CHAPITRE XI
LE PTELUO-NOTAIRE.
Il en est des notaires comme des poulets, avec cette dif fèrence que l'on mange les uns et que l'on est mangé par les autres. Il y a donc de bons et de mauvais notaires, comme il y a de bous et de mauvais poulets.
M. Baratteau appartenait à cette dernière catégorie ; c'était un mauvais notaire dans toute l'acception du mot, et d'autant plus mauvais qu'il jouissait, dans tout le faubourg Saint- Germain, d'une réputation d'intégrité égale au moins à celle dont jouissait, à Vanves, l'honnèlo M. Gérard.
Il était question, pour le récompenser de cette probité proverbiale, d'en faire un maire, un député, un conseiller d'état ou quelque chose d'approchant.
M. Lorédan de Valgeneuse protegait fort M< Baratteau. Il avait usé de tout son crédit prés du ministre de Tinterieur pour le faire nommer chevalier do la Légion-d'Honneur ; on sait que le crédit de M« Lorédan de Valgeneuse était grand, aussi avait-il obtenu la croix demandée : l'honnête notaire venait donc d'être décoré, au grand scandale de ses clorcs, qui, sachant vaguement qu'il avait hyppothéqué un immeuble dont il n'était point parfaitement certain d'être propriétaire, l'accusaient tout bas d'être coupable du crime de sleUional et appelaient ironiquement entr'eux leur digne patron le Stellio-notairo.
L'accusation n'était point parfaitement juste ; le stellionat consiste en termes de jurisprudence à vendre deux fois uoe même chose qui vous appartient a deux acquéreurs différents. Maître Baratteau si bien instruit que 8e crût la chronique scandaleuse, ne s'était pas précisément rendu coupable de ce délit; il avait hypothéqué une chose qui ne lui appartenait pas ; ajoulous que lorsqu'il avait commis cette peccadille, il était maître clerc et non pas notaire, qu'il ne l'avait commise que pour acheter son élude, que rétude achetée sur la dot de sa femme, il avait remboursé la dette etfait disparaître par bonnes et valables quittances, le délit primitif, luette qualification de Stellio-notaire que les clercs de maître Baratteau donnaient à leur patron était donc doublement défectueuse. Mais il faut pardonner quelque chose à de jeunes praticiens, égarés par la vue d'un ruban rouge comme le sont les taureaux d'un cirque par la capa écarlate du Torero.
C'était chez ce douteux personnage, après te que nous venons de dire l'èpiUiète ne paraîtra peut-être pas exagérée, c'était, rcpétons-nous, chez ce douteux personnage que se rendait Salvator.
Il arriva au moment où maître Baratteau reconduisait un vieux chevalier de Saint-Louis, devant lequel il s'inclinait de la plus humble façon.
En apercevant Salvator à la place où il venait de saluer, avec tant d'humilité son noble client, maître Baratteau jetta sur le commissionnaire un regard dédaigneux qui équivalait à cette question.
— Quel est ce manant Y
Puis, comme Salvator faisait semblant de ne point comprendre la dédaigneuse cl muette interrogation, maître Baratteau la reproduisit tout haut en s'adressant à l'un de ses clercs eu faisant celte variante, et en passant devant Salvator sans le saluer.
— Que vent cet homme?
--Je désire vous parler, monsieur, répondit le commissionnaire.
— Vous êtes chargé de me remettre uno lettre?
— Non, monsieur, je viens vous parler pour moimême.
— Pour vons-même ?
— Oui.
— Vous avez une affaire à conclure à mon étude ?
— J'ai à causer avec vous.
— Dites à mon maître clerc ce que vous avez à me dire, mon ami, ce sera la mémo chose.
— Je ne puis le dire qu'à vous.
— Alors repassez un autre jour, aujourd'hui je n'ai pas le temps.
— Je vous demande pardon, monsieur, mais c'est aujourd'hui et non pas un autre jour qu'il faut que je vous parle de cette affaire.
— A moi-même?
— A vous-même.
Le ton do fermeté grave avec lequel Salvaator avait pro nonce les (melqnes paroles que nous venons de rapporter, n'avait point laissé que d'impressionner M* Baratteau.
Il se retourna donc assez étonné, et comme prenant son parti, mais sans faire entrer Salvator dans son cabinet.
— Eh bien ! voyons, que voulez-vous, dit-il, contez-moi votre affaire en deux mots.
— Impossible, dit Salvator, mon affaire u'est point de celle qui se disent entre deux portes.
— Vous serez bref au moins.
— J'ai besoin d'un quart d'heure au moins d'entretien avec vous, et encore je ne sais pas si au bout d'un quart d'heure vous serez décide à faire ce que je désire.
— Mais alors, mon ami, si la chose que vous désirez est si difficile ?
— Elle est difficile, mais faisable.
— AU ! çà, niais vous êtes pressant; savez-vous qu'un homme comme moi n'a pas de temps à perdre.
— C'est vrai ; mais je vous promets d'avance qne vous ne regretterez point le temps perdu avec moi , je viens de la part de M. de Valgeneuse.
— Vous? demanda le notaire étonné, eu regardant Salvator d'une façon qui signifiait, quel rapport ce commissionnaire poul-il avoir avec un homme comme M. de Valgeneuse?
— Moi, répondit Salvator.
— Entrez donc dans mon cabinet, dit M r Baratteau vaincu par la persistance de Salvator, quoique je ne comprenne pas quel rapport peut exister entre M. de Valgeneuse et vous.
—Vous allez le comprendre, dit Salvator, en suivant M« Baratteau dans son cabinet et en fermant derrière lui la porte qui séparait le cabinet de l'étude.
Au bruit que lit Salvator, le notaire se retourna.
— Pourquoi fermez-vous cotte porte, demauda-t-il ?
—Pour que vos clercs n'entendent pas ce que j'ai à vous dire, repondit Salvator.
—C'est donc bien mystérieux ?
— Vous e:*. jugerez vous-même.
— Hum! fit M» Baratteau, en regardant le commissionnaire avec une certaine inquiétude, et en allant s'asseoir a son bureau comme un artilleur se place derrière un re. tranchement
Puis après un instant d'investigation sans résultat : — Parlez, dit le notaire
Salvator regarda autour de lui, vit une chaise, la traîna vers le bureau et R'assit.
—Vous vous asseyez ? dit le notaire étonné.
—No vous ai-jc pas prévenu que j eu avais pour un quart d'heure ?
—Mats je ne vous avais pas dit de vous asseoir.
— Je le sais bien, seulement j'ai présume que c'était un oubli.
— Pourquoi avez-vous présumé cela?
—Parce que voici le fauteuil où était assise la personne qui m'a précédé.
—Mais cette personne était M. le comte de Noireterre, chevalier de Saint-Louis.
—C'est possible: mais comme il y a dans le Code : — tous les Français sont égaux devant là loi ; que je suis Français comme M. le comte de Noireterre, et même peut-être meilleur Français que lui, je m'assieds comme if s'est assis ; seulement, comme j'ai trente-quatre ans, tandis qu'il en a soixante-dix, je m assieds sur une chaise au lieu de m'asseoir sur un fauteuil.
I<c visage du notaire manifestait un étonnement progressif.
Enfin, comme se parlant à lui-même :
—Allons, dit-il, c'est quelque pari ; parlez jeune homme.
—Justement! j'ai pane, avec un de mes amis, que vous '
auriez la complaisance Je me prêter pour vingt-quatre heures une somme dont j'ai besoin.
— Ah ! nous y voilà, dit M' Baratteau, avec cet insolent ricanement qui échappe aux gens d'affaires lorsqu'on leur communique certaines propositions qui leur paraissent insolites.
— Oui, nous y voilà, dit Salvator, et c'est votre faute- si nous n'y sommes pas anives plus tût, convenez-en ; moi je ne demandais qu'a parler.
—Je comprends cela.
—J'ai donc fait ce pari
—Et vous avez eu tort.
— Que vous me prêteriez la somme dont mon nmi avait besoin.
— Mon cher, jo n'ai pas d'argent disponible en ce moment-ci.
— Oh ! vous savez, quand les notaires n'en ont pas ils en font.
— Et quand j'en ai, je ne prête que sur immeubles et par première hypothèque. Avez -voua des immeubles non grèves?
— Vol, en ce moment du moins, je n'ai pas un pouce de terre.
— Eh bien, alors, que diable venez -vous faire ici ?
— Je riens de vous le dire.
— Mon ami, dit M» Baratteau en appelant h son aide toute la majesté qu'il était capable de déployer, terminons cette plaisanterie, je vous prie ; mes clients sont des gens prudents el sensés, qui ue prêtent pas leur argent au premier venu.
— Mais aussi n'était-ce point l'argent d'un de tos clients que je venais vous demander, répondit Salvator, sans paraître le moins du monde intimide de la dignité qu'on déployait devant lui.
— C'était le mien peut-être ? demanda le notaire.
— Sans doute.
— Mon lionhomme, vous êtes fou.
— Pourquoi cela?
— Il est défendu aux notaires de spéculer avec leur propre fortune.
— Bon, dit Salvator ; il y a tant de choses qu'il est défendu de faire, et que cependant les notaires font.
— Ah ça, mon drôle, lit M* Baratteau en se levant et en marchant' vers la sonnette.
— D'abord, je ne suis pas un drôle, flt Salvator en étendant le bras et en lui barrant le passage ; puis, comme ie n'ai pas encore dit tout ce que j ai A vous dire, ayez la bonté de repreudre votre pla-e et de continuer à m'eoouter.
M* Baratteau regarda le commissionnaire avec un œil (lan>boyant, mais il y avait dans tout l'ensemble de celuici, dans sa pose, dans sa physionomie, dans son regard, un tel aspect de force et de droit, un tel semblant enfin de lion au repos, que le notaire se rassit.
Mais, eu se rasseyant, un sourire crispa ses lèvres ; il était évident qu'il préparait un coup qu'il allait être difficile à son adversaire de parer.
— En effet, continua t— il , vous ne m'avez pas dit éliminent vous veuez de la part de M . Loredan de Valgeneuse.
— Votre mémoire vous fait défaut, digne M c Baratteau, répondit Salvator ; je ne vous ai point dit que je venais de la pari de M. 1-oredan de Valgeneuse.
— Ah ! par exemple.
— Jo vous ai dit que je venais de la part de M VaJgeneuse tout court.
— C'est la môme choso, il un- semble.
— Oui, excepte que c'est tout le contraire.
— Expliquez-vous, car je commence à me lasser.
— J'ai l'honneur de vous repeler, monsieur, que ai je n'en ai pas déjà Uni avec vous, 0 est votre faute.
— Alors, finissons.
— Je ne demande pas mieux; maigre l'excellente mémoire dont vous me paraissez doue, monsieur, continua Salvator, vous me paraissez avoir oublié qu'il existe deux Valgeneuse.
— Gomment, deux Valgeneuse, répondit le notaire en tressaillant.
— Sans doute, l'un qui s'appelait Lorèdan de Valgeneuse et l'antre Conrad de Valgeneuse.
— Kt vous venez de la part...
— Je viens de la part de celui qui s'appelait Conrad.
— Bon, vous l'avez donc connu autrefois.
— Je l'ai connu toujours.
— Mais je veux dire avant sa mort,
— Etes- vous bien sûr qu'il soit mort?
— A cette question, bien simple cependant, M. Baratteau bondit sur son siège.
— Comment, si j'en suis snr, s'écria le notaire.
— Oui je vous le demande, répondit tranquillement U jeune homme.
— Certainement que j'en suis sur
— Regardez-moi nien.
— Que je vous regarde.
— Oui.
— Pourquoi faire.
— Dame, je vous dis, je crois que M. Conrad de V.ilc neuse vit, vous me répondez, je suis snr que M. Conrad de Valgeueuse est mort; alors je vous dis, regardez-moi Weo, penuétre l'examen tranchera-t-il la question.
— Mais comment cet examen trancherait-il la question 1 demanda le notaire.
— Parla raison infiniment simple qne c'est moi qtn suis M. Conrad de Valgeneuve.
— Vous ! s'écria M. Baratteau dont les joues se eau rrirent d'une pâleur Bride.
— Moi, repondit Salvator avec le même flegme.
— Cest une imposture, balbutia le notaire, M. Conr*! de Valgeneuse est mort.
— Monsieur Conrad de Valgeneuse est devant vous. Pendant cette course discussion, les yeux hagard» 4e
maître Baratteau s'étaient fliés sur le jënne homme, et sans doute avaient en effet, en faisant appel aux souvenir» du notaire, établi une irrécusable identité, car celui-«i ce»sant tout à coup de nier d'une manière absolue, [»**•> » une autre forme de dialogue.
— Mais enfin, dit-il, quand ce serait vous ?
— Ah ! dit Salvator, convenez que ce serait déjà quelque chose.
— Ou'y gagneriez-vous ?
— J'y gagnerais de vivre d'abord, et puis ensuite de vmu prouver que je ne mentais pas eh vous disant qns je venais de la part de M d<- Valceneuse, puisque N. de \alf#neuse c'est moi-même ; enlin j'y gagnerais, et j'y psgn* déjà, d'être écoute par vous avec une politesse plu» grand* et une attention plus soutenue.
— Mais enfin, M. Conrad.
— Conrad de Valgeneuse, insista Salvator.
Le notaire sembla dire, puisque vous le voolez, être prit.
— Mais enfin, M. Conrad de Valgeneuse, vous «svei mieux que personne ce qui s'est passe à la mort de M. votre père.
— Mieux que personne, en effet, répondit le jence. homme d'un ton qui fit passer un frisson dans les veine»
du notaire.
Il résolut cependant de payor d'audace, el avec un sourire narquois :
— Mau cependant pas mieux que moi, dit M. Baratteau .
— Pas mieux, mais aussi bien.
Il se fit un moment de silence, pendant lequel Sslraw fixa sur le magistrat un de ces repards avec lesquels leseepenl lascine l'oiseau.
Mais, de même que l'oiseau ne tombe pas sans lutte dam la gueule du serpent, M. Baratteau essaya de lutter.
— Enfin, demnnda-t-il. que voulez- vous?
— D'abord, ètes-vous bien convaincu de mon identité demanda Salvator.
— Autant qu'on peut être convaincu de I» wèawo» d'un homme a l'enterrement duquel on a été, dit le notaire, espérant rentrer dans le doute.
— C'est-à-dire, reprit Salvator, que vous avez été a l'enterrement d'un corps que j'ai fait acheter a l'amphithéâtre et que j'ai fait passer pour mon cadavre, par d«i
jnotifs que je n'ai aucun besoin de vous expliquer.
Oe fut le dernier coup ; le notaire n'essaya plu» de discuter.
— En effet, dit-il. trichant de se remettre de son trouble et n'étant point fâché que Salvator lui donnAt une ea péce de répit, en effet, plus je vous regarde, et plus je me souviens de votre figure ; mais j'avoue que je ne vous cosse pas reconnu A première vue, d'abord parce que je vous croyais véritablement mort, ensuite parce que vou» êtes beaucoup changé.
— On change tant en six ans, dit Salvator avec une sorte de mélancolie.
— Comment, il y a déjA six années? C'est effrayant comme le temps passe, fit le notaire, engageant, faute de mieux, la conversation dans des lieux communs.
Et, tout en parlant, maître Barattcau étudiait avec inquiétude le costume du jeune homme, mais après s'être bien assuré que c'était un costume de commissionnaire auquel rien no manquait, pas même la médaille, le calme rentra peti A peu dans son esprit, et il crut voir parfaitement clair dans la demande que Salvator risquait près de lui; en effet, de son examen, il conclut naturellement que, quoique le costume fut assez propre, celui qui le portait était dans la misère cl venait, comme il le lui avait dit, du reste, lui faire un petit emprunt ; dans ce cas. M Baratteau était un homme qui se respectait, et il s'était déjà répété A lui-même que, si Salvator était bien gentil, il ne serait pas dit que le notaire de la famille Valgeneuse aurait laissé le fils du marquis de Valgeneuse, tout bAtard que fût ce fils, mourir de faim faute de quelques louis.
Ainsi rassuré, et amené par son assurance . A la bonne disposition, maître Baratteau s'enfonça dans son fauteuil, croisa la jambe droite sur la jambe gauche, prit un des dossiers eparpillè3 sur son bureau et commença de le parcourir, comptant mettre A profit le temps que lo jeune homme embarrassé emploierait A lui exposer sa demande.
Salvator le laissa faire sans dire un mot : mais, si le notaire eût levé les yeux sur lui en ce moment, il eut été véritablement effrayé en voyant l'expression de mépris dont était empreint le visage dii jeune homme.
Mais le notaire ne leva point les yonx ; il parcourait ou faisait semblant de parcourir une feuille de papier timbré griffonnée du haut en bas, et ce fut li;s yeux fixés sur lo papier qu'il lui dit, avec un accent de compassion touto chrétienne :
— Et voua vous êtes fait commissionnaire, mon panvre garçon?
— Eh ! mon Dieu , oui , répondit Salvator en souriant malgré lui.
— Gagnez-vous votre vie, au moins? continua le notaire sans tourner la tète.
— Mais, continua Salvator en admirant l'aplomb do M. Barattcau, mais oui, je ne me plains pas.
— Et combien cela peut-il rapporter par jour, de faire des commissions?
— Cinq A six francs ; vous comprenez, il y a les bons et les mauvais jours.
— Oh ! oh ! fit le notaire, mais c'est un bon métier, alors -, avec cinq francs par jour on petit encore, pour peu que l'on soit économe, mettre quatre ou cinq cents francs de côté par an.
— Croyez-vous? demanda Salvator, continuant à étudier le notaire, A la manière dont le chat étudie la souris qu'il tieut entre ses griffes.
— Mais oui, mais oui, continua maître Baratteau ; tenez, par exemple, moi qui vous patle, étant mai tre-cWc dans cette même étude, j'ai économisé deux mille francs en trois ans, sur mes appointements, qui étaient do quinze cents francs ; ce fut le commencement de ma petite pelote. Oh ! l'économie, mon cher, l'économie ! Il n'y a pas de bonheur possible sans économie. J'ai été jeune aussi ; j'ai fait mes farces comme les autres, mon D'ieu, niais jamais je n'ai écorné mon budget, jamais le plus petit emprunt, jamais la moindre dette; c'est avec des principes semblables qu'on s'assuro une retraite pour se3 vieux lours. Oui sait? peut-être, vous aussi, serez-vous un jour niillionnairc
— Oui sait? fit Salvator.
— Oui ; mais, en attendant, nous sommes gêné, hein? Nous avons fait nos petites fredaines, et, noua trouvant A sec, nous nous sommes souvenu de ce brave maître Baratteau, et nous nous sommes dit : C'est un bon garçon, qui ne nous laissera point dans l'embarras.
— Ma toi, monsieur, dit Salvator, je dois avouer que . vous lisez dans ma pensée comme avec une loupe.
— Helasl fit sentencieusement le notaire, nous sommes malheureusement habitués A sonder les misères humaines ; ce qui m'arrive avec vous m arrive tous les jour» avec cinquante pauvres diables qui, tous, commencent leur antienne sur le même ton, et que je meta A la porte au commencement de leur antienne.
— Oui, dit Salvator, j'ai bien vu en entrant que c'était 1A votre habitude.
— Que voulez-vous, s'il fallait assister tous ceux qui demandent, eût-on la caisse do Rothschild, on n'y suffirait pas ; mais vous, mon garçon, se hâta d'ajouter maître Baratteau, vous n'êtes pas tout le monde, voua êtes le fils naturel de monancien client, le marquis de Valgeneuse ; aussi, pour peu que vous soyez raisonnable, je ne demande pas mieux que de vous rendre service. Combien vous faut-il au juste, voyons? continua le notaire, en amenant A lui, au fur et à mesure qu'il se renversait en arriére, le tiroir de son bureau oft il mettait son argent.
— Il me faut cinq cent mille francs; dit Salvator.
Le notaire poussa un cri d'effroi et faillit tomber A la renverse.
-r Mais vous êtes fou, mon garçon, cria-t-i! en poussant le tiroir dans sa gaine et en niellant la clef dans sa poche.
— Je ne suis pas phis fou que je ne suis mort, dit le jeune homme; il me faut cinq cent mille francs, et il me les faut dans lés vingt-quatre heures.
Maître Baratteau tourna un œil hagard sur Salvator; il s'attendait à le voir monaçant, nn poignard ou un pistolet A la main.
Salvator était fort tranquillement assis sur sa chaise et
sa physionomie manifestait la plus complète expression de bienveillance et de tranquillité.
— Oh ! oh ! fit le notaire, bien certainement voua avez perdu l'esprit, jeune homme.
Mais Salvator continua comme s'il n'eût pas entendu.
— J'ai besoin d'ici à demain neuf heures du matin ; et Salvator prononçait chaque parole lontement et en appuyant sur elle ; j'ai besoin d'ici à domain neuf heures du matin de cinq cent mille francs. Avez-vous entendu?
Le notaire secoua désespérément la téte, comme un homme qui dirait : Pauvre garçon, il n'y a plus de ressource.
— Vous avez entendu ? répéta Salvator.
— Ah ça! voyons, mon garçon, dit M. Baratteau, qui ne comprenait pas encore bien nettement, sinou le but de Salvator, mais ses moyens d'y arriver, mais qui flairait vaguement un grand danger cache sous le flegme du jeune homme ; %'oyons comment peut-il vous être passé par l'esprit que, même en souvenir de votre père pour lequel j'avais, il est vrai, une grande amitié et une profonde vénération, un malheureux notaire comme moi pouvait vous prêter une pareille somme.
— C'est vrai, je me suis servi d'un mot impropre en disant un prêt, j'aurais dû dire une restitution; mais, qu'A cela ne tienne, je rectifie ma demande, je viens donc réclamer de vous cinq cent mille francs d'abord, à titre de restitution.
— De restitution ! répéta d'une voix tremblante maître Baratteau, qui commençait à comprendre pourquoi lo fils du marquis de. Valgeneuse avait renne la porte derrière lui.
— Oui, monsieur, à titre de restitution, répéta pour la troisième fois et sévèrement Salvator.
— Mais que voulez-vous doue dire, demanda d'une voix étfinte et en scandant chaque mot le notaire dont le front ruisselait de sueur.
— Ecoutez bien, dit Salvator.
— J'écoute, répondit le notaire.
— Le marquis de Valgeneuse, mon père, repopdit Sal-
vator, vous fit venir, il y a «ant6t sept ans. ~ Se^ot ans, répéta machinalement le notaire.
— Dame, c'étaitle 1 1 juin 1821— comptez.
Le notaire ne répondit point et ne parut faire aucun calcul. Il attendait.
— C'était, continua Salvator, pour vous remettre un testament olographe, par lequel, en m'adoptant pour son fila, le marquis me reconnaissait pour son unique héritier.
— C'est fans, s'ecria le notaire qui verdissait à vue d'œil.
— J'ai lu ce testament, continua Salvator, sans paraître avoir entendu le démenti de M e Baratteau. 11 en a été fait deux copies, toutes deux de la main de mon père ; une de ces copies vous a été remise, l'autre a disparu. Je viens vous demander communication de ce testament.
— C'est faux, c'est entièrement faux, hurla le notaire en frissonanl do tous ses membres. J'ai entendu, en effet, M. votre père parler d'un projet de testament ; mais, vous le savez, votre pêro est mort d'une façon si subito, qu'il est possible que le testament ait été fait sans m'avoir pour cela été remis.
— Voua en jureriez? demanda Salvator.
— J'en donne ma parole d'honneur, s'écria le notaire en levant la main, comme s'il eût eu devant lui le crucifix de la cour d'assises, j'en jure devant Dieu.
— Eh bien ! si vous en jurez devant Dieu, monsieur Baratteau, dit Salvator, sans paraître ému le moins du monde, vous êtes le plus infâme coquin que j'aie jairjais vu.
— Monsieur Conrad ! vociféra le notaire en so levant comme s'jl eût voulu sauter sur Salvator.
Mais celui-ci lui prit le bras et le fit rasseoir sur son fauteuil, comme il eût fait d'un enfant.
A ce moment M. Baratteau comprit tout à fait pourquoi Salvator avait ferme la porte derrière lui.
— Une dernière fois, dit d'une voix grave Salvator, je voua somme de me donner communication du testament de mon père.
— 11 n'existe pas, je vous dis qu'il n'existe pas, s'écria le notaire en trépignant comme un enfant.
— Soit, monsieur Baratteau, dit Salvator, j'admeta, pour un instant, mais pour un instant seulement, que vous n'ayez pas eu connaissance de cette pièce.
Le notaire respira.
Alexandre Di-mas.
(La suite au prochain numéro).
LES GRANDS HOMMES EN ROBE DE CHAMBRE
OCTAVB STB
Le traite conclu entre Octave et Antoine, Antoine revint à Rome avec Octave devenu son beau-frère après avoir été son beau-fils.
Là, Octave se sacra prêtre de César, César avait été nommè dieu.
C'était un accord touchant, une alliance à ramoner les plus inquiets.
Seulement, une ombre obscurcissait cette bonne harmonie.
Dans les divers combats, dans les jeux, quels qu'ils fussent, combats de cailles ou de coqs, ces sortes de combats étaient fort en vogue à Rome, jeux d'adresse ou de hasard' Octave était joueur comme les dès eux-mêmes. Antoine avait toujours le desavantage.
Non-seulement Antoine était profondément blesse de
CCU aZ Pe ^° r , ,te, I , nai8 f T i eUi ' lc P h,s d'amertume en ion âme, c est qu il avait près de lui un devin esrvptieu qui
ne laissait pas échapper une occasion de lui faire remarquer cette supériorité du génie d'Octave sur le sien.
Cet homme, soit qu'il voulût plaire à Clèopatre, soit qu'il lui parlât avec sincérité, allait sans cesse lui repétant:
•> Toute grande et éclatante que soit la fortune d'Antoine, elle s'éclipse devant celle de César. Eloigne-toi de ce jeune homme le plus que tu pourras. Ton génie redoute le sien. Fier et haut lorsqu'il est seul, il perd devant celui de César toute grandeur et devient faible* et timide. •
Ces avertissements répétés décidèrent Antoine. Il prit pour prétexte de quitter Rome sa guerre des Partîtes, et, laissant ses affaires aux mains do César, il quitta l'Italie, emmenant en Grèce sa femme Octavie, dont U avait une. fille.
11 s'arrêta à Athènes pour y passer l'hiver.
Là, il reçut des nouvelles do Ventidius, auquel il avait conlié la conduite de la guerre parthiquo.
Ces nouvelles étaient excellentes. Ventidius avait battu l'ennemi.
Labiénus, l'ancien lieutenant de César.et Pharnapatès, le
[dus attache des généraux de ce fameux roi Orode, arec equel nous avons fait connaissance â propos do Crassus, étaient restes parmi les morts.
Cette nouvelle causa une si grande joie à Antoine, qu'il en donna un grand repas aux Athéniens.
Le lendemain de ce repas, il présida lui même aux exercices gymnastique», et laissant chez lui toutes les marques de sa dignité, il se rendit au gymnase vêtu d'une longue robe, chausse de pantoufles à la Grecque, et tenant a la inaiu la verge que les juges avaient l'haoitude de porter, do sorte que lorsque les jeunes gens avaient combattu, c'était lui qui les séparait.
Au moment où il quitta Athènes pour se rendre à l'armée, il prit une couronne faite des branches de l'olivier saint, et, pour obéir à un oracle rendu, il alla, pour l'emporter avec lui, puiser dans un vase de l'eau d'une fontaine qn'à cause de son intermittence on appelait la fontaine de Clepsydre.
Pendant le voyage, il reçut un nouveau courrier de Ventidius. Il avait battu les Partîtes une seconde fois.
Le fils du roi qui était entré en Syrie, Pacorus, vous vous rappelez encore ce nom, n'e3l-ce" pas, chora lecteurs, avait ele tue dans l'action.
C'était la revanche prise par les Romains de la défaite de Crassus.
Les Parlhes, battus une troisième fois, furent obligés de se renfermer dans la Mèdie et la Mésopotamie.
Ventidius les ciU bien poursuivis, mais il craignait la jalousie d'Antoine. Il se contenta, en conséquence, d'aller assiéger dans Samosate Antiochus, roi de Comniagène.
Antiochus offrit mille talents, plus de cinq millions, de notre monnaie, et s'engagea à obéir ponctuellement aux ordres d'Antoine, s'il voulait ne pas poursuivre le siège et aller combattre dans une autre province.
Mais Ventidius fit dire au roi assiège qu'il transmettrait lespropositions à Antoine, lequel déciderait.
En effet, Antoine repondit qu'il était bon de l'attendre, et qu'il arrivait pour signer la paix en personue.
Antoine était fort orgueilleux: c'était celui qui signerait la paix qui serait censé avoir fait la guerre.
Mais cet orgueil perdit Antoine , lorsqu'il arriva dans la ville, il trouva les assiégés déterminés à une résistance désespérée, et comme il ne fit rien de bon ni de grand devant cotte ville, il finit par accepter d'en lever le sieg? moyennant trois cents talents au lieu de mille.
Il perdait près de quatre millions a n'avoir pas traita tout de suite et par l'entremise de Ventidius.
Los victoires de Ventidius étaient de l'an 37 et 38 avant Jésus-Chrisi.
Antoine l'envoya triompher à Rome en demandant le grand triomphe. " C'était le premier général romaiu qui eût battu les
Parthes.
En Arménie, Antoine passa une revue de son armée. Il avait soixante mille hommes d'infanterie, tous Italiens ;
Douze mille cavaliers, tant Espagnols que Gaulois;
Et trente autres mille hommes de diverses nations.
Ces préparatifs menaçaient particulièrement Phraate, mais Antoine n'avait qu'un désir, c'était, non pas de se battre, mais d'aller rejoindre Cléopatre en Egypte.
Aussi Ût-ildire à Phraate, que s'il voulait lui renvoyer les enseignes prises à Crassus et ceux des prisonniers romains qu'il tenait encore virants, il lui accorderait la paix.
Phraate ne répondit point, et attendit Antoine.
A son grand regret, Antoine était doue forcé de faire la guerre. Seulement, rien no le forçait de la commencer tout de suite.
Au lieu de laisser reposer son armée fatiguée par une marche de quatre cents lieues, aussi insensé que si la belle reine d'Egypte lui eût fait prendre l'hippnmane qui rendit Caligula fou, espérant avoir tout terminé avant l'hiver, et pouvoir passer l'hiver a Alexandrie, il se mit en marche, en automne, se faisant suivre par toutes les machines de guerre nécessaires, à un siège, parmi lesquelles un bélier de quatre-vingt pieds de longueur ; or, aucune de ces machines venant à se rompre ne pouvait être remplacée, la haute Asie ne produisant point d'arbres assez beaux ni de bois assez dur pour être employé à ces usages.
Bientôt, comme il s'aperçut que ses machines, qu'il avait cru indispensables, retardaient sa marche, il ne les crut même plus nécessaires et les laissa derrière lui sous la garde d'un corps de troupes que commandait Statianus, et continua son chemin vers Phraate, afiaibli de ses machines et diminué du corps d'armée qu'il avait laisse pour les garder.
Phraate, qui le faisait suivre par des coureurs invisibles, laissa Antoine mettre trois journées d'intervalle entre lui et ses machines, et lança alors uu corps de cavalerie contre Statianus.
Statianus se fit tuer, les dix mille hommes qu'il avait avec lui se firent tuer. Les machines furent mises en pièces.
Antoine sut cette mauvaise nouvelle avant même d'af ri ver devant Phraala.
Manquant de machines, il fut obligé de dresser une levée pour pouvoir combattre, mais taudis qu'il dressait cette levée, Phraate arriva avec son armée.
Les Parthes se présentèrent devant les assiégeants avec leur fierté habituelle, et les Romains, pris entre une ville et une armée ennemies, commencèrent à inurmurev tout bas le nom de Crassus.
Antoine entendit ce nom, — souvenir fatal, — si bas qu'il eût été prononcé. Il voulut par une victoire remonter le moral de ses troupes. Il prit avec lui dix légions, trois cohortes prétoriennes pesamment armées, toute sa cavalerie, et les mena fourrager.
Il était convaincu que c'était le seul moyen de tirer l'ennemi hors de ses retranchements, et d'en venir avec lui à une bataille rangée.
En effet, après une journée de marche, il vit les Parthes se répandre autour de lui, selon leur manière habituelle de combattre, se tenant prêts à la première fausse manœuvre à tomber sur ses troupes.
Alors il éleva son camp et donna le signal de la bataille, puis, comme s'il changeait de " résolution et ne voulait point combattre, il fit plier les tentes et ramena ses troupes.
Seulement, tous les capitaines avaient le secret de cette fausse retraite.
La cavalerie avait ordre, dès qu'elle verrait les bataillons, on plutôt les escadrons parthes a portée d'être charges par l'infanterie, de charger elle-même.
L'armée de Phraate était disposée en forme de croissant. Les Romains passaient sur son front, et ces barbares, qui se battaient sans aucun ordre, comme les Bédouins modernes, leurs enfants, ne pouvaient se lasser d'admirer l'ordonnance de l'armée romaine, voyant marcher les soldats d'Antoine sans que ceux-ci rompissent jamais leurs intervalles ni leurs rangs, et en brandissant leurs javelots dans le plus profond silence.
A un moment donne, les Romains se trouvèrent assez près des Parthes pour que l'ordre reçu fut exécuté.
La cavalerie, alors, fit un demi-tour à gauche et chargea vivement, en poussant de grands cria. Les romains étaient
sur les Parthes avant que ceux-ci eussent eu le bander l'arc.
Ils la reçurent néanmoins vigoureusement ; mais derrière la cavalerie venait l'infanterie, poussant à son tour de grands cris et faisant résonner ses armes.
Malgré cette double attaque, si inattendue et si bien combinée, ce ne furent point les hommes qui s'effrayèrent, mais les chevaux.
Ils se cabrèrent, tournant sur leurs pieds de derrière et emportant leurs cavaliers.
Antoine montra à ses hommes l'ennemi qui fuyait, et se lança a sa poursuite.
IÏ espérait qu'un seul combat terminerait la guerre, ou du moins en avancerait le dénouement.
Mais avec leurs armures légères, avec leurs chevaux rapides comme le vent, les Parthes s'évanouirent ainsi qu'une poussière, et, au bout de deux ou trois lieues de
{loursuitcs, avaient disparu complètement aux regards des lomains.
La cavalerie n'avait renoncé, elle, a la poursuite qu'au bout de six ou sept lieues.
Mais lorsqu'elle se fut ralliée à l'infanterie, lorsqu'on compta, après cette grande défaite, le3 tués et les prisonniers, il se trouva que les Parthes avaient laissé aux mains de leurs ennemis trente prisonniers et quatre-vingts morts.
Alors ce fut un découragement suprême.
Les Parthes, dans leur défaite, avaient perdu cent dix hommes en tout.
Les Romains , dans la leur, avaient perdu dix mille hommes et toutes leurs machines de guerre.
11 fallait s'attendre à procéder dans cette proportion.
Aussi, dès le lendemain, reprit-on le chemin du camp.
Mais d'abord les Romains, dans leur marche, commencèrent par rencontrer un corps d'ennemis peu considérable.
Puis un plus nombreux.
Enfin l'armée entière, fraîche et reposée comme si elle n'eût point été battue.
Aussi le retour au camp fut-il plein de difficultés.
Au moment où il se rapprochait de la ville , Antoine donna dans des soldats romains qui fuyaient.
C'étaient ceux qu'il avait laissés devant la ville qui, attaqués par les assiégeants, avaient été battus par eux.
Antoine les rallia, — mais A peine ralliés, il les fit mettre par groupe de dix hommes, — et dans chacune de cet dizaines, il en prit un qu'il fit mettre à mort.
Le sort décida de la victime.
Ceux qui restaient eurent pour nourriture de l'orge an lieu de froment.
La positron, au reste, était critique des deux côtés.
Antoine risquait de mourir de faim, les Parthes rendaient le fourrage impossible.
De son côte, la saison froide s'approchant, Phraate courrait risque d'être abandonné par les siens.
Phraate eut recours à la ruse.
Il donna ordre aux plus distingués d'entre les Parthes de ne s'opposer que faiblement aux Romains, de leur laisser même quelques avantages, de louer leur valeur, de rendre justice à leur courage et de leur dire que leur roi les regardait avec admiration et les tenait pour les premiers soldats du monde.
Les Parthes obéirent, s'approchant des Romains et liant conversation avec eux, selon les ordres de leur chef, accablant Antoine d'injures, et disant que c'était lui qui, par son entêtement à ne point écouler les propositions de leur roi, était cause, qu'au lieu d'être amis, les deux peuplée s'égorgeaient.
Les soldats reportèrent ces discours à Antoine.
Il n'y voulait pas croire; mais, il vint aux avant-postes, déguisé en simple soldat, et les entendit de ses oreilles.
Alors Antoine se hasarda à envoyer quelques messagers de paix au roi Phraate ; ils étaient charges de dire, que s'il voulait rendre les enseignes et les prisonniers, laissés par Crassus aux mains des Partîtes, il se retirerait.
Phoaale accueillit à merveille les messagers, mais il répondit que, quant aux enseignes et aux prisonniers, il n'y fallait plus songer, les enseignes étant perdues et les prisonniers étant morts ; mais que si Antoine voulait se reti-
rer, ni lui ni ses soldais ne seraient inquiètes dans leur retraite.
Antoine n'avait point d'autre parti à prendre que d accepter ces condition», seulement il était bien sûr que Phraate no tiendrait point la fui jurée.
Le seul avantage qu'il y trouvait, c'est que ce «semblant de paix sauvegarderait l'honneur romain.
Néanmoins il était tellement découragé, que les tentes plions, les bagages charges, au heu de haranguer lui-même les soldats, ce fut Doniitius Kuobarbus qu'il chargea de ce soin.
Il en résulta que beaucoup prenant ce silence pour du mépris s'en offensèrent ; d'autres, au contraire, pénétrant la cause de ce silence, et voyant leur général triste et lo h ont courbe, témoignèrent à Antoine plus do respects et d'obéissance qu'auparavant.
Antoine, daus sou insouciance, ou plutôt dans son abattement, allait, sous prétexte, qu'il était tout exploré, prendre le chemin par où il était venu.
Or, ce chemin était uno plaine découverte et sans arbres.
Par bonheur, un homme du pays des Mardes, familier avec les mœurs des Parthes, et qui, lors de l'abandon des machines, avait donné à Antoine de si bons conseils, qu'il n'était point permis de douter de sa fidélité, le vint trouver, le conseillant d'appuyer à droite et de gagner les montagnes, plutôt que d engager des troupes pesamment armées et chargées de bagages, dans dos plaines nues et découvertes où l'ennemi aurait double avantage, avec ses chevaux et ses flèches.
— C'est pour que tu fasses cette faute, et qu'eu la faisant, tu le livres à lui, que Phraate t'a accordé des conditions si favorables, lui dit-il, mais si tu veux, je serai ton guide et te conduirai par une route plus courte et sur laquelle rien no te manquera.
On avait un précédent terrible; pour s'être fiés à un guide infidèle, Crassus et son armée avaient péri.
— Quelle garantie de ta tidelilé me donneras-tu? dit Antoine au Marde.
— Fais-moi lier jusqu'à ce que j'aie conduit ton armée en Arménie, répondit celui-ci.
Pendant doux jours, rien ne troubla la marche des Romains, et le Marde les guida ainsi lié.
Le troisième jour, comme Antoine ne songeait à rien moins qu'aux Parthes, on vint lui dire que le guide l'avertissait qu'il eut à mettre son armée en bataille, attendu que l'ennemi n'était pas loin.
— Oui le lui fait croire? demauda Antoine.
— Il y avait une digue qui empêchait l'eau du fleuve de 86 répandre dans la plaine, repondit-il. Or, la plaine est inondée, donc, la digue a été rompue. Cette rupture, c'est l'œuvre des Parthes qui veulent entraver notre marche, que le général se tienne donc sur ses gardes, ou s'y mette s'il n'y est pas.
Antoine doutait encore, cependaut à tout hasard, il donna ses ordres en conséquence.
A peine Antoine avait-il mis son armée eu bataille et place entre les rangs les frondeurs et les gens de trait destines à tonir l'ennemi à distance, que celui-ci parut, enveloppant les Romains de tous cotes, et cherchant à mettre )e desordre dans leurs rangs.
Mais, à l'ordre d'Antoine, les troupes légères fondirent aussitôt sur les Parthes, qui, selon leur habitude, laissèrent, en fuyant, les Romains charger dans le vido.
Une heure après, ils reparurent et se rapprochèrent d'Antoine.
Mais cette fois il lâcha sur eux la cavalerie gauloise, qui les poussa avec tant de vigueur qu'ils disparurent et qu'on ne les revit plus de la journée.
Cette tentative était un avertissement pour Antoine. I) garnit de frondeurs et d'archers son arrière-garde et ses deux ailes. Il marcha ainsi aven précaution, «'éclairant de tous côtés, donnant ordre à sa cavalerie de charger à fond, mais de s'arrêter dès que l'ennemi serait rompu.
De cette façon, pendant le» quatre jours suivants, les Parthes reçurent des Romains autant de mal qu'ils leur eu firent
Le cinquième, Flavius Gallus, qui tenait rang parmi les-
premiers lieutenants d'Antoine, et que celui-ci savait être homme de courage et d'activité, Flavius Gallus vint trou-» ver son généra), le priant do mettre sous son commandement le plus qu'il pourrait des troupes légères de l'arriéregarde, et même un certain nombre des cavaliers plus lourdement moules, qui tenaient le front de l'armée.
Il promellait, moyennant cette confiance, si Antoine'la lui accordait, de donner une telle leçon aux Parthes, qne ceux-ci ne se hasarderaient plus à attaquer les Romains.
Quoique ceci sentit son gaulois ou son espagnol d'une lieue — les Uaulois et les Kspagnols étaient les Gascons de l'époque — Antoine accorda à Flavins Gallus ce qu'il demandait.
Au moment mémo où lo nouveau commandant de la cavalerie légère venait de prendre ses dispositions, l'ennemi parut.
Antoino s'empressa de faire dire à Gallus de ne rien changer à la tactique ordinaire, c'est-à-dire de ne poursuivre l'ennemi qu'avec prudenco, et sous aucun prétexte de ne s'enter trop loin.
Flavius Gallus repondit qne le général pouvait être tranquille.
En ce moment il partait chargeant les Parthes à la tète de sa cavalerie légère.
Toute l'armée le suivit des yeux.
Gallus culbuta les Parthes ; mais, au lieu de s'en tenir à ce succès, il >e mit à leur poursuite.
Toute l'arrière-garde, aussitôt, avec de grands cria, l'avertit de l'imprudence qu'il commettait.
Ce ne fut pas le tout : au risque de se faire tuer avec ceux qu'il voulait sauver, le questeur Titius partit au galop, rejoignit les soldats de Gallus, cria.i celui-ci de revenir en arriére ; et comme il n'obéissait pas, il saisi l une enseigne, et voulut faire retourner celui qui la portait.
Mais Gallus donna ordre à l'enseigne do marcher en avant.
— Malheureux ! lui cria Titius, tu te perds et tu perds l'armée. Au nom du salut de Rome, je t'ordonne de te rallier au général.
Mais Gallus n'en voulut rien faire. — Titius repartit au galop, et revint près d'Antoine, lui disant d'arriver, attendu que dans quelques instants Gallus et ses hommes allaient être enveloppés
El eu elfet, au moment même la prédiction se réalisait. Gallus, se voyant sur le point d'être enveloppé, envoyait, par le seul point qui fût encore libre, doux cavaliers de mander du secours,
Ils passèrent à travers une grêle de flèches : un des deux y resta.
L'autre arriva blessé.
Alors Canidius, un de ceux qui commandait après Antoine et auquel le cavalier s'adresse, fit une grande faute.
Au lieu d'envover un corps considérable pour déparer Gallus, il fit partir, les uns après les autres, de faibles détachements qui. les uns après les autres, furent cribl» de flèchej ou ècharpès.
Enfin, Antoine, voyant que l armes tout entière menaçait de fondre ainsi morceau par morceau , accourai i f arriére-garde, prit toute son infanterie et alla avec ells donner, tête baissée, dans cette cavalerie panne , dans laquelle il lit une brèche.
Par cette brèche purent sortir Gallus et ses cavaliers.
Mais il était déjà bien tard—trois mille hommes étaient tués, cinq mille blessés.
Les soldats soutenaient Gallns sur son cheval ; il avait le corps traversé de quatre flèches.
Il mourut avant d'avoir rejoint le gros de l'armée.
On rapporta les blessés, tout en combattant.
Alex. Pumas.
(La mite au prochain numéro.)