LE CARMEL
Vers la fin de 1838 ou le commencement de 18T7, un beau moine se présenta un matiu chez moi, avec le costume sévère des carmes.
Il me remit une lettre d'un de mes amis voyageant en Orient.
Cette lettre me le recommandait.
En quoi pouvais-je être bon à un moine?
Voua allez le savoir, chers lecteurs Mais laissez-moi vous raconter d'abord l'histoire de ce moine. I.a voici.
En 1819 frère Jean -Baptiste (I), qui habitait Home, reçut mission du pape Pie VII de partir pour la Terre-Sainte, et de voir, en sa qualité d'architecte, quel moyen il y aurait à employer pour rebâtir le couvent du Carmel.
Le Carmel, comme on le sait, est une des montagnes saintes; ainsi que l'Horeb et le Sinat, il a ète visite par le 8cigncur. Situé entre Tyr et Cesarèe, séparé seulement de Saint- Jean-d' Acre par un golfe, â cinq heures de dislance de Nazareth, et à uenx journées de Jérusalem : lors de la division des tribus, il échut en partage A Azer, qui s'établit àf son septentrion, àZabulon, qui s'empara de son orient, et à ïssachar, qui posa ses tentes au midi. Du côte de l'occident, la mer vient baigner sa base oui s'avance, fait une pointe entre les flots, et se présente de loin au pèlerin qui vient d'Europe, comme le point le plus avance de la Terre- Sainte, sur lequel il puisse poser les deux genoux.
Ce fut sur le sommet du Carmel qu'Elie donna rendezvous aux huit cent cinquante faux prophètes envoyés par Achab, afin qu'un miracle décidât, aux yeux de tous, quel I était le véritable Dieu, de Baal ou de Jehovah. Deux autels j alors furent élevés sur le plateau de la montagne, et des victimes amenées A chacun d'eux. Les faux prophètes crièrent A leurs idoles, qui restèrent sourdes. Elie invoqua Dieu, et A peine s'ètatt-il agenouille, qu'une flamme descendit du ciel et dévora tout à la fois, non-seulement lu bols et la victime, mats encore la pierre du sacrifice. Les faux prophètes, vaincus, furent égorgea par le peuple, et le nom du vrai Dieu glorifie : cela arriva neuf cents ans avant le Christ.
Depuis co jour, le Carmel est reste dans la possession des ûdéles. Elie laissa A Elisée non-seulement son manteau, mais encore sa grotte. A Elisée succédèrent les fils des prophètes, oui sont les ancêtres de saint Jean. Lors Je la mort du Christ, les religieux qui l'habitaient passèrent de la loi écrite A la loi de grâce Trois cents ans après, saint Ba«ile et ses successeurs donnèrent A ces pieux cénobites des règles particulières. A l'époque des croisades, les moines al>andonnèrent le rit grec pour le ri( romain, et de saint Louis à Bonaparte, le couvent bâti sur l'emplacement même ou le prophète dressa son autel, fut ouvert aux voyageurs de toute religion et de tout pays, et cela gratuitement, à la glorification de Dieu et du prophète Elie, lequel est en égale vénération aux rabbins, qui le croient occupés A écrire les événements de tous lesâgesdu monde, aux Mages de Perse, qui disent que lenr maître Zoroaslre a été disriple de ce grand prophète ; et enfin aux Musulman? qui pensent qu'il habite une oasis délicieuse dans laquelle se trouvent l'arbre et la fontaine de la vie qui entretiennent son immortalité.
Lu montagne sainte avait donc été vouée au culte du I Seigneur pendant deux mille six cents ans, lorsque Bons-
{varie vint mettre le siège devant Saint-Jean-d'Acre; alors e Carmel ouvrit, comme toujours, ses portes hospitalières, non plus aux pèlerins, non plus aux voyageurs, mais aux mourants et aux blesses. A huit cents ans d'intervalle, il ' avait vu venir à lui Tilns. Louis IX et Napoléon.
Ces trois reactions de l'Occident contre l'Orient furent fatales an Carmel. Après la prise de Jérusalem par Titus, les soldats romains le dévastèrent : après l'abandon de la Terre-Sainte parles Chrétiens, les Sarrasins égorgèrent ses habitants; enfin, après l'échec de Bonaparte devant Saint- Jeand'Acrc, les Turcs s'en emparèrent, massacrèrent le?
(1) &w nom Isïqiie était Casàioi ; c'était un cousin issu de germain du ctlibrc géographe.
blessés français, dispersèrent les moines, brisèrent portes et fenêtres, et laisseront le saint asile inhabitable.
Il ne restait doue du couvent que ses ranra ébranlés, et de la communauté qu'un seul moiue qui s'était retire A Kaifla, lorsque frère Jean-Baptiste, désigne par son gênerai au pape, reçut de Sa Sainteté l'ordre do se ren.ire an Carmel, de voir dans quel état les infidèles avaient mis la sainte hôtellerie de Dieu, et quels étaient les moyen* de la reèdifier.
Le moment était mal choisi. Abdallah-Pacha commandait pour la Porte, et ce ministre du sultan portait une haine profonde aux Chrétiens . cette haine s'augmenta «n« core de la révolte des Grecs. Abdallah écrivit au sublime empereur, quo le couvent du Carmel pourrait servir de forteresse â ses ennemis, et demanda la permission de le détruire ; elle lui fat facilement accordée. Abdallah fit miner le monastère, et l'envoyé de Rome vit sauter les derniers débris de l'édifice qu'il était appelé à reconstruire. Cela se passait en I8?l. Il n'y avait pins rien a faire au Carmel, le frère Jean-Baptiste' revint A Home.
Cependant il n'avait point renonce à son projet. En 1826, il partit pour Constantinople, etgtûce au crédit de la France et aux instances de l'ambassadeur, il obtint d« Mahmoud un flrman qui autorisait la reconstruction du monastère. Il revint alors A Kaïffa ot trouva le dernier moine mort.
Alors il gravit tout seul la montagne sainte, s'assit sur nu débris de coionne bysantine, et la, son crayon A la main, architecte élu pour la maison du Seigneur, il Ht le plan d'un nouveau couvent plus magnifique qu'aucun de e ;ux qui avaient jamais existe, et après ce plan lu devis. Le devis montait à 250,000 fr.; puis enflo, le dovia arrêté, l'architecte miraculeux, qui bâtissait ainsi avec la pensée sans s'occuper do l'exécution, alfa à la première maison venue demander un morceau de pain pour son repas du soir.
Le lendemain, il commença à s'occuper de trouver les 250,000 fr. nécessaires A l'accomplissement de son œuvre sainte.
La première chose A laquelle il pensa fut de créer un revenu A la communauté qui n'existait point encore. 11 avait remarqué, à cinq heures de distance du Carmel, et A trois heures de Nazareth, deux moulins à eau abandonnes, sort par les suites de la guerre, poit parco que l'eau qui les faisait mouvoir s'était détournée. Il chercha si bien qu'a une lieue de là il trouva une source que, par le moyeu d'un aqueduc, il pouvait conduire jusqu'à ses usines. Cette trouvaille faite, et certain qu'il pouvait mettre ses moulins en mouvement, le frère Jean-Baptisto s'occupa d'acquérir les moulins. Ils appartenaient à une famille de Dru ses, c'était une tribu qui descendait de ces israolites qui adorèrent le Veau d'Or; ils avaient conserve l'idolâtrie de leurs
f>ères. Les femmes, aujourd'hui encore, portent pour ooifure la corne d'une vache. Celle corne, qui n'est relevée d'aucun ornement chez les femmes pauvres, est argentée ou dorée chez les femmes riches. La famille druse qui se composait d'une vingtaine de personnes, ne voulut pas se défaire du terrain lègue par ses ancêtres, quoique ce ter< rain ne rapportai rien ; elle aurait cru faire uno impiété. Le frère Jean-Baptiste lui offrit de louer ce terrain qu'elle ne voulait pas vendre. Le chef consentit A cette dernière condition. Le revenu des mi n'ins devait être divise en tiers : un tiers anx propriétaires, et les deux autres tiers au* preneurs.
En effet, les preneurs devaient être d<nix : l'un apportait son industrie, et celui-là, c'était frère Jean-Baptiste; mais il fallait qu'un autre apportât l'argent nécessaire aux frais de réparation des moulins et de construction de l'aqueduc. Le frère Jean -Baptiste alla trouver un Turc de ses amis qu'il avait connu dans son premier vovage, et lui demanda neuf mille lianes pour mettre A exécution sa laborieuse entreprise. Le Turc le conduisit à son trésor, car les Titres, qui n'ont ni rentes ni industrie, ont encore a cette heure, comme dans les Mitlt etuneNuilt, des tonnes d'or et d'argent. Le frère Jean-Baptiste y prit la somme dont il avait besoin, affecta an remboursement de cette somme le tiers de la vente des moulins: ot, grâce à cette première mise de fonds faite par un Musulman, l'architecte put jeter le» fondements de son hôtellerie chrétienne. D'intérêts, il
n'en fut pas question, et cependant il fallait au moins douze ans pour que sa part dans la rente couvrit le bon mahomeian de l'avance qu'il venait de faire; quant au contrat, ce rat chose toute simple, les conditions en furent arrêtées de vive voix, et les deux contractants jurèrent par leur barbe, l'un au nom de Mahomet, et l'autre au nom du Christ, de les observer religieusement.
Savez-vous rien de plus simplement grand que ce chrétien qui s'en va demander de l'argent à un Turc pour rebâtir la maison de Dieu, et rien de plus grandement simple que ce Turc qui le prête sans autre garantie (pie le serment du chrétien ?
C'est que la «édification du Carme! était non-seulement une question de religion, mais encore d'humanité; c'est que le Carmel est une hôtellerie sainte, où sont reçus, sans payer, les pèlerins de toutes les croyances, les voyageurs de tous les pays, et où celui qui arrive n'a qu'à dire pour trouver un lit et un repas : — Frère, je suis fatigué et j'ai faim.
Bientôt le frère Jean-Baptiste partit pour sa première course, laissant le soin de l'exécution de son aqueduc et la réparation de ses moulins à un néophyte intelligent. En partant, il écrivit que ceux qui voulaient se réunir au su-
Sèrieur deB Cannes d'Orient n'avaient qu'à venir, et que, ans quelque temps, un monastère s'élèverait pour les recevoir. Alors il parcourut les côtes de l'Asie mineure, de l'Archipel, et les rues de Constantinople, demandant partout l'aumôme au nom du Seigneur, et, six mois après, il revint, rapportant une somme de vingt mille francs suintante aux premières dépenses de son édifice. Enfin, le jour de la Fête-Dieu, sept ans heure pour heure après (pi Abdallah-Pacha avait fait sauter [es murs de l'ancien couvant, frère Jean-Baptiste posa la première pierre du nouveau.
Mais, avant la Un de l'année, cette somme fut épuisée; ■lors le père Jean-Baptiste partit pour la Grèce et pour l'Italie ; et porteur d'une soumit 1 considérable, il revint une seconde fois, ramenant la vie au monument qui continua de grandir, et qui déjà à cette époque était assez avancé pour donner rhoapitalite aux voyageurs . Lamartine, Taylor, l'abbé Desmazures,Champmartin ctDauzats, y furent logés pendant leurs voyages en Palestine.
Et c'est ainsi que, sans se lasser de la fatigue, sans se rebuter des refus, offrant à Dieu ses dangets et ses humiliations, le frère Jean-Baptiste, quoique âge aujourd'hui de 63 ans, poursuivit son muvre. Il partit onze fois du Carmel et y retourna onze fois. Pendant dix ans que durèrent ses courses, il visita tout un hémisphère ; il alla A Jérusalem, à Damas, à Jafl'a, à Alexandrie, au Caire, à Rama, à Tripoli de Syrie, à Smyrne, à Malle, à Athènes, A Constantinople, à Tunis, à Tripoli d'Afrique, à Syracuse, A Païenne, à Alger, à Gibraltar. Il pénétra jusqu'à Feiet jusqu'à Maroc, il parcourut toute l'Italie, toute la Corse, toute la Sardaignc, toute l'Espagne, et une partie de l'Angleterre, d'où il revint par l'Irlande et le Portugal, si bien qu'à la dixième fois il était retourné au Carmel avec le complément d'une somme de 250,000 francs. Mais son devis, comme tout devis doit être, se trouvait d'une centaine de mille francs au moins au-dessous de la réalité, de sorte qu'il arrivait, parti pour la douzième fois du Carmel, afin de faire une dernière quête en France, ayant gardé le royaume très chrétien pour sa suprême
Et ce qu'il y avait d'admirable dans cet iiomme, c'est que, pendant dix ans qu'il avait fait la quête du Soigneur, pas une obole de cés zSO.OOO francs qu'il avait tecueillis ne s'était détournée de la masse commune au profit de ses besoins personnels. S'il avait eu à franchir les mers, il avait reçu son passage gratis sur quoique pauvre bâtiment, qui avait espéré par cette bonne <euvre, obtenir une mer calme et un vent favorable. S'il avait eu des royaumes à traverser, il les avait traverses, soit à pied, soit dans la voiture de pauvres rouliers qui lui avaient demande pour toute recompense de prier pour eux ; s'il avait eu taira, il avait demande du pain'àla chaumière, et s'il avait eu soif, de l'eau à la fontaine : chaque presbytère lui avait prête un lit pour son repos d< !
parti du même lieu Uon au lieu d'un
Juif Errant, avec une beuèdicil venait, après avoir vu pres-
qu'autant de pays que lui, terminer ses courses par la France.
Maintenant, que pouvais-je faire pour cet homme? Il me l'expliqua lui-même.
En 1836, en Franco, l'habit qu'il portait était insolite, presque inconnu.
Notre esprit caustique débutait presque toujours avec lui par quelque raillerie.
Il ne parlait qu'italien et ne pouvait pas expliquer l'esprit merveilleux qui le faisait agir.
Il lui fallait quelqu'un qui donnât do la publicité à sa mission. II avait compté sur moi pour cette publicité.
La Presse venait de paraître; elle avait, du premier coup, atteint trente-cinq mille abonnés.
J'allai trouver Chardin et réclamai de lui une colonne do son journal.
Il me l'accorda.
' Alors l'œuvre m'inspira sans doute. Je racontai l'histoire de cet homme , sa mission sainte au milieu des peuples, son passage à travers les mers et les continente. Pour les fidèles, je fis valoir lo côte religieux ; pour les tiédes, le côte philosophique ; pour tous, lo côté humain.
Je donnai ma double aumône , l'aumône d'argent, pauvre et telle qu'elle pouvait sortir de la bourse d'un poète.
L'aumône de la parole, que Dieu Ut plus riche que si elle était sortie de la bouche d'un roi.
En France, lo père Jean-Baptiste recueillit près de trois cent mille francs.
Avec cette somme, il retourna au Carmel , pour ne plus revenir.
Le Carmel fut achevé.
Le père Jean-Baptiste vit toujours, et, à chaque occasion, me fait dire qu'il m'attend pour me recevoir dans le saint couvent que j'ai aide à rebâtir, et qu'il espère bien ne pas mourir sans m'a voir embrassé encore une fois.
Maintenant, ce n'est point tout, et je ne vous ai point raconté ce* te histoire pour le seul plaisir, ou, comme diront quelques uns , pour lo seul amour-propre de vous la raconter.
Non ; voici oU la chose nous conduit.