CHAPITRE XII
OU MAITRE PIERRE-NICOLAS BUUTTEAt: ÉTL'Uir. LE CODE CIVIL ET LK CODE PKWAL SOUS LA DIRECTION l>K SALVATOR.
I.e soulagement apporte dans l'état moral et physique du digue M l BaraUeau ne fut pas long, car presqn'aiissitùt Salvator reprit :
— Dites-moi. continua Salvator, a quelle peine serait
condamné un officier public qui aurait soustrait un testament ?
— Mais je no sais, je ne me souviens pas, dit le notaire, dont les yeux se fermèrent comme pour échapper aux regards ardente du jeune homme.
— Eh bien I dit Salvator en étendant la main vers un livre dont les feuilles étaient divisées en cinq couleurs différentes, si vous ne le savez pas, je vais vous rapprendre, si vous ne vous en souvenez plus, je vais vous en rafraîchir la mémoire.
— Oh ! dit vivement le notaire, c'est inutile.
— Je vous en demande pardon, dit Salvator, prenant le Code, c'esl au contraire de toute uecessitè, d'ailleurs, ce ne sera pas long ; sans être notaire, j'ai fort eludie ce livre, et n'aurai besoin que d'un instant pour y trouver ce quoje cherche. Art. 254 . . . , article 251, du Code, pénal, livre III.
M* Batalleau essaya d'arrêter Salvator, car il connaissait aussi bien que lùi l'article en question , mais Salvator écarta la inaiu qu'il eteudail pour lui reprendre le Code, et trouvant enlin Farliçlo qu'il cherchait :
— 254, dit-il, c'esl cela, hum ! écoutez bien.
La recommandation était inutile, le notaire écoutait du reste.
« Quant aux soustractions, destructions, enlèvement de piècçs, ou de procédures criminelles, ou d'autres papiers, registres.acUsoueffetscontenusdans des archives, greffeç, ou dépôts publics, ou remis à un dépositaire public, <m cette qualité, les peines seront contre les greffier^ archiviste, notaire, ou autre dépositaire négligent, de trois mois à un an d'emprisonnement, et d'une amende de cent francs a trois cent» francs. •
— Peuh ! sembla dire M* Baralleau, supposons le maximum de la peine, c'est-à-dire un an de prison, et troiscents francs d'amende, j'aurais encore fait là uue assez bonne affaire.
Salvator lut sur le visage de M. Baratleau, comme dan? un livre tout grand ouvert.
— Attciuh'Z, attendez, honnête monsieur Baratteau, dit-il, il y a encore un article qui concerne le même sujet.
M' Baratteau poussa un soupir.
— Article ?.V>, continua Salvator.
Et il lut :
j Quiconque se sera rendu - coupable de soustraction, enlèvement ou destruction, mentionnés eu l'article précédente, sera puni de la réclusion. ••
— Basl, sembla dire le notaire, appelons la peiue emprisonnement ou réclusion , c'est exactement bonnet nlanc ou blanc bonnet ; en supposant toutefois que l'on ait retrouve l'autre testament, ce qui me paraît impossible, attendu que M. de Yalgeneusc m'a assuré l'avoir jeté au feu, j'aurais toujours fait une excellente affaire.
Par malheur pour le digne homme, Salvator ne le laissa pas longtemps dans cette inquiétude
En effet, ; tmime on va voir, la position n'était pas tout à fait telle que se la faisait maître Baratteau.
Salvator reprit le second paragraphe de l'articlo 255.
« Si le crime est l'ouvrage dû dépositaire lui-même, — lut-il. — il sera puni des travaux forces a temps »
La ligure du notaire se décomposa si rapidement et si complètement, que Salvator eut peur de le voir tomber du haut mal, et étendit la main sur la sonnette pour appeler du secours.
Mais le notaire l'arrêta.
— Qu'allez-vous faire, s'e< l ia t-il ?
— Je vais envoyer chercher un médecin, vous ne ma paraissez pas bien, mon cher monsieur.
— Ce n'est rien, ce n est rien, dit le notaire, ne faites pas attention, je suis sujet à des faiblesses d'estomac, j'ai eu tant d'affaires aujourd'hui que je n'ai pas pris le ttmps de déjeuner.
— Et vous avez eu tort, dit lu jeune homme, il est^Lon de faire des affaires, mais pas au détriment de sa santé, e. m vous voulez déjeuner, j'attendrai patiemment que voti 3
ayez ûni, nous reprendrons notre conversation après.
— Non, non, continuez dit le notaire, jo suppose que vous n'avez plus grand chose à me dire, et remarquez que c'est une observation que je vous fais, et non un reproche, mais voilà une dizaine de minutes que nous causons pénalité, exactement comme si vous étiez, vous un juge d'instruction, et moi un criminel, abrégeons donc, s'il vous plaît.
— Eh ! cher M. Baratteau, s'écria Salvator, ce n'est pas moi qui lais traîner la chose en lougueur, je suppose, c est vous qui faites toutes sortes de difficultés.
— Ah ! vous comprenez, dit le notaire, c'est qu'il vous est échappé tout à l'heure un terme dur à mon égard.
— Je crois avoir dit que vous étiez...
— Inutile de le répéter, interrompit le notaire, je consens à l'oublier, et même à vous faire encore, en souvenir de votre père, mes offres de âervice, mais formulez plus raisonnablement votre demande, vous me couperiez en quatre morceaux, que vous ne me feriez pas donner ce que je n'ai pas, voyons, expliquez vous catégoriquement.
— Eh bien, c'est co que je vais faire, répondit Salvator, et pour abréger, je passe rapidement de l'art. 255 du code pénal, aux articles 1382 et 1383 du codo ciril, livre trois, titre quatre, chapitre II. Ne vous impatientez pas, nous y sommes.
Le notaire voulut encore interrompre Salvator, mais celui ci ne lui en laissa pas le temps, et reprit:
Art. 1382. Toat fait quelconque de l'homme qui cause a autrui un dommage, ol i)lige celui par la faute duquel il est arrivé A le réparer. •
Art. 1383. Chacun est responsable du dommage quil a cause, non seulement par son fait, mais encore par sa neglieence ou son imprudence. •
Salvator releva la tête, et, avec lenteur et gravite, le doigt sur les articles :
— Voilà à quoi, dit-il, la loi condamne les soustracteurs ; je ne parle de la mort civile, de la perte des droits de ciloven que pour mémoire, c'est un détail dans l'ensemble"; et maintenant que je vous ai rappelé la loi, permettez-moi de vous réitérer ma demande, voulez-vous être assez bon pour me remettre cinq cent mille francs d'ici à demain, neuf heures du matin.
— Mais, s'écria le notaire en faisant semblant de se rogner le front contre son bureau, c'est à se briser la tète contre la muraille; c'est à en perdre la raison, si toutefois je ne l'ai paB déjà perdue en ce moment, car le langage que vous me tenez me paraît si insensé, qu'il me faut croire à un abominable cauchemar.
— Rassurez vous, honnête M. Haratteau, vous êtes parfaitement éveillé, et je crois que vous en donnez la preuve.
Le notaire ne savait pas encore ce que Salvator allait lui dire, mais il tremblait instinctivement comme s'il l'eut su.
— Une dernière fois, dit le jeune homme, me jurez vous que vous n'avez ni reçu ni vu le testament du marquis do \ algeneuse.
— Oui, oui, je vous jure devant Dieu et devant les hommes que je n'ai jamais ni reçu ni vu ce testament.
— Eh bien ! moi, à mou tour, dit froidement Salvator en tirant un papier de sa poche, je vous répète, afin que vous ne l'oubliiez pas, que vous êtes le plus infâme coquin quo j'aie jamais vu, tenez !
Et Salvator, arrêtant de la main gauche M. Baralteau qui semblait vouloir, pour la seconde fois, sauter sur lui, lui montra de la droite le testament qu'il avait déjà montré, on s'en souvient, à M. Lotedan de Valgencuse dans le cabaret de Chatillon, ou Jean Teaureau et sou ami Toussaint Lonverture avait si rudement mené le pauvre gen^ tilhomme.
Puis il lut ces lignes écrites sur la couverture :
— Ceci rBt le double de mon lestement olographe, dont ta seconde copie sera déposée entre les mains de M. Pierre- Nicolas Baratteau, notaire, me de V'arennes, à Paris, chacune des copies écrite de ma main, et ayant valeur d'original,
Ce 11 juillet 1821,
Marquis de Yalgenei'se
— 11 y a «ra, s'écria le notaire, il n'y e pas est
— C'est vrai, dit Salvalor, mais voici, caché sous mon pouce, un simple mol qui comble la lacune.
Il démasqua le mot, et maître Baratteau put en effet lire, la sueur de l'agonie au front, co seul mot écrit au-dessus des quelques lignes que nous avons citées, Reçu,
P.-N. Bahatteav.
Cette précieuse signature était accompagnée d'un de ces paraphes en nœuds d'amour comme les notaires seuls savent en faire.
Maît re Baratteau essaya de sauter sur le testament, comme avait, en pareille circonstance, tente de le faire Lorédan de Valgeneusc, mais Salvator, devinant l'intention et prévenant le mouvement, lui serra si vigoureusement le bras, que celui-ci lui dit d'une voix suppliante :
— Ah ! monsieur Conrad, vous me brisez le bras.
— Misérable! fll Salvator le lâchant avec dégoût et remettant le papier dans sa poche, jure donc devant Dieu et devant les hommes que tu n'as m vu ni reçu le testament du marquis de Valgeneuse?
Puis se reculant, croisant les bras et le regardant :
— En vérité, dit-il, j'admire jusqu'où peut aller l'engourdissement de la conscience humaine ; j'ai là devant moi un misérable qui devait croire que par suite de son crime un malheureux jeune homme de vingt-cinq à vingtsix ans s'était brûlé la cervelle, et ce misérable avait suivi son convoi, vivait sans remords, acceptait la considération publique qui faisait fausse route en entrant chez lui ; il rivait de la vie des autres hommes, avait une femme, des enfants, des amis, riait, mangeait, dormait sans se dire que ce n'était pas dans un cabinet élégant, en face d'un bureau de bois de Boule qu'il devrait être, mais au pilori, mais an bagne, mais aux galères ; en vérité, la société qui nous offre de pareilles monstruosités est bien mal faite et a besoin de cruelles réformes.
Puis, changeant de ton :
— Allons, dit-il en fronçant ènergiquement le sourcil, finissons- en : mon père m'a laissé par testament la totalité de ses biens, meubles et immeubles : vous me devez donc, à titre do restitution et de réparation, sans préjudice des peines portées au code pénal, la totalité des biens de mon père, estimée dans'le testament quatre millions, plus l'intérêt de ces quatre millions pendant sept ans, soit quatorze cents mille francs, sans compter les intérêts des intérêts, et les dommages auxquels me donnent droit les articles 1382 et 1383; vous me devez donc, sans parler quant à présent de ces dommages, clairement et nettement A cette heure une somme de cinq millions quatre cent mille francs. Vous voyez que ma demande est plus raisonnable et plus modeste que vous me dites puisque ce que j'exige pour le moment ne constitue pas même le dixième de ma fortune.' Remettez-vous donc et terminons au pius tôt cette sale a flaire.
Le notaire semblait n'avoir rien entendu : les yeux Usés à terre, la tête penchée sur la poitrine, les bras raidis et colles le* long du corps comme des bras de manuequin, abattu, attérè, anéanti, on eût dit le dernier coupable en présence de l'archauge punisseur du jugement dernier.
Salvator lui frappa sur l'épaule pour le tirer de cet engourdissement, et lui dit :
— Eh bien ! A quoi songeons-nous ?
Le notaire tressaillit, comme s'il eût senti la main du geudamiede la Cour d'assises; les yeux effarés, hagards, i::senses ; puis laissa retomber sa tête sur sa poitrine, et reprit son attitude morne et désespérée :
— Holà ! maître es* roc, dit Salvalor, auquel la vue de cet homme n'inspirait que du dégortt; holà! maître escroc, parlons peu, mais parlons vite et bien; je vous ai dit, et je vous repèle, qu'il me faut cinq cent mille francs pour demain à neuf heures du matin.
— Mais c'est impossible ! balbutia tout bai le notaire, sans relever la tète de peur de rencontrer le regard du jeune homme.
— C'est votre dernier mot ? demanda Salvalor. Dés qu'il s'agit de prendre, un hommo comme vous no doit pas être embarrassé; il me les faut.
— Je vous jure .., essaya de dire \- notaire.
[,E M0NTK-CM8T0.
—Ah ! bon, encore un germent, ât Salvator, avec un sourire de suprême mépris, c'est le troisième depuis une demi-heure, et je ne crois pas plus à celui-là qu'aux deux premiers; une dernière fois, entendez-vous bien, c'est la dernière, voulez-vous ou ne voulez-vous pas me donner les cinq cent mille francs que je vous demande ?
— Mais alors accordex-moi un mois pour les trouver ?
— Je vous ai déjà dit que c'était demain à neuf heuies qu'il me les fallait; j'ai dit à neuf heures, pas à dix, ce serait trop tard.
— Seulement une semaine?
— Pas une heure, vous dis-je.
— Alors c'est impossible ! s'écria le notaire d'une voix désespérée.
— En ce cas, je Bais ce qu'il me reste à faire, répliqua Salvalor, en se dirigeant vers la porte.
En voyant le jeune homme prendre cette direction, le notaire retrouva toutes ses forces, et bondit entre la porte et lui :
— Pour l'amour de Dieu, monsieur de Valgeneuse, ne me déshonorez pas ? dit-il, d'une voix suppliante.
Mais, en détournant la tète, comme s il répugnait à le voir, Salvalor l'ècarta du bras, et continua son chemin.
Le notaire le gagna de vitesse une seconde fois, et, appuyant la main sur le bouton de la serrure :
— Monsieur Conrad, a'ècria-l^il, au nom de votre père, qui avait de l'amitié pour moi, épargnez-moi le déshonneur!
Et il prononça ces mots d'une voix si faible qu'à peine Salvator put-il les entendre.
Salvalor fut inébranlable.
— Voyons, laissez-moi passer, dit-il.
— Encore un mol, dit le notaire : c'est uoii-seulemenl la mort civile, mais la mort réelle qui va entrer par cette porte, si vous l'ouvrez avec do si terrible* iuleu lions ; je vous préviens que non-seulement je ne survivrai pas à ma honte, mais encore que je ne 1 attendrai pas, derrière vous je me fais sauter la cervelle.
— Vous, dit Salvator le regardant eu faco avec un air de défi ; c'est la seule bonne actiou que vous pourriez faire, et c'est pour cela que vous ne la ferez point.
— Jo me tuerai, dit le notaire, et, en mourant, j'emporterai votre fortune avec moi, tandis qu'en m'accordant du temps... *
— Vous êtes un niais, répondit Salvator. Est-ce que mon couBiu Loredao de Valgeneuse ne me répond pas de vous, comme vous me répondez de lui? Allons, laissez passer, vous dis-je.
Le notaire se laissa glisser à se3 pieds, lui prit en sanglotant les genoux, les couvrit de larmes, en criant :
— Pitié ! mon bon monsieur Conrad, pitié !
— Atriêre I misérable, dit le jeune homme en le repoussant du pied.
Et il fit encore un pas vers la porte.
— Eh bien l je ferai tout ce que vous voudrez, s'écria le notaire en saisissant la veste du commissionnaire, pour l'empêcher de sortir.
Il était temps, Salvator venait de mPttrc la main sur le bouton de la porte.
— Enfin, ce n'est pas sans peine, dit Salvator en revenant prendre sa place près de la cheminée, tandis que le notaire reprenait la sienne derrière sou bureau.
l'no fois assis, le notaire poussa un soupir, et parut disposé à rptomber dans sou apathie.
Ce n'était point l'affaire de Salvalor.
— Or ça, dépêchons, dit-il, c'est déjà bien du temps nerdu dans une pareille affaire . Avez-vous la somme ou les valeurs représentatives de la somme chez vous ?
— J'ai une centaine de mille francs, dit le notaire, en ••• us, or et billets.
Et, ouvrant sa caisse, il étala les cent mille francs sur le bureau.
— Et pour les quatre cents autres mille francs? demanda Salvator.
— J'ai ici pour huit cent mille francs à peu près de titres, coupons de rentes, obligations, actions, etc., etc., répondit M. Rarraleau.
" — Bien, vous avez toute la journée pour faire argent de cela ; seulement, je vous préviens que j'ai besoin de cet argent en billets de banque de mille ou de cinq mille, et non en numéraire.
— Ce sera comme vous voudrez.
— Alors donnez-moi le tout en billets de mille francs.
— Soil.
— Vous diviserez les cinq cent mille francs en dix liasses de cinquante mille francs chacune.
— Ce sera fait ainsi que vous le desirez, dit le notaire.
— Bien.
— Et il vous faut cet argeut?..
— Demain avant neuf heures, je vous l'ai dit.
— Il sera chez vous ce soir.
— Ce sera encore mieux.
— Où faudra-Uil vous poi ter cela ?
— Rue Màcon, n n 4.
— Voulez-vous me dire sous quel nom je dois vous demander, car je suppose que vous ne portez pas le vôtre puisque l'on vous croit mort.
— Vous demanderez le commissionnaire de la halle aux fers, M. Salvator.
— Monsieur, dit solennellement le notaire, je vous pro • mets que ce soir à neuf heures, je serai chez vous.
— Oh ! je n'en doute pas, répondit Salvator.
— Maispuis-je espérer, mou bon M. Conrad, qu'après avoir oxecut© ï^oiî Cj t^xdl cuit- ^ oô or^l^Oâ^ je u'aurai phis rien a craindre de vous.
— Je réglerai ma conduite sur la vôtre, monsieur, selon que vous ferez, je ferai moi-même, pour le moment je compte vous laisser en repos, ma fortune est trop bien placée chez vous pour que je cherche un autre placement, c'est donc quatre millions neuf cent mille francs que je laisse provisoirement encore entre vos mains, usez-en si cela vous plaît, mais n'en abusez pas.
— Ah ! M. le marquis, vous me sauvez la vie, dit maître Baratteau les yeux baignés des larmes de la joie et de la reconnaissance.
— Provisoirement, dit Salvator.
Et il qnitta ce cabinet ou son aeur depuis qu'il v était entré, s'était soulevé tant do fois de honte et de dégoût.
Alex. Dumas.
{La tuite aa prochain numéro.)