‹ Le MonteCristoChapitre 44 sur 144 · I-à bas — il va vite — mais il va cher · texte numérisé non relu

I-à bas — il va vite — mais il va cher

On peut hardiment compter le double du prii de b France.

Consignons un fait en passant — c'est que presque j» niais un cocher anglais n'accroche, et que si ce malitfu 1 lui arrive, au lieu d'injurier son accroché ou son accra-

LE MONTE-ŒUSTO.

cheur, chacun salue l'autre en riant comme pour dire : quels imbéciles nous sommes ; et poussant sou cheval qui ou arriére, qui eu avant, le décroche comme il peut, sans le moindre eeiiauge do mauvaises paroles ou do coups de fouet.

Les cochers d'omnibus surtout sont merveilleusement adroits. Ils conduisent des colosses qui sont dans l'ordre des voitures ce qno les léviathaus sout dans l'ordre des poissons ; un coup de leur queue ferait sombrer immédiatemont le cal> le plus solide. Kh bien, ils connaissent leur force et n'en abusent pas. i\ssis à quinze pieds de terre, graves comme si ltfurs sièges étaient des trônes et leurs véhicules des étals, gantes et cravates comme des gentlemen, ils paraissent condescendre par complaisance ;i vouloir bien conduire dans leurs voitures les passants là où leurs plaisirs ou leurs affaires les appellent.

Quand on arrive à l'ile d'Elbe ou vous prévient que vous allez tout trouver un tiers au-dessous de la nature.

Quand vous arriverez à l»ndres, soyez prévenus que vous trouverez tout un tiers au-dessus,— jambon, roesbecf et beel'steaks compris.

Au reste, Londres, qui est grand deux fois comme Paris, est vile vu, à la surface, bien entendu. — Quand vous avez remonte trois rues a droite, que vous les avez redescendues à gauche, — llaymarkel, — Hegeut Staël, — et Oxford Street, — vous avez tout vu, — en fait de rues.

I) y a une énorme ressemblance entre la Belgique et l'Angleterre, — Londres est une gigantesque Bruxelles.

Alexandre avait d'ailleurs ses idées arrêtées sur I-ondros, — il y allait pour acheter du papier, de la porcelaine et du plaqué, — les courses d'Epsom et l'exposition de Manchester ne venaient que secondairement.

Il en résulta qu'au bout d'une heure nous nous dédoublâmes, nous donnant rendez-vous à Hyde-Park pour quatre heures ; il sauta dans un cab, je restai dans mon coupe, —il tira à droite, moi à gauche. '

Qu'on ne donne point uni? mauvaise interprétation à ces deux mou <i gauche.

J'allais voir le musée de M«" Tussaud. et Alexandre en faisait il.

Chers lecteurs, heureusement pour vous, vous ne vous rappelez probablement pas le boulevard du Temple tel que le chanta le pauvre Desaugiei. — Kl» bien, sur le boulevard du Temple s'élevait le salon de Curtius. ou l'on m'a conduit quand jetais enfant et où je suis retourné jeune homme,— j'avouerai que toutes cos célébrités en cire, depuis la chaste Suzanne jusqu'à Papavoine, avec leurs yeux fixes et leurs vêtements toujours trop larges aux biceps et trop étroits aux coudes, ont laisse un profond souvenir dans mon esprit, — on les retrouve encore.il est vrai, aux foires de province, mais isolées, éparpillées, — solitaires. — et tristes de leur solitude, — qu'il y a loin de là à cette brillante réunion dont elles faisaient partie du temps du cafe de l'Epi-Scie — et du théâtre de Bobèche.

Quand je pense que c'est sur ce même boulevard du Temple, que j'ai rencontre Hugo pour la première fois, dans la baraque d'un homme qui montrait un squelette de sirène, dont il prétendait avoir refuse la veille vingt-cinq mille francs, au gouvernement français.

Eh bien ! le musée de uiadaïueTnssaud, c'est le royaume des ligures de cire, présidé, comme la batailled'Austerlitz, ]>ar les trois empereurs : l'empereur François, l'empereur Alexandre, l'empereur Napoléon. Tout souverain proscrit, tout grand criminel égare, toute célébrité qui craint de fondre au grand soleil peut aller happer à la porte de madame Tussaud, elle pratique l'hospitalité sur une grande échelle.

Au reste, quand la montagne ne vient pas à M 1 »* Tussaud, madame Tussaud n'est pas plus flére que Mahomet, elle va à la montagne. Son musée est non-seulement le musée des hommes, mais des choses. Elle a acheté les ordres de lord Wellington après sa mort; elle a acheté la voiture de Napoléon après W aterloo; elle a acheté la chemise do Henri IV après la révolution de 1830; elle a achète jusqu'à la guillotine de Louis XVI.

Aussi son musée est-il divise en deux exhibitions bien distiuctes : celle que tout le monde voit moyennant deux sbellings, cl celle qu'on ne voit que moyennant quatre shellings.

Celle-ci est insidieusement appelée le Mutée des Horreurs, titre qui, vous le comprenez bien, pique vivement la curiosité des visiteurs, à qui l'on se garde biun de dire que pour leuis deux premiers sbellings ils ne verront que des choses agréables, comme Wellington sur son lit de parade, Tom Pouce en costume de général et Henri VIII et ses sept femmes.

S'il n'en a eu que six ou s'il en a eu huit, — une de moins ou une de plus que Barbe-Bleue, — pardonnez-moi, je n'ai pas le temps de chercher.

Si bien qu'une fois engraincs de deux sbellings, trouvant insuffisantes les choses agréables que l'on a vues, on se décide, moyennant deux ai 'très sbellings, à voir les horreurs.

Le même motif qui a porte M°'« Tussaud à mettre lord Wellington sur son lit de parade au nombre des choses agréables, l'a portée à mettre Napoléon sur son lit de camp au nombre des horreurs.

Décidément M™ e Tussaud cache là-dessous quelque épigramme historique.

Il va sans dire que je sacrifiai mes quatre sbellings; deux pour voir les choses agréables, deux pour voir les horreurs.

Je dois avouer une faiblesse, je n'ai jamais vu guillotiner

personne.

Mais j'ai toujours désiré voir une guillotine au repos, à l'état inollensif.

J'ai conduit dans ma vie tant de gens à l'cchafaud, que c'est bien le moins que je sache comment un èebafaud est fait.

J'en ai vu en gravure, c'est vrai, mais la gravure laisse un souvenir bien vague

J'étais donc tire malgré moi vers la guillotine de M™» Tussaud, ou plutôt vers la guUlotine de M. Samson, comme le dit une inscription clouée à la muraille.

Eh bien, je vous jure que c'est une mécanique fort ingénieuse, et dont h; citoven Guillotin avait le droit d'être fier.

Celle de M«» Tussaud ne laisse rien à désirer. Elle est complète, le panier attend à droite, la bascule est baissée, le couperet est levé, il n'y manque absolument que le condamne.

On n'a pas même fait sur lui l'économie de substituer de la sciure de bois au son auquel il a droit.

Voir le condamne d'Henri Monnier.

Dernièrement, celle guillotine toute prête tenta un Parisien. Il voulut voir comment on était sur cette bascule, ei le cou pris dans cette lucarne : en conséquence, il relova la partie mobile de la lucarne, se coucha sur la bascule, passa sa tête par la lunette, et une fois là, abaissa la partie supérieure de la lucarne au niveau de son col. Il croyait qu'une fois la lucarne abaissée, il n'y avait plus qu'à la relever, et à retirer la tète en arriére comme fait un colimaçon qui veut rentrer dans sa coquille.

Le Parisien était dans l'erreur.

l'ne fois la tête prise dans la lucarne, la tête doit y rester jusqu'à ce qu'elle tombe.

La guillotine est une chose sérieuse.

l'n petit ressort qui s'échappe sournoisement de luimême fixe le dessus de la lucarne, et comme ce ressort n'est connu que de l'exécuteur, le condamné parvint-il à délier ses mains, ne parviendrait pas à faire jouer le ressort.

11 fallait tout prévoir!

Or, notre Parisien, après être reste cinq minutes sur sa bascule, la tête a la lucarne, voyant que l'on ne voyait rien que le son qui garnit le fond du panier, et que cette vue était peu variée, essaya de relever le dessus de la lucarne pour retirer sa tête, continuer sa visite, remonter dans son cab et rentrer à son hùtel.

Il se figurait l'effet qu'il ferait, en France, en racontant à table d'hôte quil avait essayé la guillotine de Louis XVI et qu'il avait passé sa tête par la même lucarne où le petitfils de saint Louis avait passé la sienne.

Seulement il ajouterait :

— Mais moi, pas bête, je l'ai retirée.

11 avait déjà fait sa phrase, comme vous voyez.

Seulement il avait compté sans son hôte.

Quand il voulut relever la lucarne, la lucarne se refusa à tout mouvement.

Le Parisien insista : la lucarne tint bon.

Il comprit alors qu'il y avait un ressort et chercha le ressort.

Mais alors il lui vint une idée qui lui fit pousser une goutte de sueur à chacun de ses cheveux.

C'est qu'il pouvait se tromper de ressort et lâcher celui qui, au lieu de faire relever la lucarne, ferait tomber le couteau.

Alors il se serait décapité tout seul, sans avoir la moindre envie de suicide, saus compter qu'il ne pourrait plus raconter, dans ce monde-ci du moins, qu'il avait essayé la guillotine de Louis XVI.

Or, il lui semblait quo dans l'autre, le récit ne ferait aucun effet.

Ls parisien, imbu de cette idée qu'il pourrait se tromper de ressort, pensa qu'il n'avait rien de mieux à faire qu'à appeler.

Il appela.

On ne vint point.

Il cria.

Les visiteurs entendant ses cris s'approchèrent. —Que diable fait là cet homme? demanda un de ces bons Londrins que Punch désigne sous le nom de cockney.

— Oh 1 lui répondit un autre visiteur d'un esprit plus actif, celte bonne madame Tussaud ne sait qu'inventer pour la satisfaction de son public. Elle a pensé que la vue de la guillotine sans patient était dénuée d'intérêt, et elle a loué un brave jeune homme, qui fait semblant d'être criminel; seulement, comme on ne guillotine pas à Londres, elle a poussé la vérité historique jusqu'à louer un Français pour représenter le patient.

— A l'aide, au secours, criait le Parisien.

— Très bien, très bien, jeune homme, répondait l'Anglais, vous jouez merveilleusement votre rôle, bravo.

— Mais monsieur, criait le patient, ce n'est pas un rôle, je vous jure. Je suis là par acecidont.

— Oh ! oui, bravo, c'est comme celaqu'il faut continuer.

— Que dit-il demandaient les autres visiteurs qui s'amassaient en foule.

— Cc'est une leçon qu'il répète, seulement, il la répète bien.

— Messieurs, messieurs, au nom du ciel criait le Pari-

sien d'une voix qui allait s'aflaiblissanl, Messieurs, délivrez moi, mais faites bien atUmlion, ne vous trompez pas de ressort, Messieurs, oubliez que vous êtes Anglais et in oi Français, tous les hommes sont 'frères, messieurs, à l'aide, au secours.

— Oh bravo ! bravo, répétait l'Anglais.

Et chacun d'applaudir et de battre des mains.

Enfin, les applaudissements, les bravos et le3 battements de mains firent si grand bruit ; qu'un des employés de l'etablissemeut accourut, fendit la foule et pénétra jusqu'au captif, auquel il demanda à quelle sorte de plaisanterie il se livrait.

Au premier mot qu'il entendit, le patient comprit qu'il lui arrivait du secours.

Il parlait un peu anglais, l'employé de rétablissement parlait un peu français.

Le6 deux interlocuteurs finirent par s'entendre.

L'employé commença par expliquer la chose aux curieux, qui ne voulaient pas, à toute force, qu'on rendit le patient à la liberté.

De son côté, le patient criait qu'on le délivrât sans retard, à l'instant même.

— Monsieur, lui dit l'employé, un peu de patience; un de nos visiteurs est allé chercher sa femme qui est restée près du berceau du roi de Rome, je vous demande de demeurer jusqu'à ce que culte daine vous ait vu; quelques secondes de plus, quelques secondes de moins ne sontpoint une affaire.

— Mais jt> ne veux pas rester une seconde de plus, moi. je ne suis pas ici pour amuser votre public, je sui? ici comme les autres, pour mon argent.

— Patientez, monsieur, patientez.

— Mais cela vous est bien aisé à dire, vous, — j'étouffe, j'étouffe, je vais avoir un coup de sang, à moi, je..., j'ai ... ouft

— Où est-il, où est-il, demandait la femme, en fendant la foule.

— Le voilà, dit le mari

— Tu m'avais dit qu'il criait, pourquoi ne crie-t-il plus je veux qu'il crie pour moi comme pour les autres.

— Vous entendez, monsieur, dit l'employé traduisant le désir de sa compatriote ; — madame vous prie de crier.

Mais le patient ne soufflait plus le mot.

Vous êtes Français, monsieur, et en votre qualité tl? Français, vous êtes trop galant pour refuser quelque chose à une dame, monsieur, deux ou trois cris, voilà tout.

Non-seulement le patient ne criait plus, mais ne bougeait plus.

On eut alors l'idée qu'il s'était trouvé mal. On fit jouer le ressort, — on le tira de sa lunette, — on le mit sur ses pieds.

Il s'affaissa sur lui-même

Comme on l'avait présumé, il était complètement évanoui.

On lui fit respirer des sels, on lui jeta de l'eau glacée an visage, enfin, à la grande satisfaction des spectateurs, il rouvrit les yeux.

Son premier mouvement en revenant à lui fut de porter ses mains à sa tête. En sentant qu'elle était encore sur ws épaules, il poussa un grand cri de joie, et sans réclamer son chapeau qui l'attend toujours, il s'élança hors à» murs de M"« Tussaud. Alex. Dumas.

{La suite au prochain numéro.)

Alex. DUMAS. ^ Seul propriétaire «t mi>1 r*d*cttiir du ilv nii-C" 1 "^

Pwi». — Imprimerie de E. Brière «t O, m« S»i«to-Aun«, »•

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