CHAPITRE IV
Tandis quo le roi Edouard racontait au duc normand tout ce qu'il savait A tout ce qu'il ne savait pas de I hisloirc de la science secrète de llilda, U r iule serpentait à travers un pays aussi sauvage et aussi lioiae, que si la métropole de l Angleterre eût ete à cent milles de là En effet,même aujourd'hui, l'on trouve des étendues de terrain dans le voisinage de Norwood, qui pourraient dgnucr une idée de ce qu'elait autrefois le pa> -s, lorsqu'une vaste forêt peuplée d'animaux sauvages bordait les faubourgs de Lnndres, et offrait un passe-temps cynégétique aux rois et am thegns; car les rois normands ont ete calomnies par la tradition populaire qui leur impute tout l'odieux des lois forestières. CeB lois étaient dures et sévères, c'est vrai, sous le règoi»
de l'Auglo Saxon : aussi dures et aussi sévères, peut-être, contre le ceoil et le pauvre homme, que flans les jours de Guillaume-lc-Ronx, quoique incontestablement plu* dures envers les nobles ; à tous eux qui étaient au-dessous du rang d'ahbes nu de thegn», les bois du roi étaient faits, même par le paisible confesseur, aussi sacres que les forêts des druides, et le chasseur de basse naissance qui violait leurs mystères, ne payait ce crime do rien moins que de la tête.
C'est que la passion mondaine d'Edouard était la chasse, et rarement un juursepassaii-il.saus nue, la messe ouïe, il ne sortit avec chienset faucons, de telle sorte que, quoique la saison de la chasse au vol commençât seulement avec le mois d octobre, il avait toujours sur son poignet ou un jeune faucon à instruire, ou uu vieux favori a exercer.
Or, il arriva que juste au moment où Guillaume commençait à s'ennuyer des prolixes récits de son bon cousin, les chiens se lancèrent tout à coup, et que d'un étang voisin de la route, un butor s'éleva d une aile solennelle et en poussant un cri aigu.
— Bieuhcureux saint Pierre ! s'écria le roi on éperonnant son palefroi et en hlchani son faucon Pèrejanne (I), et il se lança lâchant la bride à son cheval en suivant des yeux le vol du butor.
Guillaume, non moins grand amateur de chasse que son royal et pieux cousin, s'empressa de suivre un exemple si entraînant, «'avançant derrière lui à demi vitesse, galopant a travers le terrain inégal de la forêt, regardant fixement le gibier qui s'élevait, et suivant les vastes cercles que décrivait le faucon.
Tout en chevauchant ainsi, les yeux au ciel, Edouard faillit être j*te par-dessus la téte de son palefroi. — L'animal s'etant arrêté court, empêcho qu'il était d'aller plus loin par une haute porte profondément creusée dans une muraille de briques et de cailloux.
Le prince abaissa les yeux pour voir quel obstacle avait failli produire un si grave accident.
Sur cette porte, apathique et sans être le moins du monde emu du danger que venait de courir le cavalier, était ass-s un grand drôle de ceorl, ou laboureur, tandis 10 debout derrière lui surgissait un groupe curieux hommes de la même classe, et qui regardait ce qui allait se passer, babille de ces tuniques bleues, dont la blouse de nos paysans est la fille, siuou la sœur.
Chacun de ce» hommes s'appuyait sur uue faulx ou sur un fléau, et dirigeait sur cette cavalcade normande des regards aigres et de mauvais augure.
Ces hommes étaient pour le moins aussi bien vêtus que le sont aujourd'hui ceux de la même couditinn. — Leurs membres robustes et leurs joues colorées indiquaient que la nourriture qui soutient le travail ne leur manquait pas. — A la vérité, le laboureur de celte époque ne lait point tout à fait un theowe ou 6erf. — C'était un espèce de journalier physiquement parlant dans de meilleures conditions peut-être qu'il ne l'a jamais été depuis en Angleterre, — surtout s'il appartenait à quelque riche thegn de pure liguée, dont le titre même de Mu foi d, — litre que portaient ces sortes de seigneurs, signifiait dunneur de pain; or les hommes auxquels avaient affaire le roi et sa suite, avaient été des ceorls sous Harold, fils de Godwiu, maintenant, comme nous l'avons dit, banni du pays.
— Ouvrez la porte, ouvrez-la vile, * bonnes gens . dit le doux Edouard, parlant en saxon quoique avec un fort accent étranger, après s'être préalablement remis en selle, avoir murmure uue bénédiction, et avoir fuit un triple signe de croix.
Les hommes ne bougèrent pas * seulement le ceorl, qui était assis, répondit Fans se lever :
— Aucun cheval ne foulera le grain que nous avons semé pour que le comte Harold le recolle.
Et à ces mots, le groupe qui était derrière lui poussa un hurrah d'approbation.
Plus emu à celte réponse qu'on ne l'avait jamais peut-
0)1* faucon hJrrffrine, nichai itiir les rochers de Mandiiilno, cl oe'te tace «h isie riaii renommée encore morne aux jour* de la reine Eli ahelh. Durleigb remercie un des Uoslyns pour des faucons ie Uandodoo qoe celui-ci lai a envoyéa.
être vu, Edouard éperonna son cheval pour lui faiie franchir la distance qui le séparait encoïc du inauaut, et lev* la main.
A ce signal vingt épées étincelèrent hors du fourreau.
Mais Edouard arrêta les cavaliers normands d'un signe de la main gauche, tandis que brandissant la droite dans la direction de l insolent laboureur :
— Ah ! coquin , coquin, dit il, sur ma foi je te ferais do mal si j'en étais capable.
Il y avait dans ces paroles, destinées a monter jusqu'à nous" sur le flux de l'histoire, quelque chose à la fois de burlesque et de touchant que les Normands n'envisagèrent que sous son premier aspect. En conséquence, ils sa détournèrent pour cacher leurs rires; mais le Saxon, au contraire, comprit la pieuse phrase dans son véritable sens et se tint pour réprimande. Ce grand roi, que tous ces hommes reconnaissaient maintenant aux epees- tirées derrière lui. ne voulait pas lui faire de mal, non point que le pouvoir lui en manquait, mais tout simplement parce qu'il n'avait pas le cœur de faire éprouver une douleur physique ou morale à son prochain.
— Le ceorl s'elança vers la porte et l'ouvrit en «'inclinant très bas.
— Passe le premier, comte Guillaume, mon cousin, dit le roi avec calme.
Les yeux du ceorl étincelèrent lorsqu'il entendit le nom du Normand prononce en langue normande ; mais il tint cependant la porte ouverte, et la cavalcade la franchit.
Restant alors le dornier, le roi Edouaid dit â voix basse :
— Homme imprudent, tu parlais d'Harold, le comte, et de ses terres/ne sais-tu pas que ses terres ne lui appartiennent plus, qu'il est mis hors la loi, et que les faulx de ses ceorls ne doivent plus récolter ses moissons?
—S'il plall à mon honore seigneur et roi, repondit avec simplicité le Saxon, ces terres qui étaient au comto Harold appartiennent maintenant à Clapa le Sixhxndman, et ce qui manquait à Clapa pour en payer le prix, en manscs et en deniers, nous, les ccoris du comte, 1 avons complété avec ce que nous avons gagne à sou noble service. Aujourd'hui même, en signe de cela, nous avons bu le bedden u!e (I). C'est pourquoi s'il plaît à Dieu et à notre dame, nous tenons ces terres en partage avec Clapa, et lorsque le comte Harold reviendra, et il reviendra, ici, du moins, il retrouvera ce qui lui appartient.
Edouard qui, malgré u:ie certaine simplicité de caractère, laquelle dans certains moments semblait toucher à l'imbeciiile. ne manquait nullement île pénétration lorsque son attention était sérieusement éveillée, changea de visage a la preuve d'affection rude et sincère que ces hommes venaient de donner à sou comte et beau-frère banni, et ruminant un instant une pensée grave :
— Eh bien ! brave homme, dit-il avec bonté, je ne pense pas plus de mal de toi à cause do l'amour loyal que tu portes à ton thegn; mais tout le monde n'est pas si indulgent que moi : il y a des gens qui pourraient t'en savoir mauvais gre, et je t'avertis, en bon frère, que ton nez et tes oreilles courent grands dangers, si tu continues à parler aussi indiscrètement.
— Acier contre acier, et bras contre bras, dit brusquement le Saxon en mettant la main sur le long couteau qu'il portail a sa ceinture de cuir, et celui qui louchera Sexwnlf, lila d'Elflhem paiera doublement le vere geld.
— N importe, tu es averti homme simple; silence, dit lo roi en portant son doigt à sa bouche.
Et secouant la léte, il piqua son cheval pour rejoindre les Normands, nui, maintenant à même d'un large champ, oii poussait le bie vei t semblaient se complaire il le fouler de galle de cœur, faisant décrire des courbes à leurs coursiers selon les évolutions que faisaieut le butor et les doux faucons.
— Un pari, seigneur roi, dit un prélat que sa prodigieuse ressemblance avec Guillaume faisait reconnaître pour étra le frère hardi et hautain du duc, c'est-à-dire
(I) BH4en ait. Lorsqu'un Immmc rentrait dan* ses Mens par les contilliuilons de *rs ami» , on Invilali ce» même» «ml* à nu festin, et l'aie qu'on butait éiait appelée le ôwMei» al* : le mut bedden qui veut dire prUr, l»t>U*r.
Eudes, evêque de Baycnx (I), un pari, mon coursier contre votre Peregrine que le faucon du duc atteindra le premier le butor.
— Saint père, répondit Edouard av û c ce loger changement de voix qui seul indiquait son déplaisir, tous les paris ont odeur de paganisme , et nos cnnons les défendent aux moines et aux prêtres; allez, cela ne vaut rien.
L'cvéque. qui ne supportait pas de réprimande, même de son terrible frère, fronça les sourcils et allait repondre de façon peu respectueuse lorsque Guillaume, dont la profonde' ruse était toujours en éveil sous le masque de la sagacité, de peur que ses gens ne fissent déplaisir au roi , s'interposa, et, prenant sur In bouche du prélat le mot qu'il allait repondre :
— Tu nous réprimandes sagement, sire roi, lui dit-it ; nous autres Normands, ne sommes que trop enclins A do semblables légèretés, et vois, ton faucon est le premier et le plus élevé, par les os de Sainte-Valérie ! comme il prend l'essor avec noblesse ; regarde comme il couvre le butor; regarde comme il plane, immobile dans les airs, et maintenant voilà qu'il fond sur sa proie. Regarde, regarde ; bravo I faucon, bravo !
— Oui, dit l'cvéque, avec son cœur fendu en deux sur le bec du butor.
Eu effet , roulant l'un sur l'autre, butor et faucon tombèrent rapidement, tandis que le faucon norvégien do Guillaume, bien plus petit de taille, descendait après eux, et, les voyant à terre, planait au-dessus d'eux.
On courut au butor et au faucon ; tous deux étaient
— Bien, bien, murmura le duc Guillaume, que les naturels s'entredêlmisenl, je no m'y oppose pas et j'accepte l'augure.
Et, portant son sifflet à ses lèvres, il fit entendre un son court et aigu.
Le faucon revint se placer sur son poignet.
— Maintenant, rentrons, dit le roi Edouard.
Traduction d 'Alexandre Dumas.
(La tuile au prochain numéro.)
LES GRANDS ÏÏOMMES EN ROBE DE CHAMBRE