CHAPITRE IV
Nous avons dit qu'Octave avait mis son armée au service de la Republique, et que le sénat, qui eût dû lui demander de quel droit il avait une armée, l'avait, par des félicitations publiques, remercie de son dévouement, et l'avait envoyé a la tète de cette armée secourir Decimus Brulus. — c'est-à-dire l'assassin de César, — contre Antoine, son ami et son héritier.
Antoine avait quitté Rome pour aller mettre le siège devant Modéne, ou plutôt s'était sauvé de Rome.
Quelle cause avait inspire cette grande terreur à Antoine? Un songe...
Les songes jouaient un rôle énorme dans la vie romaine. Antoine avait réve que la foudre était tombée sur lui, et l'avait blesse à la main droite.
Or, la foudre c elait Octave, — cet enfant protégé de Jupiter.
Octave accepta la mission de protéger contre Antoine l'assassin de César. — Octave voulait le pouvoir à tout prix ; peu lui importaient les moyens et la route qui y conduisait.
Cependant, comme nous l'avons dit encore, la République lui adjoignit deux honnêtes républicains, consuls de 1 année, et nommés l'un Hirlius et (autre Pansa.
Octave, arrive en face d'Antoine, lui livra deux combats ; dans le premier, s'il faut en croire Antoine, il eut si grand
(t* llcrtcve. que no is itois appelé Arleila, et qui c<t devenue populaire en Frauce sou» ce nom, lucre de Guillaume. après ta mort du duc Hubert , son premier mari, épousa Herluin de Contcville et eut de lui deux autres oit : Robert, comte de Mortaio, et Eudes,
peur, que pendant deux jours on ne sut ce qu'il était devenu, et qu il ne reparut que le troisième, sans cheval et sans armure.
Il est vrai qu'il s« conduisit tout autrement dans le second : le porte-enseigne de sa légion ayant ete blesse, il prit son aigle et la porta sur sou épaule jusqu'à ce que la journée fût décidée en sa faveur.
Mais la journée coûta cher. — On perdit trois ou quatre mille hommes, plus les deux consuls.
L'un périt dans le combat, l'autre de ses blessures.
Alors le bruit se répandit qu'Octave était coupable do leur mort.
Selon Aquilius Niger, Octave aurait tué lui-même Hirtius dans la mélee, et, corrompu par lui, Glycon, médecin de Pansa, aurait empoisonné ses blessures.
Octave avait si grand intérêt à cette double mort que peut-être l'accusa-t-on à tort d'en être l'auteur; en effet, Hirtius et Pansa morts, nul ne contrôlait plus ses actions, et il pouvait ajrir comme bon lui semblait.
Or, il agit d'une singulière façon,— d'une façon qui prouvera que c'était Brulus qui l'avait bien juge, et non pas Cicéron.
Antoine, battu, prit la fuite, se dirigeant vers les Alpes, afin de se joindre à Lèpidu»; mais la course était longue et la route difficile ; par bonheur. Antoine, tant qu'il ne fut point perdu par l'amour énervant de Cleopatre, fut un de ces hommes que l'adversité grandit, que le malheur exalto. — Lui. accoutumé depuis longtemps à une vie de luxe et de délices, reprit ses habitudes de soldat, buvant de l'eau coi rompue aux ornières des chemins, se nourrissant de racines et de fruits sauvagps, et en arrivant, à son passage des Alpes, à celle extrémité de manger des ecorces d'arbre pour ne pas mourir de faim.
Ce fut ainsi qu'avec les débris de son armée il parvint au camp de Lepidus; mais en voyant cette malheureuse troupe à demi nue et tombant d'inanition, Lepidus comprit que c'était la guerre avec toutes ses chances douteuses qu'Antoine lui apportait.
Antoine résolut d'aller à Lépidus, puisque Lépidus ne venait point à lui. Il prit une robe de deuil et les cheveux négligés, la b»rbe longue.— il la laissait croître depuis sa défaite, — il s'achemina vers le camp de Lepidus.
Lepidus avait pu faire fermer les portes de son camp, mais il n'avait pu empêcher ses soldats de monter sur les retranchements. A la vue d'Antoine, ces vétérans qui l'avaient suivi dans ses campagnes d'Asie, qui avaient combattu sous lui à Pharsale pour César, le saluèrent de leurs cris et de leurs gestes.
Antoine voulut parler, mais Lépidus ordonna de sonner les trompettes pour que leur bruit couvrit celui de sa voix.
Antoino fut donc forcé de se retirer sans avoir pn se faire entendre, mais pendant la nuit qui suivit cette tentative infructueuse, il vit entrer sous sa tente deux femmes voilées portant le costume de courtisane. Ces deux femmes, arrivées devant lui, se dévoilèrent, et Antoine reconnut deux de ses ancienslieu tenants, Lelius etClodius; ils lui étaient envoyés par les soldats pour lui dire d'attaquer sans crainte le camp de Lepidus, la plupart d'entre eux étant décidés à le recevoir et même à tuer Lepidus s'il croyait ce meurtre utile à sa sûreté. Antoine n'était ni cruel, ni vindicatif, lorsqu'il n'était point pousse A la cruauté ou à la vengeance par Fulvie. Il ne voulut point permettre qu'on touchât à Lepidus; mais le lendemain, profitant de l'avis, il se mit à la tête de ses soldats, et sondant la rivière qui séparait le camp de Lepidus du sien, il s'clanca à l'eau le premier et gagna l'autre rive, encouragé par les soldats ne Lepidus qui lui tendaient les bras et qui arrachaient les palissades.
En entrant dans le camp, Antoine était maître de toute l'armée Mais ce triomphe, qui lui donnait la mesure de sa popularité parmi les soldats, ne l'enorgueilli l point. 11 traita Lepidus, à qui on n'avait pas même laisse la liberté de fuir, avec une grande douceur, l'appelant son père, et lui laissant le titre d'impérator et les honneurs du commandement.
Cette conduite généreuse porta ses fruits. Minatius-PIancus, qui campait près de là avec un corps assez considérable de troupes, vint se joindre à Antoine, qui se trouva
à la tête, non seulement des débris de son ancienne armée, mais de l'année de Lepidus et des soldats de Minalins- Planais.
Il revissa donc les Alpes et rentra en Italie à la tète de dix-sept légions et de dix mille cavaliers, laissant eu Gaule six levions sous les ordres d'nr. certain Vanis, son compagnon de débauche et son rival d'orgie, qu'il appelait Cctylon, d» mot grec Cotyle.
Pour ceux qui ignoreraient ce détail, et qui ne comprendraient pas la valeur du sobriquet, nous d rons que l'olyle ctaii le nom d'une mesure de vin qui pouvait correspondre n celle d'un double litre.
C était donc comme si pour donner une idée de sa capacité il ertt appela Yarus Unnble Litre.
Rome ignorait ce qui se passait dansles Gaules; Cicéron, enn mage par l'absence d'Anloine et jiar les lettres de Riuluâ, déclara que Rome u 'avait plus besoin do cet cnfautque l'on appelait Octave, et poussa !e Sénat à lui refuser le consulat. Mais tout à coup on apprit à Rome une effrayante nouvelle, c'est qu'Octave venait de traiter avec Antoine et Lepidus, et que, tous trois, à quelques lieues de Bologne, dans une petiic lie du Reuo se partageaient le monde et dressaient de» listes de prosciiption.
C'était vrai.
Deux pools avaient été construits sur le neuve pour arriver jusqu'à l'ilc. Antoine devait arriver par la rive gauche, Octave par la rive droite. Chacun avait cinq légions qu'il laissa à distance, huit cents hommes gardaient chaque tète du pont. Lepidus avait oie charge par Antoine et Octave de fouiller l'Ile, de peur que l'un ou 1 auti e y eût cache des assassins. Il devait, visite faite, donner lu signal d'entrer. Octave et Antoine se fouillèrent réciproquement. Touchante confiance !
Ces précautions prises, ils s'assireDl autour d'une table et se partagèrent le monde.
Ce fui là une do ces scènes que le pinceau ne saurait rendre, que la plume ne saurait retracer. Shakspeare, le grand maître l'a ébauchée, m.iis voilà tout. Il criignit de » y laisser prendre comme à une de ces machines que l'un veut diriger, et qui, au lieu de vous obéir, se saisissent do vous et vous brisent.
La séance dura trois jours : le premier jour fut donné au partage du monde, les deux autres aux proscriptions.
Antoine se fit la part du lion.
Il eut toutes les in-ovi.ices de l'Orient, l'Asie jusqu'au Pont, la Judée josqii à l'Egypte.
Lepidus eut l'Afrique.
Octave l'Europe.
Or, qn'etail-ce que l'Europe à cette èpoqne-là? l'Italie ruinée par quatre guerres, les Gaules épuisées par César, l'Espagne révoltée, la Sicile aux mains -le Sexlus qui cou vrnit la Méditerranée de pirates.
Sans doute. Octave eut une intuition, non pas de ce qu'était l'Europe, mais de co qu'elle pouvait devenir en des mains habiles.
Ce partage fait, les proscriptions commencèrent.
Sur le terrain, chacun se fit d«s concessions. Les droits du singet de l'amitié furent Bacrilles au profil de la haine.
Tous d'ailleurs avaient des exigences.
Antoine voulait la tète de Ciceron.
Octave voulait celle de Lucius César, oncle maternel d'AntoiDe.
Antoine et Octave voulaient-cellc de Pnulus, frère de Lepidus. '
Sur le reste il n'y eut pas dp discussions. On proscrivit trois cents sénateurs et deux mille chevaliers.
Pour chaque léUî de proscrit on dounait à l'homme libre qui la livrait vingt cinq mille drachmes.
A l'e*clavedix mille et la liberté.
Puis les soldats intervinrent à leur tour. Ils désirèrent que la chose finit comme un vaudeville moderne, par un mariage.
Octave dut épouser la belle fille d'Antoine ûancee à un autre.
C'était Clodia fille de Ctodius — Vous vous rappelez notre Clodius. lô Clodius de César celui que Ciceron appelle le Mignon et qui fut tue par Milo — c'était Clodia, disons
nous, la fille de Clodius et de Fulvie.
Pendant ce temps Rome reprenait courage ; il lui était rentré deux légions — le sénat qui avait commence de faire des concessions les retira, Ht reparer les fortifications de Rome, déclara qu'il se défendrait jusqu'à la dernière extrémité.
Tout à coup on apprend que les Triumtirt marchent . sur Rome.
Celait !e titre qu'avaient pris Octave, Antoine et Lepidus.
Grande teneur — le sénat décrète qu'on ira au devant d'Octave cl qu'on implorerisa clémence.
La deputalion était sur le point de partir, lorsque le bruit se répand que deux légions d Octave l'on*, abandonne
A celte nouvelle le sénat se rassemble, s'exhorte, s'cxalto, s'enthousiasme. Ciceron harangue, parle de république, de libelle; un sénateur annonce alors que la nouvellequi a cause toute celte joie est fausse, que Imn que deux legious d'Octave l'aient quitte, ce sont les deux legious de Rome dont la fui est douteuse. A ces mots la terreur est plus grande que jamais, le sénat se disperse, -chacun fuit de son cote. Ciceron moule dans sa litière et se fait bien vite emporter hors de Rome, à sa campagne de Tusculum, où Oniulus, sou frère, 1 attendait.
Si donc vous voulez voir combien le pauvre Ciceron est misérable dans toute cette allaire, lise» Appien — Guerre civile, livre III.
Seulement vous aurez du mal à vous le procurer, je vous en préviens.
Les triumvirs entrèrent dans Rome sans résistance aucune. Dion dit qu'ils y entrèrent eu déclarant qu ils n'imiteraient ni les massacres de Sylla, ni la clémence de César, ne voulant èlro m hais comme le premier, ui méprises comme le second.
César méprise pour sa clémence ! Comme cela peint d'un trait la société antique.
Il n'y avait pas de danger qu'Octave fut méprise pour la sienne ; — les autres, dit Suétone, se laissèrent quelquefois fléchir par des amis ou par des prières; lui fut toujours d'avis du ne faire grâce a personne.
Au reste, les triumvir* proclamaient une chose rassurante, c'est que le sang qu'ils allaient verser, ils ne ie ver— seruient que pour salnf iire le soldai ; qu'ils ne tueraient pas tous burs ennemis, mais un petit nombre seulemeut, et des plus méchants. — Enfin, promesse était faite que la richesse ne serait jkis un crime.
Puis venait la défense de sauver les proscrits, la récompense à donner aux meurtriers et rengagement pris de taire leurs noms.
S ige précaution contre les réactions futures I
Appien donne toute entière cette curieuse proclamation.
Elle mentait d'un bout à l'autre. Les proscriptions furent terribles, et eurent principalement pour cause la ricliessa des proscrits.
Oue voulez-vous, il fallait de l'argent aux triumvirs, il fallait de l'argent aux soldats.
A Antoine surtout; il n'avait déjà plus un denier des trente millions qu'il s'était fait livrer aux Ides de mars par Cnlpuruie, la veuve de César ; c'est qu'aussi il avait eu une singulière idée, — une idée qui ne pouvait passer que par la tête d'un fantaisiste comme i'euiit Antoine.
Il avait paye ses dettes: non pas toutes, mais une partie; — du mois de mars au mois d'avril, quarante millions de sersteree*, — dix millions de notre monnaie à peu pi^ès.
Il est viai que Ciceron, dans sa deuxième philippique, l'accuse d'avoir pris au trésor public sept cent millions de sersterces, à peu près cent quarante millions de francs.
Sup|H)scz que les deux autres n'en exigèrent a eux deux ' qu'autant qu Antoine en avait eu à lui tout seul, et voyez, h: trésor public étant à sec, combien il fallait tuer de citoyens pour arriver à satisfaire Octave et Lepidus, sans compter l'armoe qui avait bieu nusci ses exigences.
In soldat vitilsans Taron demander à Octave de lui abandonner la successiou de sa propre mère.
Verres, qui revenait à Rome après vingt-quatre ans d'exil, fut prescrit pour avoir refuse île donner à Antoine deux vases de bronze, reste de son butin de Sicile.
Un homme fui lue pour une opale.
LE MONTE-CRISTJ*
Yelleina Paterculua dit, sur les proscriptions, uu mot terrible.
• Il y eut beaucoup de (ldelilo dans les femmes, llflCI dans les alfranchis. quelque peu dans les esclave», aucune dans los lils : (nul l'espoir de l héritage, une fois conçu, il etl difficile d'ut tendra !
Thoranius. poursuivi et atteint par les massacreurs, se réclame de son fils, ami d'Anloiue.
— Mais, lui répondent les assassins, c'est ton fils qui t'a dénonce I
L u prêteur était en train de solliciter les suffrages pour son fils : il apprend que son nom est sur la liste des proscriptions, et se sauve chez un client.
Son fils y conduit les assassins. Il est vrai qu'il reste à la porte, taudis que les meurtriers tuent son père.
Un jeune homme allait prendre la robe prétexte, et se rendait au temple avec un nombreux cortège d amis. Dans le trajet, le bruit se répand qu'il est proscrit. Le cortège aussitôt se disperse. Le jeune homme gagne une des portes de Home et f;;il dans la campagne, il avait voulu se réfugier chez sa mère q«fuii avait ferme sa porte.
A une lieue de Rome," il est pris par des gens — qu'on nous permette de nous servir d'un mot tout moderne, — par dps gens qui pressaient des esclaves pour les faire travailler a la terre. Il croit d'abord que c'est un moyen de salut, et ne réclame pas. Mais, an bout de quelques jour», il trouve la condition trop dure, et lui-même rapporte sa tète aux prescripteurs.
Un enfant allait aux écoles avec son précepteur; l'enfant était proscrit. Le precen'eur se fit tuer en le défendant, ce qui n'empêcha point l'enfant d'être tué à son tour.
In prêteur arrête un centurion qui poursuivait un homme.
— Cet homme est donc proscrit? lui demande-t-il. Le centurion le regarde.
— Oui, et toi aussi, lui dit il.
Et il le tue.
Nous avons dit qu'Antoine avait abandonné son oncle ; que Lepidns avait sacrifié son père ; qu'Octave avait fait s,:mlilaut de défendre Ciceron.
Lucius César, l'oncle d'Autoine, se voyant poursuivi, 3e réfugia chez sa sœur.
Les meurtriers y arrivèrent presqn'en même temps que lui, et voulun m .mirer de force dans la chambre ott Lucius Malt enferme.
Mais sa sojur se tint sur la porte Ich bras tendus cl criant :
— Vous ne tuerez point mon frère qu'auparavant vous ne m'avez égorgée, moi la mère de votie gênerai !
Pendant ce temps l ucius fuyait par une poff^cle derrière et échappait a la mort.
Paulus, frère de Lepidtis, parvint aussi A s'échapper et alla rejoindre Bintus et Cassius.
Un iils prit sou pi re proscrit sur ses épaules et l'emporta aux applaudissement du peuple, non seulement à travers Rome mais jusqu'à la mer.
Les assassins eux-mêmes respectèrent cette piété filiale.
Cet homme s'appelait Oppius.
Plus Uni. Oppius devint édile ; les ouvriers de Rome, qui .se- rappelaient son courage et sa pieté aux jours des proscriptions, travaillèrent gratis aux préparatifs des jeux qu'il donna, et tous les pauvres y voulurent contribuer.
De m'-me qu'Antoine avait fait proscrire Vertés qui n'avait pas voulu lui vendre les deux vases, Fulvie avait fait proscrire un homme qui n'avait pas voulu lui vendre sa maison. —
On apporte la tète à Antoine, qui l'examine avant de payer l'assassin.
— Je no connais pas cela, dit-il ; porte cette tête a ma femme, ce doit être pour son compte.
— En ell'et, Fulvie la reconnut ; et de peur que l'on ignorât la cause de sa mort, ordonna que la tête du proscrit fût clouée au-dessus de la porte de sa maison.
Nous avons dit qu'Octave etnk le-seul des triumvirs qui ' ne pardonnât point.
V>i)-M'n|, m ii il 1 par 1 1 1 ..ii-,- ; mais, s'il fanl en croire Suetono, il se fil plus d'une fois justice lui même.
Le prêteur Quintus Gal|us, venant lui faire, sa cour eut le malheur d» tenir des tablettes cachées sous sa robe.
Octave, crut que c'était une epee, le fit arrêter et appliquer à la question.
Puis, comme, maigre la question, Quintus Gallus n'avouait rien, n'ayant rien a avouer, il se jeta sur lui. pris d'une rage insensée, lui arracha les yeux et le condamna à mort.
Il est vrai que, voyant lo malheureux innitcent, Octave se coutentade l'exiler. Octave raconte lui-même que, ramené en prison et ensuite exile, il pciil dans un naufrage ou par les mains des brigand».
Ce fut dans une de ces séances où Octave siégeait luimême, que Mécène, lass-e de voir qu'il ne se lassait point, écrivit sur une page de ses tablettes : Te lèveras Ih, bourreau ? el la lui jeta.
Octave ramassa le billet, le lut, et se leva sans rien dire.
Plus lard nous parlerons de Mécène.
Mais celte admonestation de Mécène n'avait guéri Octave que pour cette fuis là.
Un autre jour, qu'il passait une revue et haranguait let soldats, ayant vu un chevalier nomme. Pinariui, qui prenait des notes sur ses tablettes, il cria :
— CM homme esl un eapioit, qu'on le tue I
Et Pinarius fut tue.
Un autre jour, le consul Tedius Afer, gelant permis de ieter un blâme sur quelques-unes de» actions d'O- tave, celui ci lui fil faire de si terribles menaces que TeJiu» Aier se suicida.
Une fois cependant, contre son habitude, il pardonna De concert avec la femme d'un proscrit son ami. ra sœur Oclavie lit cacher dans uncolfre un malheureux condamne à mort, et fit porter ce cnHïe uu théâtre. Lorsque Octave fut assis, la femme, tout en pleurs, ouvrit le colfre et en appela au peuple de la condamnation des triumvirs. Le peuple eut pitié el til grâce. Il fallut bieii alorsqu'Octave fît grdee comme le peuple.
•*"Pendaul ce tempë, Antoine s'etak replongé dans sa vie d'orgie et de débauche. C'était à table ou au lit qu'il donnait ses ordres di* meurtre el de pillage; mais ce que les Romains lui reprochaient par-dessus toute chose, ce n'était point d'égorger les sénateurs et les chevalière — les sénateurs étaient méprises et les chevaliers étaient hais— ce que les Romains lui reprochaient par dessus tout, c'était de a être empare de la maison du grand Ponqiee, et d'avoir converti celte maison en un bouge de mimes, de boulions et de mut tisanes, où venait se foudre l'argent qu'il enlevait aux proscrits, à leurs veuves et a leurs enfants, et même celui que les citoyens avaient mis en dépôt entre les inafns des Vestales.
0"am à Lepidue, sa nullité s'etraçait entre l'insolenced'Antoine et la cruauté d'Octave; mais, s'il n'était pas le plus hal. il était le plus méprise.
Que devenait Ciceron pendant ce temps?
Nous allons le dire.
Alex Dimas.
(La suite au prochain numéro.)
THÉÂTRES
LA FIAMMINA , Drame en 4 actes, dê M. Mario Uchaiid.
J'arrive tard ; — j'arrive probablement le dernier ; — mais il n'v a pas de ma faute. — Je n'avais pas de journal , et les trois premiers numéros du Mu»tr-l'nslO- ont 1 bourres de tant de choses, vous en convieidiew, qn'u d-'Heate-rt aristocratique petsouue comme la Fiammina pouvait guère s'y hasarder.
tfarllcurs. vous n'éies pas pressés , vous savez a quoi vous en tenir sur la pièce , cher» lecteurs; le succès est fait : — vingt recettes à salle comble l'ont inscrite en lettres d er sur le cabinet du caissier.
C'est donc une œuvre , non nos de curiosité , niais de conscience que j'accomplis. D'ailleurs, je ne venx pas que la première œuvre d'un de mes confrères , surtout lorsqu'elle est aussi remarquable que celle là , monte au jour et fasse son entrée dan» le moude littéraire sans que je lui porte ma part d'applaudissements.
Vous connaissez tous le sujet, et cependant je suis forcé, pour placer le lecteur au noiut de vue des éloges que j'ai a donner a l'ouvrage et des critiques que j'ai à faire à l'auteur, je suis forcée, dis-je, de vous remettre sous les yeux nne rapide analyse de la fiammina.
Maintenant, Vous m; demandez , n'est-ce pas, comment je vais faire pour, tout à la fois, louer l'ouvrage et critiquer l'auteur? — Vous aurez, en lieu et place, l'explication de cette contradiction apparente.
Le premier acte se passe à Paris, dans lo monde contemporain.
La toile se lève suc un atelier plein de coquetterie artistique. — Un homme de quarante cinq ans travaille à un tableau. — C'est Daniel Lambert, un des personnages principaux du drame.
En môme temps que la toile se lève, la porte s'ouvre. — Un jeune homme de vingt ans entre , — c'est Henri Lambert.
En quelques mots l'auteur nous met au courant des rapports qui existent entre le père et le fils. — Co sont deux frères, deux amis, dont l'un a vingt-deux ans plus que l'autre, voilà tout.
Ces deux personnages sont maintenir, pendant tout le temps du drame, dan* une admirable masure :
Le fils, d'amour respectueux pour son père;
Le père, d'affection à la fois tendre et profonde pour son fils.
Ce premier acte, chef-d'œuvre de style, de simplicité et d'esprit du monde artiste, est une simple exposition destinée à faire connaître physiquement et moralement les personnages auxquels le spectateur doit s'intéresser.
Tour à tour passent sous les yeux d-*s spectateurs : Daniel Lambert, peintre de premier ordre ; et son fils, jeune poète de vingt ans, qui regrette l'époque des luttes dramatiques de 1830.
Sous cette juvénile exaltation il y a un amour.
Henry aime Laure"J)uchâteau , QUe d'un aneieu ami de Daniel Lambert , sœur du meilleur ami de H enri.
La jeune fille entre. — Daniel Lambert fait son portrait. — Mais Daniel Lambert est tout entier à un tableau de la Hataille de Pharsale.
La jeune fille, elle, est toute entière à son amour pour Henri : elle aimerait bien mieux causer avec Henri que poser pour Daniel; - elle a la migraine, elle sera laide. — Tout s'arrange : Daniel continue de bléroter César et Pompée, les enfants causent.
Il y a la uno charmante scène, entre ces deux jeunes tètes entourées de l'auréole de l'amour, qui se rapprochent a être mises dans le même cadre , et la tète pensive du peintre.
Un mot leur échappe plus haut que les autres qui fait retourner Daniel Lambert.
— Ah ! vous vous aimez !
S'ensuit l'aveu de cet amour -, — tout cela dans des termes charmants, pleins de jeunesse et de grâce ; — à la suite duquel entre Sylvain Duchâtean, misanthrope comique, qui reproche à la destinée de no lui avoir rien laissé à désirer, et qui est tout près de faire une querelle au bon Dieu de lui avoir imposé un imperturbable bonheur.
On apprend dans cette scène — grâce à la mèlomanie furieuse de M. Duchaleau père — que la Fiammina, célèbre cantatrice italienne, apréi avoir eu des succès dans le monde entier, a voulu voir consacrer ses succès par le public parisien, et débute le soir même aux Bouffes.
Il est facile de voir qu'à ce nom de la Fiaminina un tressaillement douloureux a agité Daniel.
la scène suivante nous en dounera l'explication.
On annonce lord Dudley.
Lord Dudley entre. — C'est un Anglais de trente-six ans, type du gentleman d'Outre-Manche, élégant, courtois,
aristocrate, et, par dessus tout, grand amateur de tableaux.
Il vient demander à Daniel Lambert s'il peut faire un portrait de femme sans que celte fomme pose devant lui. Daniel la verra à distance et aura , du reste, un médaillon pour se guider.
La tàcbe est difficile ; mais Daniel est habile, il demande à voir le médaillon. Lord Dudley le lui donne. Ce même frémissement nerveux que l'on a déjà remarque en lui lorsque Sylvain Dnrhâtcau a prononcé le nom de la Piam mina, l'agite de nouveau Après avoir presque accepté, il rend le médaillon à l'Anglais et refuse de rien faire, ni d'après le médaillon, ni d'après la personne.
Lord Dudley se retire.
Reste seul avec son fils,— Daniel le fait asseoir, s'assied prés de lui, et, dans une scène pleine de cœur et de si m* plicité, lui apprend que sa mère qu'il croyait morte vit toujours; — qu'elle s'appelle la Fiammina, et qu'elle est la maîtresse de lord Dudley.
Comment cela B'eât-il fait?— Le voici :
Lambert à vingt-quatre ans, a épousé à Rome où il étudiait une femme de dix-huit ans, qui était déjà une grande cantatrice.
Laissons Lambert raconter lui-même son mariage, — et les circonstances qui éloignèrent de lui la Fiammina :
• J'avais alors vingt-quatre ans: je devins éperduement amoureux d'une jeune Aile, je I épousai; ce fut un mariage de passion pour tous deux, et l'angedu bonheur était à noa côtes, mais il s'euvola bientôt : ta mère était au théâtre, elle chantait. Ah ! le théâtre, mon enfant, c'est un cruel ennemi du repos des familles, — cette vie do gloire et d'èmotions qui élève et puriûe certaines âmes, est pour d'autres un poison corrupteur ; — ta mère, exaltée, comblée de louanges, m'écrasait de se» succès. Je n'étais alors qu'au début de cette renommée qui a grandi depuis; la via calme et pure du foyer domestique était pâle après les enivrements de chaque soir; le malheur franchit notre seuil et s'assit à mon chevet. — Tu vins au monde, j'espérai un instant que la tranquillité et la joie étaient nées avec toi ; mais il n'en fut rien, et, après deux ans d'une vie impossible, ta mère désira nous quitter; il fallut y consentir; — elle partit.
— Pauvre père ! et depuis lu ne l'as pas revue?
— Si ; cinq ans après je la retrouvai à Florence; je tremLlai pour toi, et je m'enfuis bravement emportant mon tresor.Depuisjencl'ai pas revue. Maintenant, mon cher enfant, tu sais tout.
— Et voilà ce qui te faisait trembler? Eh bien! il n'y a rien de changé entre nous.— J'ai une mère que je ne connais pas et à qui ie ne puis offrir une tendresse qu'elle n'a pas demandée ; je sais qu'elle existe quelque part en realité, voilà tout.
— Elle est à Paris,— o'esl la Fiammina.
— La Fiammina!...
— Oui.
— Eh bien, encore inquiet?
[Un domestique entrant).
— Monsieur est servi.
— Allons, ma tn^re, viens déjeuner.
Ce mot, d'une délicatesse et d une affection charmantes, termine l'acte, qui est, je le répète, une des plus ravissantes expositions qui se puissent faire.
L'acle suivant se passe à Auteuil, chez Duchâtean ; le mélomane a si puissamment contribué au succès de Fiammina, que celle-ci vient lui faire une visito do remerciements.
Iaî hasard fait qu'en même temps Daniel, accompagné de Henry, vient lui demander la main de sa fille.
Henri entre le premier. Si l vain le prend par la main et le présente à la Fiammina. Au nom de He«m Lambert, celle-ci reste atteree et laisse tomber un bouquet qu'elle tient à la main.
Henri, quoiqu'il sache que c'est la Fiammina, la traite avec courtoisie, mais comme une étrangère.
Celle-ci sort au bras de SU vain, espérant que son fils ne la connaît pas.
Lauro accourt, pleine d'inquiétudes. La veille, au spectacle, Heuri a surpris la conversation de deux hommes, dont l'un disait à l'auîrj :
— Cette Fiammina est merveilleusement belle.
— Oui, répondait l'autre, elle n'a pas vieilli d'un jour depuis que je l'ai vue.
— Comment vit-elle ?
— Elle est la maltresse de lord Dudley.
Et Henri, ne pouvant supporter celte insulte fate à sa mère, a jeté un tout avez menti, A la face de celui des deux interlocuteurs qui a dit que brd Dudley était l'amant de la Fiammina.
Henry nie tout à Laure ; mais Ason père, qui l'interroge, il dit tout.
Mais voici ce qui s'est passé.
— A ces mois : vous en ave: menti, les deux adversaires ont quille l'orchestre. Arrives dans le corridor, ils ont échange leurs cartes. Mais en lisant le nom d'Henri Lambert :
— Seriez-vous le Ois de Daniel Lambert? a demande l'officier, — car c'était à un officier qu'avait affaire Henri.
— Oui, monsieur, répondit le jeune homme.
Alors l'officier avait levé son chapeau et avait dit :
— Monsieur, je vous demande pardon. Je saie tout : je suis l'ami de votre père, j'ai tort, je suis soldat; rentrons, et, si vous vous voulez, je vous ferai des excuses publiques.
Mais Henri, tout emu , n'avait pas voulu rentrer au théâtre. 11 était revenu chez lui, et se trouvait heureux nue son pèi-e lui parlât de cet événement, pour lui demander s'il devait recevoir des excuses ou se battre.
— Tu ne dois pas te battre, répond Daniel Lambert
— Mais, s'écrie Henri, ces lâches propos rejaillissent sur
— Non, mon enfant, dit Daniel, cela ne peut nous atteindre : entre ta mère et nous, il n'y a plus solidarité d'honneur — le jour où deux époux brisent le lien qui les unit, ils s'exposent tous deux aujugement du monde et partagent le bldmo — mais l'avenir est là et chacun d'eux répond par la pureté de sa vie aux calomnies du passe — l'un n'a plus droit à la considération de l'autre, et celui qui tombe n'entraîne pas celui qui s'élève.
Nous avons cite tout le couplet, comme on dit en termes de théâtre. Car dans ce couplet est renfermée touto la morale de la pièce.
Celte morale, au reste, Daniellamet en pratique —la Fiammina rentre, el se trouve en contactavec lui— mais elle seule pâlit, elle seule tremble ; Daniel lui fait sur son succès des compliments, où la plus parfaite courtoisie ne trouverait rien à redire. La Fiammina est toujours une femme, mais n'est plus, mais n'a jam lis été sa femme — la Fiammina est toujours uno grande artiste, mais elle n'est plus, mais elle n'a jamais ete la mère de Henri.
Au reste, Henri, en voyant sa mère sortie de la maison de Duchâleau au bras de lord Dudley, prend un parti — qu'il a évidemment nourri dans son esprit pendant tout racle, il s'approche de l'Anglais et lui demande un rendez-vous pour le lendemain. Celui-ci avec sa courtoisie ordinaire s'incUne et lui indique deux heures.
Le 3* acte se passe chez ht Fiammina où chez lord Dudley, comme on voudra.— Dudley est inquiet — toutes les émotions de la veille n'ont pas frappe le cœur de l'artiste sans ae refléter sur son visage : la Fiammina habituée a vivre d'une vie commune avec son amant, no lui cache rien, ou plutôt lui laisse tout deviner elle a un Gis. elle a revu ce fils.
La scène entre les deux amants est interrompue par l'arrivée d'une amie de la Fiammina, la comtesse Barui. La comtesse Barni est une ancienne artiste aussi: elle a chante autrefois avec Fiammina ; puis un jour elle a abandonné le théâtre pour se marier, et elle est heureuse avec ses trois enfants et son mari, dont le bien-être et le honneur forment toutes ses préoccupations : elle a bien rêve, pendant quelque temps, public enthousiaste, bravos et pluie de fleura ; mais un jour, elle a mis au monde un bel enfant A tête blonde, et n'a plus rêvé que berceaux, layettes et babys.
La Fiammina a suivi la vie tout opposée — son fils est son spectre— et ce spectre elle l'a revu, fille donnerait dir
années de sa vie pour qu'il l'appelât sa mère.
— Je t'ai dit que je m'étais séparée, parce que j'étais malheureuse, c'est vrai ; mais j'étais malheureuse parce que je n'avais pas de cœur. 11 est des femmes qui abandonnent leur mari, leurs enfants, pour suivre un amant. Moi, je n'aimais pas, mes succès m'enivraient, je voyais dans mon mari un obstacle A mon avenir. J'ai méconnu le dévouement, l'amour sans bornes dont j'étais entourée; je revois la liberté, je rêvais... Que veux-tu que je le dise, tu vois bien que j'étais folle, puisque j'ai quitte mon enfant.
On apporte une carte pour lord Dudley; Fiammina jette les yeux sur cette carte, elle porte le nom d'Henri LamLei t.
— C'est son fils.
Elle fait entrer la comtesse Barni dans sa chambre, et ordonne qu'on introduise son fils.
C'est elle qui reçoit Henri, elle veut savoir s'il la connaît, si la réserve de la veille est du mépris pour la mère, ou tout simplement de l'indifférence pour la femme.
Il faudrait transcrire toute cette scène pour en donner une idée, elle était horriblement difficile A faire, et est très-bien fuite, c'est la séduction de la mère sur son fils, dans ce qu'elle a de plus tendre, c'est la réserve du fils visa-vis de sa mère dans ce qu'elle a de plus douloureux ; elle ne pouvait pas durer cinq secondes de plus, sans que la mère se ravelât ou que le fils se trahit, lorsque lord Dudley entre.
A l'arrivée de lord Dudley, Fiammina se lève, le trouble maternel est si grand, qu'il ressemble A un trouble amoureux, mais Dudley ne remarque pas même ce trou bip, la Fiammina est pour lui une idole ; d'ailleurs, il la connaît depuis dix ans. il est sûr d'elle. Elle se retire, laissant Henri avec Dudley après que celui-ci lui a affirmé qu'Henri vient pour voir sa galerie de tableaux.
Henri reste seul avec Dudley.
On devine la scène. Henri a compris qu'il était absurde de risquer tous les jours, A propos de sa mère, une que • relie avec le premier venu, quand la cause primitive des insultes qui lui étaient adressées demeurait debout. Il ne peut pas vivre en même temps que l'amant de sa mère ; il vient chez lord Dudley pour le provoquer, pour l'insulter s'il le faut, pour le forcer è se battre, enfin.
Mais lord Dudley, en homme de cœur, comprend la fausseté de sa position ; amant d'une femme qui est la femme d'un autre, il va se battre avec le fils de celte femme. Cette idée le révolte, il refuse tout duel qui n'aurait pas pour cause une insulte publique.il se promènera de neuf A dix heures au foyer des Italiens ; qu'Henri l'insulte et il se battra av*c Henri.
La comtesse et la Fiammina rentrent juste à temps pour voir sortir Henri.
— Quel est ce beau jeune homme, <
— Henri Lambert.
— Oh ! si jeune et déjA si brave.
— Que veux-tu dire ?
La comtesse alors raconte la scène des Italiens, comment Henri a provoqué un militaire qui insultait la Fiammina. Il s'est battu ou doit se battre pour elle.
Alors, au danger que court son fils, ce qui restait d'amour maternel endormi dans le cœur de la Fiammina se réveille. Il faut qu'elle le voie, il faut qu'elle empêche ce duel.
Elle jette son manteau sur ses épaules, noue rapidement son chapeau sur sa tète.
— Ou vas-tu T
— Je vais chez son père, le prévenir.
— - Réfléchis.
— Réfléchir, quand on me le tue peut-être I
— Quand on té le tue?
— Mais c'est mon fils, — mon fils, entends tut
— Ton fils, lui ?
— Oui, lui. Adieu I
Et elle s'élance hors de l'appartement. Le troisième acte est Uni.
Au quatrième, nous nous retrouvons chez Lambert. Le peintre travaille au portrait de Laure, qui, on se le rappelle, n'a pas pu lui donner r~~ cause de migraine.
La séance est interrompue \>\r le père Duchdlcau : il a permis que Laure posât celtj fois encore, mais il vient s'informer de son ami, s'il a besoin d an très séances. Lambert poit finir seul le portrait maintenant; cela tombe A merveille. Duehd'eau emmène sa tille en Italie.
Avant -le marier les deux enTants, il vent que la position du fil*, vis-a-vis de la mère s'eclaircisse ; or, comme la position au lieu de s'ei laircir ne peut que s'embrouiller, c'est une du de non-rercvoir que ce voyage.
Peut-être celte susceptibilité paraîtra t-elle étrange de la part d'un homme assez mélomane pour recevoir la Fiant mina et son amant, dans la maison qu'tiabilont sa femme et sa fille.
Mais la n'est point notre critique sérieuse.
Passons donc.
An moment otïDuchûteau sort, arrive Sylvain. 11 s'informe de Henri, avec une inquiétude qui éveille le même sentiment dans le cœur ne Daniel. Enfin il finit, vu la gravite de la situation, par avouer que Henri a dû aller chercher une querelle à lord Diulley.
En ce moment , nue dame qui ne veut pas se nommer demande à être reçue.
— Je ue reçois pas, crio Daniel.
Le domestique t entre.
— Elle apporte des nouvelles de M. Henri.
— Qu'elle vienne alors, qu'elle vienne.
C'est la l'iammina.
Elle apporte la nouvelle du duel de Henri , — mais du duels des italien, duel oublie, cteiut, et dont les dangers ne 80nt plusqu'un souveni 1 *.
Alors elle apprend que ce n'est pas avec un inconnu que son fils doit se battre , mais avec lord Dudlcy, avec son amant.
Henri rentre.
Pour la première fois, le jeune homme, sans voile qui recouvre la position, se trouve entre son père et sa more.
Il va sans dire que, respectueux presque jusqu'à la tendresse pour sa mère, le jeune homme u'en est pas moins tout a son père.
Cette scène , c'est le véritable châtiment de la Fiammina.
Pendant celte scène, on annonce lord Dudley.
— Lui, ici! a'ectie Fiammina.
— Faites entrer, dit Daniel.
— Comment, vous voulez ?
— Nous sommes dans une situation d'où il nous faut sortir, madame.
Lord Dudley rentre.
El en effet, là, sons les yeux du spectateur, se présente une des situations les plus embarrassées de notre vie sociale.
Le fils, la mère, le mari et l'amant en face les uns des autres, — chacun ayant au cœur ses récriminations, ses remords, ws sympathies, ses passions.
C'est la Fiatumina qui dénoue le tout, — c'est la seule coupable, c'est a elle de tout expier ; — elle quittera le théâtre, — élit renouccra au monde, elle se retirera dans un couvonl.
Si sou fils et son mari ont nu à rougir du passé, — elle leur assure l'avenir, qu'elle met sous la protection immédiate de Dieu.
Lord Dudley quittera la France.
Et comme Heuri n'aura plus de mère, il pourra épouser Laure. •
D idlcy sort le premier, — c'est lui qui perd le plus, — il s'exile de son bonheur.
La m*re, le père et le fils restent ensemble , — ils ont A pardonner, I un à l'épouse, — l'autre ft la mère.
La.Piamuiina sort tout éperdue, — mais avec l'espérance du remords.
Le père et le fils restent dans les bras l'un de l'autre, — désoles, eplores et pour la première fois s'apercevant qu'ils Bout seuls.
Un mot «le Sylvsin fait poindre une lumière à l'ho mon.
Laure sera lo bon génie «e Tswenfar, — te foyer tetrou- ▼wra sou ange gardien.
Voilà le drame qui attire justement, et qui longtemps encore attirera la foule au Théâtre Français. L'analyse que je viens d en faire en donnera une idée autant q.ie ce squelette, qu'on appelle une analyse, peut donner au lecteur, l'idée île ce qu'est le corps avec ses muscles palpitants et ses chairs brillantes.
Succès complet, succès mérité, succès auquel j'applaudis du coeur et des mains. — Cela était profondément triste, cruellement écœurant de voir ce pauvre Théâtre Français, qu'un ministre protège, auquel on donne deux cent Vin-
?|uan te mille francs de subvention, une salle de cent mille tan es gratis, et un administrateur académicien par-dessus le marche, se débattre dans la comédie-vaudeville , ou se réfugier dans des tragédies plus vides encore que la salle quand M«» Rachel no les anime plus de son génie. Il était temps.
Heni soit donc l'accident oui repeuple la salle que nous avons vue si pleine et si brillante, aux jours de M 1 '* Hachel, et aux jours plus éloignes, et a notre avis plus splendides encore de M"« Mars et de Talma.
Nous disons lieui soit tuccidenl, attendu qu'il ne faut pas s'v tromper.
\a iuimmina aux Français n'est ni le calcul de la direction des beaux-Arts, ni le bien j'>ué de l'administration ; c'est, nous le repelons, un accident.
I n grand malheur atteint un homme de cœur, le désespoir l'etouffe, il faut qu'il se répande au dehors ; il prend une plume, de l'encre et du papier, il écrit avec le sang de son cœur les tortures qu'il a éprouvées, et tout d coup il trouve dans cet inépuisable trésor qu'on appelle la douleur, l'art et le talent nécessaire à faire une des choses les plus difficiles à faire, c'est-a-dire uu drame en quatre aelej.
C'est bien là un accident, où Dieu est pour tout et l'adnistration pour ri. n.
Et c'est justement de celte situation particulière de l'auteur que nous ferons jaillir la seule crhiqucque l'on puisse adresser au drame.
En gênerai, on reproche aux pièces de théâtre de ne pas être assez morales, nous reprocherons a celle là de l'être trop.
Abordons franchement la question. Nous seul peut-être aurons le courage d'écrire ce que l'ou va lire.
Le tort de l'auteur est, d notre avis, d'avoir fait passer son drame dans lo monde artistique.
\as monde artistique c*t un monde exceptionnel.
Les hommes ou les femmes de génie sont dans le régne animal ce que sont en zoologie les volcans.
Les volcans portent une couronne de flamme : c'est beau, c'esl sptendide, c'est merveilleux, la nuit surtout; niais celle couronne de flamme, c'est le panache q-ii flotte au-dessus de la lave qui bouillonne dans leur poitrine.
Les volcans ne sont pas responsables des maux qu'ils causent, vous êtes prévenus par le bruit qu'ils font, par la fuinee qu'ils jettent.
Ne venez point bdtir votre maison sur le cratère d'un volcan.
Surtout, si vous avez eu cette imprudence, ne traitez pas le volcan comme une montagne ordinaire, comme la montagne de l'Ermitage, au bord du Khône, ou comme la colline du Johannisberg au bord du Rhin.
Plantez des vignes sur les collines et sur les montagnes, mais ne semez pas votre bonheur sur la pente des volcans.
Le Vésuve et l'Etna ne sont point à des propriétaires ter— resiies, ils sont a Dieu.
Ne dites donc nas, pauvre créature humaine amonreuso d'un volcan : — l.o Vésuve est a moi pour y faire bouillir mon pot au-feu,— l'Etna est à moi pour y faire cuira mon œuf.
Or, voici un peu la faute commise par Daniel Lambert.
II rencontre une femme de génie, une Malibraa, une Pas», une Sonia*
Il l'épouse <tons le but de la confisquer à sod profit. .Mais il le dit lui -même :
— Ta mère, exallée, comblée de louange, m'icratait de ses ancré».
Toute notre ;ritique est là.
— Daniel Lambert, peintre inconnu, écrasé des succès de votre femme, avez-vousbien ete pour elle ce que doit être le mari d'une artiste de génie, son premier auditeur, son premier admirateur, son premier clttqueur, disons le mot?
Non; car vous-même vous aviez voire valeur artistique en vous, et vous réagissiez contre celle femme qui vous écrasait.
Vous mettiez votre personnalité en face do la sienne, vous luttiez, et, écrasé par elle, vous vous releviez haineux et mauvais sans le vouloir.
Eh! mon Dieu! vous-même en donnez la preuve. Votre femme, oui n'a pu vivre deux ai» ave? vous, vit depuis du ans avec lord Uudley.
C'est que lord Dudley qui n'est rien qu'un gentleman millionnaire n'est point énasé, lui, par les succès de sa maltresse, comme vous l'avez été, vous artiste, par ceux de votre femme.
L'ml Dudley s'est fait spectateur, admirateur, claqueur; aussi les choses ont ete toutes seules.
Au lieu d'être rapetisse comme Daniel Lambert par les succès de sa femme, il a ete grandi par les succès de sa maîtresse.
Au lien de cacher Fiammina dans l'ombre du foyer domestique, il l'a menée au grand jour du monde
Au heu de lui dire : lu ne paraîtras qu'au théâtre, et par conséquent tu n'auras de bravos qu'au théâtre.
Il lui dit : — tu auras des bravos partout, au théâtre d'abord, mais ensuite dans les rues, dans les promenade*, dans les salorw, dans les fêtes. Je te ferai non pas une vie moitié dans la lumière, moitié dans la nuit, mais une vie éternellement resplendissante, Têiee, applaudie. Ton génie est grand, mats ta recompense sera égale à ton génie.
Daniel l.imberl a-t-il fait tout cela? non, il a eu tort.
Lord Dudley a-t-il fait tout cela? oui, il a en raison.
L'amie placée par le poète à côte de la Fiammina ne prouve rien.
Elle a quittée le théâtre pour la famille, donc elle n'avait pas le génie du théâtre, mais l'instinct de la famille.
On n'a pas ces deux choses à la fois : elles sont incompatibles l'une avec l'autre.
Si le marquis Capranicadel Grillo, époux de cette femme de génie qu on appelle madame Ristoii. tout grand seigneur qu'il est, avait voulu dresser une individualité quelconque A la hauteur de celle de sa femme, il eut nui à sa femme, et n'eiU point en sa part de bonheur conjurai.
Cette paitie, il Va, parce qu'il se contente d'être le premier admirateur de ce génie que nous admirons.
El la récompense est la : dans quels bras jette t elle les fleurs qu'elle moissonne? dons les siens.
Aussi, nul homme au monde n'est plus heureux, n'est plus fier que lui.
Mais Daniel Lamliert. peintre, inconnu, il le dit luimême, rêvait des lauriers personnels ; et , en étendant les bras ver» ces lauriers a venir, il laissait tomber les bouquets de f'i Fiammina.
Il fallait, pour tirer nne leçon de cette situation, un exemple de cette douleur, prendre des individus dans Tes conditions générales, mettre en face l'un de l'autre deux époux qui apportent en dot égale, la richesse pécuniaire et la médiocrité intellectuelle d i commun des martyrs. Mais, nous le repeton», il ne fallut pas aborder Iq monde exi eptionnelqui a vu mourir la Mali bran a Londres et la Sonia» à Mexico.
Daniel l-amberl est donc, à notre avis, lteaucoup trop sévère pour lu Fiammina, «t c'est nu grand malheur, au point de vue de l'art, que cette exigence si-ciale qui contraint une femme dans la force de son talent, quand ce talent fait tons les soirs la joie de deux mille spectateurs, édifiant les réputations qui naissent, Soutenant celles qui pont nées, éclairant tour à tour chaque capitale de ce reflet céleste qu'on appelle Ji gVxi$, tte l'eqteirec à tout
jamais dans un couvent, parce que si elle ne faisait pis ainsi. M. Henri Lamh 'i t, qui n'a encore fait qu'une pièce en un acte, ne pourrait pis épouser M«« LaureDuchatcau qui n'a encore rien fait du tout.
Cela n'empêche pas que la Fiammina ne soit un drame de premier ordre.
Or, le mariage des deux enfants est de l'usure comparé à ce qu'il coule.