LA REVUE NOCTURNE
Je ne sais, chers lecteur», si vous vous rappelez une admiraUe lithographie de Raffet, inUtulèe : la Brvue nocturne.
C'est tout simplement un chef-d'œuvre.
L'autre jour, en achetant des Flaxman cher Lecomte, boulevard des Italiens, n» 5, elle me tomba sous la main.
Je l'adjoignis à mes Flaxman, — elle coûte soixantequinze centimes, soit dit en passant, pour que vous voyiez bien que ce n'est point la peine de vous en priver.
Elle fut inspirée à Raffet par la ballade allemande de Sedlitz.
Je ne sais pourquoi l'idée me vint, en revoyant celte lithographie, de mettre la ballade en vers français.
Quand une de ces idées-là me vient, je n'ai plus de tranquillité que la chose ne soit faite.
Par bonheur, elles ne me viennent pas souvent.
Je cherchai dans mes vieux papiers, et je trouvai un mot a mot en prose de la ballade de Sedlitz.
Voici la forme que je lui dounai ; peut- dire aurais-je aussi bieu fait de lui laisser celle qu'elle avait.
Quand l'heure funèbre est venue, Que minuit unie à l'unisson, El que du bronza dans la nuo S'est éteint le dernier frisson,
Soulevant de son front livide La froide pierre du tombeau.
S'éveille un tambour invalide,
pareil,
Avant le jour bat le réveil.
Soudain, aux roulements qui Sur lo fantastique tambour, Tous les vieux soldais morts r Et se réveillent a leur tour.
Ceux que la presqu'île italique Ensevelit sous ses lauriers.
Ceux que l'Espagne c-atholiquo i sous ses oliviers;
Ceux que l'Egypte courroucée, Sou h son sable ardent calcina ; Ceux que, dans son onde glacée,
Et tous, ainsi qu'aux jours d'alarmes Qui virent leurs com bais géants.
S'élancent, saisissant leurs armes, Hors de leurs sépulcres béants l
Alors, les belliqueux squelettes Forn'ient leurs sombres escadrons ; Ru tète marchent les trompettes.
Soufflant dans leurs muets clairons.
Voici, fourmillant dans les piques, Les lanciers aux habits pourprés ; Voici les cuirassiers épiques Aux manteaux blancs, de sang marbré».
Voici les hussards qui menacent L'ennemi qu'ils vont disperser ; Voici les lourds dragons qui passent, Sans qu'on les entende |
des flots de | ibres droits fendant l'air ; l>our braver la foudre.
Puis voici les grenadiers mornes.
Marchant toujours du même pas; C'étaient eux qui brisaient les bornes, Limites des anciens Etats,
Eux, qui, dans les sanglantes fêtes, Traînant les rois par les cheveu».
Changeaient le* couronnes de têtes.
Quand le matins avait dit : Sa veux I
Le maître, le voici. Silence 1 Du tombeau lo dernier il sort ; Sur son cheval blanc il s'élanne.
— Salut, César, Imperaior!
Redingote grise et râpée.
Habit vert cl petit chapeau.
Au flanc gauche sa courte èpée,
Sur son front, l'ombre d'un drapeau I
C'est lui, tel qu'à l'éclair des glaives Nos pères le virent, passant ; Et tel que nos fils, dons bturs rêves, Le verront toujours grandissant.
O lune I sors de ton nuage, Et verse sur lui les rayons ; L'Empereur au pâle visage Vient manœuvrer ses bataillons.
— Halte, soldais ! Présculez armes ! Il passe dans les rangs glacés.
Kl l'on voit se mouiller de larmes L'œil crvux do U>u» C'-s trépassés.
Puis, quand du centre a ses deux ailes.
César est las de galoper, Les rares chef* restés fidèle», Autour de lui vont se grouper.
Lors, au plus proche capitaine, Lo mol d'ordre est par lui jeté, El de rangs en rangs dons la plaine.
A voix t
Mais qui peut, sur l'avenir ArrOler un regard certain T
— Austerhtz et Wagram 1 dit l
— Waterloo I répond le destin.
Comme toute poésie allemande, même do poète médiocre, la ballade de Sedlitz est pleine de ce sentiment vague et mystérieux qui fait des Allemands les premiers rêveur» du monde.
Nous espérons ne lui avoir rien été de sa couleur reuse et fantastique.
A propos de cette ballade, il me vient une idée r
Je ne puis, personnellement, aider que bien faiblement notre digne archevêque de Hama, en donnant l'exemple.
Mais tous les jours on m'écrit pour me demander des autographes. •
Eh bien) voici ce que je propose :
Je fais coller par Lecomte vingt lithographies de Raffet, sur papier Bristol.
J'écris en marge de chaque lithographie les vers qui vous venez de lire.
Vous allez chez Lecomte, boulevard des Italiens, n° 5.
Vous donnez à Lecomte ce que vous voulez de la lithographie et de l'autographe, et ce que vous donnez est versé, par Lecomte, au trésorier de notre archevêque.
J'aurai ainsi fait tout ce qu'il est en mon pouvoir de faire.
Oui fait ce qu'U peut, fait ce qu'il doit.
Pwi». -
Alex. DUMAS.
Seul propriatalra «t ttul rédacteur do JfmU» £r" u i. Briere •( O, rua Vivien**, 4».
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