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CHAPITRE XIII

l'aérolithe.

Le lendemain de la scène que nous venons do raconter, le boulevard des Invalides, désert, silencieux et vigoureusement ombre, présentait, à onze heures et demie ou soir, l'aspect d'une foret toulfUe des Ardeunes. Le touriste qui fut entre à cette heure-là à Paris, par la barrière de Vaugirard ou la barrière des Paillassons, en supposant qu'un voyageur ait eu la fantaisie d'entrer daus la capitale par une de ces deux barrières qui ne conduisent nulle part, et ne ramènent d'aucun eudroit ; ce touriste-là, disons-nous, se Mt cru certainement à cent lieues de Paris, tant le spectacle de ces quatre longues rangées d'arbres hauts, forts, vigoureux, fantastiquement éclaires par la lune, offraient, avec leurs fronts lumineux cl leurs pieds sombres, l'image d'une armée de soldats géants faisant sentinelle autour des murailles d'une ville babylonienne.

Mais le personnage sur le front auquel se projetait l'ombre immense ne paraissait nullement atteint de la surprise qui eut assailli, à son entrée, un habitant d'une de nos lointaines provinces arrivant à Paris. Tout au contraire, ces ombreuses allées que nous avons comparées à une forêt des Ardennes, no paraissaient offrir au personnage qui animait cette mystérieuse solitude qu'un spectacle qui lui était familier, et nous dirous plus, à la façon dont il recherchait les ténèbres les plus profondes dau's cette obscurité, un asde qui était favorable à ses desseins.

Il parcourait le boulevard comme un homme contraint, pour uno importante raison, à cette promenade nocturne, prêtant uue attention toute particulière aux obje's qu'il rencontrait sur son chemin, regardant au-dessoiis et audessus de lui, devant et derrière, à droite et à gauche, errant mèlaucobquement , et tout au contraire de l'ami Pierrot, évitant les rares endroits où se faisait le clair de lune.

A première vue on eût été fort embarrassé pour dire à quelle classe de la société appartenait ce personnage; mais en l'étudiant avec attention, eu le suivant dans les méandres de sa promenade, en observant ses gestes, en l'accompagnant dans ses allées et ses venues, en remarquant le soin avec lequel il examinait tel ou tel objet, plutôt que tel ou tel autre, on eiU su bientôt à quoi s'en tenir sur la cause qui l'avait, à cette heure avancée de la nuit, conduit au boulevard des Invalides.

L'objet qu'il paraissait examiner avec le plus d'attention, et vers lequel, bien qu'il s'en éloignât de temps en temps, il semblait invinciblement attire, était la grille du parc de la comtesse Kappt.

Se glissant le long du mur, et avançant la tète avec précaution jusqu'à toucher les barreaux, il plongeait son regard scrutateur dans lo petit liois, qui foi niait une espèce de massif, à dix pas de l'autre cote de la grille.

Deux hommes seulement pouvaient avoir un motif plausible, ou un intérêt suffisant pour se promener, à minuits devant la grille de Regioa.

Un amoureux ou un voleur. ■ „....„,«.,,

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L'amoureux, parce qu'il est au-dessus des lois. Le voleur, parce qu'il est au-dessous.

Or, l'homme en question n'avait nullement l'aspect d'un amoureux. ., ,

D'ailleurs, l'amoureux qui eût eu un motif plausible de se promener là, c'était Pctrus, et l'on sait que Salvator lui avait enjoint, ou de rester chez lui, ou do se promener partout ailleurs.

Disons que Petnis avait religieusement observe la prescription de Salvator, daus ce qu'elle avait de plus sevére, et était reste chez lui.

Tl cal vrai qu'il avait été tout a fait rassure par Salvator, qui était passe à l'atelier dos la veille au soir, et lui avait montre les cinq cent mille francs, que, selon sa promesse, lui avait apportes et remis à neuf heures précises maître

Nous avons dit que le promeneur nocturne n'avait rien d'un amoureux , ajoutons qu'il n'avait surtout rien de Petrus.

C'était un homme de moyenne taille, qui, vu de dos ou ar devant, présentait des deux côtés une surface arrondi?. .1 était habille d'un long vêtement qui lui descendait jusqu'aux talons, et qui, tombant à pic de son col sur ses souliers, ressemblait bien plus aune lévite, ou à une rohe de Persan, qu'à une rediugote ordinaire ; il était coiffe d'un chapeau bas de forme et large de bord, ce qui lui donnait l'air d'un ministre protestant, ou d'un quaker américain; enfin, sa ligure était emboitee dans un épais fourre de favoiis, qui, remontant jusqu'au dessus du nez, tandis que sa chevelure s'abaissait jusqu'au dessous des sourcils, ne laissaient à découvert qu'uue très-minime portion de sa figure.

Puisque ce n'était pas Pétrua, c'était donc le comte Ercolano , .

Puisque ce n'était pas un amoureux, c était donc un voleur.

C'était tout à la fois le comte Ercolano et un voleur.

Ce point clairement pose, nos lecteurs devinent ce qu'il atteudait, et comprennent pourquoi la grille du jardin de la comtesse Rappt attirait plu* particulièrement son attention. , . .,

Eu arrivant sur le boulevard dés dix heures et demie, il en avait battu les coins et les recoins, les allées et les contre-allées, puis il s'était tenu à l'écart, après avoir bien étudie les lieux, enfin il avait reconduit au loin le dernier passant suspect qui s'était attardé dans ce quartier disert; dès la nuit tombée et une fois bien assure d'être le maître de la place, il était revenu se promener mélancoliquement sur la chaussée dans l'allée couligué au parc de la comtesse Happt.

On pouvait le surprendre d-î trois façons différentes, et c'était pour parer à ce triple danger qu'il était venu dès dix heures du soir s'embusquer devant la grille, pour étudier de plus prés les moyens d'attaque et leur opposer efficacement ses movens de défense.

to On pouvait venir de droite ou de gauche et lui tomber dessus à l'improviste tandis qu'il échangeait les lettres contre les billets, mais un compagnon de la trempe de celui croe nous mettons en scène n était point fait pour se laisser tomberdessus même inopinément; nous avons dit d'ailleurs qu'il avait étudie minutieusement l.>s heux et s'était assure que nul coin ne pouvait receler une embuscade; d'ailleurs, pour ce cas, car c elait un homme d'une haute prévoyance quo le comte Ercolano. pour ce cas, il avait, passée dans une ceinture complètement cachée sous sa grande lente, il avait une paire de pistolets à deux coups et un poignard long et bien affile; il pouvait donc espérer défendre sa fortune ou tout au moins la vendre si chèrement, que ceux qui voudraient lui porter atteinte auraient à s'en repentir.

Par conséquent, il n'avait rien à craindre de ce premier côte.

2» Il est vrai que d'autre pari le danger était plus grand.

Le danger était plus grand du côté de la rue Plumet où était située la grande porte d'entrée de l'hôtel delà Mothe- Houdan, celle devant laquelle s'arrêtaient les voitures : on suivait avoir fait cacher dans l'hôtel derrière cette porte

une demi-douzaine de gaillards, armés de fusils, de sabres et de hallebardes ; dans sa prévoyance le comte Ercolano rêvait les armes les plus fantastiques, et cette demidouzaine de gaillards pouvait foncer sur lui tandis qu'il échangerait les lettres contre les billets.

Mais celait un homme d'une fécondité d'imagination peu commune que le comte Ercolano **«, et un gentilhomme de sa force ne devait pas être arrêté longtemps par un pareil obstacle.

Il alla donc a pas de loup explorer la rue Plumet comme il avait explore le bgulevart, et après s'être assure que la rue était entièrement déserte, il étudia la porte de la rue qu'il avait déjà laborieusement examinée la veille.

Le but de cette étude était de «assurer qu'aucun changement dans son économie n'avait été pratiqua depuis vingt-quatre heures.

La porte était dans le même état que la veille.

C'était une immense porte de chêne à deux battants et à quatre panneaux ; do chaque côté, entre le panneau du hant et le panneau du bas, était un bouton de fer de la grosseur d'une orange.

Le comte Ercolano **' commença par toucher les boutons pour s'assurer de leur immobilité , après quoi il tira de sa large manche un engin de fer qui aurait eu la forme d'un 8, si les extrémités de ce 8 n'eussent présenté au sommet et à la base un cercle parfait au lieu de l'ovale, et si ces deux cercles, au lied de se toucher, n'eussent ete a une certaine distance l'un de l'autre, ce qui donnait à cet instrument, vu verticalement, l'apparence suivante | ; il appliqua ce huit ou cet S forme sur les deux boutons de la porte, c'est-à-dire qu'il enclava chacun des boutons dans chacune des extrémités de l'engin ; l'engin alors s'adapta tellement aux boutons, les serra au collet si étroitement el avec tant de précision, que le maître chanteur fil clapper sa langue d'un air d'orgueilleuse satisfaction :

— Oui, fit-il, songeant à l'illustre forgeron, ami et conseiller du roi Dagobert, parodiant sans respect le couplet bien connu d'un vaudeville fort a la mode à cette époque :

Pu haut du ciel, la demeure dernière.

Grand saint Eloi, lu dois oïre content.

Eu effet, cet ingénieux instrument appliqué À la porte faisait, par devant, le même effet que les barres de fer font par derrièie , c'est-à-dire qu'en tirant la porte à quatre chevaux ou n'eut pas même réussi à l'ouvrir.

Mais le troisième péril, le plus grand , le plus véritable, tout en venant toujours de l'hôtel, ne venait pas de la rue Plumet.

Le traquenard par lequel pouvait être le plus aisément pris le comte Ercolano "", c'était, sans contredit , la grille même par laquelle la conférence devait avoir lieu.

Aussi, une fuis son engin adapte à la porte do la rue Plumet, le comte Ercolano "" regagna-t*il lo boulevard, qu'il inspecta de nouveau avec un soin plus minutieux que jamais, car l'heure approchait , si lente que fût sa marche.

Onze heures trois quarts venaient de sonner. Il n'y avait donc pas de temps â perdre.

L'aventurier passa et repassa devant-la grille, plongeant son regard, aussi avant qu'il pouvait, dans le jardin touffu comme un bois.

Mais il n'est pas plus de bois pour la lune que de gran.1 homme pour son valet de chambre. Le comte Ercolano*" favorisé par ce guide céleste, put donc fureter de l'œil dans les plus épaisses profondeurs du jardin, et s'assurer qu'il était aussi désert que le boulevard.

Cependant ce jardin, momentanément désert , pouvait tout à coup, et en un instant, se peupler d'un monde de valets armes jusqu'aux dents. Ce fut du moins lapent de notre compagnon, aussi s'empressa-t-il de parer à l'événement.

Il empoigna d'abord un à un, et les uns après les aulrea. tous les barreaux de la grille, pour s'assurer qu'ils avaient, ainsi que les boutons de fer de la porte, conservé leur immobilité habituelle : en d'autres termes, il voulut s'assurer qu'à l'aide d'un barreau mobUe, enlevé à un moment

LE MONTE-CWâTu

donné, oo n'allait pas s'élancer sur lui et lui faire rendre gorge.

Après un examen approfondi, il acquit cette certitude.

Restait la porte de la grille, qui, remplissant son devoir de porte, pouvait s'ouvrir à la première réquisition d'un ou de plusieurs habitants de l'hôtel.

Notre compagnon l'êbranla d'un bras vigoureux ; la porte parut fermée comme la veille.

Il eut la preuve qu'elle était non-seulement fermée, mais fermée à double tour, en passant le bras de l'autre côté de la grille, et en s'assurant que le péne était profondément •;ntré dans la gâche, etque la gâche était solidement scellée dans la muraille . *

— C'Mfcégal, dit-il en essayant vainement de passer la U*ie enUÎJBeux barreaux, pour joindre la preuve de la vue à la preuve du toucher, je n'ai qu'une confiance très-restreinte dans la solidité des gâches; hélas! j'en ai tant vu tomber autour de moi !

Et, ce disant, il tira de la poche de sa lévite une manière de chatne de tourne-broche de quatre ou cinq pieds de long.

Puis il l'enroula autour de la gâche, prenaut le bouton du pêne pour point d'appui ; revint la passer autour d'un desbarreaux, en fit autant de l'autre extrémité de la chaîne, repasia un double tour à la gâche et au bouton ; puis, ramenant à lui les deux bouts de la chaîne, il fit un de ces nœuds dit* à la marinière, Sans songer (ou ne songe pas à touli que ce nœud, fait par le comte Ercolano "**, pouvait, dans un cas donné, compromettre le digne capitaine Monte-Hauban.

— Que Baltasar Casmajou.qui m'a enseigné les premiers éléments de la serrurerie, soit placé à la droite de saint Eloi daus le ciel, murmura le reconnaissant aventurier, en passant, pour plus grande sûreté, un cadenas dans les anneaux soudés aux deux extrémités de la chaîne.

Et il leva vers la voûte ètoilee un regard reconnaissant. En baissant les yeux, il aperçut à trois pas de lui une ombre blanche. C'était la comtesse Rappt.

L'auge du repos, qui veille invisiblement autour des tombes, ne foule pas plus doucement le gazon que ne l'avait fait la jeune femme.

En effet, elle était arrivée si doucement à trois pas de la grille, que, quoique l'oreille du comte Ercolano **• fut des plus exercées, celui-ci ne l'avait pas entendue venir.

Bien qu'il fût prépare à cette rencontre, et cela de longue main, la vue inopinée de la jeune femme produisit sur lui tout l'effet d\ine apparition. Il ressentit une commotion semblable à celle dont il eût été atteint en touchant le fil d'une pile voltalquc, instinctivement, il bondit de deux pas en arriére, et regarda autour de lui, comme si cette subite apparition devait être le signal d'un danger.

Mais ne voyant rien que la forme blanche, n'entendant d'autre bruit que le murmure du vent daus les feuilles, il Ut un pas pour s'approcher.

Mais il n'acheva pas même le premier pas.

— Hum! hum! fit-il, si c'était un homme déguisé en femme, et que cet homme lâchât sur moi un coup de pistolet bien chargé.

Diable ! on a vu des choses semblables, et de pires même !

— Est-ce vous, madame la comtesse? demanda t-il en ^'effaçant derrière un arbre.

— C'est moi, répondit Règina d'une voix si douce, que le timbre de cette voix dissipa tout soupçon et toute craiute dans l'esprit do l'aventurier.

Aussi s'approcha-t-il aussitôt et s'inrlinant avec respect :

— Madame, dit-il, je suis votre respectueux serviteur. Mais comme Hégina n'était point venue dans le but

d'échanger des politesses avec le comte Ercolano ***, elle *e contenta de repondre par une légère inclination de tète et avançant son bras à la portée de la grille :

— Voici, dit-elle , les cinquante premiers mille francs, vous pouvez vérifier si les billets sont bons et si le compte y est.

— Pieu me uarde de compter après vouh. dit IVwroc.

en mettant les premiers cinquante mille francs dans sa

poche droite.

Puis, regardant tout autour de lui, et tirant une lettre de sa poche gauche :

— Voici la lettre, dit- il.

La princesse, moins confiante que le comte Ercolano, prit la lettre, l'eleva sous un rayon de la luue, et, bien assurée que c'était son écriture, elle la mil dans sa poitrine et tendit à l'aventurier une seconde liasse de cinquante mille francs.

— Même confiance, madame, dit celui-ci, en lûi remettant la seconde lettre.

— Dépêchons, dit Hégina en prenant la lettre avec dégoût, et en la soumettant comme la première à l'épreuve de la lune, épreuve qui continua sans doute de la satisfaire, car elle présenta au comte Ercolano *** une troisième liasse de billets.

— Toujours confiance, répéta celui ci.

Et la troisième liasse de billets, suivant les deux premières, amena la remise de la troisième lettre.

Arrivé à la sixième, et au moment où il venait de la remettre à la comtesse, l'aventurier crut avoir entendu un bruit pareil au froissement des feuilles ; si léger qu'il fût, ce bruit fit passer un fri.ison par tout son corps.

Ce bruit I effraya d'autant plus qu'il n'en pouvait deviner la cause.

•— Un instant, princesse, s'ecria-t-il en bondissant ci» arrjére, m'est avis qu'il se passe quelque chose autour de moi, permettez que je m'en assure.

Et disaut cela il tira et arma un pistolet sur le canou duquel, se réfléchit un rayon de la lune.

En voyant le pistolet à la main du bandit, Hegina fit elle même un pas en arrière en poussant un faible cri.

— Ce cri, 8i faible qu'il fût, pouvait être un signal. Et l'escroc gagna la chaussée pour voir de plus loin.

— Oh ! mon Dieu, murmura Hegina, s'en irait-il pour ne pas revenir.

Et elle le suivit des yeux avec anxiété.

Le bandit recommença ses recherches, tenant toujours son pistolet à la main.

Il traversa le boulevard, regarda au loin, aussi loin que son œil put voir, retourna dans la rue Plumet pour s'assurer que la porte était toujours barricadée, et ne faisait aucunement mine de s'ouvrir.

Les choses étaient dans l'état ou il les avaient laissées.

— C'est égal, dit-il eu revenant sur ses pas : j'ai certainement entendu un bruit quelconque. C'est donc un mauvais bruit puisque je n'en connais pas la source, si je m'eu allait tout bêtement, j'ai déjà trois cent mille francs dans ma poche, ce qui est un assez joli denier, d'un autre côté, les deux cent mille livres restaut sont diablement tentante» •-

Puis, regardant autour de lui d'un air qui indiquait qu'il commençait à se rassurer :

—Après tout, contiuua-t il, je ue vois pas pourquoi je tif effraie si fort d'un bruit si léger; l'affaire a trop bien commence, par ma foi, pour ne pas finir de même, reprenons la conversation où nous l'avons laissée.

Et l'aventurier, après avoir jeté de nouveau à droite et à gauche un regard fauve et tortueux, comme celui de la hyène, revint à la grille, où la pauvre Hegina, tremblante a Vidée que le misérable allait s'enfuir avec ses quatre dernières lettres, attendait debout, les dents serrées et se tordant les mains de désespuii .

Elle respira en voyant l'aventurier se rapprocher d'elle, et levant lc3 yeux au ciel avec une profonde expression de reconnaissance :

— Oh ! mon Dieu, murmura-t elle, je vous remercie.

— Excusez-moi, madame, dit-il, mais j'avais cru eu tendre un bruit meuaçaut. Il n'en est ricu, tout est tranquille autour de nous, et si vous le voulez bien, uous allons continuer. Voici votre septième lettre.

— Et voici votre septième liasse.

Le comte la prit, et tandis qu'il la mettait dans sa pocho à côté des six premières, Hégina soumit la lettre au même examen que les précédentes.

— Décidément, pensa l'aventurier en tirant la huitième lettre. C«H« roint»*««o R.-ippt est d'une suspicion outra-

LE MuNTE-CRlSTu.

géante ; je croyais cependant avoir mb dans celle, négociation toute la politesse et toute la loyauté imaginable»,

Et tirant la neuvième lettre, il dit on manière de vengeance contre cette suspicion de Itégina ;

— Neuvième epllrc de la même au même.

Le visage de Itegina, p;lle pomme la lune qui l'cclairail. s'empourpra à cette injure des tons rouges du soleil couchant.

Kllc échangea vivement la neuvième lettre contre la neuvième liasse, et, après avoir non moins soigneusement que les autres regarde cette lettre, elle la mit dans sa poitrine.

— Elle y tient, pensa l'aventurier en empochant les bitlels.

Pull d'un ton gouailleur :

— Dixième et dernière lettre, dit-il, au même prix que ses sieurs aînées, quoiqu'elle les vaille toutes ù elle seule; mais, vous savez nos conditions pour celle-ci, donnant, donnant.

— C'est juste, dit Hègina eu lut tendant la dernière liasse eu même temps qu'elle allongeait la main vers la dernière lettre, donnez et prenez.

— Confiance qui m'honore, dit l'aventurier en donnant la lettre et eu prenant les billets, lé :

El l'aventuriei respira joyeusement.

On n'entendit pas même le souille de Régina ; elle s'assurait que la dernière lettre était bien de sa main comme les neuf autres.

— El maintenant, continua l'impudent coquiu, il est de mon devoir, madame la comtesse, de vous donner, après que vous m'avez enrichi, un conseil de galant homme ; croyez-en l'expérience d'un vieux routier, aimez toujours, n'écrives jamais.

— Assez, misérable! nous sommes quittes, s'écria la comtesse, et elle s'éloigna rapidement.

En même temps, et comme si ces mots eussent été un signal convenu entre elle et quelque puissance supérieure, le comte hrcolano *** sentit tomber sur sa tête, pareil ;i un aerolite descendu du ciel, un objet d'une telle grosseur et d'une telle pesanteur surtout, que l'aventurier fut étendu sur le sol avant même de s'être aperçu qu'il était tombe.

Albxandhb Dumas.

[La tuile au prochain numéro.)

f/ES GIUNDS HOMMES EN ROBE DE flUMBRE.

«MT.4VR H M Ml.

Le soir, Antoine alla visiter ces malheureux— les yeux haignef de larmes, il essayait île les consoler — mais ceuxci, au contraire, voyant I inquiétude de leur général, et comprenant la responsabilité qui pesait sur lut, surmontaient leurs souffrances, lui montraient un visage satisfait, et, lui baisant les mains, le suppliaient de se retirer, de prendre soin de lui-même et de ne point se fatiguei ainsi pour eux.

De sou salut et de sa vigilance dépendaient, lui disaientils, le salut do l'armée ; tant qu il se porterait hieu et pourrait demeurer actif, ils croiraient leur vie sauve.

Ils l'appelaient leur chef suprême, leur imperator, leur père.

Ce qu'il y avait de remarquable, c'est que ce respect |K>ur leur chef, ce dévouaient, celte obéissance, cette respectueuse affection étaient communes à tous, aux officiers comme aux soldats, aux nobles comme aux gens obscurs, tous mettant avant leur YÏe l'estime et les boums grâces d'Antoine.

Au moment où Flavius Gallus lit la fatale echaulfourée, les Parthes, fatigues de cette poursuite, où, grâces aux bonn/» dispoy ms d'Antoine, ils perdaient autant

d'hommes que les Romains, allaient se retirer. CcUfiijfc. tojre inattendu* leur rendu tout luur courage, et leur ip» pi ra un tel mépris pour l>'s Romains, qu ils passèrent ta nuii autour du camp d'Antoine, persuades que le IçdÎpnoain ils trouveraient les lentes désertes et pourraient tout piller à loisir.

Aussi, a la pointe du jour, apparurent-ils, accourant, comme des vautours à une curée, de tous les points ie l'horizon : — autant que pouvait les compter l'œil inquiet d'Antoine, ils devaient être quarante mille au moins: Le roi, certain que desnrmiis les Romains ne pouvatenVliù échapper, avait envoyé jusqu'à sa garde. Quant à lui, il ne parut jamais.

Antoine demanda une robe nou-e; il voulait haranguer ses soldats sous ce costume de deuil, comptant leur inspirer un plus grand intérêt mais ses amis l'en empêchèrent, ils craignaient le découragement . Antoine parut donc, mais avec sa cotte d'armes de gênerai.

Alors il (it un discours dans lequel il loua fort céùx qui avaient fait face à l'ennemi , déclara qu'il aimerait mieux être au nombre des blesse* et même îles morts, que de devoir la vie a la fuite, comme la devaient beaucoup dr ceux qui étaient autour de lui.

Mais alors les soldais rinU'rrompireni parleurs cris.— Ceux qui avaient vaincu disaient .

— Nous voilà, — nous vaincrons encore, — aie confiance en nous.

Ceux qui avaient fui disaient :

— Nous reconnaissons oqtm lâcheté ;— punis-nous, de-

cime-nous. • p eh ■"' ' Kt tous ajoutaient :

— Au nom des dieux, sois calme, bannis toute tristesse et consorvo bon espoir ; avec toi et prés de toi, uous motirrijUis ions sans une plainte depuis le premier jusqu'au de*

nier.

Alors Antoine, levant les mains et les yeux au ciel

— 0 dieux, dit-il. si mes prospérités passées doivent èUv contrebalancées par quelque malheur, faites-le tomber sur moi seul, et donnez à tous ces braves gens qui m'en toureut salut et victoire !

Les Romains demeurèrent au mémo endroit. Antoine avait pense que l'armée avait besoin d'un jour pour se reposer. D'ailleurs, il fallait mettre les blesses eu cUlds suivre la retraite I/-s plus forts marcheraient aveu les autres, les plus faibles seraient portes par leurs camarades sur des brancards formes avec les piques et les epees.

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