‹ Le Moratorium Des Dépôts En Banque Et Des Comptes CourantsChapitre 15 sur 49 · CHAPITRE Il · texte numérisé non relu

CHAPITRE Il

« Au milieu du désarroi universel, écrit M. Arthur Raffalovich (2), on peut dire que la place de Londres a été un centre de résistance, un point d’appui tout au moins relatif, et cela bien qu’elle n’ait échappé ni au moratorium, ni au cours forcé, ni à l'émission des petites coupures, ni à la fermeture dé la Bourse, ni à l’ajournement de la liquidation, ni à l’âpreté des institutions de dépôts. » L’explosion des hostilités, la violation brutale de la neutralité belge et luxembourgeoise ont créé une situation spéciale en prévision de laquelle il n’avait pas été arrêté à Londres, pas plus qu’à Paris, de programme précis comme’en Allemagne. Le Gouvernement britannique et la Banque d’Angleterre ont agi avec énergie en se tenant le plus près possible des réalités et en cherchant les mesures les plus appropriées au maintien des formes habituelles du commerce des capitaux. La grandeur des transactions qui se font à Londres et qui, en dehors des transactions purement anglaises, servent à liquider ou à financer les affaires de pays tiers, a donné une importance exceptionnelle aux décisions prises. < :

(1; Pour la situation budgétaire et l'état de la richesse générale en Angleterre, voir le Bulletin de statistique rt de législation comparée, n° de juillet 1914 /exposé financier du chancelier de l'Echiquier, charges fiscales, taxes successorales, income tax, situation générale des budgets anglais depuis 1905, mouvement du commerce extérieur).

(2) L'Economiste français, du 44 novembre 1914, page 497.

La Bourse fut la première atteinte. Le mardi 28 juillet, l’Autriche déclara la guerre à la Serbie. Sur le Continent on s’attendit immédiatement au pire. Le jeudi 30 juillet, les Bourses du monde entier, à l’exception de Londres, de New-York et du Parquet à Paris, demeurèrent fermées. L’ajournement de la liquidation à Paris (au 31 août d’abord, à fin septembre ensuite) précipita la fermeture du Stock-Exchange jusqu’à nouvel avis. Cet exemple fut suivi par New-York. Quand il ferma ses portes, le vendredi 1° août, le Stock-Exchange était déjà, d’ailleurs, dans un marasme complet depuis quatre jours et son fonctionnement

pratiquement arrêté; la liberté d’action de ses divers compartiments avait disparu sous le poids écrasant des ventes provenant du Continent. Les jobbers étaient incapables de faire des prix comme à l’ordinaire, simplement parce que chaque broker qui se présentait était invariablement un vendeur. Le Stock-Exchange, par conséquent, eut très bien pu rester nominalement ouvert sur cette même base sans inconvénient pendant un temps indéfini s’il n’avait pas été nécessaire de faire face à la liquidation de fin du mois, dont la date tombait le 29 juillet. C’est l’opinion qu’exprime du moins un financier anglais, M. Keynes, dans un article paru dans l’£conomic Journal, et nous la croyons vraie. Ce n’est pas la crainte, dit cet auteur, de servir de débouché, d’exutoire aux ventes du Continent, qui a précipité la fermeture du marché anglais. Personne n’aurait pu forcer les négociants en titres d’acheter ce qu’ils ne voulaient pas. D’après M. Keynes, les deux facteurs déterminants ont été, d’une part, les engagements que les étrangers avaient contractés envers le Stock-Exchange et résultant de leurs achats, de l’autre l’action des banques. Ce qui rendit la position difficile, angoissante même, ce ne furent pas les ventes pour le compte de l’étranger. La fermeture des Bourses, les moratoria complets ou partiels promulgués un peu partout, l’ajournement de la liquidation de Paris, rendirent difficile le recouvrement des créances sur les clients

étrangers. Beaucoup de maisons qui travaillaient avec le Continent se trouvèrent gênées. La faillite de Derenburg et C?°, qui était en relations principalement avec l’Allemagne, survenue le jeudi, sembla le prodrome d’innombrables suspensions de courtiers, impuissants à faire rentrer des remises de Paris ou de Berlin. Le Comité du Stock-Exchange se crut obligé d'intervenir et il eut immédiatement recours à la mesure la plus extrême: la fermeture de la Bourse.

D'autre part, les rapports entre la Bourse et les banques

ou banquiers en Angleterre sont très étroits, très suivis. Les placements temporaires en avances, en reports, absor-

bent journellement des sommes énormes. Lorsqu'il s’agit

d’avances, les banques prêtent avec une marge que l’emprunteur doit maintenir par de nouveaux versements si les cours fléchissent. Si l’emprunteur n’augmente pas la couverture, le prêteur est en droit de procéder à la vente, d'exécuter le gage. A cet effet, il est indispensable que les valeurs soient cotées; en temps normal, la cote du Stock- Exchange offre un index commode, donnant approximativement la valeur du titre. Si la Bourse était demeurée ouverte avec des cours en forte baisse, la situation de beaucoup de gens serait devenue très précaire. Les banques auraient procédé à des ventes forcées pour compte de clients dont l’insolvabilité aurait entraîné celle de leurs courtiers. La fermeture du Stock-Exchange a eu pour effet de laisser subsister les cours précédemment cotés comme base des avances et d'empêcher de nouvelles exécutions. La Bourse de Londres s’ouvrit à nouveau le 4 janvier 1915. Entre temps, le 18 novembre, on avait procédé aux opérations de la liquidation des affaires engagées originellement pour le 29 juillet, et dont la date de règlement avait été plusieurs fois ajournée par le Comité. Voici de quelle manière s'était effectuée la liquidation. Les membres du Stock-Exchange, qui sont les seuls intermédiaires de Bourse, pris isolément, avaient contracté à la liquidation du 29 juillet des emprunts, sur dépôts de titres en gage, au-

près des banques. Ces banques, ayant reçu d’autre part des garanties et facilités de la part du Gouvernement, s’étaient engagées à ne réclamer aux membres du Stock-Exchange n1 le montant du prêt, ni marge supplémentaire, avant une année après la conclusion de la paix. Si d’autres prêteurs que ces banques, ayant reçu déjà des facilités, avaient besoin du concours de l’Etat pour continuer leurs prêts aux membres du Stock-Exchange, la Banque d’Angleterre, sous la garantie de l’Etat, leur prêterait 60 0/0 du prix des titres calculé au cours du 29 juillet, c’est-à-dire au cours d’avant la déclaration de guerre, avec les mêmes délais et conditions que ci-dessus. Donc, en résumé:

1° Tous les marchés étaient strictement maintenus ;

2° Les facilités de prolongation étaient maintenues aux elients acheteurs;

3° La liquidation définitive de ces marchés était renvoyée à une date indéterminée, en tous cas postérieure de douze mois à la fin de la guerre.

Pour apprécier l’ensemble de ces mesures et voir si elles pouvaient être appliquées chez nous, il importe de noter certaines différences essentielles entre les modes d’organisation financière des deux pays. Et d’abord, juridiquement, le report en France est un acte d’achat et de vente; le reporteur qui apporte des espèces intervient directement comme participant au marché, tandis qu’en Angleterre, le membre du Stock-Exchange qui à acheté des titres pour son client va demander lui-même au banquier une avance sur titre, un prêt sur gage, qui lui permet de consentir à son tour à son client la prolongation de sa position d’acheteur, c’est-à-dire de reporter sa position. D’autre part, en fait, le nombre des reporteurs particuliers en France, tels que riches capitalistes, Compagnies de chemins de fer, Compagnies d’assurances, ete. est certainement plus grand qu’en Angleterre; il semble bien qu’on puisse affirmer sans crainte que les sommes employées généralement en France en reports par des particuliers ou sociétés diver-

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