‹ Le MonteCristoChapitre 81 sur 144 · JEUDI ;'J JUILLET · texte numérisé non relu

JEUDI ;'J JUILLET

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■WÉaY

JOURNAL HEBDOMADAIRE DE ROMANS, D'HISTOIRE, DE VOYAGES ET DE POÉSIE

4 renne rr ri'dio*

PAR ALEXANDRE DUMAS, SEUL

On rabomip A Farta, an bureau du Journal, rue vmrc numc de* Victoire*, n 11.

Paria.

FRANCE

... Un an. . H lr. •••• o.

Six mois. 4 SO

Département*. . . Un an. . 10 m

— Six mois. 5 SO

ÉTRANGER-

Angleterre. ... Un an, lS'fr. ««o.

Belgique Un «n, 13 50

E«pagno. .... Un an, 13 50

Naplet Uu an, 15

Piémont. .... Un an, 15 (r. -.e.

Portugal Un an, 11 50

PratM Un an, 13 50

B-»w Un an, 13 50

Le» demande» d'abonnement» doirent être adraateaa, franco, à M. Delavkr, au bureau du journal, avec un» y aie or »ur Paria ou on mandat inr la po»t».

Béranger vient ie mourir, moments du grand poète.

An prochain numéro les détails que nous pourrons nous procurer sur les dorniers

Al. KM DlWAS.

CAUSERIE AVEC MES LECTEURS

Chers lecteurs,

Nous allons en finir avec Nelson. Nous n'avons plus rien que de glorieux à dire de lui.

Puis, après l'avoir suivi à Trafalgar, nous reviendrons à lady Hamilton, que nous suivrons jusqu'à Boulogne.

Vous verrez que la Providence a récompensé chacun des deux selon ses mérites.

Nous franchissons sept années.

Napoléon est à Boulogne avec cent cinquante mille soldats, et il a dit celé terrible parole qui gronde comme un orage au-dessus de l'Angleterre :

— Si je suis maître douze heures de la Manche, l'Angleterre a vécu.

Pour arriver à ce résultat , voici les ordres qu'il a donnés :

— L'amiral Villeneuve sortirait de Toulon avec treize vaisseaux et quelques frégates, rallierait les escadres espagnoles commandées par l'amiral Gravina à Cadix ; de là il franchirait l'Atlantique, et rejoindrait aux Antilles l'escadre de l'amiral Missiessy.

De son côté, l'amiral Gantheaume, qui commandait la flotte de Brest, profiterait de la première tempête qui éloignerait l'amiral Cornwalis de sa croisière ; l'amiral Gantheaume rejoindrait Villeneuve, Gravina et Missiessy à la Martinique.

Reunie sous les ordres de l'amiral Villeneuve, la Hotte combinée ferait voile pour la France, engagerait un combat

à mort avec les escadres britanniques. — Pendant le combat, Napoléon passerait en Angleterre, et renouvellerait l'épopée de Guillaume le Conquérant.

Que faisait Nelson pendant ce temps?

Nelson, qui. pendant trois ans, n'avait pas quitte le pont de son vaisseau, venait de rentrer à Portsmouth, enivré de gloire, brise de fatigue, meurtri de coups, mais toujours plus amoureux de la terrible sirène du cap Cérés.

Meubles magnifiques, richesses immenses, il avait tout réuni dans une merveilleuse villa qu'il, possédait à Merton.

Lad y Hamillon habitait avec lui.

Un matin, à cinq heures, on frappe à la porte.

Nelson, qui sur le Foudroyait! se levait avec le jour, avait conserve ses habitudes de bord.

Il était levé.

Il fit ouvrir et reconnut un de ses officiers, le capitaine Blackwood.

Il apportait des dépêches de l'amirauté.

— Allons, dit il, avant même d'ouvrir les dépêches, je vois ce que c'est, on compte sur moi pour anéantir lés flottes combinées de l'Espagne et de la France.

— Vous avez deviné juste, monsieur, répondit le capitaine ; après une relâches Vigo, les flottes seront abritées pour se refaire et se réarmer à Cadix.

— Retournez dire à l'amirauté qtre c'est bien, Blackwood -, c'est une leçon à donner a Villeneuve, je m'en chargé.

Pour tenir cette promesse, Nelson devait quitter Emma Lyonna. Elle comprit elle-même que la gloire devait l'emporter sur elle; elle donna congé à Nelson.

Il la quitta le 14 septembre 1805, pour ne plus la revoir.

Voici kk note que l'on trouve, à cette date, dans le journal de Painiral.

— J'ai quitté cette nuit ce cher et trois fois cher séjour de Merton, cette maison où je laisse tout ce qui m'attache à la vie pour aller servir mon roi et ma patrie. Puisse le Ken suprême devant lequel je m'incline me rcudre digne des grandes choses que mou pays attend de moi ! S'il permet que jo revienne ici après avoir accompli mon devoir, me* actions de grâce, tant que je vivrai, ne cesseront pas de s'élever jusqu'à son trùne de miséricorde ; si, au contraire, c'est l'ordre de la bonne et sage Providence d'abréger mes jours sur cette terre, je m'y soumets avec une complète résignation, dans l'espoir qu'il voudra bien protéger, après moi, tous ceux que je laisse en arriére.

Que sa volonté s'accomplisse, — Amen ! — amen !— amen !

Que dites-vous, chers lecteurs, de ce mélange de cruauté,' de libertinage et de dévotion.

Le lendemain, il s'embarqua sur le Vietory ; mais auparavant il avait pourvu à sa dernière demeure .

Le capitaine Halwel, après la bataille d'Aboukir, lui avait fait présent du grand mât d'un vaisseau français conquis par lui.

Nelson en avait fait scier un fragment de six pieds de long dans lequel il avait fait creuser sa bière.

Il alla au garde meuble où cette bière était conservée, fil son épitaphe telle qu'il la desirait ; puis, avec un triste sourire :

— J'aurai besoin de tout cela à mon retour, dit-il.

Son départ fut nn triomphe ; jamais popularité n'avait été égale a celle-là eu Angleterre.

Nelson rallia tout ce qu'il put de bâtiments, et le 22 septembre arriva devant Cadix.

\ illeneuve y était encore.

Le 20 octobre, l'amiral français sortit avec quarantedeux vaisseaux et dix-huit frégates. Le 21 , les deux flottes se trouvèrent en présence.

11 y avait huit lieues de mer entre les deux flottes.

Nelson donna l'ordre de mettre toutes voiles dehors

Sa fl jtte était rangée sur deux lignes, avec une avantgarde île huit bâtiments.

I-a seule manœuvre recommandée fut de couper en deux la ligne française.

Chaque bâtiment anglais combattrait le bâtiment français qui se trouverait devant lui

Ces ordres donnés, il descendit dans sa chambre, prit la plume et écrivit ces lignes sur son journal :

« Puisse le grand Dieu, devant lequel -je m'anéantis en adoration proronde, accorder à mon pays, dans l'intérêt de l'Europe opprimée, une grande et glorieuse victoire, et puisse-t-il, par sa grâce, ne ternir cette victoire par Aucune faute de ceux qui von» combattre et triompher! Puisse l'humanité, après la victoire, être le trait dominant de la flotte britannique ; moi personnellement, je reméts ma vie à celui qui me l'a donnée ; que ses bénèdietiôdns reposent sur ce que vais entreprendre pour Bérrir fidèlement mon pays! Je confie et j'abandonne a lui seul rtloi et la cause qu'il a daigné me charger de défendre 1 Alntf soitil— ainsi soit-il— ainsi soit-il • (1).

Puis a la suite de ces lignes, où éclate l'humilité de l 'hdmme qui se trouve entre le ciel et la mer avçc ht mort en face de lui, c 'est-a-dire en face de l'ihconrtu entre deux infinis, il revint aux pensées terrestres, et écrivit ion testament.

Tout cela, au reste, est plein de grandeur et d'Une merveilleuse solennité.

■ 2? octobre, en vue des (loties combinées de France et d'Espagne ;

» Et à environ dix milles de distaucc entre noua ;

• Considérant que les éminents services d'En>tna Lyonaa Hamilton. veuve de sir William Hamilton, ont été les plus grands que je connaisse rendus au roi et au pays, sans qu'elle ail jamais reçu aucune récompense ni de sou pays ni de son roi.

- La première fois, quand elle obtint communication de la cour de Naples, en 1796. d'une lettre menaçante da roi d'Espagne à son frère le roi de Naples, et que la communication de cette lettre confidentielle au ministre anglais lui fit prendre les mesures nécessaire au salut de l'Angleterre contre l'Espagne.

• ta seconde fois, lorsqu'elle obtint, par son ascendant sur la reine de Naples, pour la flotte anglaise que je commandais, les secours de vivres et les munitions, sans lesquels celte flotte n'aurait jamais pu faire voiles pour la côte d'Egypte et détruire, à Aboukir, l'armée navale de Bonaparte.

■ S'il eut été en ma puissance de récompenser moimôme de tels services, je l'aurais fait moi-même el n'éusàe point invoqué pour elle la munificence de ma patrie ; mais comme cela est au-dessus de ma puissance, je laisse Emma Hamilton à mon pays et à nun souverain comme un legs à acquitter, ailn qu'ils lui fassent une convenable munificence pour maintenir non rang dans la vio.

Jo lègue aussi à la munillccnce tU mon pays ma Hllf adoptive. Horatia Nelson Thompson, et je desiro qu'elfe ne porte à l'avenir que le seul nom d'Horatia Nelson.

» Voilà les seules grâces que je demande a mon roi et à mon pays au moment ou je vais combattre leurs ennêmis. Que Dieu bénisse mon roi et ma patrie et toi» ceux qui me sont si cher» sur la terre ! Quant a ma famille, je n ai

(1; Voir, pour plus amples détails, la magoifiquo biographie i«

Nctïon, par Lamartine.

pas besoin de la recommander ; elle sera, je n'en puis douter 1 objet de la plus éclatante libéralité. .

Nelson ne se contenta pas «le signer celte note ; il appela , lc ca P ,UMne du Vichry, Hardy, et le capitaine

de 1 Euryale, Blackwood, la leur lut et la leur fit signer.

Cette Horatia Nelson dont il parle était sa fille— il l avait eue d Emma Lyonna, et à cette époque l'enfant avait cinq

Avant de quitter Merton, il s'était agenouillé prés du lit de la petite fille endormie et avait prié longtemps.

Au moment où il achevait la lecture aux deux officier* le branlebas du combat se Taisait entendre - c'est le moment où I on sauvegarde a bord dos bâtiments les objets précieux. J

H fit descendre et mettre a l'abri des boulets le portrait en pied d'Kmma Lyonna.

Outre ce portrait, il portait une miniature d'elle sur son cœur.

Son adoration pour cette femme ne pouvait se comparer qu'à l'idolâtrie d'Antoine pour Cleopâtre, de Buckingham pour Anne d'Autriche.

— Prenez bien garde a mon ange gardien, dit-il aux matelots qui descendaient le portrait ; il ne remonta sur le pont que lorsqu'il eut vu le portrait en srirele.

Nelson avait alors quarante-huit ans.

Il remonta sur le pont avec les deux officiers.

— Comptez-vous sur la victoire, Blackwood ? lui demanda-t-il .

— Parbleu 1 répondit celui-ci.

— Combien voulez-vous de vaisseaux coules ou rendus?

— Jo me contenterai de dôme on quinte.

— Moi pas, j'en veux vingt.

Puis, comme on venait lui demander lc mot d'ordre de la journée.

— L'Akolbtbriu;, répondit-il, comptu qte chaque homot ri:** son devoir !

A l'instant même la courte et concise harangue s'éleva au sommet du mât du Victor* et flotta dans les aire.

Un cri d'enthousiasme salua ces quelques mots devenus historiques, comme tout ce qui est à la fois simplo et

nt les deux flottes s'approchaient l'une de MtinTem 001,86 d6 Bl * ckwood ' 1 ui «gênait son

Au bord de l'échelle, il lui prit la raaîn.

Ou'avej-vous T lui demanda celui-ci. Sûr de la victoire comme vous êtes , pourquoi cette tristesse ? Mais sans répondre directement :

— Adieu, mon cher Blackwood ! dit Nelson ; que le Tont-Pmseant vous bénisse! hous ne nous reverrons plus.

Puis tournant rapidement le dos à son jeune ami. il prit son porte-voix et monta sur son banc de quart.

II portait, sur son uniforme de Commodore, les quatre plaques des ordres dont il était décoré.

Ces quatre plaques lo signalaient au feu des tirailleurs dont nos haubans étaient couverte et nos hunes remplies.

En ce moment une députation de ses officiers vint le supplier de ne pas s'engager le premier, et de permettre au Leviatksn de passer avant lui.

— Qu'il passe avant moi, s'il le peut, dit Nelson, c'est son affaire.

Et appelant le capitaine Hardy :

— Force» de voiles, dit-il, vous voyee bien que CoUingwood arrivera avant moi .

Et, en effet, le Royal Sont tram, qui débordait d'un de* mi mille le vaisseau commandé par Nelson, ouvrait le feu en m précipitant sur le Sanfa-Annâ , vaisseau de l'escadre espagnole.

Laissons notre grand poète et ami Lamartine raconter ce terrible combat. Nos lecteurs y gagneront, et. comme toujours, jo serai fier de rendre hommage a plus grand

que moi.

C'est celui que quelques jeunes gens de bon goût appellent un bon vieux qu'il faut laiuer l'en alier tranquille dans l'attire monde, qui va parler.

Nelson ne larda pas lui-même à se jeter au milieu dn feu ; déjà les boulets de sept vaisseaux de la flotte combinée passaient sur sa téte, déchiraient ses voiles et pleuvaient sur le pont de la Yieloirt. Le premier qui tomba frappé de mort à ses pieds fut son secrétaire 8colt, qui causait avec le capitaine de pavillon Hardy. Pendant qu'on le relevait pour éloigner le cadavre des yeux de l'amiral, un boulet ramé coucha huit hommes coupés en deux sur le pont. . Cela est trop vif pour durer longtemps, . dit-il au capitaine Hardy. Le vent d'un boulet lui coupa la parole et emporta un groupe de matelots entre le capitaine et lui. Mais la Victoire, encore muette, reservait son feu en avançant toujours. Elle était foudroyée u portée de pistolet à la fois par le vaisseau français le Redoutable, monté par le capitaine Lucas, par le Buctntaure, vaisseau à trois ponts, monté par l'amiral Villeneuve lui-ntëme, enfin par le vaisseau espagnol la Sainte- Trinité, de cent cinquante canons, la plus vaste forteresse flottante qui ertt jamais pesé sur la mer Hardy demanda a l'amiral lequel de ces vaisseaux il fallait aborder corps à corps pour enfoncer cette ligne de feu et pour frayer la route à sa colonne. • Le plus rapproché, lui répondit Nelson ; peu importe ; choisissez vous-même! • Hardi ordonna au limonier de diriger la Victoire sur le Redoutable, et do se coller sabord contre sabord à co vaisseau. Les deux vaisseaux, après avoir vomi l'un contre l'autre toute la mitraille de leurs flancs, se heurtèrent d'un choc retentissant, aggravé par la houle, comme pour s'eventrer par l'abordage. La force du coup et celle du vent qui s'engouffrait à la fois dans celle masse de voiles confondues fit reculer le Redoutable et entraîna avec lui la Victoire. Les vaisseaux qui suivaient Nelson passèrent par l'ouverture que ce vide laissait dans la ligne de bataille, et, se divisant après, les uns à gauche, les autres à droite, séparèrent en groupes confus les tronçons de la vaste ligne formée par la flotte combinée. La rapidité de leurs mouvements, la sûreté de leurs manœuvres, le sang-froid et l'intrépidité de leurs marins, l'agilité de leurs voiles, les multipliaient à leur gré et en un clin d'œil partout où ils voyaient un vaisseau ennemi à foudroyer, un vaisseau anglais à secourir : la mer et le vent, rebelles aux autres, semblaient d'intelligence avec ces mat- Ires de l'Océan. Nelson S'en fiait maintenant ù leur instinct de la victoire, et ne combattait plus que pour lui-même.

Villeneuve, déjà brise dans sa ligne cl écrasé au centre par Nelson el ses quinze vaisseaux, appelait en vain par des signaux répétés sur sas frégates les dix vaisseaux de son escadre de reserve, imprudemment annules combat. Ces vaisseaux, immobiles et comme pétrit la stupeur, contemplaient à distance l'cxtrcmi général et de leur armée, faisant de vains effort gagner le vent ; d'autres, en grand nombre, J ligne, se laissaient dériver à la lame ' bataille, tirant de loin des bordées perdug^, et ne sachant, faute d'habitude et d'âme commune, arquer ou accomplir aucune de ces témérités de mauœprra qui ramènent des vaisseaux souvenlés au combat

Cependant quelques vaissaRfix héroïques, animés par des commandants au cœuaée bronze, soutenaient seuls le choc de Colllngwood etjlCNelson. Le capitaine du Ètdot' I table. Lacas, digne & se mesurer avec un héro*

nerp»

LE MUNTK-fiMSÏU.

rouvert de morts el de mourants le pont de )h \ntotic avant de recevoir son choc. Forcé de fermer se» batteries basse* du côte où Nelson l'écrasait de son poids, pane que la convexité des deux vaisseaux, les faisant se toucher a la base, ne laissait entre eus. au sommet, qu'un iutervallo à travers lequel on pouvait presque se combattre corps à corps, Lucas se préparait à l'abordage, el avmait ses plus intrépides marins pour foudre à la première ouverture sur le bord de Nelson I-e carnage ainsi rapproche entre ces deux vaisseaux inondait de sang les ùVux ponts. Une fumée lourde, que le vent n'avait plus la force de dissiper enveloppait les vaisseaux et les combattants eux-mêmes On tirait au hasard dans une nuit eu plein midi, entrecoupée seulement par les éclairs de la fusillade et par le tonnerre des bordées.

Mais, au moment ou le capitaine français jetait déjà se vergues sur les deux bords des deux vaisseaux pour en faire un pont el des échelles d'abordage contre les flancs de la Victoire, un vaisseau anglais, le Téméraire, commande par le capitaino Harvey, accourait au secours de sou amiral, et, se plaçant sur le liane du Redoutable, le démolissait de tous ses canons. Nelson, s'ecartant alors d'une demi-encâblure, croisait son feu avec le feu du Tê méraire contre le Redoutable, emportait son pavillon el éteignait trois fois le feu de ce vaisseau dans le sang des Français. Mais le Redoutable, après un inslant de silence, reclouait d'autres pavillons à ses mats et rouvrait son feu. comme un mourant qui ue veut ni pilie ni grâce. Ses ti railleurs, dispersés sur ses haubans et sur ses vergues, tenaient à distance ses vainqueurs.

Villeneuve, pendant ce duel entre Nelson el ses plus intrépides vaisseaux , combattait lui-même à quelques vagues de là sur le Bucenlaure. Le màt de beaupré du Bn centaure, engagé au commencement de l'action, par un accident de mer, dans la galerie de poupe du colosse de la flotte, la Sainle-Trinilé , faisait de vains efforts pour s'en dégager. Foudroyé dans cette immobilité terrible par la Victoire d'abord et par quatre vaisseaux de Nelson ensuite, ces deux vaisseaux", armés ensemble de cent soixante pièces de canon et de trois mille combattants, écartaient, par les explosions de leur double flanc, les vaisseaux qui les écrasaient à distance. Villeneuve, retrouvant dans le désespoir de sa situation et dans l'srdeur du champ de bataille la résolution qn'onlui reprochait n'avoir pas trouvée dans le conseil, égalait Nelson en sang-froid et en dell à la mort sur la dunette de son bâtiment. Lo feu de ces quatre vaisseaux semblait l'illuminer et le grandir sur cet ecueil de la Sainte-Trinité. Il frémissait de ne pouvoir se détacher pour aller porter lui-même à ses vaisseaux inertes le reproche et le courage de leur général. En vain il conjurait l'amiral espagnol commandant de la Sainle-Trinilé de faire un appel suprême au vent pour extirper son beaupré du flanc de la poupe qui le retenait, au risque d'emporter sa propre proue. La Sainte-Trinité, dont les mâts rasés par les boulets ne pouvaient plus por ter de voiles, restait, comme un tronc démembré, le jouet de la houle et le but de la mitraille. Villeneuve voyait tomber autour de lui tous ses officiers et six cents hommes de son équipage; ses mâts eux-mêmes tombaient un à un, entraînant avec eux les haubans, les hunes, les vergues, les cordages et les dernières de ses voiles, linceul trou< de cette carcasse'Me bâtiment. Une bouffée de vent plus forte déchira un instant le nuage derrière lequel le mal heureux ne pouvait que conjecturer le reste du combat 1 aperçut la moitié de ses vaisseaux, immobiles spectateurs ^ la lutte désespérée de leur escadre ; il leur lit le signal- ** au feu : ces vaisseaux étaient assez nombreux

pour changer le désastre en triomphe. Il ne comprirent pas, ou au moins n'obéirent pas au geste qui les appelait, et continuèrent à dériver presque au hasard au gre des brises et loin du champ de bataille Villeneuve, voyant le Bueenlaure démembré, rasé comme un ponton, prêt a s'engloutir, demanda en vain un canot à son équipage et a celui de la Sainle-Trinilé pour voler lui-même à sa reserve et pour la ramener au combat , les canots suspendus à la poupe, perces de boulets, sombraient eu touchant aux va-ues ; son vaisseau, muet, ne rendait plus que la fumée au lieu de tardées par ses sabords. Uue chaloupe du vaisseau anglais le Mars s'en approcha impunément pour sauver l'équipage et pour recevoir l'amiral. Villeneuve, qui n'avait pu trouver un boulet pour lui dans cette grêle, el que le malheur réservait au suicide, se rendit quand il n'eut plus ni un canon sous la main ni une planche sous les pieds. Les Anglais le reçurent en ennemi désarme, avec respect pour son infortune et pour son courage. Le vaisseau amiral espagnol la Sainte-Trinité, abandonne aussi par sept aulies vaisseaux de la même nation, se renditaprès quatre heures de combat intrépide mais solitaire. A l'aspect du pavillon anglais, arboré sur ce colosse, l'escadre espagnole se laissa dériver à la brise vers les côtes de l'Kspagne.

Après la reddition des deux vaisseaux amiraux, les Anglais fondirent avec leurs vaisseaux libres el victorieux sur le reste

de la ligne du centre, égale encore en nombre el en canons. Il la lompirent de nouveau par des manœuvre* plus impétueuses, et, les séparant en groupe» d'un ou deux bâtiments contre trois, ils livrèrent autant de combats qu'il v avait de vaisseaux encore en bataille. La chacun des commandants de ces bâtiments, n'ayant à prendre conseil que de sa faiblesse ou de son désespoir, se signala isolément par dos timidités, ou des exploits qui, en ternissant ou eu illustrant son nom, ne servaient plus au salut mais à la gloire de La journée. Le Fougueux, commande successivement par Irois officiers, tués tour à tour sur leur dunette, ne se rendit que quand son pont fut couvert de quatre cents cadavres ; le Plulon, commandé par le capi- Cosmao, avait abordé le Mars, vainqueur du Bucentawe, et allait délivrer Villeneuve prisonnier sur ce vaisseau, quand ses deux mâl» s'écroulèrent sous les boulets de trois autres bâtiments accourus au secours du Mars. Le contreamiral Magon, Achille de la flotte combinée, voguant audevant des Anglais quand sa ligne fléchissait ou fuyant a ur approche, précipitait son vaisseau sur le Tonnant, et s'élançait d« là sur le gaillard de son ennemi, quand les bordées de deux autres vaisseaux attachés aussi à ses flancs le couvrirent de mitraille, et le forcèrent de se retirer sur sa dunette derrière un rempart de cadavres. Trois foi», la hache d'abordage à la main, il refoula les Anglais qui avaient envahi la moitié de son pont, trois fois il les rejeta de ses bordages dans la mer. Frappe d'un biscaïen au bras gauche, il combattait encore du bras droit. Un autre biscaïen lui fracasse la jambe, on l'emporte sous lenlre-pont pour ctancher son sang ; mais les déchirures des flancs du Pluton laissaient passer la mitraille jusque dans cet asile des blesses : une balle lui perça la poitrine et l'ètendit mort entre les bras de ceux qui le soutenaient. Son vaisseau ne se rendit que sur son cadavre. Huit autressuccomhèrent comme lui.

L'amiral Graviua, commandant en chef l'escadre espagnole, est frappé du coup mortel en défendant, avec le sang froid de sa race, le vaisseau le

Prince-des-Asturiesel l'honneur du nom espagnol. L'équipage de Y Achille, le dernier des vaisseaux do Villeneuve qui combattirent jusqu au désespoir, avait laisse prendre le feu pendant le combat a ses ponts supérieurs ; uniquement

u l'ennemi par ses batteries rasantes, il no s'occupait pas de la mort qui grondait 9ur sa télo et des flammes qui dévoraient ses ponts et se» mats. L'explosion était imminente; les vaisseaux anglais se retirèrent d'horreur et d'effroi pour eo éviter les débris.

Les matelots de V Achille tiraient toujours, et jetant à la mer quelques débris flottants de leur vaisseau, ils attendaient la dernière minute pour se précipiter euxmêmes aux flots sur ces dèl'ris. L'Achille éclata comme un volcan dans le vide laissé autour de lui, tombeau volontaire de cinq cents braves. Les Anglais, lidéles à, l'ordre du jour de Nelson, ne laissèrent pas la haine survivre au combat, et recueillirent en foule l'équipage submergé dans leurs chaloupes. Ce coup de tonuerre finit la bataille au centre de la mêlée.

Le contre-amiral Dumanoir, qui pouvait la ranimer, et peut-être la disputer ou l'honorer encore, se replia lentement avec ses quatre vaisseaux de haut bord, tète do ligne qui n'avait pas tire un coup de canon ; il se contenta de prolonger à distance la ligne des vaisseaux anglais à demi désempares eux-mêmes, et do les saluer de quelques bordées en se retirant intact et sans gloire du champ de bataille. Il n'eut pas même la fortune de sauver les vaisseaux qu'il espérait ramener ainsi à Brest: l'escadre de Cornwalis en ût sa proie avant qu'ils eussent doul-'e le cap de Bretagne.

On n'apercevait plus du fumée qu'au-dessus du groupe de sept vaisseaux ou le Formidable luttait en désespéré contre le Téméraire et contre le vaisseau de Nelson, la Victoire. On a vu que le capitaine Lucas , du Formidable, attaché flanc contre flanc à la Vicloire, etcanonneen proue et en poupe par deux bâtiments ennemis, ne pouvait faire feu de ses batteries de côte où la Vicloire le serrait de ses murailles, et que te combat presque corps à corps eiait devenu entre ces deux bâtiments un feu à Itout portant de mousqueterie. Le pont du Formidable, plus élevé d'un elage que celui de la Victoire, dominait d'une batterie le pontde Nelson ; les Français, do plus, avaient disperse un groupe de tirailleurs sur leurs hnues. sorte de planchera suspendus à demi-hauteur des mats, d'où l'on peut se con- * rir en visant comme d'une meurtrière ; les biscaïens et les balles, choisissant de là les victimes, pleuvaient sur l'équipage anglais, et surtout sur le groupe des ofliriers désignés à la mort par leurs insignes. Le capitaine Hardy venait d'être blessé après deux cents autres. Nelson, signalé pat sesdècorations elle» ordres qu'on venait recevoir de lui, avait les pieds dans le sang de ses compagnons, quand un coup de feu, éclatant au boni de la dune d'artimon du For. midabte, l'atteignit entre l'épaule et le cou, et le précipita, comme par l'impulsion d'une main invisible, sur le pont, le front dans le sang, Trois matelots et le capitaine Hardy, qui le rouvraient de leurs corps, se précipitèrent pour le relever, et lui-même, s'aidant de la seule main qui lui restait, se relevait sur un genou en regardant Hardy: . Je suis mut, mon ami, lui dit-il: cette fois les Français en ont Uni avec Nelson! — J'espère que non. répondit son

;l ini. N'espérez rien, répliqua Nelson ; la balle m'a per-'

,v l'épine dorsale. • La contention de l'esprit et le feu de l'action concentraient tellement la vie dans sa pensée après le coup mortel, qu'il continuait de donner des ordres a llrvily et aux officiers rapproches de lui pendant qu'on le transportait par l'échelle de poupe dans sa chambre, ét que «'apercevant que les cordes qui font manœuvrer lu "ouvernail. emportées par la mitraille, n'avaient pas eto replacées, il ordonna d'en replacer de neuves. K.n passant s».us l'entrepont rempli de marins. Use rouvrit lui-même le visage d'un pan de son babil, de peur que sa mort ne

décourageât son équipage. L'en're-pont était jonché do blesses et de morts, snr les corps desquels on fut obligé de frayer passage à l'amiral; on le déposa sur un lit de camp, dans le logement des aspirants de marine. La blessure, sondée, ne laissa pas d'espoir aux chirurgiens. On déroba néanmoins à tout le monde, excepté au capitaine de pavillon Hardy . e«tto triste certitude, pour ne pas frapper la flotte, pendant la bataille, du coup qui frappait son chef et son âme. Convaincu lui-même, par la sensation de la mort dans le coup, que les secours de l'art In» étaient superflus, il ordonna aux chirurgieus de l'abandonner à son sort, et de réserver leurs moment et leur zèle pour ceux à qui les secours pouvaient profiter ; • Pour moi, ditil, vous ne pouvez plus rien ! ■ Ou se borna à éventer son visage et à désaltérer, par quelques gouttes d'eau, la soif ardente qui le consumait. Il était étranger à ce qui se passait eu lui et autour de lui. il n'était attentif qu'aux bruits et aux événements de la bataille, dans laquelle son esprit combattait encore de son lit de mort; il eu demandait sans cesse les progrès et les circonstances. A chaque vaisseau ennemi qui se rendait, l'équipage de la Vicloire poussait une acclamation triomphale, et, à chacune de ses exclamations, un éclair de joie brillait dans ses yeux, un rayon de gloire illuminait et colorait son visage mourant. Le capitaine Hardy était remonté sur *a dunette pour commander le feu et les manœuvres. . Ou est Hardy? répétait Nelson; pourquoi ne vieut-il pas, Sans doute il est frappé comme moi, et on me cache sa mort. » Hardy redescendit enfin, après une heure d'absence, auprès du lit de mort du héros. Ils se regardèrent les yeux humides, et se serrèrent les mainB dans uu long silence. • Eh bien.' Hardy, dit Nelson à son capitaine, comment se déclare la journée ?— A merveille, répondit le commandant de la Victoire : dix vaisseaux ont déjà amené leur pavillon ; les autres combattent un à un ou se dis- |iersent. Cinq seulement graissent vouloir revenir sur nous et menacer la Virloirt) c'étaient ceux de Dumanoir) : j'ai rappelé en votre nom, cinq ou six des nôtres pour les écraser. — J'espère, dit Nelson, que pas un de mes vaisseaux n'a ameuè son pavillon ? Hardy lui répondit que l'honneur de la flotte victorieuse était à l'abr d'un tel désastre. Tranquille alors sur la victoire, Nelsoù lit un retour mélancolique sur lui-même: * Je suis un homme mort, Hardy, lui dit- il: je m'eu vais à grand pas; avant peu d'instants, c'en sera fait de Nelson ! . Son ami lui donna encore quelques fausses lueurs d'espoir, ci, lui serrant de nouveau sa main déjà froide, remonta, le cœur brise, à son poste sur le pont.

Nelson s'entretint alors de son état avec son médecin, qui étudiait tous les symptômes de la vie ou de la mort dans les sensations du blessé. • Je sens là quelque chose, lui dit Nelson en mettant sa main sur sou cœur, qui m'annonce ma lin prochaine. Souffrez-vous beaucoup? lui demanda le médecin. — Assez, repondit le blo~.se, pour que la mort me parût un soulagement; quoique cependant, ajouta-l-il d'une voix plus sourde, tout le monde dosire de vivre encore un moment de plus! Ilélas ! que deviendrait en ce moment la pauvre lady Hamilton, si elle pouvait savoir l'elat où je suis loin d'elle? - Sa patrie, sa gloire, .*on fatal amour, se disputaient ses dernières h ui~ si - es .

I n instruit après. Hardy redescendit ;nee un visage yh\< rayonnant, et prenant la main de Nelson, il lui annonça enfin la victoire incontestée et o.inpléte. Il ne pouvait j ; s encore, tou'efois, dire précisément à l'amiral roniliien de vaisseaux ennemis étaient les dépouillas de siui triomphe, mais il pensait qu'il y avait au inoiu* quatorze

ou quinze bâtiment* amenés. « C'est bien ! c'est beau ! •'écria Nelson; cependant, reprit-il avec un certain regret, et en faisant allusiou a sa conversation du matin avec Blackwood, j'avais parié pour viugt ! • Puis, élevant fortement la voix et précipitant les mots: . Jetez l'ancre, Hardy, lui ditr-il ; mouilles la flotte avant la nuit ! • Hardy lui laissa entendre que ce soin dépendait désormais de Oollingwood, àquison rang décernait le commandement de la flotte. « Non ! non ! pas pendant que je respire encore, dit avec autorité l'amiral, et, en faisant un effort pour se soulever sur son séant. Suivez mes ordres, jetez l'ancre avaut la nuit! Vous préparez-vous à jeter l'ancre?..- • Il avait prévu, dés le malin , un coup de vent redoutable aux vainqueurs et aui vaincus dans la uuit suivante, et la pensée de mouiller la flotte en sûreté après lo combat l'obsédait sans cesse.

« Ne jetez pas mon corps par-dessus le bord à la mer, dit-il encore à Hardy; je désire reposer auprès des miens, dans le cimetière du village paternel ; à moins ajouta-t-il, en pensant à la sépulture des héros à Westminster, qu'il ne plaise à mon roi eta mon pays de disposer de mes restes autrement. Mais surtout , mon cher Hardy , poursu ivait-i 1 a v-ec u ne tendresse de passion que l'approche étemelle semblait redoubler, oh! surtout, ayez soin de lady Hamilton, Hardy! Veillez sur l'infortunée lady Hamilton "î

Après un moment de silence, et comme pour recevoir de son ami un gage de l'exécution de ses derniers vtcux - Embrassez moi, Hardy, • lui dit-il. Hardy se pencha et baisa sa joue. • C'est bien, dit Nelson ; maintenant jo suis en repos ! grâce à Dieu, fait von uevoir. » Hardy, voyant ses paupières se fermer, reBta encore un moment à écouter la respiration pénible et pressée du mourant ; il se pencha de nouveau sur le lit, et baisa le front du héros. « Qui est celui-là? s'écria Nelson eu rouvrant les yeux.— C'est Hardy qui prend congé de vous, lui dit-il.— Dieu vous bénisse. Hardy ! • balbutia-t-il eu cherchant à revoir le visage de son ami à travers les ténèbres de la mort. Hardy remonta à son poste, et ne le revit plus vivant.

Le ministre de la religion priait au pied de sou lit de mort: Nelson le vit et lui fit un signe de reconnaissance. • Hélas I je n'ai pasélé un bien grand pécheur, » lui dit-il avec un triste enjouement. Puis après un long silence : « Souvenez vous bien, repèta-t il an prêtre, que j'ai légué la pauvre lady Hamilton et ma petite lillc Horatia à ma patrie ! » U tomba enfin dans une rêverie vague, pendant laquelle ses lèvres s'agitaient pour articuler des paroles inachevées, où les noms d'Emma, d'Horatia, de patrie, mouraient inachevés sur sa bouche. Puis, faisant un suprême effort, il répéta distinctement trois fois les derniers mots de son ordre du jour à la flotte, en se les appliquant glorieusement à lui-même : « Grâce à Dieu, j'ai fait mon devoir*, et il expira fièrement eu soldat, comme il avait vécu.

H était quatre heures et demie du soir, et le dernier coup de canon de poursuite retentissait sur la mer , une salve emportait son âme du champ de bataille, et le saluait dans la postérité qui commençait pour le héros.

La nuit et la tempête se chargèrent d'achever sa victoire, mais la mer lui en disputa le prix Six vaisseux sans voiles, sans mâts et sans agrès, comme ceux des Espagnols et des Français, portaient dans leurs membrures mutilées et dans leurs équipages décimés l'expiation de leur triomphe. Ils pouvaient à peine se remuer sur la houle qui montait avec le vent au coucher du soleil. L'amiral Collingwood, qui avait pris le commandement de ces débris et couvert ses vaisseaux du deuil qu'il portait en son Ame. au lieu de mouiller la tloHc, comme NVImiii mourant

l'avait prophétiquement recommandé, employa le reste du jour à amariner les dix-sept vaisseaux rendus pendant le combat et à poursuivre le reste. La tempête et les ténèbres le surprirent pendant cette recherche des dépouilles. La mer, le vent, la foudre, les ecueils rendirent cette nuit, le jour suivant et la seconde nuit après la bataille, pins terribles que la bataille elle-même. Les élément* soulevés se jouèrent pendant soixante heures de ces trois flottes qui couvraient, la veille, l'Océan de leurs pavillons. Une partie des vaisseaux pris par Nelson, sépares par la toute puissance des vagues dm vaisseaux anglais qui les escortaient enchaînés â leurs râbles, rompirent ces câbles et s'enfuirent, ou se laissèrent dériver aux lames sur les énueils du cap Trafalgar. U Bucentaure est pulvérisé sur les rochers de la côte en y touchant ; l'Indomptable, arraché pendant la nuit do ses ancres, éclaire lui-même de ses fanaux allumés sur son pont sa course funèbre vers la côte, et sombre avec son équipage tout entier, dont on n'entend qu'un seul cri, sur le rocher appelé la Pointe-dihDiamant. Collingwood, craignant de perdre tons ses trophées, incendia luimême en mer la Sainte-Trinité, le plus grand bâcher flottant qui eût jamais brûlé sur la mer. Il jeta dans ce même bûcher les trois vaisseux à trois ponte espagnols le Saint- Augustin, l'Argonaute et le Sonia-Anna; le Berwick sombra de lui-même avec tout son inonde. Les autres flottèrent au hasard et allèrent s échouer de baie en baie sur les côtes d'Afrique ou d'Espagne. L'amiral anglais ramena péniblement le reste à Gibraltar, enchaînés au cercueil de Nelson. Les voiles do sa patrie régnèrent seulos pendant de longues et tristes années sur l'Océan et la Méditerranée. Pendant que Napoléon conquérait l'Europe continentale à ses armes, Nelson avait assuré le monde maritime A sa patrie.

L'amiral de Villeneuve, captif en Angleterre, trembla devant la grandeur du désastre. Sous prétexte d'étudier la structure du corps humain pour occuper le loisir de sa prison, il étudia froidement, sous un homme de l'art, le place et l'organisation du coeur. Quaul il fut 6ûr du coup, il se percale cd-ur d'une longue épingle patiemment enfoncée entre les côtes. Il expira comme Sénèque, d'une mort lente, savourée et volontaire. Il prouva par cette mort, comme il l'avait prouve dans la bataille, que ce qu'il avait redoute le plus dans les rencontres inégales, ce n'était pas la mort pour lui-même, mais la défaite pour son pays.

Ia joie de la plus grande victoire navale de l'Angleterre fut consternée â Londres par le deuil de la mort de Nelson. La domination exc'usive des mers parut è peine aux Anglais une compensation égale à la perte de leur grand marin. Les couleurs du deuil couvrirent tous les vaisseaux, tous les ports et toutes les chaumières de l'Angleterre; son cercueil fut le char de triomphe de la mort. La multitude qui assista au débarquement de ce cercueil rapporte par la Victoire pulvérisa en morceaux la première enveloppe de chêne qui entourait la couche de plomb, et s'en distribua les reliques comme celles du dieu mortel de la pairie Des fuuèrailles nationales lui furent décernées ; des monuments impérissables lui furent volés. Ses statues s'élevèrent dans toutes les grandes villes du royaume. La nation entière assista â ses obsèques et ût cortège à ses mânes depuis Grcenwich jusqu'à Westminster. Les sanglots contenus de deux millions d'hommes sur son passage furent les acclamations de ce triomphe des regrets. La Tamise elle-même parut couvrir ses flots de deuil. Des milliers de barques pavoisees de noir, suivant celle de son catafalque flottant, s'avançaient leulement aux coup* mesures de rames revêtues d'étoffes noires, maniées par des matelots vèlus de noir. Lu musique funèbre était inter-

rompue par le canon des funérailles. Los canonnière de la Victoire W portèrent sur leurs bras cntrelai*» jusque dans le caveau de son immortalité, sous le» voûtes de Westminster. Au moment où, suivant l'usage des obsèques des amiraux, on descendit sa bannière avec son corps dans la tombe, les matelots do la Victoire se précipitèrent sur cette bannière, la déchirèrent pieusement en mille pièces, et se les partagèrent pour les conserver à jamais dans leurs familles comme un talisman de la patrie. La reconnaissance des peuples est l'émulation de l'héroïsme.

Vous ave» vu comment est mort Nelson.

Bans doute Dieu lui avait pardonne, puisqu'il mourut de la plus glorieuse mort dont pouvait mourir un marin. Toute la vengence, — je me (rompe, — toute la justice di vine s'epui6a sur Emma Lyonna.

Cède veuve d'un ambassadeur, cotte amie d'une reine, cette maîtresse d'un amiral, disparut tout à coup, voilant sa honte et son infamie dans son obscurité.

Pendant vingt ans elle disparut.

Enfin, un jour on apprit qu'une pauvre vieille, qui avait dit être fort belle autrefois, venait de mourir dans une chaumière d'un petit village des environs de Boulogne, où elle était venue chercher l'hospitalité peu coûteuse de nos riches provinces.

Cette femme, qui venait demander le pain de ses derniers jours à la France , était celle qui avait fait tant de mal à la France ;

Celait Emma Lyonna.

La charité publique fit les frais de son inhumation.

Alexandre Dm*.

Nos metteurs en page ont, do leur autorite privée, supprime dans notre numéro du IU juillet la dernière strophe de la revue nocturne.

11 est vrai que celle strophe n'avait d'autre importance que d'être le résumé de toute la pièce. — Elle vient un peu tard, mais je désire qu'elle vienne.

Voit* la funèbre renie Qu'il l'Iii-urc de niiinni, dit on, Uôvarit'à sa grandeur déchue, Passe l'autre Napoléon !

Au:* Dlmas

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