‹ Le MonteCristoChapitre 79 sur 144 · HAMA · texte numérisé non relu

HAMA

L'autre jour, je faisais une visite à mon ami M. Théodore de Lesseps, directeur des consulats au ministère des affaires étrangères.

Dans son cabinet se trouvait un homme à longue barbe et à robe (lot tante.

Il portait au coula croix et au doigt l'anneau èpiscopal.

Sa langue était l'arabe. Un interprète l'accompagnait.

— Tenez, lui dit Théodore de Lesseps en me désignant, voici l'homme dont on vous a parle, voici celui auquel j'allais voua recommander.

Puis à moi :

Voici monseigneur Ata, me dit-il, archevêque de Homs et de Hama. et dont le diocèse s'étend jusqu'à Palmvre. — Il vient en France aujourd'hui, en 18o7, comme îl y a" vingt ans y est venu le frère Jean-Baptiste, — non point pour rebâtir, mais pour fonder. — Cela vous regarde, homme de foi, dans ce siècle de doute, vous qui entreprenez les choses impossibles en disant :— Dieu y aidera.

Je reçus le compliment avec une simplicité parfaite ; je le crois vrai.

D'ailleurs, la meilleure part n'en revient pas à moi, mais à Dieu.

J'emmenai monseigneur Ata chez moi.

— Que puis-je faire pour vous, monseigneur ? lui demandais -je.

L'interprète lui transmit ma demande.

L'archevêque me repondit en tirant de sa poche, ou plutôt do sa ceinture, deux certificats et une lettre de recommandation.

Les deux certificats étaient :

L'un du patriarche d'Antioche, d'Alexandrie eî de Jérusalem.

L'autre du consul d'Autriche à Damas.

La lettre était de M. Rouland, ministre de l'instruction et des cultes.

Citons la lettre seulement.

Elle est adressée à LL. EE. les Archevêques et Evêques de France.

La voici :

Paris, 3 juillet 1857.

Sa Grandeur l'archevêque de Homs et de Hama, en Syrie, MgT Grégoire Ata, vient demander à la France quel-

Îues secours pour subvenir aux besoins les plus urgents e son vaste diocèse. La Congrégation de propagande et notre Consul-général en Syrio ont témoigné de leur sympathie pour cette œuvre naissante, que me signale M. le Ministre des affaires étrangères. Votre Grandeur ne s'étonnera donc pas si je prends la liberté d'appeler sa bienveillante attention sur les travaux apostoliques du vénérable archevêque de Homs et de Marna, et sur le triste état de ces diocèses de Syrie, jadis si florissants.

Agréez, Monseigneur, l'assurance de ma haute considération.

Le Ministre de l'instruction public et des cultes,

Roi:land.

Voilà qui est bien, mais nous allons, nous humble poète, tacher de faire encore mieux.

Il y a quatre ou cinq ans, les Turc3 du mont Calameon se sont révoltés contre la Porte.

La Porte envoya des troupes contre les rebelles.

Les rebelles, vaincus, se réfugièrent dans le village de Maloula, appartenant au diocèse de Mgr Ata.

Les soldats turcs enlevèrent le village.

Les rebelles se réfugièrent dans les églises.

Une fois dans la demeure du Seigneur, ce n'étaient plus des Musulmans, c'étaient des hommes.

Mgr Ata et ses èvéques essayèrent de les sauver.

Un èvéque grec fut tué, Mgr Zachario. — Mgr Ata n' èchappa que par miracle à la mort.

Que feront pour des frères, des hommes qui se sont exposés à la mort pour des ennemis.

Ils feront ce qu'ils ont fait. Chrétiens ou musulmans sont des hommes.

Mgr Ata vient tendre la main qui porte l'anneau épiscopaj, pour secourir nos frères d Orient, pour restaurer son église, pour bâtir un collège.

Soixante mille chrétiens tendent la main avec lui.

Le premier, jo dépose un louis dans celle main.

A votre tour, frères. — Amis, à votre tour.

Les aumônes seront reçues par le supérieur des frères de SainV-Jean-de-Dieu , rue Oudinot, 19.

CORRESPONDANCE

Philadelphie, 14 mai 1857.

Mon grand ami,

Vous connaissez sans doute de réputation lo célèbre docleur Kane, cet intrépide voyageur au pôle Nord qui avait commandé l'expédition américaine envoyée à la recherche de sir Johu Franklin.

Moi j'allais faire sa connaissance.

Le chemin de fer m'emportait traversant les rues les plus peuplées de Philadelphie: vous savez ou vous ne savez pas qu'à Philadelphie le chemin de fer conduit les voyageurs aux endroits on ils veulent aller, c'est-à-dire dans la ville même, au lieu de s'arrêter à quelque embarcadère, qui vous laisse parfois, Binon plus de chemin à faire, du moins plu» de temps à perdre pour vous rendre

chez vous que vous n'en avez perdu pendant tout 1 voyage.

Sous ce rapport, il faut rendre justice aux YankeeB ; ils sont diablement en avance sur nous.

Nous crierions, nous, à l'imprudence, au danger, aux accidents ; mais dans ce pays de la vapeur, les petits enfants eux-mêmes sont aussi habitués aux locomotives, qui font quinze lieues à l'heure, que nous aux fiacres, qui font trois lieues dans la journée.

Je m'étais réfugie dans le vagon aux bagages, unique endroit réservé aux fumeurs ; à quelques milles de la ville, la locomotive fit entendre à plusieurs reprises des sifflets si déchirants que je mo doutai que c'était une sorte de signal, et qu'il se passait quelque chose d'insolite. Je me penchai hors de la voilure et vis un nègre couché sur les rails et dormant à poings fermés malgré notre sifflet qui faisait un tapage à réveiller un mort.

Impossible d'arréler le train lancé à toute vitesse ; deux secondes s'écoulèrent, et je vis l'Africain soulevé par un instrument dispose en avant de la locomotive et jeté à trente pas de là

Retombé à teira, il ne bougea point, el lorsqu'on fut arrivé à arrêter le train et qu'on apporta le malheureux nègre pour voir ce qu'il était advenu de lui, je pus constater qu'il ne lui était pas reste un os entier dans tout le corps.

Bien entendu qu'il était passé du sommeil à la mort sans s'en apercevoir.

Cette machine si simple, nommée cowfanger, appliquée à la locomotive, prouve lo grand sens pratique des Américains, en ce qu'elle rend les gardiens parfaitement inutiles en écartant du chemin tout obstacle.

Seulement malheur à l'obstacle quel qu'il soit.

J'ai vu les deux pelles qui servent d'instrument à la force impulsive du cowfanger prendre un attelage de bœufs qui se trouvait sur la route du train et le jeter à vingtr-cinq pas de distance par-dessus une haie.

Après une demi-heure, le convoi s'arrêta sur la lisière d'une forêt ; un largo sentier serpentait par le bois : il me conduisit à une charmante maison de campagne, demeure de la famille Kane.

La situation de cette villa est pour moi l'idéal du siège de repos d'un voyageur qui, après des fatigues et des dangers sans nombre, chercho au sein do sa famille la tranquillité pour écrire ses aventures. Ce jeune célèbre et modeste voyageur me reçut avec cette amabilité et celte cordialité que l'on rencontre chez les hommes distingués de toutes les nations.

Une courte conversation nous suffit pour faire connaissance et un serrement de main peur être amis.

Lui, l'explorateur des régions polaires, moi, l'habitant des déserts brûlante de l'Afrique, nous noua comprime» à première vue et sentîmes que nous étions frères.

Après le dîner, nous Ornes une promenade sous lea arbres séculaires qui entourent la ville et dont le riche feuillage, changeant les ardents rayons du soleil en une douce fraîcheur, produit ce demi jour silencieux, où la pensée monte d'elle-même du cœur aux lèvres et fleurit si facilement en paroles bienveillantes et amicales. Combien de souvenirs tristes, de catastrophes terribles, se rattachant à celte terre, remontent à l'époque où les Indiens rouges étaient les maîtres du pays. Enfants paisibles de ces contrées qui étaient leur patrimoine, ei cependant traqués comme des bètes fauves, les visages pâles les ont chassés dans les déserts de l'Ouest, ou dans les steppes glaciales du nord-est, et ont bâti leurs maisons usurpatrices sur l'emplacement de wigwams. Tout en parlant de cet

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primitifs encore si rapprochés de noua, noua traversâmes un pont rustique jele sur un ruisseau transparent ; nous gravîmes la hauteur, du sommet de laquelle ce filet argenté tombe pn cascade, humectant d'une pluie fine et incessante les feuilles de ces arbres géants, qui sont les respectables restes de la forêt vierge. Au cote oppose, un énorme bloc de granit borne la vue. L'n malin, me raconta Kane, nos ouvriers vinrent tout effares et jetant les hauts cris me prévenir que la propriété était envahie par une tribu in» dienne qui avait établi son camp près du grand rocher et faisait tous ses préparatifs pour s'y installer définitivement. Par où ces Indiens etaionl-ils arrives? Qu'est-ce qui les amenait du Canada lointain, au milieu de la civilisation? Personne ne pouvait repondre à ce* questions. Voici ce que c'était :

La puissante tribu des Leni-Lenapes, faisant partie dpR peuplades Delawares, avait toujours chassé dans les forêts de Lokawana, et pècke dans les ondes du Schnylkill, lorsque les homme* pales arrivèrent et gagnèrent pouce par pouce ce terrain sur lequel ils étaient nés, sur lequel ils espéraient mourir, les Leni-Lenapcs. comme tons les autres, furent forcés de reculer et d'abandonner ce pays de leurs pères Un point leur était plus cher que tous les autres : le grand rocher de Furlrock. 11 couvrait les ossements de leurs aïeux et de leur plus célèbre Cacique, n fallut, comme le reste, l'abandonner aux conquérants.

C'était ce gigantesque rocher que nous avions devant les yeux.

Maintenant, apTès nn siècle, la misère, la faim, l'exil, avaient réduit la grande tribu à cinquante tètes, et chaque année diminuait la famille.

Alors une grande resolution fut prise par ces malheureux : grave résultat d'un çrave ronseiî.

Du Canada l'on reviendrait aux bords de la Delaware, au rocher sacre, et l'on emporterait les ossements des aïeux, on l'on mourrait ou ils étaient morts.

Voilà ce qui avait amené les derniers des Lent-Lcnapes au rocher de Furlrock.

X'cût-il pas été bien simple et bien poétique de laisser vivre là, paisiblement, ces enfants de la nature dont on avait volé l'héritage? — C'était, dans le principe, l'avis de mon ami Kane. — Maïs les bons Indiens étaient par malheur forres de manger pour vivre, et après avoir arraché tons les oignons de tulipes et de narcisses à deux milles à la rondo, et les avoir avalés tout crus, faute d'au- ' lie nourriture, le temps de laisser mourir de faim toute une tribu, parut long aux usufruitiers du voisinage. On décida donc d'expulser les pauvres diables. — On rassembla les gardes-champêtres des environs : les Indiens furent traqués, reunis en un seul bloc, ramenés à Philadelphie, et emballés tout nus dans nn train spécial du Canada.

Kane me disait n'avoir rien va à la fois de plus grotesque et de plus triste que cet emballement et ce départ

Je quittai Kane le mime soir; mais, en me quittant, il me prévint que je serais ptobablement chargé, le lendemain, par les citoyens de Philadelphie, d'une mission qoi ne pouvait que m't-tre agréable.

Il me laissa, au reste, dans I ignorance do ce que serait celte mission.

En effet, en rentrant à mon hôtel , je trouvai, au nom de vingt-quatre citoyen» de la ville, une invitation A dîner pour le lendemain.

Il était dit, dans la lettre, que c'était le docteur Kane qui présiderait le banquet.

A quasre heures, le lendemain, il vint effectivement me prendre "à l'hôtel, et me mettre au courant de la situation.

Voici ce qu'il me raconta :

En Amérique, on est comme on était A Rome : avocat et général. Cicéron écrivait à César : Cicero imptrator Cnari imptratori.

Le docteur Kan„», avant son célèbre voyage au pôle, avait servi on qualité d'officier, et avait fait la guerre du Mexique.

Le 15 juin eut lien la bataille de la Puebla. Le commencement de l'aualre fut toutà l'avantage des Mexicains. L'aile gauche de l'armée américaine fut complètement enfoncée par l'ennemi; un instant, le centre lui-même chancela; le desordre se mit dans l'armée, et pendant un instant oo crut la bataille perdue.

I* docteur Kane commandait un escadron de dragons.

Il vit qu'il n'y avait pas un instant A perdre, et se lança sur l'ennemi qui se croyait à peu prés certain de la victoire.

Prompt et irrésistible comme la fondre, Kane et ses dragons brisèrent les colonnes ennemies. La confiance se rétablit alors dans l'armée Américaine, et un instant après on luttait pied a pied, homme contre homme, fer contre fer. Celle horrible mêlée aboutit enfin à une victoire qui ne se décida cepeudanl qu'après une perte effroyable que firent les Américains.

Le général Taylor pouvait dire comme Pyrrhus après la bataille d'Hèraclèe :

— Encore une victoire comme celle-là, et nous tommej perdus.

Kane s'était élancé avec tant de violence dans les rangs Américains, que ses compagnons de guerre n'avaient pu le suivre. Tout-à-coup, il se rencontra en face d'an officier Mexicain. Le hasard fit que Kane trouva dans cet homme un adversaire digne de lui ; c'était une de ces natures chevaleresques comme on pourrait croire qu'il n'en doit pas survivre à l'invention de la poudre à canon.

Les deux champions semblèrent se reconnaître pou: deux Âmes de la même trempe. A peine se furent ils regardés, qu'ils fondirent l'un sur l'autre comme si chacun reconnaissait enfin l'adversaire qu'il cherchait dans h mélee.

Alors eut lieu un de ces combats comme les chantait Homère et comme les décrivait le Tasse : tous deux jeunes, tous deux adroits, tous deux braves, familiarises avec 1« maniement du sabra droit tous deux, tous deux montes sor d'excellente chevaux, et de plus, excellente ècuyers : c'était un spectacle merveilleux à voir que cette lutte dans laquelle le courage et l'adresse étaient égaux des deux parts. Mais le Mexicain combattait depuis le matin, il était à bout de forces, son bras commença de faiblir; son adversaire s'aperçut de cette faiblesse, seî conps devinrent plus pressés ; le Mexicain arriva trop tard A la parade sur un coup droit, lo sabre de Kane s'enfonça dans la poitrine : le Mexicain toml»a A la renverse.

Presqn'en môme temps, Kane tombait de son côte, une ballo venait de l'atteindre A l'cpaale. Des cavaliers Mexicains, voyant le danger de leur chef, avaient résolu de lui porter secours, ils arrivaient au galop, il s'étaient annonces par quelques coups de pistolet, et une balle perdue avait atteint le docteur, qui allait probablement être achevé A coup de sabie, si la voix de son ennemi blesse ne s'était point fait entendre pour le sauvegarder.

Le Mexicain était leur capitaine, ils obéirent.

11 leur donna ordre de les transporter tous deux à Voûte, où ils reçurent les premiers soins, après quoi tous deux lurent portes dans la maison du gênerai Gaoua, pén 1 du Mexicain.

Arrives la, les soins le* plus aniontiotu furent prodigues

aux deux blesses indistinctement, à ce point que loin de voir en eux deux-onnomis, il eût semblé voir deux frères. La mère et les deux sauira du Mexicain rivalisèrent de zèle, et il ne fallut rien moins que ces douces mains pour accomplir le miraolo d'un» double guéiïson, Uni les deux héros étaient durement endommages. Cependant, le miracle se Ht, et trois mois après, tous deux étaient rétablis.

Pendant cclto longue convalescence accomplie dans la même chambre, ils s'étaient lies tous deux d'une étroite amitié, car sur leur lit de douleur, ce n'étaient plus des ennemis, mais des hommes jeunes et braves, généreux et vaillants. Au bout de ces trois mois, ils s'aimaient a désirer passer leur vie ensemble, mais la paix mit tin à cet èchair gede sentiments, et le docteur Kane, parfaitement guéri, dut retourner à Philadelphie rejoindre son régiment.

A Philadelphie, l'événement était déjà connu, l'éloge du courage de Ranc était dans toutes les bouches, et ses concitoyens demandaient qu'on lui offrit une épee montée en or. On se mil immédiatement à l'oeuvre, et l'epée faite, on la lui donna solennellement.

Mais le docteur alors demandant le parole :

Vous donnez, dit-il, une grande valeur a une action qui n'a aucun mérite de ma part, puisque le courage d'un soldat n'est que l'accomplissement di son devoir. laissez moi donc vous raconter une histoire qui vous fera comprendre quelle différence exista entre le simple accomplissement de mon devoir et une action grande et magnanime.

Alors, il raconta comment son adversaire mourant lui avait sauvé la vie, l'avait fait transporter chez son père, avait, au milieu de ses souffrances, veillé i ce que ses souffrances à lui fussent adoucies, et ce récit terminé, il finit enfin par demander que lepce fiU offerte non pas à lui, mais à son adversaire.

Uno triple salve d'applaudissements salua; les paroles du docteur, et il fut décidé qu'un grand peuple comme le peuple Américain devait non seulement récompenser le courage chez les siens, mais honorer la vertu chez ses ennemis.

Kaue garda son épée montée en or, mais séance tenante, en vota une épée montée en argent à sou adveiseire.

La mission dont on voulait me charger, était de remettre au nom de la ville de Philadelphie cette épée d'honneur au Mexicain.

Il va sans dire que j'acceptai la mission.

Le temps me manque pour vous parler des nombreuses sectes religieuses que j'ai visitées. Le résultat de mes études sur ce point est qu'il n'existe pas une absurdité, si énorme quelle soit, en fait d e religion, qui soit assez forte pour que w* prophète ne trouve pas aux KtRls-1'nis de nombreux adeptes.

Je ne vous parlerai pas non plus de l'Académie des sciences (Je Philadelphie, ni de son Musée d'histoire naturelle, qui est le plus grand dn monde entier. Tout cela, j'en ai peur, serait d'un médiocre intérêt pour vous.

Je pare pour Haiumore, et de Baltimore j'irai a Washington, q«i est la capitale politique de la republique.

Les quatre grandes villes des Etats-Unis du Nord ont chacune leur cachet particulier.

A Boston, on s'informe d'un étranger en demandant : — Do quelle famille est-il?

A New-York on demande : — Combien de dollars vaut-il y

A Philadelphie on demande : - Est-il beau garçon î

A Washington on demande : - Est-il intelligent ?

Vous comprenez , mon cher ami , que les gens comme nous se trouvent à Washington plus A l'aise que partout ailleurs. Baron de Wcxler.

PwU, 14 juilet 1857.

Monsieur,

Le 6 juillet j'ai publié, dans la Patrie, un feuilleton sur les Comédiens.

Le 9 du même mois, vous m'avez fait l'honneur de vous

occuper de ce feuilleton.

Enfin, le 13, à propos des Compagnons de Jihu, je me suis laissé aller naïvement à mon enthousiasme pour votre talent. Je n'ai rien a i étirer do ce i|ue j'ai dit. S'il m'a fallu ttop souvent m 'affliger do vos défaillances, je n'ai jamais oublie de constater vos réveils de lion. Mais ici les dates sont tout. Je ne suis pas assez riche pour m'abonuer aux journaux, et sans un ami inconnu et teriïblo je no connaîtrais pas encore votre article du 9. J'y réponds parce que je ne veux pas que mon admiration bien sincère pour les Compagnons de Jèhu ressemble a un recours en grâce

Vous comprenez, n'est-ce pas?

Hier seulement, à dix heures du soir, j'ai reçu, sous enveloppe, l'article de votre journal. Il était accompagné df ces lignes sans signature :

• Monter,

« Un abonné de la Patrie et du Monte-Cristo, qui a lu votre remarquable feuilleton d'hier (G juillet), vous prie de lire l'avlicle théâtre extrait du Monte-Cristo. •

Je ne vous savais pas. Monsieur, une aussi pieuse tendresse pour Casimir Delavigno. Kilo vient peut-être de co que j'ai dit que Antony et h Tour de Nette ne réitéraient pas, et que le théâtre de l'auleur des Metséniennet vivrait. Votre citation dénature un peu mes conclusions. Elle me représente commo une sorte de servent Bertrand de la critique, comme un homme qui viole la tombe des morts pour les insulter. De vous, si loyal, celte malice de petit journal m'etonne et me chagrine. J'ai largement fait â Casimir Delavigne la part qui lui est due et que vons ne lui avez pas toujours accordée. Ouant a vous. Monsieur, si jo doute de la postérité pour Antony et la Tour de licsle, je n'en doute pis pour Henrt Ilf, Christine, Mademoiselle de Delle-Iste, pour tant d'œuvres magistrales enfin,qui resteront l'honneur des lettres françaises.

Si je ne mo trompe, la première représentation des Comédiens a eu lieu eu 18*20. De quel siècle voulait donc parler Casimir Delavigne, quand il montrait Victor désespéré

« IM N SIÈCLE 1)H LBNTWHS. •

Vous me feriez plaisir en me l'apprenant.

Votre article se termine par un immense éclat de rire, moins redoutable pourtant que cet éclat de riro de Voltaire, entendu par Victor Hugo, dans la mémorable séance de l'Académie française, où il parla avec Uni d'éloquence de Pori-Royal el de Sainte-Beuve.

• Par la scmbleu ! Monsieur, je ne croyais pas être si plaisant que je suis !... •

Du reste, je me console aisément d'une ironie partie de si haut, mais je tenais a établir parles dates que mon dernier feuilleton sur les Compagnons de Jihu n'a pas eu la lâche pensée d'apnaiscr • lé courroux des dieux.*

Votre très-humble confrère et très-loyal admirateur,

Jl LES DE PfUbfARAY.

21, rue des Martyrs.

L'explication sera facile, et je m'etonne que M. Jules de Premaray ne se la soit pas déjà donnée à luwuème.

I/e siècle de leuleurt, dont se plaint Victor, n'est pas le xix* siècle qui n'a encore que ?0 ans et auquel no pense pas même Victor.

Le siècle de lenteurs est tout simplement celui que lui font subir MM. les Comédiens.

Quand M Jules de Premaray aura eu comme moi huit ou dix pièces jouées au Théâtre-Français il ne s'y trompera plus.

Je fais appel, non pas aux lecteurs du Monte-Cristo, mais aux lecteurs de la Pairie.

S'il y en a un seul qui comprenne le siècle de lenteurs autrement que moi,

j'ai tout.

Alex a» due Dumas.

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