‹ Le MonteCristoChapitre 52 sur 144 · JEUDI 18 JUIN · texte numérisé non relu

JEUDI 18 JUIN

TO«l<- tradnrtUm et r. proiiiK-llou «ont Intrrdllri.

LE

JOURNAL HEBDOMADAIRE DE ROMANS, D'HISTOIRE, DE VOYAGES ET DE POÉSIE

rveui et tioiaà

PAR ALEXANDRE DUMAS, SEUL

On ■'«bonne * Paris, «a buremi du Journal, rae \«<r« -nnmo de« Vlrtolr*», n II.

FRANCE s Paria Un an. . 8fr. »»c.

— Six mon. 4 M Département». . . Un an. . ]0 mw

— Six mou. 5 40

ÉTRANGER

Angleterre. ... Un an, 13fr. «»c.

Belgique Un an, 13 30

Eapagne Un an, 13 80

Naplea Un an, 15 »■

Piémont Un an, 15(r. »-c.

Portugal Un an, 11 50

Proue Un an, 13 50

Rnaaia Un an, 13 50

Lan demande» d'abonnement» doirent être adreeaee», fronce, à M. Delarier, au bnreau du journal, avec une râleur anr Pari» on un mandat inr la potte.

CAUSERIE AVEC MES LECTEURS

' Cher» lecteurs,

L'histoire de mon petit César finie, la parenthèse à propos de la guillotine de madame Tussau 1 fermée, revenous à nos courses dans Londres et hors de Londres.

Vous comprenez bien, chers lecteurs, que n'ayant que quatre ou cinq jours à donner à la joyeuse Angleterre, et un de ces jours devant être consacre à Epsom , un autre à Manchester, nous n'avions pas de temps à perdre, même au mus éc des horreurs.

Je jetai les yeux sur ma montre : il était trois heures et demie.

Nous nous hâtâmes de regagner la rue et d'appeler un eab.

En France, nous croyons que le mol cab s'applique paiticuliérement à la désignation d'une espèce de cabriolet, en forme de fauteuil à la Voltaire, à l'arriére duquel la cocher est assis, et qui, disgracieux d'encolure, est fort commode en réalité, en ce qu'il vous isole du cocher, et, par conséquent, de l'émanation des herbes plus ou moins malfaisantes qu'il fume sous le nom de tabac.

Oh ! que je voudrais pouvoir consigner ici le nom de cette grande et honnête dame, comme disait Brantôme, à qui un de nos amis demandait l'autre jour dans un vagon : — L'odeur du cigare voua incommode-t-elle, madame? Et qui lui repondit :— Je ne sais pas, monsieur, on n'a jamais fume devant moi.

LiO

LE MONTE-€TUSTU.

Celle nouvelle parenthèse fermée , revenons au mot cab.

Non, en Angleterre cah ne désigne absolument aucune espèce «le véhicule, cab s'appliipm à lotit moyen de locomotion anime par la présence d'un ou île Jeux chevaux.

On peut hasarder, sans amour-propre national, «pic celle désignation philosophique vient du mot cabriolet.

Seulement, les Anglais, qui sont les plus grands abrevialèius que je connaisse, ont réduit les ipintre syllabes en une, et du mot cahriolet ont fait le mol atb.

Comitie ils ont fait du vin d'Oporlo le vin de Porto, puis 1 • \ in d ; Port-

Ou.uul il s'agit du nom de famille, qu ils ne peuvent pas abréger matériellement, ils lahrégem par la prononciation.

1/ud lli<)U(jttam-]>vdwiu-ri Lml ttroum.

Les Anglais, avec un peu de travail, Uniront , par ne plus parler, emmêles gros.-es misses, que par monosyllabes.

Aussi, le vers de Itacine, «[u'ils apprécient le puis, estil cc'm-la justement «pion a tant reproche, au grand poète puce qu'il n'était compose que de monosyllabes.

l e jour n'est pas plus |n:r «pie lu ftitnJ Je m >>f i «pat.

Pal tançons leur admiration et montons en cah. Ce cah nous conduisil en «juelques minutes à Hydc- Park.

L'heure brillante de Hyde-Park est quatre heures de l'après-midi ; le jour à la motlel 1 vendredi.

Alors, toute la fashion de Londres marche an pas, trotte ou galope dans la grande allée de llyde-l'ark.

CYst l i que l'on voit les plus beaux chevaux et les plus jolies femmes de Londres, et par conséquent du monde entier.

Mais rendons justice aux Anglais: leur premier regard oit toujours pour le cheval.

Nous pourrions mémo ajouter, je crois, leur premier désir.

C'est chose curieuse, je vous jute, a voir, que celte grande allée de llyde-l'ark, ou l'indépendance de la femme anglaise brille dans tout son éclat.

Autant il est rare de voir, en France, une femme mouler seule à cheval, suivie de son domestique, autant il est rare, à Londres, ae voir une femme accompagnée de; son mari, de son frère ou de son amant.

Il y a plus : la femme domine énormément romme nombre. On rencontre des groui.es de dix ou douze femmes, marchant eu peloton comme une patrouille de hussards, on comme une seule ligne de cuirassiers qui passe une revue

Ou les sent fermes fctir leurs selles comme des amazones du Thcrmodoii, ou comme des écuyeres du Cirque.

Arrivées aux barrières, c'est-à-dire à l'extrémité des allées, elles font volte-face avec une précision admirable, sans effort, sans embarras.

Si l ime d'elles a à causer avec «pielque cavalier qui passe, elle reste en arrière, entame avec lui une conversation plus ou moins longue, puis salue familièrement de la main et de la cravache, enlève sou cheval au galop, et rejoint le groupe auquel elle appartient.

Cela ne veut pas «lire que tous les groupes doivent être c"e dix eu l'onze, non, il y en a de six, de quatre, de deux.

- Quelques femmes d'un rang plus, aristocratique ou d'un tempérament plus solitaire se promènent seules, avec un d uii'-stupie, deux domestiques etipuelquefois trois ou quatre domestiques.

Je vis l'une de ces dames, se trouvant devant la barrière au lieu de se trouver devant l'ouverture, trop paresseuse

pour faire lire demi-courbe, enlever son cheval par-dessus la barrière avec autant de laisser-aller, de facilite, de hardiesse qu'un jockey à une course de haies.

Le domestique «pli la suivait se crut sans doute oblige d'en faire autant, et suivit son exemple.

Nous avons dit «pic le spectacle «le la grande allée de Hyde-Park était curieux. — Il est plus que curieux, il es: beau.

C'est un large spécimen de la lici te aristocratique de ce peuple, qui esl arrive à la liberté en foulant aux pieds l'égalité.

Nous n'avons pas idée de cela en France.

Il y a à llyde-l'ark , tous les jours, quinze à dix-huit cents femmes montant des chevaux de cinq à dix mille francs.

Combien y a-t-il de chevaux de dix mille francs à l'aris?

Vingt-. in«| ou trente, peut-être. F.t encore!...

Nous restâmes trois quarts d'heure à Hyde-Park.

Ce «pie. pendant ces trois quarts d'heure, nous vîmes passer llollantau vent de boucles de cheveux de toutes nuances, depuis le noir aile de coi beau jusqu'au blond roux, de cous gracieusement inclines, se courbant et se redressant connue le mouvement des vagues, de visages roses «•datant sous la demi-teinte des chapeaux à larges bonis charges de plumes, franges de dentelles, — d'yeux noirs, (lois et passionnes, — d'yeux bleus do i.x et langoureux, —je ne me chargerai point de l'enumerer.

Shakspeare, qui a tout dit, a peint ses compatriotes arec une seule phrase :

L'Angleterre est un nid de cygnes au milieu d'un vaste étang.

Il va sans dire que, dans ce nid de cygnes, il n'y a de places que pour les Anglaises.

Oh ! comme on vous comprend, doux rêves du poète ! Desdemona, Juliette, Mirauda, Ophelia, Jcssica, Cordeîie, llosalinde, Tilania, comme on 'vous comprend, quand on a vu ces femmes aux cheveux flottant.*, aux yeux noyés, aux joues transparentes, aux cous ondoyants, qui semblent faites pour l'hermine, le velours, le satin et la soie, plus encore que la soie, le satin, le velours et l'hermine ue semblent faits pour elles!

Disons en passant, que Punch, ce Pasquino de Londres, qui ne respecte rien, appelle la uraude- Allée où caracolent toutes ces belles dames , — Italien- Itow , le chemin pourri.

Près de cette grande allée est la statue d'Achille, fondue avec les canons français pris a Yitloria et dédiée, To Arthur of Wellington from his countryteomen , mot à mot : -à Arthur, duc de Wellington par les femmes de sa patrie.

Il va sans dire qu'Achille , en véritable demi-dieu de l'antiquité, combat tout nu.

Mais il a un bouclier; chose qui lui est la moins nécessaire, puisqu'il est invulnérable.

Kn face de la statue et de manière à ce que l'illustre duc et sa postérité puissent voir ce rher-tl'rruvre de l'art moderne de tontes ses fenêtres, est bâtie , sa maison, qui aujourd'hui n'offre plus rien de remarquable, et qui, lors de mon premier voyage, était doublement curieuse, — d'abord en ce qu'elle était la résidence «le lord Wellington, — ensuite, en ce «pie tous les volets étaient en fer.

La raison de ce formidable retranchement faisait honneur à la popularité du vainqueur de Yit!oria;de Salaman- «[ue et Talavera, — car nous ne pouvons pas admettre qu'il fut le vainipieur de Waterloo, — à chaque nouvede émeute, on brisait ses vitres -, — d'abord, il essaya de fermer les voleta, mais la dépense était double, on brisait 1<*

volets d'abord et les vitres après. Il en résulta qu'il eut l'ingénieuse idée de fermer les fenêtres avec des volets en for. Le duc en était quitte les jour* d'émeute pour déjeuner et dîner à la lumière.

Heureusement que la statue d'Achille comme sculpture, ni la maison de Wellington comme architecture, peuvent «*trc vues d'un coup d'ouï, — l'art n'y étant absolument pour rien et la bonne intention y étant pour tout.

Il en résulta que la double visite en fut bientôt fait*», — et comme notre cab nous attendait, porto Grosvenor, — nous sautâmes dedans, et, sans nous arrêter à rien, nous revînmes à London Collée Houso avec la rapidité du fiacre anglais, doublée de la promesse d'un pourboire , chose inconnue en Angleterre.

Il est vrai que comme les cochers anglais comptent par milles et font leurs comptes eux-mêmes," il y a tout lieu de prpsutnupr qu'ils n'ont point la maladresse de s'oublier.

A la porte de l'hôtel, toute la société, composée d'une quinzaine d'amis de M. Young, nous attendait. La présentation se lit selon l'étiquette anglaise. Mais de toute cette nombreuse société, je ne retins qu'un nom, celui do M. Knowles.

Il est vrai qu'à ce nom, M. Youni; ajouta: Qui a tué treille- cinq tigres.

M. Knowles était un homme d'une trentaine d'années ayant habité Rajahrampore, c'est-à-dire la ville du roi Ram, prés Mours-hed-Ilabad. Il avait la t;*te de moins que Garard, qui lui-même n'a guère que cinq pieds deux ou trois pouces. C'était une nature frêle, mais calme, avec une grande fixité dans le regard. L'œil était bleu faïence comme celui de tous le3 hommes volontaires jusqu'à l'obstination.

C'est la couleur de l'rpil des races celtiques, les plus entêtées de toutes les races.

Voyez les bretons et les Ecossais.

Nous allâmes tout courant jusqu'à Blackrriars- Bridge, c'est-à-dire jusqu'au pont des Frères-Noirs, un des pîus' vieux ponts de Londres, et là nous trouvâmes un de ces bateaux à vapeur qui sillonnent la Tamise.

Cela seul peut vous donner une idée de la puissance de cette reine de l'ennui qu'on appelle Londres quand je vous dirai, par exemple, que du pont de Rattersea, qui peut correspondre à notre pont dlcna, jusqu'à Blackwall, qui peut correspondre à notre Ilàpce, c'est-à-dire pendant quatre lieues au lieu d'une, la Tamise est desservie, comme' nue ruo à omnibus, par plus de soixante bateaux à vapeur contenant une moyenne de cent-cinquante passagers, parmi lesquels circulent deux ou trois bateaux à haif penny, c'est-à-dire à un demi penny, c'est-à-dire à deux liards. toujours chargés de 250 ou .M) personnes, qui, pour les deux liards, vont depuis le pont de Londres jusqu'au pout de Westminster, c'est-à-dire font à peu près deux lieues.

Le bateau allait partir ; nous y Rmes une véritable irruption.

Au pont de Blackrriars, la Tamise est quatre fois largo comme la Seine au pont dïena.

Ne vous préoccupez de rien, chers lecteurs, si vous faites ce voyage, que de regarder a droite et à gauche et d etndier le mouvement commercial qui fait grouiller au bord du grand fleuve anglais uu demi million d'individus. Le seul souvenir historique que Vous côtoyiez, c'est la Tour de Londres, dont vous voyez sYlevor les quatre clochetons. Quand je dis la Tour de Londres, je devrais dire la Tour Blanche bâtie par Guillaume le Conquérant, car de la Tour de Londres qui existait avant l'invasion normande et que a tradition veut avoir oie appelée Tour de Juillet, comme

ayant clé bâtie par Julius César, i! ne reste plu* rien.

Si je ne vous parle pas aujourd'hui de celte tour do Londres, chois Lecteurs, on si je ne vous ?n parle que pour mémoire, ce n'est point qu'elle n'en vaille pas la peine, c'est au contraire qu'elle eu vaut Irop la peine. Noos en ferons en conséquence l'objet dune causerie, sinon de deux.

A part ce mouvement commercial qui est l'âme visible de la grande cite, vous n'avez que deux choses à voir-, chers lecteurs, dans cette traversée de Blackrriars à Blackwall : c'est a gauche, le Grand Oriental ; à droite, l'Hôpital des Invalides de la marine, le plus beau palais de Londres.

Il acte bâti par Inigo Jones, sous Charles I", c'est-à-dire parle contemporain de Yandick qui, lui aussi, faisait de l'architecture en ,méme temps que de la peinture; mais qui, en même temps qu'il faisait de l'architecture et de la peinlure, faisait malheureusement aussi de l'alchimie, ce qui nous coûta probablement à nous une douzaine de beaux tableaux et probablement à lui une douzaine de belles années. La peste de IGil le trouva tout all'aibli par les veilles et n'eut qu'à le toucher de l'aile pour le coucher au nombre do ses victimes.

Charles I« le lit enterrer à l'ancienne église de Saint- Paul, brûlée en 1GGG. L'incendie détruisit le tombeau.

Sa mémoire n'en souffrit point ; il n'a pas cesse de grandir.

Ceux qui sont curieux d'énormes fourneaux, d'immenses marmites et de cuillers à pot gigantesques, doivent visiter les Invalides de Londres qui, sons ce rapport, remportent sur les Invalides de Paris. Il faut rendre justice à qui de droit.

Quand au Grand-Oriental, c'est le plus cr.orme bâtiment qui ait jamais été bâti sans en excepler la fameuse i»alèro de Ptolèmce dans laquelle il y avait uu jardin et dans le jardin un bois de palmiers.

Le Grent Eastenu pour lui donner son nom anglais, jauge 22,500 tonneaux ; c'est-à-dire qu'il est quarante-cinq à cinquante fois plus prand qu'un trois-màts ordinaire.

Du bateau à vapeur que nous montions, nous l'apercevions à un demi-kilomètre gisant sur le rivage, comme Lêviathan échoue.

Les hommes qui travaillaient à sa carène, rapetisses par sa masse, paraissaient gros comme des fourmis.

Il pourra transporter '»,000 passagers et 10,000 soldais. Il aura six mâts, dont cinq eu fer, et le plus proche du gouvernail en bois, pour ne pas déranger la boussole.

Cela nous semble, au reste, une grande erreur eu matière de construction que de croire que plus la masse est puissante, mieux elle résistera à la mer et à la tempête. Quant à moi, je me croirais plus eu siïreté dans la plus petito goélette que dans celte énorme machine.

J'ai voyage avec un speronare, c'est-à-dire dans une coquille de noix ; j'ai voyage avec le Véloce, c'est-à-dire avec un bâtiment de la force de deux cent cinquante chevaux. Je me suis cru, dans deux circonstances identiques, moins exposé sur ma coquille de noix que sur mon bâtiment de deux cent cinquante chevaux.

Quelle que soit la force d'un steamer ou d'un vaisseau, il ne domptera pas la mer. Et pour la mer, ce sera toujours une plume à la main d'un f:eant.

Mieux vaut amuser la mer que la délier.

J-* ne demande pas mieux que de ne pas être un prophéto de mauvais augure pour la compagnie quia déjà souscrit 700.000 livres sterling», c'est-à-dire dix-sept millions et demi, pour la construction du Great Kastcrn. Mais, je le répète, j'aimerais mieux, survenant une tempête, éirè sur le bouchon de liège avec lequel j'ai parcouru tout l'ar-

chipel de Sicile, avec lequel j'ai été à Messine, a Syracuse, à Palerme, à Lipari, à Malle, à Tunis, au Pizzo, que sur le Colosse qu'on bâtit aujourd'hui à Millwall.

Mais les Anglais sont ainsi faits. Ils croient faire plus grand en faisant plus gros.

A six heures et quelques minutes, nous abordâmes presqu'en face du restaurant. Comme tout le reste, le dîner «•lait commande de Paris.

Je vous en ai promis la carte, la voici.

La carte est une curiosité.

Ceci, chers lecteurs, s'adresse aux gourmands, si toutefois j'ai des gourmands, ce que j'espère bien, parmi les lecteurs du Monte-Ci isfo.

Si j'ai des gourmands, qu'ils osent avouer leur gourmandise, et que l'occasion s'en présente, nous causerons cuisine.

Ils verront qu'en théorie, du moins, je suis digne de faire leur partie.

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