué & lire dans le ciel, l'orage vingtAjuatre heures d'avance, se rend compte du moindre nuage qui passe sur une physionomie ; sois donc tranquille, à partir de ce moment je me surveillerai, surtout quand il y aura du monde.

— Mais, en vérité, je suisconfus.

— De quoi ? de ce que ion parrain, tout capitaine qu'il se vante d'être, n'est qu'un matelot mal dégrossi dans la forme ; mais le cœur est bon, et l'on t'en donnera la preuve, ent?nds-tu, garçon ? maintenant va te coucher, demain il fera jour, et nous parlerons de les petites affaires d'intérêt ; seulement, avoue que tu ne t'attendais guère ce matin à voir arriver ton parrain à cheval sur un galion.

— Vous m'en voyez abasourdi, ébloui, fasciné, et j'avoue qu? si je ne vous voyais point-là, devant moi, en chair et en os, je me soutiendrais à moi-même que j'ai rêve.

— N'est-ce pas ? dit sans l'ombre d'orgueil le capitaine. Puis baissant tristement la tète et devenant pensif, il

prononça les mou suivants avec une profonde melaucolie.

— Eh bien, mon filleul, lu me croiras si tu veux, mais j'aimerais mieux avoir un talent quel qu'il fût, ou puisque je suis en train de souhaiter, souhaitons l'impossible, un talent comme le tien, que de posséder ces trésors inépuisables ; je ne pense pas une seule fois à cette immense fortune' sans me dire à moi-même, ces vers du bon Lafonlaine : et il montra le livre posé sur la table de nuit.

Ni l'or, ni les grandeur* ne nous rendent tieurcux.

Ce* deux divinités n'arcordeut à nos vœux

Que des bien» peu certains, qu'un |iUi<ii peu tranquille.

— Heu! heu!., fit Petrus, indiquant qu'il était assez disposé à combattre l'opinion du capitaine.

— Heu ! heu ! . . répéta celui-ci avec la même inflexion, mais c'esl-à dire que si je ne t'avais pas reirouve, j'elais empêché positivement, je ne savais que faire de toute cette fortune, j'eusse fonde sans doute quelque pieuse institution, quelque maison de retraite pour les marins infirmes ou les rois exiles ; mais je t'ai retrouve et je puis dire coma» Orcsle :

Va fortune va prendre une tace nouvelle.

Et sur ce, va te coucher.

— Ma foi, je vous obéis et de grand cœur même, car demain il faut q.;e je mo lève de bonne heure, la vente est annoncée pour dimanche, et je dois prévenir le commissaire priseur, sans quoi, samedi il viendrait tout enlever.

— Enlever quoi Y

— Les meubles.

— Les meubles? répéta le capitaine.

— Oh ! rassurez- vous, fit en riant Pétrus, votre appartement est reserve.

— N'importe, enlever tes meubles, mon garçon, dit la capitaine en fronçant energiquement le sourcil, je voudrais bien voir qu'un particulier quelconque, fût-ce le mousse d'un commissaire priseur. vint enlever quelque chose ici suis ma pf rmission, mille sabords, je ferais de sa peau une jolie toile A voiles.

— Vous n'aurez pas cette peine, mou parrain.

— Ce n'en serait pas une, ce serait un plaisir. Allona, bonne nuit et à demain, atlends-toi, du reste, à ce que j'aille te reveiller, car nous autres vieux loups. . . allons bon, voilà que je retombe dans mon tic, car nous autres marins, nous avons l'hab'tude de nous lever à la fine pointe du jour, emlirasso-moi donc et va te coucher.

Cette fois Pelrus obéit.

Il embrassa chaleureusement le capitaine, et menta chez lui.

11 va sans dire que toute la nuit il rêva Potose, Golconde, Eldorado.

Dans son rêve, on plulôt dans la première partie de son rêve, le capitaiue lui apparut dans un nuage étincelant, comme le génie des diamanis et des mines.

Aussi paasa-t illa première partie de la nuit dans un songe ravissant, féerique, accidenté comme un conta arabe. Mais ce qui domina toute cette fantasmagorie, l'e-

LE MONTE-CMSTO.

toile qui rayonna dans ce ciel lumineux, ce fut Résina, dans les cheveux de laquelle, lui Petrus, égrenait, (leurs étincelantes, les diamants des deux Indes.

Disons toutefois que la locution familière de son parrain, nous autres vieux loups de nier, ne lui revenait point du tout, ou plutôt lui revcnailincessammenlàla pensée comme une vilaine tache dans un diamant de la plus belle eau.

Le lendemain de celte journée fantastique, à la plus fine pointe du jour, ainsi qu il l'avait au.ionce, le capitaine Monte-Hauban ouvrait l'œil à la lueur d'un rayon matinal qui filtrait à travers les persiennes ; il consalta son chronomètre.

11 n'était pas encore quatre heures du matin.

11 se fit un scrupule sans doute d'aller réveiller son filleul à cette heure plus nocturne que matinale, et décide à lutter contre ce triomphant rayon de soleil qui entrait chez Un sans se faire annoncer, "il tourna le nez le long de la muraille et ferma les yeux avec une espèce de grognement qui annonçait une profonde detenniuation.

L'homme propose et Dieu dispose.

Soit que ce fut son heure habituelle de s'éveiller, soit qu'il ne jouit pas d'une conscience sereine, le capitaine ne put se rendormir, et an bout de dix minutes, avec uu juron des mieux accentues, il sauta on bas du lit.

Les soins de sa toilette le préoccupèrent d'abord assez longuement : il donna le tour à ses cheveux, le pli à sa barbe, puis il s'habilla de pied en cap.

Il était quatre heures et demie lorsque lo capitaine eut mis lo dernier coup de main à sa toilette.

Sa toilette finie, le capitaine parut retomber dans le même embarras.

Que faire en attendant une heure moins excentrique ?

Se promener.

Le capitaine se promena donc pendant un quart-d'heure environ ; il fit dix ou douze foisie lourde sa chambre en long et en large comme le Malade imaginaire, puis fatigue sans doute de cet exercice, il ouvrit la fenêtre qui donnait sur le boule vanl Mout-Parnasse, el aspira l'air frais du matin, en écoutant le ramage des oiseaux qui faisaient en chantant leur toilette dans les arbres.

Mais il fut bieuiôL rassasie de la brise matinale, bientôt blase sur le chant des oiseaux : il arpenta de nouveau sa chimbre, mais il épuisa bien vils cille distraction qu'il connaissait. 8e mattre à cheval sur son siego lui parut sans doute un divertissement nouveau, car apercevant une haute chaise de chêne, il l'enfourcha et siflli un de ces airs qui sins doute ressemblait si ceux qui ravissaient le (ni pige de sa corvette, car les oiseaux du boulevard, comme les oiseaux de mer. se turent pour l'entendre.

Une fois cette gymnastique labiale épuisée, le capitaine fit claquer sa langue comme si la symphonie eût desséché son palais. Enfin, après avoir répète cet exercice cinq ou six fois de suite, il prononça d'un ton mélancolique ces quatre syllabes :

— Il fait très soif!

Alors il sembla réfléchir etchercher un moyen de remédieracetinconvenientqu'il venait do signaler. Tout-à-coup, se frappant assez vigoureusement le front pour être étonne lui-même de la force du coup qu'il se portait.

— Mais, se dil-il, suis-je assez brutal d'un côté et assez bétc de l'autre. Comment, mon capitaine, il y a une heure que tu es sur le pont, et tu as oublie que la soute aux vins, autrement dit le cellier se trouvait juste au-dessous de toi.

Il ouvrit doucement la porto et descendit sur la pointe du pied les douze ou quinze marches qui conduisaient au cellier, ma foi bien garni, sinon d'un choix très-varié

Il y avait trois ou qua : re crus de Bordeaux et de Bourgogne, mais des plus Uns.

11 suffit au capitaine de jeter, à la lueur du rat de cavo qu'il tira de sa poche, un rapide coup demi sur une pile de bouteilles pour reconnaître à leurs cous allonges choix de vin de Bardeaux. Il en tiia délicatement un flacon, l' éleva à la hauteur de son œil, porta son rat de cave derrière et reconnut du vin blanc.

— Bon pour le ver, dit-il.

Puis, tirant une seconde bouteille au môme tas, il referma la porte du cellier el remonta à pas de loup chez lui, empor-

tant son butin.

— Si le vm est bou, dit le capitaine en fermant la porta de sa chambre et en posant avec une précaution infinie les bou'eilles sur la table, je pourrai un peu plus patiemment attendre le réveil de mon filleul.

Il prit sur la toilette le verre qui lui avait servi A se rincer la bouche, l'essuya avec la plus minutieuse attention, afin que l'odeur de 1 eau de Botol, ne vint pas neutraliser le parfum du bordeaux, et rapprochant une chaise, il s'assit devant la table.

— Un autre, dit-il, en fourrant la main dans la pachede son immense pantalon à la cosaque et en tirant un couteau à manche de corue orne de plusieurs lames et renforce de toutes sortes d'accessoires, un autre serait bien empêché ayantdeuxbouteillesdevantlui.de ne pouvoir, comme, l'antique Tantale, les déguster faute d'un tire-bouchon. Mais nous autres vieux loxps dé mer, continua le capitaine en souriant d'un air goguenard, nous ne sommes embarrasses de rien et nous avons l'habitude de nous embarquer avec armes et bagages.

Ce disant, il attira, avec un soin et un respect infinis, l'immense bouchon hors delà bouteille, puis rapprochant son nez de l'orifice du goulot :

— Ah bigre) s'éeria-l-il, parfumé, ma foi, il est parfumé. Si son ramage ressemble à sou plumage, nous allons avoir ensemble uue conversation que ne manquera pas de charmes.

Il se versa un demi verre et le flaira encore un moment avant de le porter à ses lèvres.

— Parfum tout à fait exquis, murmura-t-il en l'avalant.

Puis, posant le verre sur la table, il ajouta:

— C'est véritablement du Grave première. Oh ! oh I mais si le vin rouge ressemble au vin blanc, j*ai là un filleul dont je n'aurai aumnmmt à rougir. Je lui dirai dès son réveil d'emmagasiner quelques panière de ce riche vin dans ma chambre, de celte façon je pourrai en boire à mon coucher comme à mon lever ; car enfin je ne vois pas, puisque lo vin blanc tue le ver le malin, pourquoi il ne l'enterrerait pas le soir.

El le capitaine absorba ainsi, sans paraître y songer, en moins d'une heure, les deux bouteilles de bordeaux, ue se reposant de boire que pour faire sur la société en gênerai et sur le vin blanc en particulier les plus judicieuses reflexions.

Ce soliloque et cette sotibeuverie, si l'on nous permet de forger un mot pour représenter l'action d'un homme qui boit tout seul, conduisirent le capitaine jusqu'à six heures du malin.

Arrive là, il s'impatienta et recommença à arpenter sa chambre de plus belle.

Il regarda sa montre, elle marquait six heures etdemie.

Jnsle en ce moment l'horloge du Val-de-Grace sonnait six heures.

— Il est six heures et demie, dit-il, et c'est 1 horloge du Val-de-Gràce qui doit avoir tort.

Pui«, philosophiquement il ajouta •

— Au reste, que peut-on attendre do bon de l'horloge d'un hOpilal.

Enfin, après quelques instants d'attente :

— Allons, allons, lit-il, mon filleul m'a dit qu'il désirait être réveille de bonne heure. Ce sera donc agir selon ses intentions que d'entrer dans sa chambre ; sans doute vaisjc le troubler au milieu d'un rêve d'or ; maia, ma foi, tant pis.

Ayant dit, il monta, en sifflant un air, l'étage qui séparait l'entresol du premier.

La clef était sur la porte et de l'atelier et de la chambre

à coucher.

Oh ! oh ! fit le capitaine en voyant cette sécurité, jeunesse imprudente I... inq radm'.e jeunesse....

Puis, tout doucement il ouvrit d abord la potte de I atelier, passa sa tête par l'entrebâillement et regarda. L'atelier était vide.

Le capitaine respira bniyamment, referma la porta aussi doucement que possible.

Mais si doucement qu'il la fermât, les gonds crièrent.

LE MOXTE-CMSTO.

— \ il., mu! imt'.e qui u besoin d'être huilée, murmura le capitaine. . . „

Puis il aila à celle de la chambre de Pelrua et 1 ouvrit avec les mêmes précautions.

Celle la ne faisait pas le moindre bruit en s ouvrant et en se fermant, et comme le plancher était garni d'un excel- ? ' lent lapis de Smyrne sourd el moelleux, le vieux loup de mer put pénétrer dans la chambre à coucheret arriver jusqu'au fit de Petrus, sans que celui-ci se fût éveille.

Petrus était combe les bras et les jambes hors du lit comme ai dan* le reve qui l'agitait il avait tente des efforts pour se lever.

Or, dans cette position. Petrus avait une ressemblance incontestable avec l'enfant de la fablequi dort auprès d'un puita; le capitaine, qui dans certains moment riait savant jusqu'au pedautisme, saisit la situation au collet, et, «ecouanl le bras de son filleul comme s'il eut elo 1 oufant et lui U For; une,

lion mignon, lui diMl. Je vont Mure la vie ;

Soyez une attire fois pins sas?. |« vous prie.

6i Voos futsic» loroh<\ l'en »'en fut pris n moi.

Peut-être allait il poursuivre pins loin la citation : mais réveille en sursaut, Petrus ouvrit de grands yeux effares, et voyant le capitaine debout devant lui, il étendit la main vers un trophée d'armes qui faisait au fond de son lit un ornement et une défense, en arracha un yatagan, & sans doute en eût frappe le marin, sans autre explication, si celui-ci ne lui eût arrêté le bras.

— T-a.it beau, garçon, tout beau, commo dit monsieur Corneille. Pesl*», comme tu y vas, quand tu as le cauchemar, car lu as le cauchemar, avoue-le.

— Ah ! parrain, s'ecria Petrus, que je suis content que tous m'ayez réveille.

— Vraiment.

— Oui, vous l'avez dit, j'avais le cauchemar, et un terrible cauchemar, allez.

— One révats-lu donc, garçon T

— Oh ! c'est absurde!

— Bon, je parie que tu revais que j'étais reparti poulies Indes.

— Non, si j'eusse rêvé cela, j'eusse été fort content.

— Sais-tu que ce n'est point galant ce que tu me dis là?

— Ah ! si vous saviez ce que je rêvais, continua Petrus en estmvant la sueur qui lui coulait du TrOnt.

— Voyons, conte-moi cela en l'habillant, dit le capitaine avec cet accent de bonhomie qu'il savait prendre dans IVccnsion, cela me divertira.

— Ah ! par ma foi, — oh ! non,— mon rêve est par trop stupide.

— Bon, est-ce que tu crois, garçon, que nous autres loups de mer, nous ue'sommes point de taule u tout entendre.

—Aie, dit tout bas Pétrus, voilà encore ce diable de loup de mer qui revient.

Puis, tout haut :

— Vous le voulez? .

— Sans doute, je le veux, puis 711e je te le demande.

— A votre guise, mais j'eusse préfère garder cela pour moi seul.

— Je suis sûr que tu as rêvé que je mangeais de la chair humaine, dit en riant le marin.

— Ri ce n'était que cela.

— Tribord el bâbord, s'écria le capitaine, mais ce serait cependant déjà un joli peti 1 rêve.

— C'est pis que cela.

— Va donc ?

• — Eh bien, quand vous m'avez réveillé .. .

— Quand je t ai réveille ?

— Je révais que vous m'assassiniez.

— Tu as rêve que je l'assassinais ?

— A la lettre !

— Parole d'honneur?

— Parole d'honneur !

— Ce n 'et Ut pas pour te voler, je présume.

-- Oh! non.

— Eh bien I tu peux dire que tu as une flêre chance toi, garçon I

— Comment cela?

— Uève de mort, rêve d'or, disent les Indiens, qui se connaissent en or et eu mort -, lu es véritablement un garçon privilégie, Petrus.

— Vraiment I

— J'ai rêve cela une fois aussi, mon garçon, et sais-tu ce qui m'est arrive le lendemain Y

— Non, ma foi I

— Eh bien, le lendemain de la nuit ou j'étais assassiné en songe, et c'était ton père qui m'a>sasM.iait, • vois ce que c'est que les rêves— j'aidais ton père à capturer le 5<u»f- Sèbiishen, vaisseau portugais venant de Sumatra et lout charge de roupies ; ton père seul, pour sa part de prise, a touche six cent mille livres, et moi cent mille ecus Voilà ce qui arrive trois fois sur quatre, garçon, lorsqu'on à la chance de rêver que l'ou vous assassine I

Alezandu* Doaus.

{La suite au prochain numéro.)

OFFLAND.

Lilus fut prié par son ami d'aller voir Offland, et de

lâcher de le sauver. Il y avait une fortune à faire avec la vie et le talent de cet homme, el il fallait qu'il vécût quand le diable devrait s'en mêler.

Pendant ce temps Offland se désolait ; il sentait qu'il al lait mourir. Il jetait uu regard mouille de larmes sur son atelier dont les objets, jad : 8 les plus imlitFereiits, prenaient à ses yeux une grande importance, par cela seul qu il allait les quitter. La vie est une habitude que l'homme contracte si facilement et si vite, qu'il ne peut se faire à '"idée de la quitter. Il en arrive a se demander comment vont faire les choses les plus insensibles qui oet pris part à son existence pour se passer de lui, quand il n'y sera plus. Il semble que les objets inanimés eux-mêmes entrent en possession de son âme qui va le quitter, et il converse avec des meubles auprès desquels cent mille âmes peuveut s'exhaler sans qu'ils châtiment rien a leur atiitude.

Pour ma part, je trouve une plus grande éloquence aux choses qu'aux hommes, dans certains cas ; je m explique.

Une mère qui a perdu sou enfant, car il fa it toujours prendre, quand on |>arle de la dnuleui, le point de comparaison le plus eleve, uue mère qui a perdu son enfant, versera certainement plus de larmes, en retrouvant tout à coup un jouet ou un vêtement qui aura appartenu à son fils, qu'en causant de lui avec un ami qui la voudra consoler.

Mais il faut le dir-î, ce qui desespéraille plus Offland, c'était l'idée d'abandonner toul seuls sur la terro sn femme et son enfant. Ou'allaienl-ils devenir? A quelle charité les recoinmandei-Y Oui les aimerait? 0"i aimeraient-ils Y Comment vivraient-ils? Toutes ces pensées, mêlées aux regrets de l'artiste qui pouvait, comme Chenier, en se frappant le frontsedire : - Et cependant, j'avais quelque rhosela!— taules ces pensées ne faisaient qu'augmenter la fièvre qui dévorait ce moribond, tout en lui laissant sa connaissance, c'est-à-dire le sentiment de son malheur complet, et de celui des siens.

C'est dans cet état que Lilus trouva le peintre. Il était amené par son ami 11 demanda à rester mil avec le malade, l'examina silencieusement, écouta sa respiration, en posant sou oreille sur son cœur, lui frappa du doigt sur la poitrine, comme pour voir si la vie répondrait encore, et cet examen fait, il lui dit :

— Jeune homme, vous êtes bien malade.

— Je suis même perdu, u'est-cc pas? repondit OffUnd.

— Oui.

— Je vous remercie de vous être dérangé pour Tenir m'anuoncer celte nouvelle.

— Patience, j'ai mieux que cela à vous dire.

— Voyons'

— Vous voodrict bien vivre?

LE MONTE-CIUSTO.

— Oh! oui.

— Alors, laissei-moi faire, et j'ai idée que vous vivrez.

— Comment cela?

— Oui, reprit-il, j'ai peut-être un moyen pour que vous riviez, mais pour cela il faut que vous commenciez par mourir.

Oflhnd pâlit.

—Je ne comprends pas, dit-il d'une voix émue.

— Je vais m 'expliquer. Il y a eu jusqu'ici, continua le nécromancien, une grande erreur répandue en médecine, ça ete de croire que. pour faire vivre un malade, il fallait le soigner pendant qn il \ivait encore. Sottise. Tant qu'un îiomme vit, l'organe, ou les organes affectes par la maladie «ont dans un état d'inflammation qui repousse obstinément les moyens curatifs. Je parle des affections réputées mortelles; dans les autres indispositions, la nature suffit pour guérir. Ajoutez aux difficultés, qui viennent de la maladie, les obstacles qui viennent du malade ; la moindre imprudence île sa part détruit en une minute I efficacité medicamentale, sans compter les douleurs très-souvent inutiles que vous faites supporter tiés-innlilonient A un pauvre corps qui meurt quelquefois du médecin et qui aurait survécu a la maladie. Mon avis, ajouta Lilus, est donc qui», pour Taire vivre sûrement un malade, il faut attendre qu'il soit mort. La mort, c'est lacessation de la maladie, et le mort livre toujours ou médecin un corps inerte, sans aucune des résistances que la vie lui donnait quelques minutes auparavant. Alors, voyez comme la science a beau jeu. Que d'opérations elle peut se permettre que la vie du malade n'eut pas supportées! Avec quelle Mtrete la main du chirurgien peut ouvrir les chaire et aller chercher, jusque dans les organes les plus délicats, la cause et le siège de la maladie ! Avec quelle facilite il pourra cicatriser, brûler, couper, ajouter s'il est nécessaire, et. l'opération fiiitc, opérer dans le corps la transfusion du sans vivant d'un autre individu pour rendre la force à co qu'on aura appelé si injustement un cadavre!

Offland écoutait de tontes ses oreilles.

—Mais l'ame, dit-il, ou la reprendioz-vous? L'ame qui est remontée au ciel, comment forcerez- vous Dieu à vous la rendre?

— D'abord, répondit Lilus, il s'agit de savoir si véritablement l'ame remonte au ciel. Qu'appelez-vons le ciel? Est-ce cet infini bleu qui se charge d'étoiles, la nuit, avec les vents du nord, et se couvre de nuages, le jour, avec les v -nts d'ouesl'C'est la le ciel de la science; mais In ciel, dans l arception que les piètres lui donnent, est bon pour les petits enfants. Vous ne pouvez pasadmctlie qu'il y ait loin de nos yeux un grand vieillard qu'on appelle Dieu,

ui soit toujours prêt à repondre comme un boutiquier la porte de sa boutique aux millions d'àmes qui se présentent tous les jours aux portes du paradis. Ce sont là des enfantillages bons pour les sociétés a leur naissance, mais non pour des peuples arrives a leur maturité. L'ame n'est certainement pas non plus la seule circulation du sang, comme le prétendent certains matérialistes. L'ame est d'une essence toute particulière, mais elle est commune et non individuelle. C'est comme si l'on venaitdire,en voyantrespirernn homme, qu'il a un air à lui. Non pas. il respire l'air que Dieu a fait pour tout le monde, il l'absorbe un moaient et le rejette dans la masse générale, seulement il en fait de l'acide carbonique qui, remis en contact avec l'air, redevient de l'oxygène et de l'azote.

Eh bien t l'urne n'est qu'une respiration de plusieurs années. L'homme la rend, avec son dernier souflle, à la communauté ; mais comme elle a nue origine divine, et plus immatérielle encore que l'air, puisqu'elle est indivisible et iuanalysable, elle ne se confond pas tout de suite dans la masse générale. Elle séjourne pendant quelque temps avec les aines qui, alors qu'elle habitait un corp.«. faisaient commerce avec elle. Elle s'entretient avec ce3 âmes pendant l'hospitalité qui lui est donnée et ne s'en retourne que lorsqu'elle s'aperçoit qu'elle est devenue indiscrète, et que les âinea des parents ou des amis, en ont Uni avec la douleur et même «m; le souvenir de celui quelles ont perdu.

C'est donc dans la douleur et jusque dans le souvenir de ceux qui ont ete chers au mort qu'il faut aller reprendre son ilme. Etes- vous aime, mon cher monsieur Offlaud?

— Oui. ,

— Par qui?

— Par ma femme.

— Jeune femme?

— Oui.

— Très-bien. Et comptez-vous être regretté par elle?

— Je n'en doute pas.

— Eh bien ! mou cher malade, mourons d'abord, voilà l'important, et dans un an je. me chargp, moi, de vous faire vivre autant de jours que votre frmnie aura prononcé de fois votre nom depuis votre mort; c'est bien simple.

— Oui , mais puis-je prévenir ma femme?

— Parfaitement.

Un éclair de joie passa dans les yeux du moribond, à l'espérance de revivre quelques jours dans l'avenir. 0n< lie joie doit donc donner aux mourants la conviction chrétienne qu'immédiatement après leur mort ils revivront pour une éternité d'amour et de joie. El l'on plaint les martyrs qui mouraient avec celte conviction !

Offlarld appela sa femme et lui Ht part de ce qui venait d'être convenu entre Lilus et lui. La pauvre cieature était, depuis la maladie do son mari, dans un tel désespoir que son cœur accepta sans discussion cette nouvelle elrange , elle ne cherchait qu'un prétexte pour espérer. Elle se jeta aux pieds du savant, lui baisa les mains et embrassa ensuite si fortement son mari qu'il expira dans cet embrassemenl.

Farett poussa un grand cri, mais presqu'aussitôt l'espérance lui revint

Étrange espérance que celle qu'on retrouve au fond, d une bière en y déposant un cadavre !

Offland vous paraît-il dans une situation Intéressante? J'avoue que. pour ma pan, je ne serais pas tient avec la même confiance que lui ; mais les Allemands, qui poussent le sentiment jusqu'au suicide de Werther, n'ont rien de commun avec nuire scepticisme. — Tant pis pour eux.

Offland fut enterre après que le docteur Lilus eut passe vingt quatre heures avec lui pour le guérir, selon la méthode qu'il avait développée ; il fut enterre dans le plus beau drap do la maison, avec un oreiller sous la tète ; on rembourra sa bière comme doit être tembmirrce une bière mi l'on doit se reveiller un jour. On eut un instant l'idée d y mettre un sommier élastique , mais c'était trou cher; Lilus fit les frais du tenain et Farett se chargea de l'entretien de fleurs.

Vne année est bien vite passée.

Alexandre Duka» ru».

[La fin au prochain numéro. \

HAROLD

LE DERNIER DES ROIS SAXOXS

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