‹ Le MonteCristoChapitre 74 sur 144 · A LA NOUVELLE HENOMMÉB DE LA SOLIDITE · texte numérisé non relu

A LA NOUVELLE HENOMMÉB DE LA SOLIDITE

Quand revenez-vous, mon grand'ami, que de gré on A» force je vous conduise voir cette enseigne qui vous amènera, je l'espère, à confier votre pied à mon cordonnier, an lieu de vous entêter à vous faire chausser à Bruxelles. Mille sentiments bien affectueux.

Céleste ns Chaiiwillan.

J'ai depuis quelques temps reçu d'un de mes amis qui voyage aux Etats-Unis et au Mexique, des lettres qui me paraissent assez curieuses, pour les faire passer sons les yeux des lecteurs.du JHonle-Critto.

Je le croyais encore sous le cinquième degré de latitude, chassant l'hippopotame el l'éléphant sur les bord* du Nil-Blanc, lorsque je reçus, il y a un an à peu près, relie lettre datée de New-York.

Alex. Dumas.

New-York, 1" mai 18.16.

Mon cher ami.

La dernière lettre que je vous ai écrite était datée des bords du Nil-Blanc ; je pensais bien et je crois même que je vous l'annonçais , rentrer triomphalement dans mes foyers et y planter mes choux comme feu Cincinnatus, mais le démon des voyages ne quitte pas si facilement le malheureux dont il s'est emparé une fois ; témoin le Juif- Errant avec lequel je me vante d'avoir aujourd'hui quelque ressemblance, non point par mou âge et ma barbe, mais par mon teint de Bédouin et mes jambes de cerf.

J'ai sauté par-dessus l'Atlantique comme si ce n'eut été que le Nil, le IUiiu ou le Danube, et me voilà tombé au beau milieu de cet effroyable tourbillon qu'on appelle New-York. Pour avoir un peu de repos, je viens causer avec vous, mais n'ayez pas peur, je ne vous fatiguerai pas avec mes observations météorologiques , géographiques, géologiques qui forment le côté sérieux c'est-à-dire ennuyeux de mon voyage.

Je viens de débarquer an beau milieu des Yankees, qui m'ont immédiatement donné un èchantillion de la liberté dont ils jouissent, parunc nonchalance,— vous savez que je suis Allemand, cher ami, et qu'en ma qualité do descendant d'Arminius, je ne trouve pas toujours le mot propre quand j'ai l'audace d'écrire en français,— par une nonchalance, dièais-je donc, que nous appellerions nous de l'impolitesse.

Bon, voici que je m'aperçois que je commence par une ingratitude envers ce jeune peuple. Est-ce la faute des Amr» ricains si Washington n'a pas mis dans la constitution un article qui leur défendit de chiquer depuis le matin jusqu'au soir, el s'ils ont eu des maîtres d'hydrographie qui leur ont appris à cracher avec une habileté dont vous

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n'avi'z aucune idée, à droite, a gauche, devant eux et même derrière eux, ce qui serait du plus grand intérêt si celte scicuce ejaculalriee n'allait pas jui»quït cracher quelquefois par-dessus la table où vous prenez votre cafe

Dans ces cas-là la clin», vous le comprenez, cesse d'être récréative pour devenir inquielante.

Mais il faut leur pardonner beaucoup et vous leur pardonnerez, vous, plus que personne, letra femmes sont si I (elles, ce sont de si splendides statues de marbre, tant qu'elles n'ont pas l'imprudence de montrer leurs dents en ouvrant la bouche, et leurs pieds en allongeant la jambe.

C'est cependant un grand peuple auquel je ne reproche sérieusement que son culte effréné pour le veau d'or, culte qui l'emporte chez lui sur toutes les autres passions qui agitent nos pauvres cœurs européens.

Ne parlez plus de Paris et de ses boulevards, de Napleset de sa rue de Tolède, de Londres et de sa Cite, si vous voulez peindre le mouvement d'une ville : Paris, Londres. Naples, toutes nos capitales, quelles qu'elles soient, agitées par une fête extraordinaire, par le mariage d'uue reine, par la naissance d'un prince, par la proclamation de la République, par ce que vous voudrez enQn avec votre fertile imagination, inventer de plus émouvant, ressemblent à une kermesse de village en comparaison du mouveujent qui se fait dansleBroad-vay, c'est-à-dire dans la principale rue de New-York.

I n jour lord X.., grand propriétaire d'Irlande, montrait au prince d'Esteihazy ses nombreux troupeaux de moulons.

— Ya-t-il autant de moutons dans votre pays que j en ai ici, mon prince, demanda milord X...

— J'ai plus de bergers que vous n'avez de moulons, répondit le prince Es leïhazy.

Un pari fut engage, on compta les bergers du prince et les moutons du lord, — ce fut le noble hongrois qui ga- P»b.

Eh bien', avec autant de vérité, un Yankee répondra à un Français qui lui demandeia :— Avez-vousautant de voitures que nous ?

— Nous avons plus d'omnibus seulement que vjus n'avez, von?, de proment urs.

Pendant six jours de la semaine, New- York est une fourmilière dans laquelle vous vous êtes amusé à fouiller avec un bu ton.

Le septième jour, chacun s'enferme chez soi , boit son grog et lit la Bible.

Le vieux Yankee dit à son fils :

— Gagne de l'argent, mon enfant, d'une manière honuèle si lu peux, mais, avant tout, gagne do l'.-irgenl.

Co besoin de Taire de l'argent par tous les moyens possibles, déteint en Amérique sur toutes les relations sociales. — Eciulez les voyageuis qui ont parcouru les Etats Unis, — les uns se plaignent amèrement de la réception qui leur a été faite, — les autres l'exaltent au troisième ciel.

Les uns et les autres ont raison. — Cette différence existe reellemcut cl voici d'où elle vient.

Présentez-vous comme écrivain, comme savant, comme auteur, comme homme qui voyage pour son agrément, pour la science, pour passer son temps et pour dépenser son argent, vous serez partout le bien venu.

Mais au contraire , arrivez comme homme d'affaires , comme négociant , comme entrepreneur , — malheur à

vous, trois fois, dix fois malheur. — On ne voit en vous qu'un concurrent qui peut devenir dangereux et qu'il est nécessaire d'écraser à temps.

Ai -je dit qu'il n'y avait qu'une passion qui animât les Yankees, celle de l'argent ?— j'ai eu tort, — et je leur dois une réparation. — A New-York, a Philadelphie, à Washington, à Albany, a Boston , dans toutes les villes des Etais l'nis enfin, le feu éclate régulièrement plusieurs fois par jour, tantôt dans un quartier, tantôt dans l'autre,— de là jeunes et vieux ont contracte la manie d'être firemen, lisez pompiers, — Chez nous les hommes forment des sociétés artistiques, littéraires, scientifiques, mais à Now- York. et dans les autres villes américaines, on se borne à établir des compagnies de volontaires qui on l pour but unique d'éteindre les incendies. Chacune de ces sociétés a ses propres pompes et rivalise de zèle pour arriver avant aucune aulrê sur la place du sinistre. - Ainsi, je viens de faire à New-York la connaissance d'un respectable citoyen qui se nomme John Pratt. Après avoir satisfait sa passion pour les dollars en en amassant un million, la rage d'éteindre les incendies a'esl emparée de son cœur et en a fait déloger toutes les autres agitations ; il veille et dort dans son uniforme de pompier, deux domestiques se tiennent nuit et jour aux écoules, et au premier coup de cloche qui annonce un nouvel incendie, John Pralt se jette comme un furieux sur une pompe qui lui appartient, 1a traîne avec le secours de ses valets jusqu'au foyer destructeur, et là, taudis que lesdils valets pèsent sur les leviers d'impulsion, il dirige son jet avec une habileté et une persistance qui jusqu'ici ont valu toutes sortes de satisfactions à son orgueil.

II m'assura qu'il avait le noble et philanthropique espoir do perdre la vie dans un incendie.

Vous parlerai-je des hôtels américains ? — Avec un homme moin3 observateur que vous, je renverrais mon homme aux grands hôtels de Londres, de Paris, de Vienne.

J'aurais tort, et je ne veux pas avoir un tort avec vous, si petit qu'il soit.

Rien ne ressemble a un hôte) américain.

Suivez-moi.

— Cocher, à Astor-Housc.

Le cocher part au galop. — En Amérique, on fait tout an galop.

— Tme it moitcy, dit l'américain.

— Le temps, c'est l'argent.

Mon cocher part donc au galop.

J'arrive, au bout d'un quart d'heure, devant une construction colossaie, b;ltic comme une forteresse, avec des fenêtres comme des meurtrières.

Foule compacte dans la cour, queue à la porte.

Ma première pensée est que mon cocher a mal entendu et m'a conduit à la Bourse.

L'inscription de l'hôtel me rassure.

Je descends, je paie, je prends mou tour.

Au bout d'un temps donné, — moins long que je n'eusse cru, tout le monde est presse, — j'entre, j'enfile une série de corridors, je monte des. étages d'esi aliers, je traverse des vestibules, ou des centaines de créatures, que je croirais mes semblables si elles échangeaient une parole, se pressent silencieusement. La, nul ne s'occupe des autres, aucun de moi. < - .

Ce n'est qu'après un temps considérable que je découvre une espèce de bureau, autour duquel on s'amasse..**» Je fends la foule, j'arrive jusqu'au commis, je lui demande

tint' «:1u»tiil»r^,«il me regarde avec elor.nement, el finit, sur mes instaures réitérées, par m'en promettre mu.' jimir le *oir.

J'insiste poui la voir (oui (le suite.

11 n'y comprend rien.

En Amérique, cher ami, une chambre est «ne chose où il y a un lit lion ou mauvais ; on y entre à onze heures du soir pour y dormir, on en sort à six heures du malin pour aller à ses affaires.

Dac.s la journée, on a les salles de lecture, d'ern'ore, (le dessin, de peinture, de conversation. On a cabinet pour se raser, cabinet pour se laver. On a le bnt-rcom ou l'on boit, fume et reçoit. Pendant le jour, les hommes y sont, pour la plupart dit temps, couches sur trois chaises,. Ou est la quarante, cinquante, cent. Personne no parle, nul n'adresse un mol ù son voisin. Ou vide son verre et l'on souffle sa fumée et l'on crache. C est amusant au possible. On dirait les grandes eaux de Veisailles.

Les hôtels de New York, je ne sais encore si je dois dite les hùtels d'Amérique, ont encore une autre spécialité dont je dois faire mention.

J'ai toujours considéré comme une tradition des temps barbares la façon de se marier de nos pays civilisés. Avant que la jeune 11 Ile appartienne à celui qu'elle aime, ou la traîne comme une victime aux autorités civiles et ecclésiastiques, après quoi ou l'expose aux regards et souvent aux plaisanteries d'une population tout entière.

A New-York, c'est plus fort.

Chaque hôtel a ses weding-rooms, — ses chambres de noces, - chambres montées avec U ut le luxe possible et dans lesquels les jeunes époux passent la première nuit de leur mariage.

Ia> lendemain, tous les journaux annoncent comme uue réclame, que M. el M'« ont passe la nuit à tel hôtel et se sont couches et levés à telle heure.

Ma pudeur germanique me force, cher ami , à passer sur les autres détails, mais, «à la première occasion, je vous enverrai un journal avec les éclaircissements les plus étendus que je pourrai trouver:

Adieu. Je tourne court, lanl j'ai peur de vous eunuyer.

Baron de MULLER.

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