CORRESPONDANCE ET NOUVELLES DIVERSES
Mon cher Dumas , Voici une occasion de vous dire bonjour, je la saisis. Il
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y a cela de bon avec vous, que si on ne vous voit pas, vous êtes néanmoins toujours présent chez ceux qui vous aiment , sous forme de livreB , de drames , de causeries,
etc.
J'ai retrouvé en votre nouveau Monte-Cristo notre cher et premier Mousquetaire, et je le lis.... c'est-à-dire : je le dévore.
Je peux donc vous apprendre quelque chose t c'est le nom des Kouklnus-r de votre jeune âge, que dans le patois de mon pays Messin on nomme Coucous , — parce que c'est la première fleur qu'on trouve dans les bois quai.d l'oiseau du même nom fait enieudre son premier cri.
La légende dit : Qu'un amoureux peuse à sa blonde (blonde est là-bas le synonyme de maîtresse : on dit blonde r pour faire la cour) au moment où, pour la première rois de l'année, il voit \&primeroll* fleurir, et entend en même temps le chant du coucou, cl sa blonde le rendra heureux.
La kouklouse le coucou, la primevère ou primerolle, sont une seule et même fleur que MM. les savants nomment primula cerit lorsque la tige est élevée et la fleur petite, ot primutn officinatit, lorsque la lige est plus courte et la fleur plus large.
Celte dernière espèce est celle dont les enfants font le plus volontiers des balles. Sa racine, prise en décoction, est un remède souverain contre les vapeurs et les eblouissemen ts qu'éprouvent parfois les jeunes lilles ; enfin le suc que distille sa tige adoucit et blanchit la peau des paysannes coquettes.
Vous voyez, mon cher ami, que la science n'ôte rien à la poésie des petites fleurs favorites de vos souvenirs. Primula ou primavera ne sauraient deshonorer kouklouses.
Au revoir, mon cher Dumas, et bonne vie à Monte- Crislo.
Votre tout dévoué,
ALBKRT DE LA FlZEllÈRE.
SI mai 1857.
On a cessé de jouer le drame de Shakipeare au théâtre de la Poite-Sainl-Martin, avant que nous avons eu le temps d'en rendre corn pie. Le drame, maigre la présence de Melingue, faisait 150 fr. de recette.
Nous le demandons au directeur lui-même, nVrtt-il pas mieux valu jouer un des chefs-d'œuvre du poète anglais, qu'une espère de biographie de ce poète, qui n'est arrivée qu'à nous prouver une chose, c'est que M. Duguc n'était pas de taille à prendre la mesure de Shakspeare, et qu'un comédien, de quelque taille qu'il soit, ne saurait faire d'argent dans une mauvaise pièce.
Salomon de Caus a réussi au théâtre de la Oallé. Salomon de Caus, dont on ne trouve pas même le nom dans les dictionnaires biographiques, serait, s'il faut eu croire la tradition, le premier inventeur de la vapeur. Celait, dit encore la même tradition, un ami de Mariou Dulorme, que cette amitié delà célèbre qpurlisanns ne put empêcher de mourir dans la maison de fous où l'avait relègue Richelieu.
Salomon de Caus est de Bignon.
Une anecdote sur l'auteur de Salomon de Caus. Je l'ai racontée à qui a voulu l'entendre ; ecrivons-là pour qui voudra la lire.
Les commencements de la carrière de Bignon furent difficiles. Ce n'est point sur H*b marches des palais, et parmi les millionnaires que l'art dramatique recrute d'ordinaire ses adeptes. Bignon était pauvre.
Un jour, il vint me trouver, il désirait jouer Antony. Il fallait à Mignon un costume complet.
Jp lui donnai un mol pour mon tailleur.
Quatre ans après, c elait moi qui elait plus pauvre que Bignon ; je venais de rembourser à la suite de 1848, quel-
que chose comme 226.000 fr. de papier de librairie, et l'on allait vendre Monte-Cristo , si je ne trouvais pas G,0OU fr.
Je parlai de ma position à un homme qui me devait toute sa fortune, sans faire attention que Bignon était là. D'ailleurs, bignon elait une espèce d'en 'an là moi, devant lequel je pouvais tout dire.
L'homme qui me devait sa fortune s'excusa sur l'embarras des temps, et me lit force protestations.
Biguon ne dit lien.
Seulement, le soir, je reçus sous un pli 6,000 avec ce mol :
— Voici, maître, — vous me rendrez cela quand vous pourrez.
Nous venons de lire un ouvrage trés-remarquable : de M. Gustave Flaubert. ^ '
On devine que nous voulons parler de Madame Boeary.
Madame Bocartj est un livre de l'école de Balzac.— plus clairement taille dans ses perpectives, - plus travaillé comme style.
Il y a trois soi tes d imaginations.
— La petite imagination, si l'on peut dire cela, qui est 1 imagination des mots.
— L'imagination secondaire, qui est l'imagination des détails.
— Enfin, la grande imagination, qui est l'imagination des événements.
Il est rare. - il est même impossible d'avoir les trois imaginations à la fois.
D'ailleurs, à qui possède la grande imagination, que suit d'ordinaire l'imagination de détails — comme l'ordre du Sa ut-Esprit entraînait avec lui Saint-Louis et le Mont Carmel, l'imagination de mots est inutile et serait racine nuisible.
M. Gustave Flaubert, ne me parait pas doué de lagrande imagination : il ne la cherche même pas, mais il possède au plus haut degré l'imagination des mots et des détails
bon livre n'est même à vrai dire qu'une suite de détails.
C'est l'histoire d'une femme sensuelle, fille d'un pavsan femme d'un médecin, maîtresse d'un clerc d'avoué et'd'uii gentilhomme campagnard, «'empoisonnant avec l'arsenic ne lui laisse prendre un «arcou | harmacien amoureux :elle,et cela parce qu'elle ne peut payer douze mille Irancs de deMes contractées envers un usurier de province.
Voilà toute l'intrigue, — voilà tout le drame, >— qui remplit quatre volumes ordinaires — deux volumes édition Levv.
On voit par notre analyse qu'en effet tout doit être en détails et en caractères.
Les détails sont vrais, mais douloureux ; les caractères sont bien traces, pleins de faceltes. mais désenchantants Au milieu de cette mêlée littéraire ou agissent un père fermier grossier et Imitai, un beau-p*re Tumeur ef voltairien, une belle-mère aigre et a'-ariâire, un pharmacien philosophe et vaniteux, un prêtre idiot et ivrogne, un gentilhomme avare et égoïste, un clerc d'avoué faible et amoureux, un médecin ignorant et sale, un usurier insinuant et inflexible, enfin une maîtresse de piano complaisante, un garçon d'ecurie pied-bol, un mendiant aveugle, il n'y a pas un personnage consolateur sur lequel l'œil ait du charme à se reposer; figurez-vous un jardin tout entier, seme de plan tes malfaisantes ou do fleurs vénéneuses : cigué, aconit, eui.horbe, fausse anguslure, noix vomique, mancenilier bolion-upas. Toui cela poussant, fleurissant, faisant ombrage, donnant parfum comme des plantes ordinaires mais ombrage sous leqnel il ne faut pas s'endormir, par-! fum qu'il ne faut pas respirer.
Oh! si j'avais trouve une seule petite fleur bleue dans tout ce livre, comme je me fuïse eçrie avec Rousseau.
— Une pervenche.
Tout cola n'empêche poi t que Madame Boeary ne soit un livre de la plus haute valeur ; i e qui pour moi est un défaut qui tient à une organisation littéraire différente de celle de l'auteur est une qualité pour beaucoup d'autres.
l'n livre doit tore jugé au point do vue où il a été écrit, comme une pièce au point de vue ou elle a ete faite. Livre de détails et de style, Madame Bovary est riche de détails, brillante de style, la phrase à des tours pittoresques et des terminaisons inattendues et insolites qui, à notre avis, lui donnent comme Rtyle une supériorité sur la phrase de Balzac ; mais avec tout cela le lecteur éprouve en avançant dans ce livre la (aligne qu'éprouverait un voyageur qui aurait entrepris une longue course avec un bâton trop lourd; le b;iton an lieu de lui être un point d'appui devient une fatigue, si bien que de temps en temps il est oblige de s'asseoir au bord du chemin, ou de poser son bâton à terre.
A chaque page nous reconnaissions le merile de Madame Bovary, m-iis a chaque page, pour le reconnaître, nous nous arrêtions, de sorte que nous avons mis huit ou dix jours à lire l'ouvrage.
Seulement, l'ouvrage lu, cette espèce de fatigue, qui est elle-même une louange, oubliée, on reste sous le charme. Deux jours après avoir lu ce livre de M. Gustave Flaubert, je dînais avec M"* e Sand et mon fils. \a conversation t ont lia sur Madame Bovary ; nous commençâmes par en dire grand mal, mais le résume de tout cela, fut que Madame Bovary avait pris en littérature une place supérieure et .qu'elle conservera.
Nous dirons doue : — ne vous en rapportez pas à notre appréciation. - Lisez Bovary :— M mr Bovary est un de ces livres qu'on ne jupe pas avec un compas et une eqncne, mais avec son iemperamont.
M'" Bovary est un événement littéraire • »
L'n autre ouvrage d'un penre parfaitement oppose, mais ou ne peut plus extraordinaire, vient également de paraître à la même librairie : — c'est les Voleurs d'or, de M— de Chabriant.
M™ de Chabriant qui. en quittant la France, avait, sous le nom de Céleste Mogador, publie ses Adieux au inonde, a épousé, comme on sait, M. le comte de Chabriant, consul de France à Melbourne, — et a suivi son mari en Australie.
C'est un vaillant cœur que celui de M"« de Chabriant, mne de ces créatures que Dieu a faites pour les dévouements ou les luttes.
Sod séjour à Melbourne a été à la fois une lutte et un dévouement.
Pendant les quatre ans qu'elle est restée à cinq mille lieues de la France, elle a, au prix des plus grands sacrifices, et par un travail obstiné, refait ou plutôt fait entièrement son éducation. Elle a non-seulement appris l'anglais, — mais encore réappris le français, ce qui était, a notre avis, une chose bien autrement difficile. — Enfin, elle est revenue en France — avec quatre ou cinq romans — formant douze ou quinze volumes ordinaires de cabinets de lecture.
Le premier de ces romans, si toutefois un livre si palpitant de réalité qu'il semble que chaque scène se soit passée sous les yeux de l'auteur, peut s'appeler un roman, — le premier de ces lonians vient de paraître sous le titre des Voleurs d'Or.
Notre éloge sera contenu en deux lignes.
Il ne nous a fallu que deux nuits pour dévorer ce volume «le cinq cent mille lettres.
Or, il ost bon de dire dans quelles conditions je lis.
Depuis vingt-cinq ans, j'ai pris l'habitude de ne jamais m'eudormir sans avoir lu quelque chose.
Cette lecture n'a pas de terme précis, — si le livre m'amuse, je la prolonge jusqu'au jour.
Si le livre m'ennuie, il me tombe des mains, et je m'endors souveut sans avoir ou le temps de souffler mes bougies.
Le sommeil plus ou moins combattu est donc pour moi la mesure de l'intérêt renfermé dans le livre.
Eh bien, pendant deux nuits, j'ai vu venir le jour en lisant les Voteurs d'Or.
Il me semblait lire un ouvrage du pauvre Ferry, le Coureur des Bois ou Costal l'Indien.
Même vigueur dans les caractères, même vie dans les personnes, même battement fiévreux dans le livre.
Tous deux ont vu.
Ft voir, c'est énorme, quand on sait voir.
Il y a, dans les Voleurs d'Or, une réunion singulière:
\â' terrible et le gracieux.
Itien de plus terrible que les caractères du Coupeur et de Max.
Rien de plus gracieux que les silhouettes de Mélida. d'Emeraude et de Louisa.
Ce sont, les deux premières, des vignettes anglaises, — la troisième, un dessin de Oreuze.
Il y a. au milieu de tout cc'a, une jument et un chien auxquels on prend intérêt, comme à des créatures humaines. - J'oubliais :
Une petite fille qui vient au monde en pleine mer, que l'on appelle Bijou,— et qui mérite son nom — le nom de Bijou dut-il se traduire par perte ou diamant.
Vous qui aimez les descriptions rapides, les aperçus pittoresques, les émotions terribles et profondes, — lisez tes Voleurs d'Or.
Oh t quand les femmes veulent s'en mêler !
La cessation des représentations du Shakspeare de M. Dogue, que l'on croyait destine a une plus longue carrière, a laisse la direction de la Porte Saint-Martin dans l'em- 1 >arras.
On remonte Jocko et le Vampire.
Voilà ce qu'il y a de profondément triste dans ce théâtre étrange, c'est qu'avec des aspirations ver* ce qui est elevt-, il retombe éternellement dans les Arabes sauteurs, les elephan* Riounis, les jongleurs anglais, les singes savants.
Il a à la fois le visage sublime dont parle Ovide et la queue de poisson dont parle Virgile , seulement, il montre plus souvent sa queue que son visage.
l'n de nos lecteurs se plaint qu'après avoir annonce que le Monle-Cristo serait tout entier de moi, il m arrive quel quefois do terminer ma dernière page par une annonce.
Et U me demande, narquoisement, si l'aunonce est de moi.
Je répondrai une chose bien simple :
Poui être sûr de Unir au bas de ma seizième page, il faudrait nue je lisse exactement par semaine cent quatorze mille lettres.
Or, il est assez difficile, quand on publie trois romans, une causerie, une correspond anco et huit ou dix nouvelles a la fois, il est assez difficile, disons-nous, de s'arrêter juste à la cent quatorze millième lettre.
Le jour où je n'en donne que cent treize mille huit cents, on est obligé de remplir le bas du journal par une annonce ; comme le jour où j'en donne cent quatorze mille deux cents, on est oblige de reporter deux cents lettres à un autre numéro.
Maintenant, si ce sévère calculatewtrouve que ce n'est pas assez de cent treize mille huit cents lettres ne moi pour trois sous, qu'il n'achète pas le Monle-Cristo le jour où il v aura une annonce. • " FI est libre.
Nous avons sous les yeux deux caricatures du Punch qui nous semblent rentrer dans l'esprit français. Un gamin ennuie une sentinelle.
— Tu ne peux pas rester là , gamin , — lui dit la sentinelle.
— Oui, mais toi, tu es forcé d'y rester, mon vieux.
Uu gentleman monte sur le siège d'un stage coach, — offre un cigare au cocher.
— Merci, votre honneur, répond le cocher, je ne fume que du tabac Alex. Dtsus.
Alex. DUMAS.
Seul propriétaire et »eul rédacteur du Monti Criila, Perii. -- Imprimerie de E. Briere et C-, rue Saiote-Anoc, 65.