‹ Le MonteCristoChapitre 47 sur 144 · UNE FABRIQUE DE VASES ÉTRUSQUES A BOURG · texte numérisé non relu

UNE FABRIQUE DE VASES ÉTRUSQUES A BOURG

Pendant que noua sommes à Bourg et que nous parlons d'antiquités, disons un mot d'une chose qui m'a frappé.

Notre journal n'est pas un journal comme un autre, cl vous me permettrez bien de*lui donner la forme que je veux. Je crois que j'en arriverai à supprimer romans, histoire et traductions, et à ne plus faire que causer avec vous.

Jl me semble qu'à tout prendre, c'est la chose qui vous amuse le plus, et moi aussi.

Je revenais donc de l'église de Brou, jo rentrais dans la ville par le faubourg Saint-Nicolas, quand tout à coup, en levant le nez, j'aperçus sur une fenêtre du n u 8i et aulessus de cette inscription: CiunLr.s Bozoxxf.t, potier, des pots d'une couleur charmante et d'une forme parfaite.

Avec quelle argile étaient-ils faits? Etait-ce avec la poussière d'Alexandie-le-Graml, ou la boue de Osar? Je ne m'en inquiétai pas. je montai.

La femme vint m'ouvrit ; je demandai le potier, il arriva les mains pleines de terre.

Je trouvai un artiste sous l'enveloppe d'un ouvrier.

Nous causâmes.

— Mais, mon ami, lui demandai-je, comment se fait-il, puisque vous dites vous-même avoir commencé à faire de la poterie comme tous les potiers, comment se fait-il que vous soyez arrivé à épurer de la terre commune et à elêganliser des formes vulgaires?

— Ah 1 monsieur, me repondit-il, c'est la faute de ma femme.

— Comment, c'est la faute de votre femme?

— Oh ! je ne lo lui reproche pas, au contraire.

— Expliquez-moi cela.

— Il faut vous dire que ma femme, tout le temps qu'elle ne passe pas derrière son pot au feu ou autour de ses enfants, elle le passe à lire.

Je saluai la femme avec un certain respect.

Elle se mit a rire.

— C'est vrai, dit-elle, c'est mon défaut, j'aime cela de passion, lire.

— Je dirai comme votre mari, madame, je ne vous en fais pas un reproche.

— Eh bien, il faut vous dire, monsieur , que tout en lisant, elle tomba sur un livre intitule Ascanio.

— Ah! bah.

— Vous le connaissez ?

— Oui.

— Eh bien, quand elle eut lu ce livre, elle vint me trouver, elle le tenait à la main.

— Bon 1 lui dia-je, te voila encore avec tes romans.

— Oui, et celui-là, il faut que tu le lises.

— Est-ce que j'ai le temps?

— Tu le prendras.

— Mais, malheureuse, si je vais donner comme toi dans la passion de lire, que va-t-il arriver de nous? Tu peux écumer ton pot au feu tout en lisant, mais moi je ne puis pas en même temps lire et pétrir ma terré.

— Ecoute, dimanche, nous devions aller ensemble à Cevzeriat, n'est-ce pas?

— Qui.

— Eh bien , au lien d'aller à Cevzeriat, je resterai à la maison, toi aussi, et nous lirons.

— *Ce sera amusant!

— Dame, peut-être.

— Il faut vous dire que, tout en ayant l'air d'être le maître, je fais toujours tout ce que veut ma femme.

— Je connais bien des chansons sur cet air là, mon pauvre ami.

— Le dimanche venu, je restai donc. Voyons, ou est ton livre? lui demandai-je.

— Lo voilà.

Et elle me donna le diable de livre.

Je le pris en rechignant.

D'abord, cela ne m'amusa pas beaucoup ; il était question de toutes sortes de personnages que j'ai connus depuis, mais que jo ne connaissais point alors • deM m *d'Elampcs. de François I«, du prévost de Paris; enfin, je tombai sur un nommé Benvcnuto Cellini, un faiseur de pots de Florence, à l'exception que celui là, au lieu do faire ses pots avec de la terre, de la faïence, de la porcelaine ou du prés-, les faisait avec du bronze, de l'argent, de l'or. — Monsieur, A partir de ce moment-là, je ne pus lâcher le diable de livre qu'il ne fût fini, et, quand il fut fini, il se lit un grand ltoulevorsement dans ma tête ; il y avait peitlétro dans le magasin une trentaine de pots, do cruches et de marmites; je pris un bâton, et vli et vlan, voilà toute la vaisselle en morceaux. C'était ma femme qui était saisie; elle croyait que j etais fou, et elle faisait tout ce qu'elle pouvait pour m 'arrêter, en médisant : — Charles, mais qu'est-ce que tu fais donc, Charles? — Mais elle eut beau dire, je ne m'arrêtai que quand cela fut fini. Je lui dis: C'est bien; maintenant, je vais aller au musée de Besançon : elle nie crut de plus eu plus fou — Bozonnct, me ditelle, Rozonnet, son<:e à ta femme et à tes enfants. — C'est justement à eux que je songe, lui répond is-je. Je ne veux pas qu'ils soient des ouvriers comme leur père et leur grand-père ; jo veux qu'ils soient des artistes, des artistes comme Benvcnuto Cellini, comme Michel- Ange. Vous voyez que ma pauvre femme ne se trompait pas tout à fait, et que j'étais au moins à moitié fou ; n'importe, elle commença de comprendre. — Ah ! dit-elle, ah ! oui, oui, oui. Alors, imaginez-vous qu'au lieu de me retenir, la voilà qui me pousse. Le lendemain, en roule pour la capitale du Doubs, et en avant. Monsieur, il y avait là des urnes de bronzo, des vases étrusques, des cruches égyptiennes, tout cela d'une pâte et d'une forme à faire tourner la tête. Imaginez que je dessinais a peu prés comme notre chat; jamais il ne m'était venu dans l'idée de toucher à un crayon. Je sors du musée, j'achète un crayon et du papier; je rentre et je me mets à dessiner ; c'étaient de drôles de dessins, allez ; je recommençais dix fois, vingt fois, trente fois; mais àja fin de la journée me voilà tout étonné que cela commençait à aller. L? lendemain, j'y retourne ; ça allait mieux que la veille. Enfin, le troisième jour, je reviens à la maison avec une douzaine de dessins, pas bons, mais suffisants, voyezvous, pour ce que j'en voulais faire, sans compter que j'avais vu un jour dans un coin du pays une espèce de glaise et que je m étais dil :— Tiens, tiens, tiens, voilà une chose qui pourra servir au besoin ; c'était à croire que c'était exactement la même que celle des vases étrusques et des cruches égyptiennes; j'y vais, il y en avait une mine. Des If lendemain, monsieur, j'étais à même de deux charretées de terre, et je faisais de mon mieux pour arriver aux formes que j'avais dessinées. Les voisins me regardaient faire et ils haussaient les épaules. — Tu vas crever de faim, mon pauvre Bozonnel, me disaient-ils; à quoi diable veui-tt que servent des pots de cette forme-là? On ne peut ni faire la soupe ni aller à la fontaine avec tes pots, et ils avaient raison : il y en avait qui étaient faits sur la forme de ce? amphores, vous savez, où les Romains mettaient leur no et qu'ils enfonçaient dans le sable. Il y avait des urne* sépulcrales, des lacrymaloires. Tout le monde se moquiit

Dtgitized by VjOOQle

de moi; ce qu'il y avait de pis, c'est que tout le monde avait raison ; pendant plus de trois mois, je restai sans vendre une seule de mes machines. Oh ! femme, je dis, ce n'ost point cela ; il ne s'agit point de s'entêter et de crever de faim; noua allons faire les anciens pots pour la nourriture e t les nouveaux pour l'art, pour le plaisir, pour la îèputati on, et qui fut dit fut fait. Je me remis au métier, faisant d e l'art à mes moments perdus, de sorte que, vous coinpi/euez, l'ouvrier nourrit l'artiste; de temps en temps il y a des amateurs, comme vous, monsieur, qui en passant voient mon exposition sur la fenêtre; ils montent, visitent mou magasin et m'achètent quelque chose, mais c'est rare.

— Eh bien ! repris-jc, si j'essayais de vous dessiner deux pendants et un milieu, est-ce que vous croyez que vous pourriez les exécuter?

— Pourquoi pas ?

— Dame, je vous le demande.

— Essayons.

— Je vais d'abord essayer, moi.

Je pris un crayon, et je dessinai trois pois de la forme la plus pure que put me fournir ma mémoire.

Bozonnet me suivait des veux avec la plus grande attention.

— Oh ! oui, disait-il, au fur et à mesure que j'avançais, oh! oui.

— Oui, oui, dit-il, quand j'eus fini.

— Quelle taille voulez-vous qu'ils aient ?

— Dix-huit à viugl pouces de haut.— Combien vous devrai -je? •

— Dame ! Il y a de l'ouvrage.

— Je le reconnais.

— Ecoutez, ça vaudra quinze francs.

— Le pot ?

— Oh t non, les trois pots.

— Eh bien, va pour quinze francs, les voilà.

— Bon ! vous payez d'avance.

— Et qui sait si j'aurais les quinze francs lo jour où vous en veniez les pots.

— Oh ! l'on vous ferait crédit.

— Merci, - à quand les pots?

— Jo ne peux pas vous le dire ; quant à cela, vous comprenez, il faut vous en rapporter à moi, il y eu a qui Sti gercent à la cuisson, voila pourquoi c'est un pou cher.

— Je ne trouve pas que ce soit cher du tout.

— Là, reprit bozonnet, maintenant, comme monsieur n'e*l pas de Bourg...

— Eh bien I

— Je lo prierai de me laisser son nom et sou adresse pour que je puisse lu^ envoyer sa commande.

Il prit une plume et s'apprêta décrire.

Je dictai.

Hue d'Amsterdam, 77.

— Hue d'Amsterdam, 77, répéta Bozonnet, voilà l'adresse Mais le nom.

— Alexandre Dumas.

Vous le voyez, mes chers lecteurs, j'avais ménagé mon ellet.

La plume lui tomba des mains.

— Alexandre Dumas, repela-t-il, vous me faites une farce n'est-ce pas?

— Xon, je vous jure ; dans tous les cas elle ne sciait nas drôle. 1

— Comment ! vous êtes M. Alexandre Dumas, l'auteur d'Ascamo.

— Mon Dieu, oui.

— • C'est-à-dire que c'est vous qui êtes cause...

— Oue vous avez failli mourir de faim, vous venez de me raconter cela, et je vous en fais mes excuses.

— Oh ! il n'y a pas d'affront!

— Xi de rancune.

— Je crois bien. Alors, si c'est vous qui êtes M. Alexandre Dumas...

— Helas oui, c'est moi.

— On fera de son mieux, oh! femme qui est-ce qui t'aurait dit cela que ton auteur viendrait dans notre pauvre maison, car vous êtes son auteur, oh ! vous lui en avez coûté de l'argent, vous pouvez vous en vanter, eh Lien, c'est égal, ou ne vous fera pas payer plus cher pour cela, 'ant on est content de vous voir.

Je donnai une poignée de main au mari, j'embrassai la femme.

Un mois après, j'avais mes trois vases, plus une carafe, un verre, un crapaud , et une couleuvre par-dessus le marché.

Le cadeau accompagnait la commande.

Maintenant, chers lecteurs, les vases sont fort beaux eu réalite, d'une coupe grave et antique ; si bien que tous ceux qui les voient dans mon atelier me demandeut à quel Musée je les ai achetés, et le prix qu'ils m'out coûté.

Ce à quoi je reponds :

— Je les ai achetés au musée de Charles Bozonnet, rue Saint-Xicolas, n» 8i, à Bourg-en-Bresse, et ils m'ont coûte quinze francs.

D'où vient que je vous patle de cela aujourd'hui, chers lecteurs?

Je pourrais vous répondre tout simplement : Je vous en parle parce que j'ai pensé à cela et non à autre chose ; je vous en parle, e^ûn, parce que je vous en parle.

— Mais, ce ne serait pas tout à fait vrai.

— Je vous en parle pour avoir l'occasion de faire un autographe.

— Un autographe ?

— Oui.

— Voici la lettre que j'ai reçue ce matin :

4 juin 185T.

Monsieur Alexandre Dumas,

• Lors de votre rapide séjour dans notre ville de Bourg, vous avez daigné m'honorer de votre visite et faire acte dé présence dans mon petit atelier : non seulement, vous m'avez alors achète trois vases, mais encore vous m'avez fait espérer que lorsque vous auriez à me commander quelque chose, vous m'écririez directement : à cet effet, ma femme vous donna mon adresse ; mais vous l'aurez perdue probablement,— ceci est parfaitement vrai,— puisque vos autres commandes me sont venues par l'intermédiaire do M. Millicl ; c'est pourquoi je prends la liberté de vous écrire la présente, d'abord pour vous remercier de nouveau et vous prier de vouloir bien prendre patience encore deux ou trois semaines pour l'expedition.de vos vases.

• Vous m'avez porté bonheur par "votre visite, monsieur ■ bon nombre de mes productions sont promises, et je m'occupe en ce moment de tout préparer pour fournir une collection d'objets, produit de cinq ou six ans de travail • je vous remercie donc doublement.

■ Et maintenant que M. Alexandre Dumas aura lu ce qui précède, il se dira en posant ma lettre sur son bureau • c'est bien j'attendrai, voilà une lettre qui n'exige pas dè

■ Mais cela ne ferait pas du tout mon compte à moi • si \f Alexandre Dumas fat revenu le lendemain du jour' ou' il avait fait à mon atelier l'honneur de le visiter, j'aurais in vente n'importe quoi et prie l'illustre poète de me donner un autographe, ça ne vous aurait rien coûté au milieu de*

LE MOXTEnCRlSTO.

notes que vous preniez dans noir» villç et ses environs pour les Compagnons de Je fin, que j'ai lus avec le même intérêt et le même plaisir que j'ai toujours A dévorer vos ouvrages, depuis que, grâce a ma femme, j'y ai mordu.

• Car vous n'oublierez pas, il. Alexandre Dumas, que c'est en lisant vos descriptions sur Bencenuto Cellini dans, 4*canio que j'ai senti bouillonner en moi l'amour de l'art ; je saU hien que jmts pauvres petites productions n'atteindront jamais rie* qui ressemble à de la célébrité, uiaiij dans les satitfactiotis que mes oeuvre» ni'ufli procuroos, j^ compte celto ^fr v °us avoir posaede quelques instant da^s, ma, raa^on.

• Ma femme et mon fils sa jqigpeut à mu, at nouj vwus P"£fc* d ai$r«eï y&s sentiment* 4e. rotpeçt lff {dus itiicèret. .

% Votre tout dévoué serviteur* • Chartes PozorotKT.

• J»oftVr «fo l<m d Bourg-en-Brette, faubourg Saint- Nieulat, tfr> »i. .

Ce que je vis de plus clair dans tpqt cela, c'est que mpp ami Charges Bozonnet voulait un autographe de moiduel autographe lui donner ?

Alors j'eus une idée, c'était de joindre l'utile à l'agréable.

Citait de vous raconter sou histoire, çber, Ucteura., et de lai en envoyer le iè:it.

Ç'est ce qui sera (ait.

En attendant, si vous desirez des pots de terre d/une bcHe couleur et exécutes avec uqc admirable intelli} faites, ou faites faire vos dessins t et ouvoyez-les, 84, faubourg Saint-Nicolas, a Chai le* Dozoupcl, a Bourg-cq-Çrçiie, et rapportez-vous, en a lui.

Q"J?4«c»-un8 vous (Urout, pénétre, q«c j'ai uq injérêt dans son commerce.

Chers lecteurs, je vous donne ma parole d'honneur que cela n'est pas vrai.

qui ra'a-

Non, mais en faisan» oela, j'ai pensé â vaitun jour profondément louché,

Je va|s vous raconter cette chose ;

Je tous ai dit dans une de mes précédentes causeries qu'il m/était un jour venu à l'idée de refaite pas à pas le chemin dç Varennes pour relever les erreurs faite* par les historiens qui ont écrit cette magnifique histoire de la fuitç du roi ; si magnifique, qu'elle ressemble à un roman.

J'arrivais 4 Sainte-Mcnehould.

L'homme qui menait moq cliar-à-hauc» s'arrêta à l'entrée de la ville et me demanda ;

— OU faut-il vous conduire?

Je répondis sans hésiter :

— Aihôtel do Metz.

Poiu-quo» a l'hôlej de Met* plutôt qu'ailleurs? Je vais vous le dire.

J'avais lu, dans l'ouvrage du Rhin de Victor Hugo, une description qui m'avait fait me dire à moi-même :

— Si jamais je passe à Sainte Méuéhould, je descendrai bien certainement à l'hôtel de Metz.

Celte description là voici :

« Saint ï Meuehould est une assos pittoresque petite ville répandue à plaisir sur la pente d'une colline fort verte, surmontée de grand» arbres. J'ai vu ASainte-Ménéhould une belle chose.

> C'est la cuisine de Yflàlel de 51 eu.

C est là mw vraie cuisine, une salle immense : un des

murs occupe par des cuivres, l'autre par de* latences, au milieu, eu face des fenêtres, la cheminée, énorme caverne qu'emplit un fuu spluudide; au plafond un noir réseau de poutres magnifiquement enfantées, auxquelles pendent toutes sortes de choses joveuses , des panière, de? lampes, nu çarde-manger, et au centre une harpe nasse a claires-voikts ou s'utalent do'vastes trapèzes de lard ; sous la cheminée, outre le tourne-broche, ht crémaillère et la chaudière, reluit et pétille un trousseau éblouissant dHine douzaine do pelles et de pincettes, de toutes tes forme», d»' toutes les grandeurs; Filtre flamboyant envoie des rayon* dans tous hs coins, découpe de grandes ombres sur lf plafond, jette une teinte rose sur les Aliénées bleues et fait retplendir l'édifice fantastique des casserolles eomme une muraille de braise. Si j'étais Homère ou Rabelais, je dirais :

— Cette cuisine est un monde , donj, cette cheminée est le soleil.

• C'est un mond?, en effet, un monde où &q me.Ut toute une republique d'hommes, de femme* et d'auimaux , de* garçon», de» servantes des marmitons,, des routiers, des poêles sur les rechauds, des marmites qui gloussent, des fritures qui glapissent, des pipes, des cartes t dea enfants qui jouent, des chats et des chiens, et lo maître qui surveille.

• Ment agitât molem. •

t Dans un coin, une grande horloge à gaine, ei à poids, dit gravement l'heure A totu ces gens occupés ; parmi les choses innombrables qui pondent au plafond, j'en ai admire uue surtout, le soir de mon arrivée ; c'est une petite cage où dormait un petit oiseau ; ce putit oiseau m'a paru être le plus admirable emblème de la confiance". Cet antre, cette forgo à indigestions, cette cuisine effrayante esj nuit el jour pleine de vacarme : l'oiseau dort ; on a beau faire rage autour de lui, les hommes jurent, les femmes, querellent, les enfants crient, les chiens aboient, les chats miaulent, l'horloge sonne, le couperet cogne, la lèchefrite piaille, le tournebroche grince, ta fontaine pleure, les bouteilles sanglottent, les vitres frissonnent, les diligences passent sous la voûte comme te tonnerre , la petite boule d* plumes ne bouge pas ! •

Maintenant vous comprenez , n'est-ce pas , chers lecteurs, que la description mavait donné le désir de visiter l'auberge.

J'entrai de plein bond dans la cuisine.

Toul ètail A sa place, le cuivre, la faïence, l'horloge, le lard, la pelle et les pincettes.

Tout, excepté le petit oiseau qui était mort de vieillesse A onze ans.

— Grand âge pour un oiseau 1 — C'était ua chardonneret.

En voyant la minutieuse attention avec laquelle j'examinais sa cuisine, l'hôtesse se mit à sourire et me dit :

— Je vois que vous avez lu ce que M. Victor Hugo a dit de nous ; il nous a fait bien du bien en quelques lignes : — Dieu le bénisse partout ou il sera.

Que ta bénédiction passe les mers , pauvre Ame reconnaissante, et que l'exilé la sente passer comme un souffle de la patrie.

Le roi Louis XVI a passé avec toute la famille royale ; on ne se souvient de son passage que comme d'un fait historique, personne ne peut dire :

— Eu passant, lo roi nous a fait du bien.

Au contraire, le roi fuyait, le roi trahissait son serment, le roi allait chercher 1'elranger pour rentrer avec lui en France.

LE MOXTE-CIUSTO.

Il*

Le roi no faisait de bien à personne ; il faisait du mal à tout le monde.

l'n poêle passe, il est inconnu aux gens qui le reçoivent, il laisse tomber, toujours inconnu, quelques lignes de sa plume, la description d'une cuisine ; un million il hommes lit cette dtsciiplion, personne ne pass.: plus sans s'arrêter à l'auberge indiquée : la fort une de l'aubergiste est faite.

Kt dix-sept ans après, ou fond de son exil, le poète sent avec l'air qui passe, quelque chose de doux comme le frôlement de l'aile. d'un ange.

C'est la bénédiction d'une vieille femme qui traverse la mer et qui vient à lui.

Oh! mon bien cher Victor, que ces mots qui vous étaient adresses m'ont clé doux.

— Dieu le bénisse!

Eh bien ! voilà la chose dont je me souviens. Je me suis dit :

— Peut-être scrai-jc pour ces braves gens de Bourg ce que Victor Hugo a etc pour l'aubergiste de Sainte-Men hould, et dans dix-sept ans, exile ou mort, peut-être la femme dira-t elle aussi en parlant de moi.

— Dieu le bèuisse I

Alex. Dumas.

RECAUSERIE 1 .

Page 1