‹ Le MonteCristoChapitre 84 sur 144 · L'HOMME AUX COSTES · texte numérisé non relu

L'HOMME AUX COSTES

Les enfanta avaient pris grand plaisir A rhisteiret ou plutôt au conte du Soldat de Plomb et de la Danseuse de

Papier. Aussi , le lendemain , tirèrent-ils Gérard par son paletot en lui demandant :— Un conte, iin conte I

Gérard plaça son café à portée de la main pour avoir le temps d'en boire une gorgée entre les paragraphes les plus importants.

Après quoi les enfants, ayant pris la mémo place que la

veille, il commença en ces termes :

PETIT-JEAN ET GROS-JBAN. pnKMtÈns soinfie.

Il y Avait une fois , dans un village dont je ne me rappelle plus le nom, deux individus qui s'appelaient Put) comme l'autre.

C'est-à-dire Jean.

Hais l'un possédait quatre chevaux , tandis que l'autre ne possédait qu'un seul cheval.

Afin de les distinguer l'un de l'autre, on avait notornè lè propriétaire des quatre chevaux (îsos-Jbam , tandis que l'ou appelait Petit-Jran celui qui u avait qu'un seul cheval.

Ce qui vous indique en passant, mes jeunes amis , que ce n'est ni l'intelligence ni la taille qui vous fait Petit-Jean ou Gros-Jean, mais la fortune.

— Pas de réflexions, pas de réflexions, dirent les enfanta, notre conte.

— Rh bien t oui, reprit Gérard , Mit , notre conte , ou plutôt notre histoiie, car, chers enfants , ce que je vais voua raconter n'est pas un conte; c'est une histoire.

— J'aimerats mieux un conte, moi, dit Charles ; les histoires, c'est ennuyeux.

— Je tâcherai de rendre celle-ci plus amusante que les autres, dit Gérard ; seulement, laisse* -inoi coutinuer.

I<e silence se Ht.

— Voici ce qui leur arriva, reprit Gf rard.

Par suite d'une convention conclue entre eux, Petit-Jean devait labourer lés terres do Gros-Jean et lui prêter son unique cheTal pendant les Six jours de la semaine, tandis que Gros Jean, par réciprocité, devait aider Pelit-Jean en lui prêtant ses quatre chevaux pour labourer son champ unique, mais cela seulement une fois par semaine , le dimanche.

Un autre que Petit- Jean se fut plaint de travailler le jour où tout le monde se repose, mais Petit-Jean était un joyeux compagnon, ne répugnant point à la fatigue.

Aussi il fallait le voir ! Ce jour-ln. c'était Son triomphe. Il se carrait flèroniont devant son attelage de cinq chevaux, faisant claquer son fouet et flic et flac, car, pendant tout un jour, il se figurait que les cinq chevaux lui appartenaient.

Le soleil hrillait, les cloches appelaient les fidèles à l'église, et paysans et paysannes passaient, le livra de prières sous le bras et en grande toilette, devant le champ de Petit-Jean, pour aller entendre le service divin.

Et Petit-Jean, courbé sur sb charrue, se redressant pour saluer ses amis, était là joyeux et fier avec ses cinq chevaux labourant son champ.

— Flic! flac! et allez donc, mes cinq chevaux, criait galment Petit-Jean.

— Tu ne devrais pas parler ainsi, dit Gros-Jean, qui, au lieu de l'aider dans sa besogne comme c'était chose convenue , le regardait travailler eu se croisant les bras

— Et pourquoi ne dois-je point parler ainsi t demanda Pelit-Jean.

— Mais parce que, de ce3 cinq chevaux, un seul l'appartient; les quatre autres sont à moi, ce me semble.

C'est vrai, répondait sans envie Petit-Jean.

Mais, malgré cet aveu, aussitôt qu'un ami, une connaissance ou même un étranger passait et le regardait travailler, Petit-Jean oubliait cette défense et recommençait de plus belle à faire claquer son fouet, flic, flac, et à crier :

— Oh 1 allez donc, mes cinq chevaux !

— Je t'ai prévenu, lui dit Gros Jean , qu'il me déplaisait que tu dises : Mes cinq chevaux I— Je te prériens de nouveau, mais c'est la dernière fois ; si cela l'arrivé encore, tu verras uti peu ce que je ferai.

— Je ne le ferai plus, dit Petit-Jean. .

Mais a peine le monde recommenra-t-il à passer en le terniant amicalement de la tête, que lé démon de la vanité le prit à la gorge, et qu'au risque de ce qui pouvait lui arriver de la part de Gros-Jean , le voila de nouveau faisant claquer son fouet, flic, flac, et criant de toutes ses forces :

— Oh ! allez donc, mes cinq chevaux !

— Attends, attends, je vais te les faire aller, tes cinq chevaux, dit Gros-Jean.

Et, prenant un caillou, il le lança si rudement au milieu du front du cheval de Pétit-Jean, que le cheval s'abattit et mourut sur le coup.

— Helas! voila que je n'ai plus de cheval , maintenant, dit Petit-Jean.

Et il se mit A pleurer.

Mais c'était un garçon peu mélancolique de sa nature, qui comprit que les larmes ne remédieraient à rien. Il essuya donc ses yeux avec la manche de sa chemise, tira son couteau de sa poche, et, comme son cheval n'avait plus rien de bon que la peau, il se mit en devoirdo le dépouiller.

Le cheval dépouillé, Pelil-Jeau étendit sa peau sur uue haie jusqu'à ce qu'elle fût sèche.

Puis, une fois séchée, U la mit dans un sac et chargea le sac sur «on épaule.

| 8on intention était d'aller vendre la peau à la ville.

Il y avait loin du village de Pelit-Jean ù la ville. Avant d'y arriver, il fallait traverser un grand bois bien sombre. Au milieu du bois, un orage le surprit, il s'égara, et la nuit vint nvant qu'il ail pu retrouver sa route.

A force de marcher, il arriva cependant à la lisière de la forêt et aperçut une ferme.

11 s'en approcha tout joyeux . espérant y trouver un gile.

Ijes volais étaient fermés a l'extérieur, mai* la lumière brillait à travers leurs fentes.

Petit-Jean frappa à la porte.

I^a fermière ouvrit.

Petit-Jean exposa poliment sa demande.

Mais cette politesse ne toucha point la fermière.

— Passez votre chemin, mon ami, dit-elle. Mon mari est absent, et, en son absence , je ne reçois point d'étrangers.

— 11 me faudra donc passer la uuit à la lielle étoile? dit Petit-Jean avec un gros soupir.

Mais, si attendrissant que fut le soupir de Pelit-Jean , la paysanne, sans lui répondre, lui ferma la porte au nez.

Petit-Jean regarda tout autour de lui , car il était bien décide à ne pas aller plus loin.

11 y avait près de la maison uue meule de foin, et, entre la meule et la maison, un petit hangar avec un toit de chaume plat.

— Tiens, pensa Petit-Jean, en voyant le toil de chaume, voilà un lit tout trouve : j'étendrai la peau de mon cheval sur le toit, je m'étendrai sur la peau de mon cheval, je me couvrirai de mon sac et je dormirai mieux que ce. mauvais Gros- Jean qui m'a tué ma pauvre bèlo.

Alors, levain les yeux en l'air :

— Seulement, pourvu que la cigogne ne vienne pas me piquer les yeux avec son long bec taudis que je dormirai, dit Pelit-Jean, c'est tout ce que je demande.

Et, en effet, il y avait un nid de cigognes sur la cheminée qui dominait le hangard , et , sur cette cheminée, la mère ou le père Cigogne , qui se tecail debout sur une patte.

Cette observation faite, Pelit-Jean monta sur le toit, étendit sa peau, et s'étendit dessus, se couvrit de son sac, et se tourna et retourna pour creuser son lit.

En se tournant et retournant, un jet de lumière lui tira l'œil.

Ce jet de lumière venait d'un volet entrebâillé.

Par l'entrebâillement du volet, Petit-Jean put voir ce qui se passait dans la chambre do la ferme.

Après ce mie lui avait dit la fermière, ce qu'il vit ne laissa point que de l'étonner.

— Que vit-il I que vit-il ? crièrent les deux enfant», vite, vite, vite.

—Il vit une grande table, reprit Gérard, et sur celte table était un poisson magnifique, une dinde rôtie, un pùle et toutes sortes de vins excellents.

A cette table étaient assis la femme du fermier el le bedeau du village qu'habitait Petit-Jean.

Ils étaient seuls, et la fermière servait à sou convive du poisson, qui était son mets favori, et lui versait force rasades, en l'invitant à bout à sa soif et même au delà.

— Ah cà 1 ah ru I dit Petit-Jean ; mais c'est donc une fête. — lion voilà la fermière qui se lève; que va- 1- elle chercher encore '( Des gâteaux t des tartes à la crème ! — 11 n'est pas malheureux notre bedeau, peste I

Mots, sur la route, il entendit quelqu'un qui s'approchait et qui marchait vers la ferme.

C otait le mari de la fermière qui revenait choz lui.

Petit Jean ne le Connaissait point; mais il devina cela, en le voyant se diriger vers la porte do la ferme el y frapper à coups redoubles.

Il n'y avait qu'un maître qui put frapper ainsi.

C'était un brave homme que ce fermier ; mais il avait une étrange manie, c elait de ne pouvoir regarder en face un bedeau, sans entrer dans des fureurs qui tenaient de la ra#e.

Ajoutons que le bedeau, connaissant cette antipathie du mari pour les bedeaux en général ol pour lai en partiou-

LE MONTE-CHJSTU

lier, était Tenu dire bonjour u la femme justement parce qu'il savait le mari absent. 11 en résultait que la bonne paysanne, pour le remercier de son honnêteté, lui avait servi ce qu'elle avait de meilleur.

Or, quand les deux convives entendirent frapper à la porte et qu'à la manière dont on frappait ils eurent reconnu la main du maître, ils s'effrayèrent si grandement que la femme pria le bedeau de se cacher dans un grand coffre vide qui se trouvait dans un coin do la salle.

Le bedeau, qui tremblait de tous les membres, ne se ût pas prier, et, tandis que la femme en soulevait le couvercle, il enjamba le coffre, et se blottit au fond : la femme laissa retomber le couvercle.

Elle' eût bien voulu fermer le coffre à la clef, mais depuis longtemps la clof était perdue ; et, ne prévoyant point de quelle utilité ce coffre lui pouvait être, la fermière n'en avait point fait refaire un autre.

Elle se contenta donc de jeter sur le coffre tout ce qu'elle trouva sous sa main, et, courant à la table, elle prit le poisson, le dindon, le pâté, les gâteaux, les tartes et les crèmes, et fourra tout dans le four ; car vous comprenez hien que si son mari eût vu tout cela, il n'eut point manqué de demander d'où venait cette bombance.

— Ah 1 soupira tout haut sur son toit Petit-Jean , en voyant la gueule du four s'ouvrir toute grande, et engloutir ce magnifique repas. Ah ! bienheureux four !

Le fermier, qui frappait toujours à la porte, entendit ce soupir.

— Eh ! là- haut, demanda-t-il, est-ce qu'il y a quelqu'un?

— Il y a moi, répondit Petit-Jean.

— Qui, toi ?

— Petit-Jean.

— Que fais- lu là-haut ?

— Par ma foi, monsieur le fermier, j'essaie de dormir ; mais cela n'est pas facile, et je soupirais justement après le sommeil.

— Et pourquoi n'ee-tu pas dans la grange ou dans le grenier a foin ?

— Parce que votre femme, qui est une femme prudente m'a repondu, qu'en votre absence, elle ne recevait pas d'étranger.

— Ah ! ah ! dit le fermier satisfait : ma grosse Claudine, je la reconnais bien là. Mais, viens avec moi, et tu seras nien mu, je te le promets.

— Eli ! eh ! eh! fit petit Jean en remettant sapoau dans son sac, sou sac sur son épaule, et en se laissant glisser sur le talus du toit, il me semble qu'elle ne vous ouvre pas vite votre grosse Claudine.

— Elle ost educhec, elle dort, la pauvre créature, et elle a le premier sommeil très-dur. Mais, tiens, la voilà, je l'entends.

Enfin, la porte s'ouvrit.

— Eh, c'est toi, mon pauvre Nicolas! s'écria la fermière, en sautant au cou de son mari : est-ce qu'il y a longtemps que tu frappes ?

Et elle étouffait si bien le pauvre homme, en le serrant contre son cœur et en l'emorassant, que ce ne fut qu'au bout d'un instant que celui-ci put lui repondre.

— Dam ! dix minutes ou un quart d'heure.

— Un quart d'heure ! ohl mon pauvre homme, s'écria Claudine, comme tu dois avoir froid et être fatigué. Viens vite te coucher et dormir.

— Oh ! oh I fit Nicolas, pas tout de suite ainsi. J'ai oncore plus faim que je n'ai froid et sommeil, et j'espère bien souper avant de me mettre au lit, sans compter que voilà un garçon qui ne demande pas mieux que de souper avec moi. N'est-ce pas, Petit-Jean ?

— .\li ! dam I M. Nicolas, dit Petit-Jean, je n'aurais pas osé vous le demander, mais puisque vous m'invitez, cela me fera plaisir et honneur.

Puis, se tournant vers la fermière, comme s'il la voyait pour la première fois :

— Madame, lui dit -il, j'ai l'honneur de vous souhaiter le bonsoir.

— Bonsoir, bonsoir, dit la fermière, qui eût autant aimé <iue Petit-Jean fût à cent lieues de là, non pas qu'elle eût I idée que Petit- Jean eut rien vu, mais parc* qu'elle pen-

sait que si son mari se mettait une fois à table avec lui, on ne pourrait plus les faire lever ni l'un ni l'autre, ce qui serait une chose bien ennuyeuse pour le pauvre bedeau enferme dans son coffre.

Mais elle avisa un autre moyen, pour qu'ils ne tinssent pas trop longtemps la table, c'était de ne mettre sur la table qu'un gros plat do légumes cuits à l'eau, sans beurre ni lard, et qui restait du dlnor des charretiers.

Le fermier! qui avait faim, mangeait de grand appétit et sans se plaindre, parce qu il ne soupçonnait point autre chose dans la maison, et que, dans ce plat de légumes à l'eau, il ne voyait rien que le fait d'une bonne ménagère.

Mais il n'en était point ainsi de Petit-Jean, qui avait vu le poisson, la dindo rôtie, le pâté, les gâteaux, les tartes et les crèmes, et qui savait qu'il n'avait que la porte du four à enlever pour retrouver tout cela.

Petit-Jean avait fourré sous la table le sac où était la peau de son cheval, qu'il allait vendre à la ville II avait le pied sur le sac, et comme le plat de légumes ne lui rêve uait point et qu'il ruminait un moyen de faire sorur du four toutes les friandises qu'il contenait, il appuya machinalement son pied sur le sac.

— Coinck ! — jit la peau.

— Chut ! dit le fermier.

— Quoi? demanda Petit-Jean. On lit silence.

Petit-Jean appuya de nouveau son pied sur le sac.

— Coinck ! répéta la peau; gémissant pour la seconde fois.

Le fermier vit bien d'où venait le bruit.

— Qu'as-tu donc dans ton sac ? demanda-t-il à Petit- Jean.

— Oh! ne faites pas attention, dit PeUUlean. C'est un magicien.

— Comment, un magicien?

— Oui.

— Tu as un magicien dans ton sac?

— Pourquoi pas,

— Et c'est lui qui se plaint?

— C'est lui qui me parle.

— El que te dit-il ?

— Il me dit dans sa langue de ne pas manger ces affreui légumes sans beurre ni lard, attendu qu'il a mis dans le four toutes sortes de bonnes choses deslinées à notre

souper.

— Saprelotte ! dit le paysau, si c'était vrai, ce serait un brave homme que ton magicien.

— - Allez-v voir vous-même.

— El s'ifmeut?

— Vous en serez pour une court e peine, mais mon ma gicien ne ment jamais.

Petit-Jean parlait d'un ton si assuré, que le fermier alla droit au four.

— Mes petits enfanta, dit Gérard, voilà neuf heures qui sonnent, et votre maman me fait signe qu'il est temps de vous coucher.

— Oh ! encore, encore, dirent les enfants.

— Demain, si vous avez bien travaillé, bien lu, bien écrit, bien fait vos devoirs, nous reprendrons le conte où nous le laissons ce soir.

Et sans vouloir entendre à rien, Gérard remit le petit Paul aux mains de sa mère, et l'on appela la bonne, qui présidait au coucher des enfants.

Ceux-ci consentirent à rentrer dans leur chambre, mais ce ne fut qu'à la condition expresse qu'ils auraient le lendemain la suite de Petit- Jean et de Gros- Jean.

Gérard donna sa parole, fit avec son pouce une croix sur ses lèvres, et cracha par-dessus le tout, ce qui est pour les enfants un engagement bien autrement formel qu une lettre de change.

Alexandrb Dumas.

(La tuile au prochain numéro.)

Alex. DUMAS.

S*uJ proprMtain «t Mal iMmMi du JToft<MMi*- Psrit. — Imprimai* A* E. Brière et C*, rot Vhi«UM,

Page 1