I-a peine de mort fut adoptée
C'était la seconde fois que le nom du célèbre docteur revenait avec bruit à la surface agitèo de l'assemblée.
La première fois, ce fut lorsque, chasse par M. de Brèze de la salle d es séances, il proposa le jeu de paume comme le local que devait adopter l'assemblée.
On y prononça le serment qui devait tuer la royauté.
La seconde fois, il proposait la guillotine.
Celait l'instrument qui devait tuer le roi.
Et remarquez bien que M. Guillotin, savant distingue, au reste, était médecin par quartier de la cour.
11 y a des hommes prédestinés.
Mais vous comprenez bien que l'Assemblée nationale n'avait pas adopte à l'aveuglée l'instrument de M. Guiliotin.
Elle, qui avait rédige cet article, auquel sa niaiserie apparente n'ôte pas, après les supplices de Ravaillac el de Damiens, sou cote sublime !
La peine de mort consistera dans la simple privation de ta vie.
En effet, avant cet aiticle, la peine de mort n'était pas la simple privation de la vie ; c'était, avec un art infernal, la prolongation de l'agonie.
C elait sur 1 echafaud la suite de la torture.
C'était la roue, l'ecartellemeut, le plomb fondu dans les membres, le bûcher, l'huile bouillante, où l'on trempait lo condamné, comme une mère attentive trempe pour sou cnlant une croûte de pain dans le pot-au-feu.
Elle devait donc être séduite, surtout par l'invention d'uu instrument qui ùlerait la vie sans douleur.
On décida qu'il serait fait un essai de l'instrument.
Cher» lecteurs, suivez-nous, et nous allons vous faire assister à cet essai.
A'ous comprenez que, si partisan qu'il fut de son inven- tiou, si conuant qu'il fdt dans la douceur de son supplice, le philantrhope docteur ne pouvait essayer sa machine sur lui-même.
Il fallait donc des sujets.
Y êtes-vous, cher» lecteurs ? Oui ; moi aussi, venez. Vous me demandez où nous sommes? C'est votre droit
Nous sommes dans une des cours de Bicétro.
Ce que nous allons raconter se passait le 17 avril
Il était six heures du matin.
Une petite pluie tombait fine comme un crêpe, tandis que cinq ou six ouvriers charpentiers, sous la direction
d'un maître, s'occupaient ;\ dresser dans cette cour une machine d'une forme inconnue et étrange.
Celait une plato forme eu bois, surmonlée do deux panneaux de dix à douzn pieds de hauteur.
Ces deux poteaux, À une dizaine de pnucos l'un de l'autre, étaient ornés d'une rainure dan» laquelle glissait, au moyen d'un ressort qui, en s'ouvrant, lui donnait toute facilite de se précipiter avec la force de son propro poids multipliée par un poids étranger, une espèce de couperet en forme de croissant.
l'ne petite ouverture était pratiquée entre ces deux po tcaux ; les deux ballants de cette ouverture, à travers laquelle un homme pouvait passer sa téte, se rejoignaient de façon à hji prendre le cou comme dans un collier.
Une bascule, eu rapport avec cette lucarne, était étalée de façon :\ %e redresser tout à coup et à se présenter horizontalement A la hauteur de cette lucarne.
Enjetaut les yeux sur les ouvertures griller?, pratiquées dans les quatre murailles qui fermaient cette cour, on pouvait voir quelques tètes pâles et inquiètes, véritables têtes de spectres aux yeux fiévreux, dont les regards plongeaient pu- la machine qui allait s'élevant toujours.
Celaient les UHes des prisonniers reveillés par les coups de marteau : on a le sommeil léger en prison.
Ces prisonniers regardaient quel événement inattendu allait so passer dans la cour.
Quelque* personnes entraient les unes après les autres, et maigre la pluie qui continuait de tomber, elles examinaient celle machine avec curiosité.
Ce furent d'abord le docleur Philippe Pinel. puis le célèbre Cabanis, dans les bras duquel Mirabeau venait de de mourir, il y avait quinze jours à pciue.
Ces personnes demandaient des explications an maître charpentier qui se nommait Guidon.
Vous voyez, messieurs les critiques , que nous sommes au courant.
Empressons-nous de dira que maître Guidon donnait ces explications avec la plus grande complaisance.
Maître Guidon détaillait donc de sou mieux les vertus di; la machine pour laquelle il paraissait avoir une prédilection toulo particulière, et qu'il appelait en liant lu demïiselte, attendu, ajoutait-il, qu'elle était vierge.
Dans un coin de la cour se tenait un autre groupe de quatre personnes.
Ces quatre personnes, vêtues fort simplement, portaient des cheveux non poudres.
Le chef do ce » quatre hommes pouvait* avoir de cinquantecinq à cinquante-huit ans, il était de taille haute, avait le sourire bienveillant, la physionomie ouverte.
Cet homme s'appelait Charles-Louis Sanson. 11 était né le 15 février I73H, et exerçait depuis vingt ans, sous la direction de son père, les fonctions de bourreau de Paris.
Les trois autres hommes étaient :
D'abord sou lils ainé— Charles-Henri, jeune homme de vingt-trois ans, desline à lui succéder.
Les deux autres étaient de simples aides.
La présence de Moxsinrn m: Pvnis , comme on appelait alots l'exécuteur des hautes œuvres du département de la . Seine, donnait une terrible éloquence â la machiné en question, qui des lors parlait toute seule.
Vers sept heures et demie, doux hommes apparurent à la grille, qui s'ouvrit devant eux.
L'uu, âgé de soixante-dix ans, paie, souffrant delà maladie dont bientôt il devait mourir, était le docteur Louis, médecin par quartier du roi.
L'autre était l'iuvcnteur do la fameuse machine, le citoyen Jeseph-Ignacc Quillotiu en personne.
Tous deux s'approchèrent, le docteur Louis lentement, Guilloliu avec cette vivacité qui faisait le cote remarquable de sa personne.
Ce dernier parut enchanté de la manière dont maître Guidon avait matérialise sa pensée, aussi lui demanda-til combien l'instrument pouvait router.
— Foi d'homme, dit Guidon, dont c'était le serment habituel, je ne puis livrer la chose à moins de cinq mille cinq cents francs.
— Oh ! oh ! fit Guillotin un peu étourdi du chiffre , cela me parait bien cher.
— Oh! repondit Guidon, c'est que ce n'est point de l'ouvrage comme les autres ouvrages celui-là.
— Quelle différence y a-t-il donc entre cet ouvrago et un autre?
-r- Il y a que les ouvriers répugnent à exécuter oe» aortes de travaux, foi d'homme !
— Ah bah, dit en s'approchant du docteur Lou/is uq dos assistants, il y a un ouvrier qui avait vu le modèle du citoyen Guillotin et qui m'a offert, il y a huit jours, de de me confectionner la même machine pour six oents francs.
La guillotine était au ralvais : un homme avait trouvé une guillotine à quatre mille neuf cents francs do moins que maître Guidon— co n'était pas la peine de s'en priver.
Cet homme, c'était le citoyen Giraut, architecte de la ville de Paris.
l'ne discussion très-vive s'éleva, on comprend bien, entre maître Guidon et le citoyen Giraut.
Pendant cette discussion on frappa à la grille, et une petito voiture tirée à lu as fut introduite dans la cour.
— Ah voilà ce que nous attendons, s'ecria le docteur Guillotin tout joyeux.
Celte voiture contenait trois sars, et chaque sac un cadavre, envoyé par la direction .les hospices.
Le docteur Guillotin eut bien quelque regret que ces cadavres fussent morts, mais ou n'avait pas pu treuver mieux
I^?s deux valets s'emparèrent d'un des deux cadavres cl le couchèrent sur la basrule.
On fit jouer le ressort, le ressort so détendit, le couperet se précipita avec la rapidité de la foudre et la tète du cadavre séparée du corps roula sur le pave de la cour.
L'expeiimontatcur poussa un cri de satisfaction.
Quant ;i la guillotine, elle pouvait être appelée madame.
Elle venait de perdre sa virginité.
l'n second essai fut tente avec un succès égal.
Mais an troisième, le couperet glissa mal et tomba à faux — la tête ne fut tranchée qu'aux trois quarts — et il fallut achever de la détacher avec un couteau.
Ce petit accident ne nuisit heureusement ni à l'inventeur, ni à sa machine. Cabanis lit son rapport — louant l'instrument, la rapidité avec laquelle il procédait, et affirmant qu'en etlel la mort devait être si insanlanée, que le condamne trépasserait sans la moindre souffrance.
Cabanis était l'homme à la mode — Mirabeau venait de plus l'illustrer par sa mort, que dix autres ne l'eussent illustre par leur résurrection : la machine fut adoptée par rassemblée.
Cependant on sentait qu'il y avait une amélioration à introduire dans l'instrument.
Le fer taille en croissant n'avait fait, on l'a vu, au troisième essai, que les trois-quarts de la besogne.
Qui devait trouver ectto amélioration ?
Ecoutez et frémissez !
Le roi Louis XVI, excellent serrurier et mécanicien passable, comme on sait, avait entendu parler do l'expérience
qui avait été faite dans la cour de Bicêtrc.
Seulement, on n'avait pu lui cacher le petit désagrément qu'avait éprouve le docteur Guillotin.
' La première fois qu'il cul occasion de se treuw avec le docteur Louis, il se Ut expliquer par lui le mécanisme de la machine ; il en admira la simplicité, mais il critiqua la forme du couperet.
—Le défaut est la, dit-il ; au lieu d'être façonne eu oroiseant. lé couperet doitêtre de forma triangulaire, et couper en biais.
Bi Louis XVI, prenautune plume, dessina à son tour l'instrument comme il le comprenait.
Moins d'un an après, la, tète du malheureux rot tombait mus l'instrument que lui-même avait dessiné. |
Cette amélioration introduite par le docteur Louis, fut cause que pendant quelque temps, on appela la guillotine lg petit* Louiselle.
Cependant, cette assertion du docteur Guillotin, que le condamné ne soutirait qu'une légère fraîcheur sur le cou, -n et cette affirmation de Cahauis, que la mort serait instantanée, trouvèrent des contradicteurs.
Deux hommes ramassèrent le gant et soulevèrent la question .
Ces deux hommes étaient le docteur Sue, — père du célèbre écrivain Eugène Sue, — et l'expérimentateur Ledrn, oncle du célèbre tribun Ledru-Rollin.
Deux événements leur servirent de point de départ :
Un assassinat il Montrouge ^
Le supplice de Charlotte de Corday sur la place de la Révolution.
Yoifei ce qui s'était passé a Montrouge. racontait- on. Un ouvrier aux 'carrière» avait pris la résolution de tuer sa femme.
Un matin il lui dit :— je n'irai pa» travailler aujourd'hui, mais jouer aux boules avec des camarades — que le dîner Boit prêt à un* heure.
La femme voulut faire des observations, mais Je mari |ui imposa silence.
Elle sortit pour aller chercher le pot au feu.
Lui, pendant ce temps, frit une longue êpèc à deux mains, qu'il avait repassce sur un grès, et qui coupait comme, un rasoir.
Puis il descendit à la cave et se cacha derrière des tonneaux.
Il s était fait cette réflexion, qu'elle descendrait à la cave pour tirer du vin — pendant qu'elle serait à genoux et inclinée sur le robinet, il lui abattrait la tète.
Il attendit pendant trois heures
La femme descendit ; elle tenait la chandcllo d'une main, un litre de l'autre.
On eût dit qu'elle pressentait ce qui allait se passer, elle avait peur et regardait de tous eûtes.
Elle ne vil rien.
Elle s'agenouilla, approcha la bouteille, tourna le robinet.
L'homme se leva. Le bruit que faisait le vin en tombant dans la bouteille empêchait qu'on entendit celui de ses pas.
Il leva, l'epeo — un éclair passa dans l'obscurité, la tête tomba.
Son plan était fait d'avance.
Il avait un sac de plâtre tout prêt pour cacher le sang; il empoigua la tête pour la poser sur son saede plâtre. Tout à coup il jeta un cri.
La tète lui avait pris le pouce avec ses dents, et dans les
convulsions de l'agonie, le mordait jusqu'à l'os.
L'homme devint preque fou de douleur et d'effroi ; il posa la tête «qr le sac à plâtre ; le plâtre en se collant à la plaie vive arrêta le sang ; les yeux se rouvrirent, les dents su desserrèrent, ut il sembla que, comme un dernier souffle, comme un soupir suprême, la tète lui jetait ce mot :
— Malheureux !
L'hbmine bondit hors de la cave, eourut ohes le commissaire de police, se dénonça lui-même, racontant l'événement dans tous stts détails.
Voilà lo premier fait.
Le second avait rapport, comme nous l'avons dit, à Charlotte de Corday, et deceluUà on ne pouvait pas nier I authenticité.
On sait quel enthousiasme avait conduit Charlotte de Corday à Pari*, quel ciimo elle y accomplit, et commont elle fut condamnée à mort en expiation de ne ciimo.
Charlotte de Corday fut conduite à 1 «cliafaud.
C'était par iine chaude journée de juillet, une journée d'orage.
Au moment ou elle parut sur la plase de la Révolution, la foule poussa un cri.
Le spectacle, en effrt, était eplendide.
Figurez- vous une jeune fille de vingt-iept ans, ?.vqc des yeux magnifiques, un nez d'un dessin parlait, des lô.res d'une régularité suprême, se tenant debout dans la charrette, la tête levée, moins pour paraître dominer la foule, peut-être, que parce quo ses mains liées derrière le dos la forçaient de tenir la tête aiusi.
la pluie avait cessé, mais comme pendant tout lo chemin elle avait supporte la pluie, l'eau qui avait coule sur elle collait 8e* vêlements à son c-jrps, dont ils dessinaient les contours charmants.
On eût dit une Diane sortant du bain.
La chemise ronge dont l'avait revêtu le bourreau don» nait un aspect étrange, une splendeur sinistre A cette lé(« si fiéir et si énerpiq'.îe.
En apercevant l'echafaud, elle pâlit, et cette pâleur fut sensible, surtout à cause de la chemise rouge qui montait jusqu'à ses épaules .maispresque aussitôt elle fit un effort, se tourna vers l'echafaud et le regarda eu souriant.
La charrette s'arrêta. Charlotte de Corday sauta à terre, sans permettre qu'on l'aidât à descendre, puis elle monta les marches de l'echafaud, rendues glissantes par la pluie qui venait de tomber.
Pour le reste, laissons parler le biographe. Si je terminai le récit, peut-être croirait-on que j'y ajoute quelque chose.
• Le calme de ses traits ne se démentit qu'au moment oïi l'exécuteur, — cet infâme avait nom Legros, — lui arracha le fichu qui couvrait son sein : la pudeur outragée se trahit chei la jeune fille par un mouvement do colère bientôt réprime; quand la tête de Charlotte Corday fut tombée sous lo fatal couteau, l'execuieur la montrant au peuple, osa lui appliquar deux soufflets. Les joues se couvrirent d'une rougeur qui frappa tous les regards (1).
C'est cette rougeur après la section de la tête, quand tête ot tronc, selon le docteur Guillotin et le docteur Cabanis, devaient être morts, c'est cette rougeur qui douua matière à la discussion.
Ajoutez-ceci :
M. Le dru avait assisté A l'exécution, il avait vu cette rougeur, et il avait pousse, comme la plupart des specta-
(1) DieUonnçirt dt la Cpntxrtelion, Charlotte Çprday.— Charles du R zoir.
leurs, un cri d'indignation à cet acte brutal do l'exécuteur.
C'était uu philosophe que M. Ledru. Il voulut savoir, de l'exécuteur lui-même, ce qui avait pu le pousser à une pareille action.
Il alla le voir en prison.
Le misérable avait été condamné à trois mois de prison pour outrage envers uu condamné.
Nous avons vu que, sur ce point, le texte du la loi était précis.
L'article 11 disait :
La peine de mort consistera daus la simple privation de la vie, sans qu'il puisse jamais être exerce aucune torture envers les condamnes.
(h- c'était une torture que ces deux soufflets, torture posthume, c'est vrai, mais torture !
M. Ledru descendit dans le cachot de l'homme.
Il demanda à Legros ce qui avait pu le porter à l'action infâme.
— Tiens, répondit celui-ci, la belle question ; je suis maratiste, moi ; je venais de la punir pour le compte do la loi, j'ai voulu la punir pour mon compte.
Mais, répliqua M. Ledru, vous n'avez donc pas compris, malheureux, qu'il y a un crime dans cette violation du respect dû à la mort !
— Don, dit Legros, vous croyez donc qu'ils sont morts parce qu'on les a guillotines, ces chiens d'aristocrates.
— Sans doute !
— Ou voit bien que vous ne regardez pas dans le panier quand ils y sout tous ensemble, que vous ne leur voyez pas tordre les yeux et grincer des dents, cinq minutes encore après l'exécution, Nous sommes forcés de changer de panier tous les mois, tant ils en saccagent te fond aoec levrsdents. —C'est un tas de lêtes d'aristocrates, voyez-vous, qui ne veulent pas se décidera mourir, et je ne serais pas étonne qu'un beau jour quelqu'un*- dVntr'elles se mit à crier cive te Jtm.
Dès lors, pour M. Ledru comme pour M. le docteur Suc, il n'y tut plus de doute, il y avait persistance delà vie audelà du supplice.
Pendant combien de temps.
La question n'était pas là : du moment ou la mort n'clait pas instantanée, la douleur ne durât-elle que cinq secondes, n'était plus dans la loi.
La loi avait dit, toujours article II ;
La peine de mort consistera dans la simple privation de la vie, sans qu'il puisse être exerce aucune torture envers le condamne.
Ces cinq secondes de douleur étaient une torture, et une torture insupportable.
La douleur ne se mesure pas a sa durée, ou le saitmais à sou intensité.
Cabanis et Guillotin nièrent que cette douleur existât.
M. Ledru et le docteur Suc allèrent chercher leurs preuves dans les animaux d'abord.
Chez l'homme ensuite.
Enlevez la tête à une mouche, elle s'envole, se poso au premier endroit venu, se frotte les deux pattes de devant et de ces deux pattes cherche sa tête.
Enlevez la tête d'un hanneton, et posez le hanneton sur une table ronde, le hanneton se mettra en route et marchera jusqu'à ce qu'arrive aux limites de la table, il seule le vide avec sa patte, alors il reviendra sur ses pas, craignant de tomber.
Enlevez la têto d'un cerf-volant, mettez-ld dans une toile, vingt-quatre heures après exposez votre doigt à ta
pression des cornes do cette tète, et elles vous serreront les doigts jusqu'au sang.
Oui, mais ces animaux n'ont point de colonne vertébrale.
Passons aux animaux à colonne vertébrale.
Tranchez la tête d'une vipère à deux pas de son trou, la vipère tournera instinctivement sur elle même et cherchera sou trou pour y rentrer.
Tranchez la tète d'un canard à vingt pas de sa mare. Il s'envolera du cote de sa mare, et, s'il y tombe, se mettra à nager sans tète.
Tranchez la tête d'un veau, et posez-lâ sur un vase rempli de plâtre. Les yeux resteront ouverts, et chaque fois que vous menacerez les yeux de vos deux doigts, le veau clignera les paupières.
Passons à l'homme.
Mal 1er dans ses Eléments de Physique, tome IV, page 35, dit :
• Une tele coupée rouvrit les yeux et me regarda, parce que, du bout du doigt, j'avais louché sa moelle épiniére*
Weyeard, Arts philosophique, page, 221, dit : « J'ai vu se mouvoir les lèvres d'un homme dont la léle était abattue. • Entiii, Sommcring dit :
• Plusieurs docteurs, mes confrères, m'ont assure avoir vu une tète séparée du corps grincer les dents de douleur. Et moi, je suis convaincu que si l'air circulait encore par les organes de la voix, les têtes parleraient. •
Laissons ceci, et passons à un autre ordre d'idées.
Plusieurs historiens avaient raconte qu'au moment de mouter à l'èchafaud, Louis XVI s'était débattu entre les mains des aides.
Cela me semblait tellement en opposition avec la couleur générale de sa mort, avec la résignation de son testament, que ne m'en rapportant poiut à la lettre écrite le surlendemain de l'exécution, par le père Sansoii, à l'Assemblée nationale, je résolus vers 1832 ou 1833, de mo présenter chez l'exécuteur sous un prétexte quelconque, et de le questionner moi-même.
Le prétexte fut bioutùt trouve. — Les exécuteurs ont toujours certains remèdes contre certaines maladies, sans compter le remède vonverain qu'ils ont contre la vie.
Aussi, en Allemagne, appelle-t-ou les bourreaux généralement docteurs.
Il est vrai qu'en France, on appelle assez généralement aussi les médecins, bourreaux.
Sanson vendait de la pommade pour les rhumatismes. Cette pommade, selon la légende populaire, se fait avec de la graisse de morts.
Je me présentai chez M. Sanson à huit heures du soir. 11 demeurait rue des Marais, n° 71.
Je demandai à parler à M. Sanson ; — on me conduisit à lui.
Je savais que lui n'avait jamais exécuté ; seulement il était présent, se tenait au pied de l'èchafaud , tandis qu'un de ses quatre aides faisait la besogne.
Depuis 1820, son hls Clement-Henri exécutait. La première exécution qu'il avait faite, c'était à Beauvais, chez son beau-frère, Charles-Constant Desmorets , mort aujourd'hui depuis plusieurs années . et qui avait dans sa vie ce terrible souvenir d'avoir exécuté Georges Cadoudal et ses onze complices.
J'appris de lui-même un détail assez ignoré , c'est que leurs cadavres ont été enterres au cimetière Sainte-Cathe-
viue, siluè nie des Fossés-Saiut-Michcl, et qui fui fermé en 1815, à la rentrée des Bourbons.
J'avoue que j'étais assez embarrassé d'entamer la négociation.
Le pére Sanson, homme de soixanle-Irois ans à peu près, n Ugure douce, mélancolique et vénérable, me recevait debout et le sourire sur les lèvres.
Ce sourire voulait dire : — Vous êtes un curieux , je le vois bien , que puis-je faire pour satisfaire votre curiosité ?
Je pris mon prétexte :
— Monsieur, lui dis-je, un de mes parents est atteint de rhumatismes, et j'ai recours à vous. On lui a recommande
' votre pommade comme étant souveraine ; je riens vous en demander un pot.
Sanson ouvrit une armoire, — en tira un pot et me le donna.
— Combien ? demandai-je.
— C'est selon : votre parent est-il pauvre ou riche ?
— Pourquoi cela?
— S'il est pauvre, ce n'est rien ; s'il est riche, c'est ce que vous voudrez
Je lui donnai dix francs.
— Est-ce tout ce que vous désirez ? me demaoda-t-il. A mon tour, je le regardai en souriant.
— Non, lui dis-je, je désirerais encore autre chose; mais, celte autre chose, je n'ose pas vous la demander.
— Parlez.
— Franchement, vous me le permettez , n'est-ce pas? Puis, je ne suis pas tout le monde .
— Je no vous demande pas qui vous êtes, mais si vous voulez me dire votre nom...
— Je suis l'auteur d'Henri III, de Christine et A'Antony.
— Ah ! monsieur Dumas. Quel dommage que mon fils ne soit pas la; c'est un rude claqueur, allez! il se ferait plutôt ccharper que de manquer une de vos premières. — Au reste, il est peut-être rentré , attendez.
Il ouvrit la porte et cria :
— Henri ! Henri I l'ne voix répondit :
— 11 n'est pas rentré.
— Ah ! par exemple , ce sera un désespoir. — Enfin. - Eh bien , vous disiez que vous désiriez quelque chose, monsieur Dumas?
— Vous savez combien les auteurs dramatiques ont besoin de renseignements précis, monsieur Sanson. Il se peut qu'il arrive un moment où j'aie à mettre Louis XVI en scène. — Qu'y a-t-il de vrai dans la lutte qui s'engagea entre lui et les aides de votre père, au pied de l'ecbafaud?
— Oh ! je puis vous le dire, monsieur, j'y étais.
— Je le sais, et c'est pour cela que je m'adresse à vous.
— Eh bien , voici : le roi , vous le savez , avait été conduit à l'échafaud dans son propre carrosse et avait les mains libres. Au pied de l'échafaud , on pensa qu'il fallait lui lier les mains ; moins parce qu'on craignait qu'il ne se défendu que parce que, dans un mouvement involontaire il pouvait entraver son supplice ou le rendre plus douloureux. Un des aides attendait donc avec une corde, tandis qu'un autre lui disait :
— Il est nécessaire de vous lier les maius.
A cette proposition inattendue, à la vue inopinée de cette corde, Louis XVI eut un mouvement de repulsion involontaire.
— Jamais! s'ècria-t-i), jamais !
Et il repoussa l'homme qui tenait la corde.
Les trois autres aides, croyant à une lutte, s'élancèrent vivement.
De là, lo moment de confusion interprété à leur manière par les historiens.
Alors, mon père s'approcha, et , du ton le plus respectueux : <
— Avec un mouchoir, sire, dit-il.
A ce mol ■ sire . » qu'il n'avait pas entendu depuis si longtemps, Louis XVI tressaillit; et comme au même moment son confesseur lui adressait quelques mots du carrosse :
— Eh bien, soit, — encore cela, mon Dieu ! dit-il. Et il tendit les mains.
— Est-ce que l'échafaud est toujours le même? deinandai-je à Sanson.
— Non, me dit-il, il a été renouvelé; mais la guillotine, l'ancienne, celle qui a servi à Louis XVI, à Marie-Antoinetlo, A Madame Elisabeth el à la princesse de I-amballe est dans notre musée. •
— Vous avez donc un musée, demandai-je?
— Oui. - Voulez'Vous le voir ?
— Je crois bien !
— Venez, alors.
11 prit une bougie el marcha devant moi.
Autant que je puis me le rappeler, après vingt-cinq ans, nous montâmes quelques marches el entrâmes , à droite, dans une espèce de galerie.
Là, en effet, était le musée terrible.
Au premier rang , appuyés contre la muraille, les deux portans rouges, et, entre eux, le couperet rouille.
Au pied des portans, la bascule démontée et les deux paniers : celui destiné à recevoir la tête, celui destiné A lecevoir le corps.
Après cette sombre relique venait , comme importance, l'èpèe qui avait décapité Lally Tollendal.
M. Sanson , voyant ma curiosité, la prit et me la mit entre les mains.
C'était une longue rapière dont la lame avait près de quatre pieds de long ; sa forme était espagnole ; — sans doute la lame faisait partie de ces fers précieux que l'on trempait dans le Tage ; — la garde, toute en fer, comme la poignée, était composée de quatre tiges de fer recourbées de manière à couvrir la main, tandis que la sousgarde, faite en manière d'ecumoire, était perforée de petites étoiles dans la concavité desquelles s'engageait l'èpee de l'adversaire.
Ihiis il y avait tout un arsenal de haches, de doloires, de trauches-têtea de toutes façons.
Je vis un peu. tout cela, comme dans un songe, A la lueur d une bougie dont la flamme tremblante faisait trembler les objets qu'elle éclairait
M. Sanson avait mis une complaisance parfaite à me montrer tous ces objets, de sorte que je n'hésitai point à hasarder la plus indiscrète de mes questions.
Après l'avoir fait précéder de toutes sortes d'excuses.
— Monsieur, lui demandai-jo, est-il vrai que vous pouvez avoir une voiture, mais seulement à la condition que votre nom sera sur cette voiture?
— Ceci, me dit-il, ce n'est pas une loi, c'est pis : une loi se rapporte ; c'est une coutume, et une coutume ne s'abolit pas. Au reste, si vous voulez voir comment on élude une question, venez avec moi, et je vous ferai toir ma voiture.
Jetais en train de tout voir, la voiture devait y passer | comme le reste
Nous descendîmes dans une cour, et, sous uue remise, je vis une espéco de landau MM massif.
M. Sanson approcha la bougie de son panneau.
Ce panneau était orne d'un blason.
— Ce sont des arnus parlantes, me dit-il.
L'ecusaon était de gueules, avec une cloche d'argent.
Seulement la cloche était .fêlée, et, au-dessous de la cloche, eiail écrite cette légende :
S llh s son.
Monsieur </« Paris s'en était tiré au moyen d'un ca lembour.
Maintenant, comment cette guillotine que j'ai vue démontée, en 1 833 dans le musée S.inson, A Paris, comment celte guillotine se trouve-t-elle remontée, eri 1857, dans le mnséc Tussnud, A I-nndres?
Je vais vous le dire.
Ah ! vous ne m'écrirez plus, quand vous verrez où cela vous mène. *
Comme me. l'avait dit son père, Clément-Henri Sanson elait un grand coureur de spectacles et de bals.
Il était à toutes les premières représentations ; il ne manquait pas un bal.
Vous croyez qu'il en avait le droit.
Point. M. de Paris n'a pas de droits; il n'a que des devoirs.
Nous avons dit que le père Sanson n'avait jamais exécute et que le lils exécutait depuis I8?0.
Pendant 1a nuit du mardi gras de l'an 1 836, une exécution fut décidée.
C'était celle de Plesrhi.
Lorsqu'une exécution est décidée pour le lendemain, — q».e le pourvoi en cassation et le pourvoi èn grâce sont rejetés. ->- le ministère de la justice envoie au procureur général l'ordre dVx<Vuli<.n : le parquet alors fait prévenir l'exééntetir en lui envoyant . par un garçon de bureau, l'ordre d'exécution, et un autre ordre pour que le directeur do la prison lui reinette le condamné.
Le pârtfnet prévient également l'aumonier de la prison, lâ gendarmerie et la police.
I! «rail donc été décidé, dans la soirée du mardi-gras, que Ftesehi ^rait ËXécûteié lendemain.
A minuit, le garçon de bureau sonnait A lA porte de la rho des Marais, n« 71.
Lé Père Sanson était A la campagne.
Le fils n'était pas chez lui.
L'ordre était nrgént ; le lendemain A sépt heures du matin, Fieachi, Pepiu et Moret Ûetaient avoir cessé dé vivre.
Pas d'exècutéurs.
Us domestiques troublés, disaient qu'ils né croyaient pas que leur maître rentra» le lendemain avant sépt ou huit heures du matin.
Le garçou de bureau courut A la police.
On prévint M. Kanlair que M Sanson ne se trouvait nas. !
H s'agissait, quelque part qu'il fût, de retrouver M. Sanson.
Kanlair se rendit à la maison de la rue des Marais , interrogea les domestiques, mais n'en tira rien. II eut une illumination.
11 connaissait un bal où.... où, selon lui, M. Sanson devait Atre.
C était un bal masqué, — «n bal — rien que de Turc». On Je rendit au bal , — on garda les issues, on entra daus b salie, ou fit démasquer tous les dausuuxs.
Kanlair ne s'était pas trompé.
M. de Paris fut prévenu à temps, Fiescni, Pépin et Moret furent exécutes a l'heure dite: mais il u*y en eut pas moins un mauvais rapport fait sur M. de Paris.
Dèux ou trois faits du même genre s'èlant succédé, Clément Henri Samson fut forcé de donner sa dimissionen février 1817,
Il n'avait d'autre fortune que sa place, les meubles de sa maison et les curiosités de son musée.
I.es épèes, celle qui avait tranche la tète de Lally Tollendal surtout , les haches, les coutelas se vendirent facilement. Mais la guillotine n'était pas d'un placement commode ; on la fit offrir au musée d'artillerie, mais le directeur la refusa.
Enfin, Sinsim la fit offrir à M"" Tussand, qui ne fit pas U petit» bouche, sauta dessus, et la racheta le prix que lo grand père Sanson l'avait rachetée lui-même après l'exction de Marie Antoinette.
Cinq mille cinq cents francs.
C'est que le grand père Sanson était royaliste dé cœur : après l'exécution du roi, il tomba malade; après celle de la reine, il mourut.
Il ne survécut que six mois A cette dernière.
VoilA, chers lecteurs, l'histoire de la guillotiné en général, et en particulier l'histoire de la guillotine île M«« Tussaùd.
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