‹ Le MonteCristoChapitre 34 sur 144 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Quatre repas par jour et quatre rep^s copieux ne paraissaient point, à l'époque que nous essayons de peindre, une interprétation trop large du pain quotidien, pour lequel les Saxons priaient Dieu. .

Quatre repas par jour étaient dans l'ordinaire de tout Saxon, depuis le Titane jusqu'au Ceorl, c'est-à-dire depuis le seigneur jusqu'au vassal.

Heureux temps, dira en soupirant le descendant du dernier!

Pas en tonte chose, cependant ; car la nourriture n'a jahiais bon goût à la bouche, et la boisson chaleur au cœur, lorsqu'on est esclave. — L'ivrognerie, le vice des nations belliqueuses du Xntd, n'avait peut-are point encore ete l'excès dominantdes premiers Saxons, lorsque les agiles et fougueux Brptons, dans celte foule de petites guerres qu'ils leur déclarèrent les unes après les autres, obligèrent ces robustes guerriers à recourir à la tempérance comme moyen de salut ; mats l'exemple des Danois leur avai été fatal. f',es géants de la mer, comme tons ceux qui subissent de grandes alternatives de |eiu|M*rte et de repos, en allant de la tempéieau port, menaient la main sur tons les plaisirs qui se trouvaient à leur portée ; avec que'ques-uns de ceux qui tendirent à élever le caractère du Sax>>n. ils lui en communiquèrent beaucoup qui eurent pour résultat de le dégrader. L'Anglais apprit d'eux à manger jusqu'à la replelioti. à boire jusqu'au délire. Mais, il faut l'avouer, ou plutôt le constater, telle n'était point la coutume à la cour d'Edouard le Confesseur, eleve dès sa jeunesse dans le camp cloître des Normands; ce qu'il aimait surtout dans leurs mœurs, c'étaient leur sobriété et leur abstinence extrêmes et la religion pleine de pompeuse cérémonie qui distinguaient ces fils des Scandinaves des autres tribus leurs parentes.

La position des Normands en France ressemblait à celle des Spar'iates eu Grèce ; ils s'étaient établis de force, avec peu de monde, au milieu d'une nation subjuguée, malgré sa supériorité numérique. inais t par cela même malveillante pour eux. Ils étaient donc entoures d'ennemis jaloux et formidables. La sobriété, cette mère de la vigilance, était par conséquent pour eux une condition de leur existence, et la politique de leurs chefs prêtait volontiers l'oreille aux discours des prédicateurs qui roulaient sur ce point

Comme la raee spirtiate, la ra^e normande, race pure, était libre et noble, et celte conscience qu'elle avait ellemême de sa liberté ei de sa noblesse donnait à ses enfants cette remarquable dignité de maintien (pie possédaient civilement Normands en France, Spartiates en Grèce, mais aussi le fastidieux respect pour soi-même, qui eut arrête les Normands, ei qui n'arrêtait pas les Spartiates, à donner un spectacle d'avilissement à leurs inférieurs En outre, comme lo petit nombre de ceux qui se hasardaient à les attaquer, comme la bonne fo'lnne qui les suivait d'ordinaire dans les contiens, tendaient a rendre les Spartiates les pins reliuieux des Grecs par leur confiance dans l'assistance des dieux, de même peut-être pourrait-on faire tetnonteranx mêmes causes la pieté proverbiale des Normands, ces infatigables amis des cérémonies ecclésiastiques.

Ils portaient dans leur nouvelle croyance envers leurs proipcteurs divers quelque chose de la fidélité féodale qu'ils avaient pour leurs seigneurs terrestres, faisant hommage à la Vierge pour les lerres qu'elle avait bien voulu leur accorder, et reconnaissant dans saint Michel le général en chef qui conduisait toutes leurs armées.

Après avoir entendu vêpres et compiles dans la chapelle provisoire que l'on avait arrange dans l'abbaye non encore achevée de Westminster, laquelle occupait l'emplacement «lu temple d'Apollon, le roi et .ses holes s'étaient rendus au repas do soir dans la grande solle du palais. Audessmis de l'estrade où s'asseyait le roi étaient rangées trois longues tables destinées aux chevaliers de la suite de Guillaume, et ,i celle fleur de la noblesse saxonne. qui. amie, comme toute jeunesse, du chaude. nom et de l'imitation, venait en foule à la cour de leur saiut roi normand et nié prisait le rude patriotisme; mais, qu int aux cœurs véritablement anglais, ils n'étaient point là, et plusieurs même de eux qui avaient été les ennemis du grand comte au cœur anglais, soupiraient après le retour de celui qui avait été exile à cause de sou amour pour la loi anglais •.

A la table ovale placée sur l'estrade, c'est-à-dire à la table même du roi, étaient assis les hôtes d élite, et an premier rang de ceux-ci, à la droite d'Edouard, le due Guillaume, à sa franche Eudes de Dayeux. Au-dessus de leurs tètes s'étendait un dais de drap d'or , ils étaient assis sur des chaises richement dorées et ornées d'armoiries sculptées en arabesques et artistenient travaillées. A la même table se trouvait aussi le neveu du roi, le comte de Hercfort, et à cause de sa parenté avec le duc Guillaume, le bien-aime baron et grand-senechal de Normandie, Guillaume FiUosborne, qui, quoique n'ayant point eu Normandie même le droit de s'asseoir à la table de sou seigneur, était, comme allié du duc, invite par Edouard à s'asseoir à la sienue. Au reste, aucun antre convive n'était admis à cette table ; de sorte ou a l'exception d'Edouard to is étaient Normands. Aussi les plais «pii la conviaient et lient-ils d'or et d'argent : les coupes placées devant chaque convive richement ciselées ; les couteaux à manches de x'crmcil incrustes de pierres précieuses; on fin les serviettes avaient une frange d'argent. Les mets n'étaient point poses sur la table pour y être découpes, mais servis enfiles à de petites broches : et entre chaque service des pages de haute naissance faisaient !e tour de la table avec des bassins d'eau parfumée. Aucune femme n'embellissait le festin; car celle qui eût du le présider, celle; qui était incomparable pour la beauté sans orgueil, pour la piète sans ascétisme, pour la science sans pédanterie, — la pale rose d'Angleterre, la fille aimée do Gedvvin et la femme détestée d'Edouard, partageant la disgrâce de ses purent*, avait ete euvoyee par le doux roi ou par ses violents conseillers, dans une abb.iye du Hampsltire, avecces mois railleurs :

• Il n'est point convenable que l'enfant et la srrur jouissent de la grandeur et delà pmnp->, pendant que le père et les frères dans l'exil et la disgrâce mangeut le pain de l'étranger. <

Si affames que fussent les hôtes, ce n'était pas l'usage de cette saiute cour de commencer sou repas sans avoir fait ce que commandaient les cérémonies religieuses: la rage pour le chaut des psaumes était alors a son point culminant en Angleterre; la psalmodie avait exclu presque toutes les autres espèces de musique vocale, et l'on dit même que, dans certaines occasions solennelles, on préludait aux grands fes'ins par un effort de poumons et île mémoire, qui n'était rien moins que les chants entiers qui nous ont ete lègues par le roi David.

Ct! jour cependant il avait plu a l'golin, le chambellan noimand d Edouard, de dimi'mer d'une bonne moitié au moins la longueur de ces prolixes prières. Lu compagnie échappa donc, à la grande surprise ei an grand déplaisir d Edouard, par uue courte et inconvenante préparation de ueuf psaumes seulement et d'un hymne s|>eçial en l'honneur «lu saint auquel le jour claït consacre, a la longue et fatiguante mélodie qui servait d'onvertnie à chaque repas.

Psaumes et hymne avaient de écoutes debout.

Psaumes et hymne achevés, les bûtes reprirent leurs sièges ; Edouard murmura des excuses à Guillaume pour l'étrange omission de sou chambellan, après quoi, secouant la té le. il se dit à lui m mie :

— iïitiiuht, ttuuyld, nauyhl, very nauyht.

C'est-à-dire :

— Gela ne vaut rien.

La galle languissait donc à la table royale, malgré les

saillies de Rolf et malgré quelques tentatives pour produire l'enjouement do lapait du du , dont les gens erraient le long des tables, essayant de distinguei tes Saxons des Normauds et d'enumerer ceux des premiers qu'il pouvait compter au nombre de ses amis.

Mais iu\ longues tables inférieures, à mesure que le restin prenait de la consistance et que t'arrosaient, faisant le tour de la tahl i. l'aie, l'hydromel, le pigment el le morale, la langue du Saxon se déliait et le chevaher normand perdait quelque chose de sa superbe gravite.

G'elail Juste te moment ou. comme dit le poêle danois, le soleil^ivail atteint sa chaleur de midi, lorsqu'un léger bruit entendu aux portes de la salle, portes en dehors desquelles atlendait une foule compacte de pauvres à qui l'on distribuait ensuite les restes du repas, fut suivi de l'entrée de deux étrangers pour lesquels les officiers charges de l'ordonnance du repas firent faire place au bout d'une des tables.

Les deux nouveaux venus étaient habilles avec la plus grande simplicité.

L'un portail un vêtement qui, pour n'être pas complément monastique, n'en était pas moins celui d'un ecclésiastique de bas degré.

L'autre était habille d'un grand manteau gris et d'une gonua très-ample, reculée et retenue pur u»e large ceinture de cuir, laissant voir ses jambes nerveuses et bien proportionnées, couvertes de la poussière et de la boue du chemin.

Iji premier était frêle cl de petite taille.

Le second était de la grandeur et dit port des /ils dAnak.

t Ou ne pouvait, au reste, distinguer le visage ni de l'un ni de l'autre, chacun d'eux ayant laisse tomber sur sa ligure le capuchon que prêtre et laïque portaient également à cette époque, lorsqu'ils mettaient le pied, les uns hors de leurs cloîtres, les autres hors de leurs maisons.

Un murmure d'etotinemenl. de dédain et de colère, se fit entendre à l'iiitrodu'ùon des deux étrangers, si modestement vêtus, et circula surtout dans le voisinage du lieu où on les avail places. Cependant il fut contenu par un certain air de respect que l'oriicier qui les avait introduits, leur avait montre à chaeuu d'eux, el au plus grand, surtout. Mais alors voyant l'effet qu'il avait produit et voulant, sans doute, que l'on murmurât pour quelque chose, le plus grand des deux étrangers, secouant la légère contrainte qu'il avail commence do s'imposer, étendit le bras sur la table et tira à lui un immense pot de vin. qui, selon la manière de servir de cette époque, par tables do quatre, avail ete expressément destiné a lit', le Danois, a Gudrilh, le S ix in. et a deux jeunes chevaliers normands, parents du puissant seigneur de Grandmesnil. et l'ayant offert à son camarade qui secoua la tête, il le vida avec une volupté qui semblait prouver qu'il n'était pas normand, ou que s il l'cfail. il n'avait pas fait de la bière ou du cidre sa boisson favorite, après quoi, il essuya rusliquemeiit ses lèvres avec la manche qui couvrait, son grand bris.

— beau sire, dit alors un itesrhevafiers n.urm mds, Guillaume Mallet, de la maison de M dlet d ■ Gt iv 'Ile, en sVlniguaut, aulant que le permettait l'espace laisse par le banc, ile l'intrus gigantesque, pardm de l'observation: mais vous avez endommage mon manteau , vous aveu heurte mon pied el vous avez bu mon vin. Accordez donc, s'il vous plait. la vue rie la ligure de celui qui a fait ce triple tort à Guillaume Mallet de Gravilte.

Une espèce de rire, si ce n'était pas un rire véritable, sortit brusquement de dessous le capuchon du grand el ranger, qui le baissa d'un cran de plus sur sa figure. Puis, avec une main qui, étendue, eut pu couvrir la poitriue de celui qui lui parh'il, il lit un geste qui sigmliait ceci :

— Je ne comprends pas la demande qui m'est adressée. Là-dessus te chevalier normand se penchant avec une

courtoisie affectée sur la lable, dit a Godrilh le Saxon :

— Per dex. mais le bel hùle et seigneur me semble noble Godree, dont je crains que mes lèvres n'ecoiehen: le uo n.de lignée et de langage savon, il ne connaît pas notre langue romance. Or, vous qui êtes Saxon je vous pràe de me dire s'il est dans les coutumes saxonnes, d'entrer aiusi v«Hu

dans la salle d'un roi et de boire silencieusement le vin d'un chevalier.

Godrith, jeune saxon de haut rang , mais en mémo temps l'un des imitateurs les plus empresses des modes étranaères, rougit grandement au sarcasmoqni se trouvait dans le langage du chevalier, et s», tournant brusquement vers le géant, qui en ce moment faisait disparaître d'enormes morceaux de pâté sous son capuchon caverneux, lui dit dans sa langue natale, quoiqu'on affectant de la parler comme si elle lui était peu familière :

— Si tu es Saxon, ne noua fait pas honte par Iqp manières d'un ceorl et demande pardon à ce thegn normand, qui, sans doute, te l'accordera par pitié, enlin découvre ta figure cl. . .

Ici les reproches du saxon furent interrompus par une action nui méritait de nouveaux reproches. En des serviteurs, s approchant" justo en ce moment, arrivait près de Godriih avec uue broche élégamment garnie d'une vingtaine d'alouettes grasses et doduca. Or, le géant mal appris étendit son bras à la distance d'un pouce du Saxon ébahi et s'empara de la broche et des oiseaux, qui, selon la locution familière, lui passèrent littéralement devant le nez.

Il en tira deux, qu'il mil courtoisement sur l'assiette de son ami, maigre les gestes de refus de celui -ci, puis disposa les seize ou dix-huit autres sur la sienne.

Les jeunes convives regardèrent cet acte d'inconvenance avecuno telle colère qu'ils ne trouvèrent point de paroles pour l'exprimer.

Enfin, Mallet dcGraville retrouva la parole tout en jetant un regard de convoitise sur les allouettes ; saus être gourmand il était épicurien

— Certes, et par ma foi de chevalier, dit-il, un homme, d'habitude, doit aller dans des li»mx étranges lorsqu'il desire voir des monstres ; mais nous sommes des gens heureux et privilégiés, nous, — et il se tourna vers son ami Normand le comte d'Evreux,— car nousavons découvert Polyphéme sans aller aussi loin quTlysse.

Puis, montrant du doigt le geânt encapuchonné, il fit cette ciution qui n'était pas saus à propos :

Monstrum horrendum, informe, ingent, eut lumen ademptum.

Le géant, malgré la citation, continua de dévorer les alouettes sans sourciller, comme eût fait .'ogre auquel on le comparait lorsqu'il dévorait les Grecs dans sa r averne ; mais son camarade le clerc sembla être agite par les paroles latines; il leva subitemeut la tête et montra des dents blanches et régulières luisaut entre des lèvres courbées par un sourire approbateur.

— De«e, mi fiti, dit-il, be ne , lepidittimè, poelee verba, in militit ore, non iudtcora tonanl.

Le jeune Normand regarda le parleur en ouvrant de grands yeux et repondit avec le même ton de gravite af fectéo :

— Sire courtois, l'approbation d'un ecclésiastique aussi èminenl que je vous suppose, à cause de la modestie avec laquelle vous cacher votre grandeur, ne pent manquer d'attirer sur moi la jalousie de mes amis Anglais ; ils sont accoutumés à jurer in verba magitlri; seulement, ils ont le savoir de substituer rïna à cerùa.

— Vous plaisantez, sire Mallet, dit Gpdrith en rougissaut; mais jo sais bien que le latiu ne convient qu'aux nioiucs et aux tonsurés et même souvent ceux-là en ont assez peu pour s'en vanter.

Les lèvres dn normand se froncèrent avec dédain.

— Le latin, mon cher Godree, repondil-il, le latin c'est la langue des Césars et des sénateurs; brave conquérant et preux chevalier , ne sais-tu pas que le duc Guillaume l'indomptable, à l'âge de huit ans, savait les Commentaires de César par cœur? c'est lui qui a dit ces paroles : l'n rot non lettre, est un âne couronne. Lorsqu'un roi est un ;\ne, ses sujets sont des anons : c'est pourquoi il te faut aller à l'école, ne fût-ce que pour l'apprendre à parler respectueusement de ceux qui valent plus que toi ; - les tonsures cl les moines, qui souvent, chez nous, sont de braves capitaines et de sages conseillers. — Apprend qu'une tète pleine rend la main pesante.

— Ton nom. jeune chevalier, dit l'ecclésiastique en franco normand, quoique aTw nn léger aèrent étranger.

— Je puis te le donner, moi, dit, au grand élonnement des auditeurs, le géant, parlant pour la première fois dans la mère langue, et d'une voix gutturale qu'uue oreille subtile eut pu reconnaître pour déguisée; — je puis to décrire tout, nom, naissance et qualité : de nom, ce jouvenceau est Guillaume Mallet quelquefois appelé de G ravi lie, parce qu'il faut maintenant à nos gentilshommes normands un de attache à leur nom ; néanmoins, il n'a pas d'autre droit à la seigneurie de Graville, qui appartient au chef desa maison, que celui nue peut lui donner une vieille tour, située dans uu coin d'un domaine de ce nom, avec des terres qui nourriraient un cheval et deux vilains, s'il ne les eût pas mis en gage aux mains d'un juif pour en avoir de l'argent, et de cet argent acheter un manteau do velours et une chaîne d'or. Par naissance, il vient de Mallet, un hardi norvégien de la flotte de Rou le roi des mers. Sa mère, était une femme franke, de laquelle il hérita ses meilleures possessions, c'est-à-dire un esprit piquant et uue langue railleuse. Ses qualités sont l'abstinence, rar il ne mante jamais que hors de chez lui et aux frais des autres, — un peu de latin, parce qu'on voulait d'abord le faire moine, à cause de sa faible charpente qui ne semblait pas être relie d'un homme de guerre; un peu de courage, car maigre cette faible charpente.il tua trois bourguignons de sa propre main, et le duc Guillaume, parmi d'autres actions qui n'ont pas le sens commun, a gale un moine — tant tache en le faisant chevalier tant (erre. -Pour le reste. . .

— Pour le reste, interrompit le sire de Graville, devenu blanc de colère et parlant d'une voix basse et comprimée, pour le reste, si le duc Guillaume n'était point assis là, tu aurais déjà dix pouces d'acierdans ta grande carcasse pour t aider à digérer ton diuer vole et pour faire taire ta langue insolente.

— Pour le reste, continua le géant avec indifférence et comme s'il n'eût pas entendu l'interruption, — pour le reste, il ressemble à Achille ; mais seulement parce qu'il est impiger et facimdut ; les hommes grands, vous le voyez, peuvent citer du latin aussi bien que les petits, mes sirê Mallet, beau clerc.

La main de Mallet était sur sou poignard, et son œil se dilatait comme celui d'une panthère, prèle à bondir sur sa proie; par bonheur, en ce moment la voix forte et sonore de Guillaume, habitue à faire courir ses paroles sur le front d'une armée, roula clairement à travers les convives, quoique peu élevée au-dessus de son timbre ordinaire.

— Votre festin est bon, votre vin pétillant, mon sire, roi et frère ; mais il manque ici ce que roi et chevalier regardent comme le sel du repas, et le parfum des vins; le lai du ménestrel, si je ne me trompe, normands et saxons sont de la même souche et aiment a entendre, en salle et en chambre, les faits de leurs pères du nord, c'est pourquoi je demanderais de vos harpistes, cher roi, quelques faits de l'ancien lemps.

Un murmure approbateur se fit entendre parmi la partie normande de l'assemblée ; les saxons levèrent les veux avec etonnement et quelques-uns de ceux-ci soupirèrent d'un air fatigue comme s'il ne savaient que trop bien quel genre de chant affectionnait le sainl Edouard.

Les paroles que répondit le roi, prononcées à voix basse, ne forent point entendues; mais ceux qui avait l'habitude de lire sur sa ligure el sur ses traits les plus faibles variations de ses sentiments auraient pu voir que la voix du roi contenait une désapprobation, et l'on reconnut bientôt en pratique le sens de celte réponse, lorsqu'un prélude lugubre se lit entendre du coté de la salle où étaient assis les musiciens, espèces de spertres vêtus de robes blanches comme des linceuls el qu'une voix mélancolique et funèbre commença de chanter un long et ennuyeux récit des miracles et du marly de quelque saint primitif.

Le chant était tellement monotone que son effet fut visible par l'assoupissement gênerai qu'il causa ; el lorsque Edouard qui avait écoute avec attention et déliée se tourna, le cantique tirant à sa fin, vers ses convives pour recueillir leur tribut d'admiration sympathique, il vit son neveu qui baillait comme s'il eûl eu la mâchoire disloquée, levéque de Bayeux avec ses doigts couverts de bagues eotrelaees et poses sur son abdoreen. profondément nndnrmi.

LE MONTE-OISTO.

la téte ù moi lit? rasée de Fi'iosbonie, so baissant et se relevant en soubresauts, et Guillaume bien éveillé, lui, mais les yeux fixes sur le vide et l'esprit bien éloigne du gril sur lequel, — bénis soient tous les autres aainls ! -sur lequel le saint de la ballade était eniin heureusement arrivé.

— I n récit consolaut ut salutaire, comte Guillaume, dit le roi. >

Lo dur, auquel le mi Edouard ne donnait que le titre de comte, sortit brusquement de sa rêverie, inelhia la tète et dit un peu brusquement :

— Ce blason là, n'est-il point relui du roi Alfred?

— Oui, pourquoi? demanda Edouard.

— Hein, Mathilde de Flandres descend directement d'Alfred, e? c'est un nom et une lignée que les Saxons n'ont pas cesse d'honorer.

— Vraiment oui, Alfred était un grand homme, il a réforme le livre des psaumes à l'usage des Saxons, repondit Edouard.

Le chant funèbre avait cessé : mnis l'assoupissement produit par lui était si grand, qu'il n'avait pas cessé avec sa cause.

Un silence de mort régnait dans la salle spacieuse, quand tout-à coup, ionore el éclatante c ouime l'éclat de la trompetl<- au-dessus de la tranquillité des tombeaux, nue voix se fit entendre, — une seule.

Tous tressaillirent, tous se tournèrent, tous regardèrent d'un seul cote.

On vit alors une la grande voix parlait du banc le plus éloigne de la salle.

De dessous sa robe, l'étranger gigantesque avait tiré un instrument à trois cordes, avant quelque ressemblance avec un luth ordinaire, et chantait ainsi :

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