‹ Le MonteCristoChapitre 83 sur 144 · ÉTUDE SUR ALFRED DE MUSSET · texte numérisé non relu

ÉTUDE SUR ALFRED DE MUSSET

Vers la fin de 1830 ou le commencement de 1831, nous fûmes conviés à une soirée chez Nodier. Un jeune homme de n à 23 ans devait y lire quelques fragments d'un livre de poésies qu'il venait de faire imprimer. Ce jeune homme portail un nom alors à peu près inconnu dans les lettres, et pour la première fois, ce nom allait être livré à la publicité.

On no manquait jamais à une convocation faite par notre cher Nodier et notre belle Marie.

Tout le inonde fut donc exact au rendez-vous.

Par tout le monde, j'cnlends notre cercle ordinaire de l'Arsenal : Lamartine, Hugo, de Vignv, Jules de Rességuier, Sainte-Beuve, Lefévre, Taylorjes deux Johannot. Louis Boulanger, Jal, Laverdan, Bixio, Amaury Durai. Francis Wey, etc.

Puis une foule de jeunes filles, fleurs en boutons, devenues aujourd'hui do belles et bonnes mères do famille.

Vers dix heures, un jeune homme de taille ordinaire, mince, blond, avec des moustaches naissantes, de lonj;* cheveux bouclés rejetés en (oull'e d'un côté de la tète, un habit vert tres-xorré à la taille, un pantalon de couleur

claire, eptra, affectant une graode désinvolture de manières, qui n'était peut-elre destinée qu'a cacher une ttmidilé réelle.

C'était Alfred de Musset.

Parmi non», peu le connaissaient personnellement, peu de vue, peu même de nom.

On lui avait préparé une table, un verre d'eau, deux bougies.

11 s'assit, et autant que je puis me le rappeler, il lut, nou pas sur un manuscrit, mais sur un livre imprime.

Des le début, toute cette assemblée de poètes friseonua ; elle sentait qu'elle avait affaire à un poète.

En effet, le volume s'ouvrait par ces vers, que l'on nous permettra de citer, quoiqu'ils soient connus rie tout le

Je n'ai jamais airué, pour ma part, ces bégueules Qui ne sauraient «lier ao Prado toutes seules, Qu'uno duègne toujours, de quartier on quartier, Talonne comme fait sa miilo un muletier; Qui s'u«eni, à prier, les genoux et la lèvre, Se courbent sur le grès, plus pâles dans leur lièvre Qu'un horomé qui, pi ds nus, marche sur un serpent, Ou qo'un faux moimayeur au moment qu'on Io pend. Certes, ces femm*s l'a, pour mener celle vie Portent un cœtir châtré de imite noble envie. Etlês n'ont pas de sang et pa* d'entrailles ! Mais Sur ma tôle et mes os, frère, j« vous promets Qu'elles valent encor quatre fois mieux que celles Dont le temps se dépense en intrigues nouvelles. Celles-là vont au bal, courent les rendez-vous, Savent dans un manchon cacher un billet doux, Serrer uq nibati noir sur un beau flanc qui ploie, Jeter d'un balcon d'or une échelle de soie, Suixre l'imbroglio du ces amours mignons Poussés dans une nuit comme, des champignons ; Si charmantes, d'ailleurs ! Aimant en enragées Les moustaches, les chiens, la valse et les dragées. Mats, oh ! la triste choso et l'étrange malhiur, Lorsque dans leurs lllets tombe un hommo de cœur ! Frère, mieux lui vaudrait, comme ce statuaire Qui prenait dans ses bras son amunie de pierre. Réchauffer de baisers un marbre! Mieux vaudrait Une louve onragëe en quelque âpre foret !. . . Vous le voyez, il n'y avait pas à s'y tromper, ces vers étaient à la fois bien faits, bien pensés, ils marchaient d'une allure fiére et hardie, le poing sur la hanche, la taille cainbreo, splendidement drapés dans leur manteau espagnol.

Ce n'était ni du Lamartine, ni de l'Hugo. ni du de Vigny , c'était une fleur du même jaitlin, c'est vrai : un fruit du même verger, c'est vrai encore, niais une Heur ayant son odour à elle, un fruit ayant son goût à lui. l'n ' arrièregout do Byron, c'était incontestable, mais à cette époque Byron agissait sur notre poésie, comme Walter Scott sur notre prose.

11 continua celte pièce, intitulée Don Paëz.

Dés la première moitié de cette pièce, touU-s les itualités et tous les défauts du talent d'Alfred de Musset s étaient fait jour. Un stylcàlui, mais uue grande négligence dans ce style ; peu de souci de la rime, ce qui est un torl d'autant plus grand «pie chez les rares pièces bien rimèes d'Afivd de Musset, cette richesse de rime, au lion de nuire au sens de la phrase ou à l'allure du vers, ne lui donne nu contraire, au sens qu'unep lus grande fermeté, au vers qu'une plus ferme allure.

L'enjambement, comme c'était la mode de celle époque, v est fort cultivé : plus tard, excepté dans les pièces familière*, le poète s'est corrigé de ce défaut,

La description du combat d'Etur avec don Paéz fit grand effet ; la voici :

Comme on voil dans l'été, sur les herbes fauchée»,

Doux louves remuant les feuilles desséchées; S'arrêter, face è face, et se monlrar la dent ; La rage les excite au combat ; cependant Elles tournent en rond Iciitemaulel s'allendeui : Leurs mufles amaigris l'un ver» l'aune se tendeai. Tels, et se renvoyant de plus sombres regards, (.es deux rivaux penchés sur le bord des rempart* S'observent ; par instant entre leur mains rapide» S'allume sous l'acier un éclair homicide.

Tandis qu'à la lueur des flambeaux incertains, Tous vienn ni, à voix basse, agiter leurs destins, Rux muets, haletanis, vers une mort hâtive.

Pareils à des pécheurs courbés sur une rive, Se poussent à l'attaque, et prompts è riposter. Par l'injure et le ter tachent oe s'exciter.

Euir est plus ardent, mais don Pae* plus ferme- Ainsi que sous son ailo un cormoran s'enferme, Tel il s'est enfermé sous sa dague. Le mur Im soutient; à le voir on dirait il coup sur Une pierre dé plus dans le» pierres gothique» Qu'agitent les falots en spectres fantastique». 11 attend. Pour Etnr, tantôt d'un pied Inr-li, Connue un jeune jaguar, en criant il bondit ; Tantôt calme à loisir, il le louche et le raille,

Comme pour l'exciter k quitter la muraille.

Le manège fut long. Pour plus d'un coup perdu. Plus d'un bien adressé fut aussi bieu rendu,

El déjà leurs cuissards, où dégouttaient des larmes,

Laissaient voir clairement qu'ils saignaient sous leurs armes.

Don Pae*, le premier parmi tous ces débats.

Voyant qu'à ce métier ils n'en finiraient pas :

A toi, Jit-il, mon brave, et que Dieu te pardonne !

Le coup fut mal porté, mais la botte était bonne.

Car c'était une botte è lui rompre du coup,

S'il l'avait attrapé, la tête avec lo cou.

Ktur l'évita donc, non sans peine, et Cépée

Se brisa sur le sol dans son effort trompée;

Alors chacun saisit au corps son ennemi.

Comme après un voyage on embrasse un ami.

—Heur et malheurt on vil ces deux hommes s'étreindrt

Si fort que l'un et l'autre il faillirent s'éteindre.

Kl qu'a peine leur cwur eut pour un battement

Ce qu'il fallait de place en cet cmbrassemenl.

—Effroyable baifor ! ou nul n'avait d'envie

Que de vivre assez long pour prendre une autro vie,

Où chacun en mourant regardait l'autre, et si.

En le faisant râler, il râlait bien aiirsi,

Où pour trouver du coeur les toutes les plus sûres,

J/>s mains avaient du fer, les bouches des morsures.

—Effroyable baiser! le plus jeune en mourut;

Il blêmit tout a coup comme un mon, el l'on crut,

Quand on voulut après le tirer k la porte,

(Ju'on nu prmrait jamais, tant l'étreinte était forle,

Des bras de l'homicide éler le (repassé.

—C'est ainsique mourut Eiur do Guadassé.

Tout incorrects qu'ils fusseut, ces vers avaient une qualité, ils étaient vivants. Le récit, au lieu de s'allanguir au rhythme et à la rime, devenait plus vif que n'eût été la prose ; les contours des individus se dessinaient bien dans leur ilpreté ; c'était un allié qui arrivait aux poètes pittoresques et imagés, ennemis de l'épilhéle banale et de la périphrase classique.

Qu'on se rappelle qu'un instant auparavant, on avait silflé dans Christine le mot cheval faisant rime.

— C'est bien ; descends do ion cheval, Flatte le cou nerveux de ce noble animal.

Il est vrai que le lendemain, le mot cheval enfermé dans le vers, passait sans difficulté.

— C'est bien, tu fais ce que je veux ; Descends de ton cheval, flaiie son cou nerveux.

Ut MONTB-CKIBTn

Il est vrai que lu fais et que j« veux était une cheville ; mai» eu France, où l'on siffle presque toujours une hardiesse, on ne siffle jamais une cheville.

Au théâtre, la plupart de ces vers que nous venions d'applaudir, eussent été chutes.

Dé» cette première pièce, du reate, on remarquait de ne* admirable* apostrophes contre l'amour et coutre les femmes, où jaillit dans toute sa vigueur' le coté misauthropique du talent d'Alfred de Musset. A cette époque, ce n'était qu'un reflet des boutades de l'auteur de Don Juan ; depuis, quand le poète eut véritablement souffert, au lieu de sortir du caprice, de l'imitation ou do la fantaisie, elles s'élancèrent du plus profond du crenr, tout imprégnées de larmes, et quelquefois vertes de fiel nu rouges de saug.

Amour, fléau du monde, exécrable folie,

Toi qu'uu lien si frêle a la volupté lie,

Quand par Uni il ou t rus nœuds lu tiens à la douleur l

Si jamai?, par les yeux d'une femme sans cœur,

Tu peux m'notrer au ventre «1 uf empoisonner l'âme.

Ainsi que d'une plaie on arrache une lame,

Plutôt que comme un lâche on me voie en souffrir,

Je t'en arracherai, quand j'en devrai» mourir !

Rappeler- vous ces vers quand vous lirez celte plainte pleine de sanglots, que cinq ou six ans plus lard le poèlo adresse à Lamartine.

Où l'on vit dès le premier abord que le poète excellerait, c'était dans le détail des beautés féminin es. Sous sa plume, le nu qui se dessine un peu trop hardiment, frissonne et palpite, comme font les chairs sous le pinceau du Titien.

Oh ! dans cetto saison de verdeur et de force. Où la chaude jeunes*?, arbre à la rude écoroc, Couvre tout de son ombre, horizon et chemin.

Heureux, heureux c ,l lul qui frappe do la main Le cou d'un étalon rétif, ou qui caresse Les seins itinctlanti d'une folle maltresse.

L'épithéte est magnifique ; elle fait passer sou subjonctif en le poétisant , je ne l'ai vue nulle part ; elle appartient bien au poète.

Cependant les rideaux, autour d'elle tremblant,

La laissaient voir pâmée aux bras de son amant :

Œil humide, bras mort, tout rost irait en elle

Les langueurs de l'amour, et la rendaient plus bflle.

Sa tête, avec itt i«i»i, roulaient dans ses cheveux,

Pendan' que sur son corps mille traces de feux,

Que sa joue empourprée et ses lèvres avide*, *

Qui si pressaient encer comme en des baisers vides

Kl son cœur groi d'amour, plus fatigué qu'éteint,

Tout d'une folie nuit vous eût rendu certain.

Les images sont crues, mais la passion les fait excuser : ce n'est point du libertinage à froid comme daus Paruy, ce ne sont plus de fausses imitations de l'antiquité comme dans Berlin. Les poètes du dix-huitième siècle eussent rendu indécente la Vénus pudique. Non, dans les descriptions que uous venons de reproduire, le poète u la lièvre, son pouls bat cent vingt-cinq fois à la minute ; ou n'en veut pas, quelle chose qu'il dise, ù l'homme qui a le délire.

D'ailleurs, tous ces tableaux là sont si ravissants ! Vous avez vu du Titien tout à l'heure, voilà de l'Alhanc maintenant :

-Ommo elle est belle au soir au rayon de la lune,

Peignant sur son cul blanc sa chevelure brune !

Sons ta tresse d'ébene on dirait a la voir.

Une jouno guerrière nvoo son casque noir,

S. n voile déroulé pue et s'affaisse à terre.

Comme ellu c»t bollu el noble, et . oniiue avec mystère

L'attente du plaisir el lo moment venu

Font, sous son rollicr d'or, fnsoniicr sou srin nu /

A coté de ces personnages en pleine lumière, il y avait une admirable eutento du clair-obscur, témoin ces vers de l'ortia :

Qui ne sait que la nuit • des puissances telles

Que les femmes y sont, comme les fleurs, plus bollcs, lit quo tout vent du soii qui les peut «ffleprer Leur enlève un parfum plus doux à respirer.

Dans ce premier volume du jeune poète, l'héroïne es t déjà la femme sensuelle, mais sans cœur, enivrante, mais infidèle. La Marco do X Enfoui du siècle, la Batanlor de Frank.

La Juana d'Orvado est infidèle à son amaut. La Portia. plus excusable' ue l'est qu'à son mari ; il est vrai que le poète à le soin de nous montrer les circonstances aggravantes.

La main de Portia vient de tuer son mari, il l'enlève, ils sont sur les lagunes, on vient de perdre Venise de

vue.

—Portia, dit l'étranger, un vent plus doux coinmtncp A so fairo sentir. Chante moi ta romance.

Peut-être que le seuil du vieux palais Luigi

Du pur sang de son maiire était encore rougi ;

Que tous l<-s serviteurs sur les draps funéraires

N'avaient pas achevé leur dernière prière.

Peut-être qu'a l'entour des sinistres apprêts.

Les moines, s'agilanl comme de noirs cyprès,

El mêlant leurs soupirs aux cantiques des vierge*.

N'avaient point, sur It tombe, encore éteint les cierges.

Peut-être de la veille avait-on retrouvé

Le cadavre penlu, le front sous un pavé.

Son chien pleurait sans douta ot le cherchait encore

Mais quand Salii parla, Portia prit sa mandore,

Mêlant sa douce voix, quo l'écho répétait,

Au murmure moqueur du Ilot qui l'emportait.

Après ces deux poèmes et la comédie de la Camargo, de la Camargo qui fait tuer son amant dans un moment de jalousie, veuaiont les Chantons à mettre en musique.

Elles ont été mises en musique eu grande partie, comme l'indiquait leur titre, par le pauvre Monpou. Poète et compositeur sont morts aujourd'hui, mais les vers et la musique de l'Andalouse sont dans toutes les bouches.

L'Andalouae, grâce à la musique de Monppu, est devenue la plus populaire des chansons de de Musset. Grâce à une strophe retranchée, (die était sur tous les pianos.

Il était, en effet, difficile de faire chanter par une jeune tille :

Qu'elle est sujierbo en son démord ru, Quand elle tombe les siiins un*.

Qu'un la voit beauté se tordre Dans un baiser de ragu, et mordre Kn criant de, mois inconnus.

Celait, ce cote sensuel, si emiueut, comme art, dans de Musset, qu'à défaut de la pudeur, l'art niellait un voile à ses tableaux, c'était ce colè seuvuel qui le séparait des poètes de l'époque. Lamartine, Hugo, de Vigny, n'avaient rien de pareil dans leur» œuvres. L'auteur des Méditations était rêveur et tendre, — l'auteur des Odtx et Ballades était sombre el sévère, — l'auteur d'/T/ou, gracieux et prude.

Byrou lui-même, qui brisa tant de préjugés dans ses poèmes, n'atteignit jamais à la nudilé des tableaux de de Musset. Dans Byron, toujours quelque magnifique voile de pourpre, quelque splendide echarpe d'Orient est jetée si adroitement sur l'héroïne, que, comme une draperie de peintre, elle cache ce qu'elle doit cacher.

Les héroïnes d'Alfred do Musse), elles, sont franchement

nues, et quand par hasard elles onl la chemise, — la chemise est tellement froissée déchirée, mise en lambeaux que, comme dans certaines statues de Pradier, la chemise est plutôt restée pour laisser voir que pour cacher.

Le nom de Byron reviendra souvent dans cotte étude. De Musset n'a rien pris aux poètes de l'antiquité, ou quand il leur a pris, la pensée est défigurée par la forme, et son cceur, gros d'amour, plus fatigué qu'éteint, est une vague réminiscence du vers de Suétone.

Et lattalo virU, ttd non tatiata rtttttit.

Si vague que soit celte réminiscence, petit-être n'en trouverait-on pas un second exemple.

De Musset n'a rien pris aux poètes nuageux -du Nord, ni aux Niehelungen, ni à Ossian, excepté à ce dernier une seule pièce, imitée de loin, souvenir resté dans la tête plutôt que traduction copiée sur le livre.

Cette pièce appartient à sa seconde publication, intitulée Poésies diverses, et qui eut lieu en 1831 . La voici .

Pâle éloile du soir, messagère lointaine.

Dont le fronl fort brillant dos voiles du couchant,

De ion portail d'azur, au sein du firmament,

Que regardes-tu dans l.i pln:nc?

La tempête s'éloigne ei les vents sont calmés ; La forêt qui frémit pleure sur la bruyère ; Le phalène doré dans sa course légère, Traverse les r.rés embaumés Que cherches-tu sur la terre endormie T Mais déjà vers les monts jo te vois l'abaisser ; Tu fuis en souriant, mélancolique amie, Et ton tremblant regard est près de s'iffaccr.

Etoile qui descends sur la verte colline.

Triste larme d'argent du manteau de la nuit, Toi qui regarde au loin le paire qui chemine, Tandis que pas \ pas son long troupeau le suit, Ktoile, où l'en vas- tu dans cette nuit immense t Cherches- tu sur la terre un lit dans les roseaux 1 Où l'en vas-ln si belle a l'heure du silence, Tomber comme une perle au sein profond des eaux ? Ahl si tu dois mourir, bel astre, et si ta tête Va dans la vasto mer plonger ses blonds cheveux. Avant de nous quitter, un seul instant arriMe, Bloile do l'amour ne descends pas des rieitx.

Peut-être est-il curieux de mettre en regard de cette imitation la traduction d'un vieux poêle classique, dont, par une ces étranges anomalies dont l'Académie seule donne l'exemple, Alfred de Musset devait devenir le confrère.

Baour-Lormian, quelque soixante ans auparavant, avait publie les chants d'Ossian, comme il avait publié la Jérusalem délivrée, — comme il avait publié cinquante mille vers à peu près oublies.

Si oubliés, que lorsque Ponsard lui succéda à l'Académie, il chercha vainement un exemplaire de ces poésies. — Cbamerot, Techoner, Leclere, se. mirent inutilement en quête, — tout avait disparu. — Un dernier espoir restait au récipiendaire. — Baour-Lormian avait lèjnié à un vieux domestique tout ce qui lui restait de volumes de lui. Il lui en restait beaucoup, à ce qu'il parait.

Ponsard s'inquiéta du domestique. Il était parti en A nie-» tique avec son bagage, le croyant de placement plus facile Ià-ba8 qu'ici.

Ponsard lui écrivit, offrant de lui payer un exemplaire des œuvres de son maître ce qu'il voudrait.

Le vieux domestique répondit qu'il était désolé, mais qu'il avait vendu aux épiciers de New-York toute la pacotille au poids.

Ponsard drtt se résigner. — L'auteur de Mahomet II et d'Amasis, semblait avoir tout emporté avec lui dans son tombeau.

Si Ponsard avait eu l'idée de me venir trouver, je lui eusse donné cent, deux cents, quatre cent vers de Baour Lormian, conservés non pas dans ma bibliothèque, mais dans ma mémoire, etentr'autres ceux-ci, puisés à la même source que nous venons de citer.

Ainsi qu'une jeune beauté,

Silencieuse cl solitaire.

Du sein du nuage argenté,

La lune sort avec mystère, tille aimable du ciel, à pas lents et sans bruit. Tu glisses dans les airs où brille la couronne,

El ion passage s'environne l>u cortège pompeux des soleils de la nuit.

Que fais lu loin de nous, quand l'aube blamhinsnie

Efface à nos yeux attristés Ton sourire charmant et les molles clartés.

Vas-tu comme Ossian, plaintive et gémissante.

Dans l'azile de ta douleur.

Ensevelir t» beauté languissante, Kille aimable du ciel ! conmis-ui le malheur?

Alfred de Musset n'a rien pris non plus aux Allemands modernes, ni à l'hland, ni à Grethc ni à Se) aller.

Noub le répétons, Ityron seul avait aidé de Musset dans sa forme.

Et lui le sent bien, voyez plutôt dans la dédicace du Spectacle dans un fauteuil, — dédicace adressée à son ami Tatet, mort comme lui

Je ne fais pas grand us pour moi de lu critique,

Toute mouche qu'elle est, c'est rare qu'elle pique,

On m'a dil l'an passé que j'imitais Byron :

Vous qui me connaissez vous savez bien que non.

Je hais comme la mort l'état de plagiaire.

Mon verre n'est pas grand— niais je bois dans mon verre,

CVsi bion peu, ju lésais, que d'ôire homme de bien ;

Mais toujours est-il vrai que je n'exhume rien.

Je crois que c'est plutôt la faute de la critique que la faute de de Musset, s'il s'accuse de ressembler à Byron. — La critique, brutale comme toujours, lui aura brutalement dit . cous imitez Byron.

Et de Musset, qui n'avait jamais sciemment imité le poète anglais, a brutalement répondu non !

La critique eut dit dire : Vous ave* des analogies de tempérament avec Byron, vous êtes son parent, — vous êtes de sa famille, — vous marche* parfois de la même allure que lui.

Le poète alors se fût étudié lui-même et n'eût pas repondu : non !

Mais elle lui a dit : Vous êtes son ombre, — vous êtes son reflet.

Le poète, qui sentait sa valeur , a répondu : — Vous mentez, je suis uu corps.

Et il avait raison.

Qu'on dise à un homme : Vous avez les cheveux noirs comme un tel, ou vous avez les veux bleus comme un tel.

Il l'admettra.

Mais qu'on lui dise : vous êtes U»ut le portrait d'un tel, fut-ce de son père, il niera.

Et cependant voilà une chose qui n'est point niable pour quiconque a lu le Don Juan de Byron.

C'est que voici deux ou trois strophes de Mardoche qui sont bien de la famille du poète anglais.

Heureux, un amoureux! — Il ne s'enquête pas Si c'est plnge ou grimer dont s'allarde son pa<. On en ni. - C'est hasard s'il n'a heurté personne, Mais sa folie au front lui met une couronne, A l'épaule une pourpre et devant son chemin La flûte et les flambeaux comme un jeune Romain. Tel était celui-ci qu'à sa mine inquiète On fiût pris pour un fou. si non pour un poetf . Car tous verriez plulAt une moisson sans pré. Sans serrure une porto, et sans nièce un cure.

XLU.

Que sans manie un homme ayant l'amour dans l'Ame. XUV.

Muses I depuis le jour ou John Bnll en silence Vil jadis p»r Brumtnel en dépit de la France, Le* gilets blancs proscrits el jusque» aux talons ; (Exemples monstrueux), traîner les pantalons. Jusqu'à ces heureux temps où nos compatriotes Enfin, jusqu'à mi-jambe, ont rclové leurs boltt-s, Rt ramenant au vrai tout un siècle enhardi, Dégage du maillot le mollet du dandy 1 Si jamais retroussant sa rovale moustache, Gentilhomme en plein vent fit siffler sa cravacha ;

D'un air tendre el rêveur si jamais merveilleux, Pour monlrer une bague, écarta ses cheveux, Oh I sunout si jamais manchon aristocrate Fit mollement plier la douillette écarlale, Ou si jamais, pareil à l'étoile du soir.

Put, sous un voile épais, scintiller un œil noir, O muses d'Hélicon ! 0 chastes Piérides I Vous qui du double roc buvez les eaux rapides. Dites, ne fut-ce pas lorsque, la caono en l'air, Mjrdoche en sautillant passa comme un éclair.

Nous ne nions paB que le verre soit à de Musset, mais à coup sur cette fois le vin qu'il nous fait boire est tiré de la cave de Byron.

Maintenant , dirons-nous, sans Byron est-ce que de Musset n'eût point existé ?

C'est comme si vous me disiez, sans Rubens aurionsnous Delacroix?

Certainement vous auriez Delacroix, sans telle ou telle nuance, sans telle ou telle teinte.

Ou encore, qui sait ?

Si Rubens n'avait point existé, Delacroix aurait trouvé telle ou telle nuance, telle ou telle teinte.

Il eût été le premier qui l'eût trouvée, voilà tout, an lieu d'être le second qui s'en soit servi.

Supposez que la peinture n'ait point été inventée avant M Ingres, ni la poésie avant M. de Pongerville.

Certes, M. de Pongerville n'inventera pas la poésie, ni M. Ingres la peinture.

Mais qu'il n'y ait eu ni peinture avant Delacroix ni poésie avant de Musset, Delacroix et de Musset inventeront la peinture et la poésie, attendu qu'ils sont par eux-mêmes, et qu'Us seraient par conséquent, quand même d'autres n'auraient point été.

Ainsi donc ce premier volume, de de Musset, révélait tin poète, un mâle, un générateur.

Il était bien jeune, cependant, mais la génération avait mûri vite :

Hugo, publiait à vingt ans, Lamartiue à vingt trois, de Musset était de 1810, il avait vingt ans à peine.

Écoutez ce que le poète dit de lui-même sur la première page de son livre.

Ce livre est toute ma jeunesse

Je l'ai fait, uns pmqu'y songer.

Il y parait, je le confesse,

Et J'aurais pu le corriger.

Mais quand l'homme change, sans cesse

An po!*é. i-nurqiini rien changer f

Va t'en pauvre oiseau passager, Que Dieu le mène a ton adresse !

Qui que lu sois, qui nie liras Lis en le plus que tu pourras, El ne me condamne qu'en somme.

Mes premiers vers sont d'un enfant.

Les seconds d'un adolescent.

Les derniers a peino d'un homme.

Comme toujours, la critique a dit de de Musset que sa première publication était la meilleure.

La tactique est connue, quand la critique n'essuie pan de tuer l'auteur avec les autre», elle essaie de le tuer aver lui-même.

La critique a dit la même chose d'Hugo, exaltant les odes et Ballades au-dessus des Feuilles d'automne el des Orientales ; la même chose de Lamartine, mettant les Méditations poétiques au-dessus des Harmonies, delà £A«fe d'un ange et de Jocelyn ; la même chose de Béranger, en louant ses premières chansons au détriment des dernières.

La critique mentait.

Dans chacun des hommes que nou3 venons de citer, il y a eu progrès.

Dans de Musset surtout ; c'est ce que nous essaierons de démontrer dans la suite de cette étude.

Alexanprr D(.mas.

{La suite an prochain numéro.)

CORRESPONDANCE. -

Washington, t5 juin.

Mon grand ami,

Ne vous attendez pas à chaque ville que je traverse recevoir une description détaillée de cette ville. Toutes les ville» des Etals-Unis se ressemblent absolument : des rues droites, des squares réguliers, par-ci, par-là semés d'églises, ont paru aux Yankees l'idéal des beautés d'une ville ; ajoutez à cela que les styles dans lesquels sont Ixàtis tous les édifices publics n'offrent qu'un mélange absurde de tous les styles du monde, ce qui veut dire qu'il n'y en a point du tout ; — ajoutez à ce que nous avons dit, un encombrement d'omnibus, de camions, do ballots de marchandises, et vous aurez l'exacte représentation d'une ville américaine. Or, quand vous vpus serez fait une idée de cette ville, il ne vous restera pas les moindres frais d'imagination à faire pour vous représenter toutes les autres.

A ces règles, je ne connais qu'une exception,— c'est ' Washington, la cité.siége du gouvernement, et des représentants du peuple.*

Dans leur orgueil, les Yankees avaient fait le plan de Washington pour être la capitale du monde ; c'est pourquoi on y trouve ces distances énormes, ces avenues désertes, ces squares fantastiques existant seulement sur le papier des architectes; enfin, ces rues gigantesques, mais dans lesquelles il n'existe que trois ou quatre maisons, que leurs propriétaires, de crainte tte mauvais voisinage, eussent pu bâtir i un kilomètre l'une do l'autre .

Un jour, les habitante d'un bourg de l'Attique s'avisèrent de bâtir à leur village d'énormes entrées.

Diogène les vit.

— Prenez garde, mes amis, leur dit-il en hochant la tête, un jour ou l'autre votre ville se sauvera par ses portes.

A Washington, c'est déjà chose faite,

Parmi les établissements publics que je me promettais de visiter, je citerai le Smithsonian -Institution.

Smithson était un enfant naturel du duc de Northumberland. Il légua dans son testament une somme>de trois millions de francs à l'Académie de Londres, pour que la susdite Académie établit une institution quelconque qui portât son nom.

L'Académie,— bégueule comme l'est toute Académie,— accepta, mais du bout dos dents.

Froisse par le peu de cas que la vénérablo dame faisait de son legs, Sinithson fit, sans rien dire, un autre testament, daus lequel il léguait les trois millions aux Etats- Unis, on il n'avait jamais tais le pied.

Après sa uiorl. le second testament fut ouvert, — mais l'Angleterre s'opposa à son exécution ; — un procès s'ouvrit qui se termina, après vingt ans, en faveur de l'Amérique. L'Angleterre lui forcée de laisser partir l'argent et (l'en payer les intérêts qui avaient plus que double le capital. Avec les sept millions auxquels se montait le legs. l'Amérique fonda le Sinithsonian-liislitulion.

L'édifice construit dans ee but, étonne par son extérieur insolite aux Etals-Unis surtout : c'est un château moyeuâge, avec tours et tourelles, avec des fenêtres étroites, percéeB sans svmélrie,— le tout d'un aspect agreablo et no manquant pas "de caractère, — mais tout au contraire de nos lotisses du moyeu-âge. — place dans un pays plat au lieu d'être perche suruu roc.

En outre, l'intérieur de cette construction piHores'Uio, que l'architecte semble avoir faite pour la gloire de 1 art et pour sa réputation personnelle, ne répond malheureument pas le moins du monde à sa destination. — A force d'escaliers en limaçon, de coins et de recoins, de cellules «•t de corridors, il ne reste plus de grandes salles pour l'exposition des collections.

Il en résulte que Washington possède des collections très-riches, mais pour la plupart emballées dans des caisses, dont plus de la moitié n'a jamais été et rje sera jamais déballée.

Le Capitole de Washington se trouve sur une jolie colline A 1 extrémité de la ville, au bout de Pensylvania-A venue. Il est entouré d'uu jardin bien ombragé. D'après le plan primitif, le Capitole devait former le centre de la Cite ; de ce centre parlaient toutes les rues de la ville qui devaient rayonnor dans tous les sens. Le plan, une lois accepte, les membres du gouverneineu lavaient compte sur le patriotisme des Américains, qui, pour revêtir la nouvelle capitale de toutes les splendeurs possibles, devaient acheter des terrains et y bâtir de3 palais. Vous savez, mon cher ami, que ce n'est pas le patriotisme qui forme la base des passions du Yankee, lequel, avant tout, calcule ce qu'une affaire doit lui rapporter. Or, les Américains, trouvant que les maisons ne se loueraient pas avantageusement A Washington, supprimèrent cet elnn de patriotisme et laissèrent leur capitale inachevée.

Le Capitole, où siège la cour suprême des Etats-Unis, le sértat et la chambre des représentants, est d'uhc construction grandiose et magnifique en style dorique et en marbre blanc.

Au milieu de la construction se trouve une rotonde renfermant huit grands tableaux historiques, depuis le débarquement de Christophe Colomb jusqu'à la soumission du général anglais.

Consignons en passant, mon cher ami. que ces tableaux sont remarquablement mauvais, manquant tout à la fois de dessin, de coloris, et surtout de conception artistique.

Les frontispices et les statues qui décorent les façades de l'édifice laissent encore plus a désirer. — J'espérais qu'ils porteraient au moins l'empreinte de l'art dans sa naïve enfance : mais tout an contraire, c'était le mauvais gonl dans sa décadence la plus avancée.

Le Patent Office, également d'une grande et belle construction, renferme les collections les plus varices : celle des modèles de toutes les inventions nouvelles sur lesquelles le gouvernement a accorde des brevets d'invention, est très-remarquable, et pent-Alre unique au monde, tandis que celle des curiosités ressemble à l'un de ces musées comme on on laisail il y a trois siècles, cl dans lesquels on entassait tout sans système et saris choix, dans l'unique but d'exciter l'ètonnemèilt du badaud.

Cela n'empêche point que celte collection ne renformo à côté de niaiseries sans valeur de véritables trésors, dont on pourrait lirêr un admirable parti.

Le catalogue vendu à la porte e9t écrit dans un Btylc. ... américain, — tant pis, —Je, suis allemand, je ne trouve pas d'autre mot.

Je n'en citerai qu'un exemple pris au hasard. Tout le monde sait ce que c est qu'un kanguroo. Voici dans quels termes le catalogue parle de cet animal :

Kanguroo , ou le miracle de l'Australie.

• Dans cette partie du monde la plus reculee,la nature iet. lu à créer les choses les plus miraculeuses ; elle y fait es cerises qui ont le noyau en dehors, et un animal monstrueux et aussi grand que le plus grand grenadier qui aurait une tête de lapin et une queue aussi grosse que le pied d'un lit. — 11 fait des sauts dont quatre franchissent un mille tandis que trois ou quatre jeunes kanguroos passent leur tête au travers de son estomac pour voir ce qu'il se passe de nouveau sur le chemin. •

Et daus ce genre sont faites a tous moments les descriptions de choses qui ne valent pas un coup d'œii.

il y a cher vous, je crois, cher ami, un proverbe qui dit : Ou'il ne faut pas aller a Home sans voir le pape. J'appliquai votre proverbe à l'Amérique, et je me dis : Il ne faut pas aller aux Etats-Unis sans voirie Président. En conséquence, lo soir nous allâmes à Whiie-House, c'est-à-dire à la maison Blanche, résidence du Président.

On entre chez je Président des Etats Unis comme on va chez nous acheter des allumettes chex l'épicier du coin.

Pas de laquais galonnés, pas de valets de pied pour vous annoncer.

Là le proverbe est renversé.

— Pas de suisse, mais de l'argent.

Nous entrâmes tout droit au salon.

Nous y étions à peine depuis quelques instants, lorsque la porte s'ouvrit et qu'un petit homme, habillé en noir, se précipita daus la chambre.

C'était le président d'un des pins grands Ktats du monde. M. Pierce.

— How do you do ? dit-il, en serrant la main de l'ambassadeur.

L'ambassadeur me présenta a lui.

— How do you do ? rcpeu-t-il en me serrant la tnain a mon tour en répétant la phrase traditionnelle.

Madame Pierce apparut à son Unir. .

— How do you do ? dit-elle à l'ambassadeur.

— How do you do ? me dit-elle.

Voilà, cher ami, tout ce que je vous dirai de notre conversation, et croyez bien que pour vous j'en écréme la phrase la plus spirituelle.

Tout et toujours à vous .

Baron db Mi ller

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