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CHAPITRE IX

TOItRE VEnCATA.

Le moine sortit d'un pas grave et lent.

Dan» l'antichambre il rencontra un huissier de Sa Sainteté.

— Son excellence le vicomte de Chateaubriand? demanda le moine.

— Je suis chargé de vous conduire près de lui, répondit l'huissier.

Et il sj mit à marcher devant, le moine le suivit.

Comme l'avait dit le poète, il attendait dan* les Stanze de Raphaël, a.ssis en face du Saint Pierre délivré par l'Ange.

Dés qu'il entendit retentir sur le plancher le claquement d une sandale, il se retourna.

11 avait devine le moine

En effet, le moine était devant lui.

Il jeta sur son visage un regard rapide ; le visite était calme comme un masque de marine, mais pale et froid comme lui.

L'homme tout de sensation se sentit frissonner en fan; de l'homme tout de glace.

— Eh bien? demanda le poète.

— Eh bien! je sais maintenant à quoi m'en tenir, répondit le moine.

— 11 a refuse, balbutia M. de Chateaubriand.

— Oui, et il ne pouvait faire autrement que de refuser. C'est moi qui ai été un insensé de croire un instant que pour moi, c'est-à-dire pour un pauvre moine, que pour mon père, c'est-à-dire pour un serviteur de Napoléon, on faillirait à une loi fondamentale de l'Eglise, à un dogme sorti de la bouche même de Jésus-Christ.

— Mais alors, demanda le poète en plongeant son regard dans les yeux du moine, alors votre père mourra?

Le moine ne répondit point.

— Ecoutez, reprit M. de Chateaubriand, voulez-vous m'aHirmer que votre père est innocent.

— Je vous l'ai affirme une fois. Si mon père eût été coupable j'eusse donc menti?

— C'est vrai, vous avez raison, excusez- moi. Voilà ce que je voulais vous dire.

Le silence du moine indiqua qu'il écoutait.

— Je connais personnellement Charles X, c'est un bon et noble cœur. J'allais dire un grand, mais moi non plus je ne veux pas mentir; d'ailleurs, devant Dieu ceux qui auront été bons l'emporteront peut-être sur ceux qui auront été grands.

— Vous allez, interrompit frère Dominique, in'offiir de de demander la grâc« de mon père au roi.

— Oui.

— Je vous remercie. Celte offre m'a déjà été faite par le souverain poutife, et j'ai refuse.

— Et la raison que vous avez donnée à votre refus.

— C'est que mon père est condamné à mort, que le roi ne peut que faire grâce aux coupables. Gracie par le roi. je connais mou père, le premier usage qu'il ferait de sa main droite serait de se brûler la cervelle .

— Mais alors, demanda le vicomte, que va t-il arriver?

— Dieu qui lit dans l'avenir et dans mou cu-ur le sait seul. Si le projet que j'ai conçu déplaît à Dieu, Dieu qui d'un signe peut m'anèantir, fera ce signe, et je tomberai en' poussière. Si, au contraire, Dieu l'approuve, il aplanira la roule sur laquelle je marcherai.

— Permettez-moi , mon père, dit l'ambassadeur, de rendre cette route moins rude et moins fatigante.

— En payant mon passage sur quelque bâtiment ou dans quelque voiturin.

— Vous appartenez à un ordre pauvre, mon père, et ce n'est point vous offenser que de vous olfi-ir une aumône au nom du pays.

— Dans toute autre circonstance, répondit le moine, je

recevrais cette aitmone au nom de la France ou au votre, et je baiserais la main uni me la donnerait. Mais je suis l'ait à lafatigue , et daus fa situation d'esprit et de nenr ou je suis, la fatigue est un bien pour moi.

— Sans doute, mais sur un bâtiment ou dans mie diligence vous irez plus vite.

Pourquoi faire irais-je pins vite, quel besoin ai-je d'arriver? One j'arrive la veille du jour fixé pour l'exécution de iimn père, c'est tout ce qu'il me faut. J'ai la parole du roi Charles X pour trois mois, je me fie à sa parole; que j'arrive à Paris le quatre-vingt-neuvième jour, et j'arrive à temps.

—Alors, puisque vous n'avez point hâte, laissez-moi vous offrir l hospitalité au palais de France.

— Ouc votre excellence me pardonne de ne répondre que par des refus à ses bontés, mais je pars.

— Quand cela?

— Aujourd'hui ?

— A quelle heure !

- Al insianl même.

— Sans faire votre prière à Saint-Pierre ?

— Ma prière est faite, et d'ailleurs je prie en marchant. • - Laissez-moi vous mettre sur la route, au moins.

Vous quitter le plus tard possible, après les obligations que je vous ai, sera un grand bonheur pour moi.

— Vous me donnerez bien le temps de mettri- de cotf mon habit d'ambassadeur.

- A votre excellence personnellement, je donnerai le temps qu'elle me fera l'honneur de me demander.

— Alors, remontons en voiture et repassons par l'ambassade.

Le moine fit un signe d'assentiment. — La calèche attendait à la porte du Vatican.

Le moine et l'ambassadeur y montèrent.

Pas une parole ne fut échangée entre eux pendant le trajet ; on arriva à l'ambassade.

M. de Chateaubriand rentra avec le moine daus son cabinet, après avoir adresse quelques mots à l'huissier.

Puis de son cabinet il passa dans sa chambre.

A peine la porte de sa chambre était-elle fermée, l'on apporta une table à deux couverts toute servie

Dix minutes après, M. de Chateaubriand rentra ayant dépouillé son uniforme, et s'-tant revêtu de ses habits ordinaires.

Il invita frère Dominique à se mettre a table et à manger.

— J'ai fait vœu en partant de Paris, dit le moine, de prendre mes repas debout ; de ne manger que du pain et de ne boire que de l'eau, jusqu'à mon retour à Paris.

— Pour celte fo^s, mon père, dit le poète, je partagerai votre vœu, moi aussi je ne mange guère que du pain et ne bois guère que de l'eau II est vrafque cotte eau est l'eau de la fontaine Trèvi.

Tous deux mangèrent debout un morceau de pain et burent un verre d'eau.

— Partons, dit le premier, le poète au moine.

— Partons, répéta celui-ci.

La Voiture attendait.

— • A Torre Vergata, dit l'am)>assadeur.

Puis, se retournant vers le moine :

— C'est ma promenade de tous les jours, dit-il ; je n'ai donc pas même le mérite de me détourner de mon chemin pour vous.

La voiture gagna la rue del Corso, la place du Peuple on plutôt du Peuplier, car peuple et peuplier se dit de la même façon en italien, et puis la route de France.

Ou passa près de la ruine iutitulèe : Le tombeau de V/rfl»-

Tout est Néron à Home.

Voltaire a dit de Henri IV ■

— Le seul roi dont le peuple a garde la mémoire. Nérou est le seul empereur dont se souviennent les

Romains.

— 0" 'est-ce que ce colosse ?

— C'est la statue de Néron.

— Qu'est-ce que celte lour ?

— C'est la tour de Néron.

— On 'est-ce que ce tombeau?

— C'est le tombeau de Néron.

Et tout cela est dit sans aucune exécration, sans aucune haine.

Les Romains «le nos jours lisent peu Tacite.

Qui a pu valoir à l'assassin de son frère Brilannicns, de> sa femme Oclavie et de sa mère Agrippine, cette immense popularité ?

Ne serait-ce point qu'au milieu de Unis ses crimes, Néron était artiste?

C'est du virtuose et non de l'empereur «pie le peuple se souvient ; non pas du César à la couronne d'or, mais de l'histrion à la couronne de rose.

A une lieue à peu prés du tombeau de Néron, la calèche s'arrêta.

— Voilà où j<; m'arrête, dit le [Hièle, voulez-vous que la voiture vous conduise plus loin.

— Où s'arrêtera votre excellence, je m'arrêterai moimême, mais le temps seulement de lui' l'aire mes adieux.

— Alors, adieu, mou père, dit le poète, et Dieu vous conduise.

— Adieu, mon illustre prolecteur, dit le jeune homme. Je n'oublierai jamais ce que voire excellence a fait pour moi. et surtout ce qu'elle a eu le désir de Taire.

Et le moine Ht un pas en arrière, les mains croisées sur sa poitrine.

— Ne me donnez-vous point votre bénédiction avant de me quitter, dit le vieillard au jeuue homme.

Le moine secoua la léle.

— Ce malin, dit-il, je pouvais encore bénir, mais cet après-dlner, avec les pensées que j'ai au cœur, la bénédiction serait mauvaise et pou riait bien vous porter malheur.

— Soit, mon père, dit le poète. C'est donc moi qui vous bénis. J'use du droit que me donne mon âge; allez donc, et que Dieu soit avec. vous.

1*5 moine s'inclina une dernière Ibis, et prit le chemin deSpolele.

Il marcha pendant une demi-bcuie sans se retourner une seule fois vers cette Rome qu'il quittait pour ne la revoir jamais sans doute, et qui no semblait pas occuper plus de place dans son esprit que le dernier village de France.

Le poète le suivit des yeux, immobile et muet, tant qu'il put le voir, l'accompagnant de son regard au retour, comme avait fait Salvator à son départ.

Enfin, frire Dominique disparut pour ne plus i épurai- Ire, derrière la petite montée de la Storla.

Pas une seule fois le pèlerin de la douleur n'avait retourné la tête.

I/e poète lui jeta un dernier soupir, et la tête basse, les bras inertes, il s'en alla rejoindre un groupe d'hommes qui l'attendait à gaucho de la route, près d'une fouille commencée.

Le même soir, il écrivait à M" lr Réramier :

• J'ai besoin de voui écrire, car j'ai le cœur triste.

• Cependant, je ne vous parlerai pas de ce qui m'attriste le tirur, mais je vous parlerai de ce qui m'occupe l'esprit: de nies fouilles. TorreVergiila est un bien de moine situé à une lieue à peu prés du tombeau de Néron, sur la gauche en venant de Home, dans l'endroit le plus beau et le plus désert. Li est une immense quantité de ruines à fleur do terre recouvertes d'herbes et de chardons. J'y ai commence une fouille avant-hier mardi, en cessant de vous écrire, j'étais accompagne de Visconti qui dirige la fouille; il faisait le plus lteau temps du monde, une douzaine d'hommes armes de bêches et de pioches qui déterraient des tombeaux et des décombres de maisons et de palais dans une profonde solitude, oll'tait un spectacle digue de vous; je faisais un seul vœu, c'est que vous fussiez-là. Je consentirais volontiers à vivre avec vous, sous une tente, an milieu de ces débris.

• J'ai mis moi-même la main à l'œuvre; les indices sont excellents ; j'espère trouver quelque chose qui me dédommagera de 1 argent que je mets a cette loterie des morts. Dés le premier jour, j'ai trouvé un bloc de marbre grec assez considérable pour faire le buste «lu Poussin. Hier , nous avons découvert le squelette d'un soldat goth elle bras d'une statue de femme. C elait rencontrer le destructeur avec la ruine qu'il avait faite , nousavons une grande espérance de retrouver ce matin la statue. Si le» débris

d'architecture que j'amène au jour en valent la poine, je ne les renverserai pas pour vendra les briques, comme on l'ait ordinairement, je les laisserai debout, et ils porteront mon nom ; ils sont du temps de Domitien, nous avons une inscription qui uous l'indique. C'est le beau temps de l'art romain.

» Cette fouille va devenir le but de nos promenades, je vais aller m 'asseoir tous les jours au milieu de ces débris, et puis, quand je serai parli avec mer, douze paysans à demi nus, tout retombera dans l'oubli et le silence. Vous représentez-vous toutes les passions, tous les intérêts qci s'agitaient autrefois dans ces lieux abandonnés. Il y avait des maîtres et des esclaves, des heureux et des malheureux, de bélier, personnes «|U8 l'on aimait et des ambitieux qui voulaient être ministres ; il y reste quelques oiseaux et moi encore pour un temps fort court; nous nous envolerons bientôt. Dites-moi, croyez-vous que cela vaille la peine d'être un des membres "du conseil d'un petit roi des Gaules, moi barbare de l'Armorique, voyageur chez des sauvages d'un monde inconnu des Romains^ et ambassadeur auprès de ces prêtres que l'on jetait aux lions? Otiand j'appelai Leonidas à Laredemone, il ne me répondit pas ; le bruit de mes pas à Torrc Vergala n'aura éveille personne, et quand je serai à mon tour dans le tombeau je n'entendrai pas même le son de votre voix. Il faut donc que je me hâte de me rapprocher de vous et de mettre lin a toutes ces chimères de la vie des hommes. Il n'y a de bon «tue la retraite et de vrai «pi'uu attachement comme le vôtre.

• 1'. m: Cn.vTK.viruniANi». .

La malle qui part tous les jours à six heures du soir de Homo empiirla cette lettre, et vers onze heures de la nuit, laissa entre Raccona et Ncpi un pèlerin assis sur une pierre au bord de la route.

Ce péle-in, c'était frère Dominique qui faisait sa première halte sur le chemin de nome à Paris.

Alex. Dumas.

(La suite au prochain numéro )

LES GRANDS HOMMES EN ROBE DE CHAMBRE

OCTAVE AIC1NTE

Rrutus et Cassius morts, lo monde restait à partager en tre Antoine et Octave.

Nous disinii enlre Antoine el Octave, car Lepidc était déjà mis de côté ou à peu prés.

Celait Autoiue qui avait eu toute la gloire de la journée de Philippes. Nous avons vu qu'un songe avait prévenu Octave du danger qu'il courait, et qu'Uclave toujours prudent, s'était éloigne du lieu du combat.

C'était donc a Antoine à choisir.

Fastueux comme un satrape, Antoine choisit l'inépuisable Orient, laissant à Octave l'Italie, les Caubs el l'Espagne ruinées, et à Lepide l'infertile Afrique.

Voici ce que chacun avait dans le partage.

Antoine, une royauté facile sur des peuples énervés, des richesses immenses, des voluptés inouïes; puis, dans les moments où il lui conviendrait de redevenir soldat, une guerre toute populaire à mènera lin, la guerre des Parthes dont César avait esquisse le plan.

Octave avait l'Occident, pauvre, épuise, à demi barbare, 170,000 vétérans à payer el qui, chacun, avaieut la promesse d'un lot de terre et de vingt mille sesterces.

Seulement, da;:s ce partage est Home, la ville prédestinée, Home à qui les douze vautours de Romulus assignent douze siècles d'existence et de domination, et qui n'en a pas encore épuise huit.

Lepide a le pays des fables et des souvenirs, lo berceau I d'Annibal, la tombe de Oaton.

Suivons Octave, puisque c'est lui dont nous esquissons l'histoire.

Octave était malade ou faisait semblant de lV-lro, c 'était une de ses grandes ressources ; malade le jour des batailles, il ne combattait pas; malade le jour de l'échéance, il ne payait pas.

Dès lors, amis et ennemis disaient qu'avec une si faible santé, il ne pouvait vivre six mois.

A quoi bon conspirer contre un homme qui dans six mois serait mort ?

Il revenait donc à Rome à petites journées traîne dans sa litière, rapportant a Rome son trophée a lui.

Antoine avait jeté son propre manteau sur Ilrutus, avait ordonné qu'il fut enseveli dans sa plus belle cotte de mailles, avait puni l'homme qui charge de mettre le feu au bûcher avait enlevé cette cotte de mailles jugeant inutile do faire une pareille dépense pour un mort.

Octave lui avait fait couper la tête de Brutns, et il rapportait cette télé pour la déposer au pied de la statue de César, lui qui. lorsque la chose avait été utile à ses projets, avait porte secours a Dècimus Brutus, l'un des meurtrière de César.

Mais c'était un tendre neveu quand sa politique avait besoin d'évoquer lo souvenir de son oncle.

En rentrant en Italie, il fut effraye ; les grands chemins étaient couverts de routiers devenus bandits, des bandes de colons dépouilles ailluaient vers Home, les vétérans soulevés avaient tué un de leurs centurions, ils jetèrent son cadavre devan*. la litière d'Auguste.

Les porteurs, voyant leur chemin kirré ainsi, ne savaient s'ils devaient avancer ou reculer. Le pale triomphateur tira le rideau de sa litière et d'une voix faible :

— Passez à côté, dit-il.

La voix était si altérée, le visage si paie, que les révoltés eux-mêmes curent pitié.

Ou disait qu'Octave n'arriverait pis jusqu'à Home. Il y entra mourant.

C'est que, comme Antoine, il avait aussi sa guerre à laquelle il voulait réfléchir, la guerre des Pirates.

Sexlus Pompée, échappe à la boucherie de Muuda, s'était réfugie en Sicile, et là, avec le nom de son père, il avait reconstruit la piraterie détruite par son père; son premier soin, après s'être assure de la Sicile, avait été de prendre la Sardaigne, et, un pied sur chacune de ces Iles comme le colosse de Rhodes, il dominait la mer.

("était un hardi pirate que ce jeune Sexlus, plein de poésie, et si l'on peut lui appliquer un mot tout moderne, plein de pittoresque, sans autre patrie que ses vaisseaux, Africain ou Espagnol aussi bien mie Romain, portant un nom demeuré le plus illustre et le plus populaire après celui de César, il s'habillait non pas de pourpre, comme ses rivaux, mais d'une tunique et d'un manteau couleur des vagues azurées de la Méditerranée, et se faisait appeler fils de Neplune.

On se rappelle l'alllche qu'il avait fait poser sur les murs do Rome, au moment des proscriptions.

Octave Antoine et Lepide avaient promis cent mille sesterces à quiconque tuerait un proscrit.

Sextus en faisait offrir deux cent mille a quiconque le sauverait.

En altendant.il interceptait les blés d'Afrique et d'Kgypte, de sorte que l'Italie mourait de faim.

'Xousavons explique dans notre étude sur César, comment toutes les terres de l'Italie étaient converties en pâturages, « l comment de la tïaule cisalpine à Rhegium, on ne récoltait pas le dixième de blé nécessaire à sa consommation.

(Tétait le cas pour Octave d'être plus malade que jamais.

Seulement il appela au chevet de son lit deux grands médecins pour le genre de maladie dont il était atteint.

Agrippa, son glaive.

Mécène, sa pensée.

Nous avons dit comment Octave avait rencontré Agrippa, s'était lie avec, lui, l'avait ramené de Rome, et quoique déliasse extraclion en avait fait sa main droite.

Fils d'usurier, petit (ils d'un marchand de farine, Octave , n'y regardait pas de si près. i

Il avait deviné, dans Agrippa, le soldat invincible, l'âme dévouée, l'homme des bous et salutaires conseils.

Ouant à Mécène, ce n'était pas un héros, celui-là. comme Auguste, il n'avait même aucune des qualités qui les font; tout au contraire d' Agrippa, d'une famille riche et ancienne,— elle descendait, disait-on, des rois étrusques, il avait tous les défauts que donnent le pratrieiat et la richesse.

Sous des apparences de mollesse, il cachait une pensée infatigable, un jugement d'une justesse et d'une linesse extrêmes, uuegrande connaissance des hommes, eteetadmirable sentiment des convenances, dont les parvenus, et Octave était un parvenu, sont encore plus jaloux que les princes d'ancienne rate. Merveilleusement habile à corrompre et a séduire, ce fut le plus profond diplomate des temps antiques Préfet de police, ayant le goût des détails, il appliqua son imagination à suivre le Seuat dans toutes ses intrigues, les conspirateurs dans tous leurs complots, les comices dans toutes leurs brigues; mauvais poète, mauvais prosateur, faux de goût quand il composait lui même, il devenait un admirable appréciateur, soit qu'il s'agit de critiquer ou ap-

fdaudir lorsqu'il jugeait. Aucun des génies du temps ne ui échappa, pas même Horace, son eunemi mortel qui commença parle déchirer à belles dents, et qui finit par l'applaudir A tout rompre. Il y gagna deux choses. Son nom devint la symbolisation du protectorat élevé, et il fit a Auguste, non-seulement un règne glorieux, mais glorieusement chanté. Enlevez à Auguste Mécène, Mécène emporte avec lui Virgile et Horace, et alors Auguste n'est plus qu'Octave, dont Tacite ne dit que quelques mots, dont Suétone ne dit pas grand bien, et dont Appien dit beaucoup de mal.

Il n'y a pas de grand empereur, sans grand poète, point de héros sans apologie , point de demi-dieu sans apothéose.

Mécène, l'homme dont parle Sènèqne , qui restait au lit jusqu'au soir, qui marchait cuire deux eunuques, qui siégeait à la place d'Auguste dans une robe flottante et sans ceinture, reproche déjà fait à César, avait suivi Octave à Philippes, ne s'était pas couche de trois jours , était reste arme quarau te- huit heures, et place entre le danger et Octave, avait rendu compte à Octave de toutes les phases de la bataille.

Puis, après la bataille, il avait recueilli Messalaet .Klius liunia, les deux compagnons d'armes d'Horace, avait (ait conserver sou commandement à Messala, et s'était engage à faire nommer le secoud prêteur dans l'année mémo.

Co courtisan femmelette, cet humble serviteur qui ne voulut jamais s'élever au-dessus du rang de chevalier, était-ce bien le même homme qui, lorsque Octave, sur son siège de triumvir, se laissait aller à l'enivrante luxure du sang, ne pouvant arriver jusqu'à 'ni, écrivait sur ses tablettes, — le léceraslu, enfin, bourreau! — et lui ie tait, ostensiblement, publiquement, cette injonction, à laquelle il donnait la force d'un ordie et non la forme d'une prière.

Voilà les deux médecins qui étaient assis au chevet d'Auguste. Nous avons dit quelle était la maladie.

La maladie, c'était l'Italie affamée, celait la mer sillon— deo par les pirates, c'étaient les vétérans à payer.

Ou commença par décider que l'on paierait aux vétérans le plus que l'on pourrait ; il fallait avant tout uue armée. Antoine avait entraine à sa suite les cinq sixièmes de ceux qui avaient combattu avec lui et Octave a Philippes.

Or, il n'était pas difficile de deviner que de même que Pompée et César n'avaient pas pu se partager le monde, il faudrait bientôt que l'un des deux, Autoiue ou Octave, donnât sa part à l'autre.

Octave vaincu par Antoine ou Antoine vaincu i>ar Octave, le vaiuqueur avalait Lepide par-dessus le marché.

Octave dépouilla donc les temples, chassa les propriétaires, écrasa les citoyens.

Mais tout cela payait-à peine la moitié de ce qu'il devait aux vétérans.

Il se trouva alors entre cette multitude de dépouilles et cette foule de créanciers ayant reçu des à-compte. Or, chacun sait cela, rièn de doux comme le créancier

IJi MONTE-CRISTO.

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