CHAPITRE II
La mobilisation financière en Allemagne est pour nous la plus intéressante à étudier, car c’est la seule qui eût été préparée, dans presque tous ses détails, par un Gouvernement très prévoyant, que la guerre ne surprit d’ailleurs pas, puisqu'il la voulut, et qui n’eut, lors de la rupture des relations pacifiques, qu’à mettre à exécution le plan depuis longtemps müûri par ses économistes et ses financiers (1). Avant d’étudier l’une après l’autre les diverses mesures qui furent prises outre-Rhin pour sauvegarder l’édifice fnancier, trop artificiel et bien fragile, que la guerre risquait de compromettre irrémédiablement, nous allons dire un mot de la situation de l’Empire à la veille des hostilités.
La crainte d’une extension des affaires balkaniques, en 1912, avait provoqué, de l’autre côté des Vosges, un resserrement monétaire très sensible à cause des énormes besoins d’or du pays: le développement extrêmement rapide de la vie économique allemande et du marché financier de Berlin, en effet, absorbait alors des sommes gigantesques ; aussi les moindres difficultés monétaires avaient-elles toujours tendance à se changer en débâcle. Déjà, en 1911, lors de l’affaire d'Agadir, le retrait d’importantes créances françaises avait provoqué en Allemagne une panique : l’Empire fut obligé sans transition de combler d’une autre manière les lacunes produites par le retrait des capitaux
(1) Voir, à ce sujet, noire ouvrage sur Les Finances de guerre au XXe siècle, page 674.
français et la thésaurisation privée. Cela ne put naturellement se faire sans un renchérissement de l’argent et la gêne monétaire extraordinaire qui en résulta alors pour le marché allemand se maintint, bien qu’avec une légère atténuation, durant tout le printemps de 1912. L'amélioration qui s’était produite en l’été de la même année ne tarda pas à disparaître, faisant place, en septembre, à une plus forte tension à la suite de la guerre des Balkans et de la crainte qu’il pouvait en résulter une grande guerre européenne. On constata alors non-seulement une forte réserve des détenteurs d'épargne, mais on remarqua encore que le publie se mit à thésauriser les espèces dans une large mesure, D’ailleurs, une fois la crainte passée, la thésaurisation cessa. Voici, d’après un bulletin de la Bourse de Berlin, quelle était la situation au début de l’année 1913 (1):
«La situation politique internationale ne préoccupe plus outre mesure l’opinion publique ; on considère l’entente des puissances comme assez solide pour venir à bout des marchandages des Alliés balkaniques dans leur ensemble et dans la question de Scutari, en particulier.
» Mais si l’on ne craint plus, pour le moment du moins, que l’imbroglio balkanique puisse dégénérer en une guerre européenne, la crainte que nous avons eue à ce propos n’a pas disparu sans laisser de traces: nos nerfs sont affaiblis et facilement irritables ; il nous manque encore le sentiment de sécurité, de confiance en les autres — et en nous-mêmes. La Bourse reflète fidèlement cet état d’âme du public. Tout en faisant preuve de plus de calme et de plus d’optimisme, elle demeure hésitante. Le public brille encore par son absence, mais s’il n’achète pas, il ne vend pas non plus. En tout cas, il y avait, cette semaine, de nouveaux progrès par rapport à la semaine dernière, laquelle marquait déjà une amélioration comparativement à la précédente.
(1) Voir à ce sujet notre ouvrage sur Les Finances de querre au XX° siècle, page 174.
» L'amélioration s’est notamment manifestée sur le marché monétaire. On ne peut naturellement pas encore parler d’aisance absolue. Celle-ci ne pourrait se produire qu’à la suite du retour des capitaux considérables qui s’étaient cachés lors des craintes de guerre et dont une partie avait même fui à l'étranger, pour se mettre à l’abri des surprises, en Suisse, en Hollande, ou ailleurs; ces capitaux ne sont certainement pas encore revenus en présence de cet autre danger que présente l’impôt d’un milliard, en une fois, pour les besoins militaires extraordinaires. Quoi qu’il en soit, la fin de la gêne monétaire profite aux fonds d’Etats indigènes, qui ont sensiblement monté, grâce aussi à la cessation de l’irritante campagne anti-française qui avait servi à la propagande en faveur des nouvelles lois militaires. »
1907, 1911 et 1912 furent trois années de forte crise en Allemagne. Nous venons de montrer quelques-unes des conséquences vraiment désastreuses de la crise balkanique de 1912. Pour les précédentes, les résultats avaient été au moins aussi marqués, sinon davantage. Il n’y a done rien d’étonnant à ce que l’attention du Gouvernement impérial ait été spécialement attirée, ces dernières années, sur ces phénomènes de la plus haute importance au point de vue de la défense nationale, d’autant plus d’ailleurs que, sauf la crise de 1907, d’un caractère exclusivement économique, les deux dernières étaient dues principalement aux diffi- ‘ cultés extérieures, à l’imminence d’une guerre éventuelle. Aussi des mesures énergiques furent-elles prises pour affermir le crédit public, pour rendre confiance aux capitalistes, pour consolider enfin l’organisation bancaire et le régime monétaire du pays.
Parmi ces mesures, la première fut de réserver presque exclusivement aux fonds nationaux le marché national, afin d'éviter toute déperdition de force vive, tout mauvais emploi des disponibilités de l'épargne. Dans les premiers
jours de 1914, la Gazette de l'Allemagne du Nord publiait
dans ce but la note officieuse suivante émanant du ministre du Commerce du royaume de Prusse: « Etant donnés les importants besoins financiers intérieurs auxquels le marché allemand aura à faire face dans les mois prochains, le ministre prussien du Commerce a fait aviser à plusieurs reprises les maisons d'émission qu’elles aient à observer la plus extrême réserve en ce qui concerne les emprunts étrangers dont la conclusion ne présente aucun intérêt d’ordre politique ou général au point de vue allemand. Malheureusement, cet avertissement “’a pas été partout strictement observé. Encore récemment, le ministre du Commerce s’est vu forcé, à propos d’emprunts étrangers dont l’introduction était envisagée, de faire savoir aux maisons émettrices que l’admission à la Bourse ne serait pas autorisée pour le moment, à cause de l’incertitude qui règne encore au sujet des besoins auxquels le marché allemand pourra avoir à satisfaire. Dans ces conditions, le public fera bien de prendre ses précautions vis-à-vis de ces emprunts étrangers qui ne sont pas encore admis aux négociations de la Bourse, afin qu'il n’achète pas des titres qui pourraient, plus tard, n’être pas négociables dans les Bourses allemandes. » | |
Ces conseils n’étaient point désintéressés : on se rappelle, en effet, l’échec complet et tout à fait inusité de l’emprunt prussien en mars et juin 1913. Les nouvelles émissions trouvant peu de souscripteurs, il fallait donc bien s’occuper de les rendre attrayantes ou, du moins, d'empêcher des emprunts étrangers de venir leur faire concurrence.
Une autre question préoccupa aussi le Gouvernement impérial, à la suite des tempôtes successives qui secouèrent le marché allemand en 1911 et 1912: il fut amené à méditer sur la solidité du système bancaire et sur l’organisation des Caiïsses d'épargne. Dans les revues et les journaux économiques et financiers, on fut d’accord pour préconiser la limitation des avances sur titres, des acceptations, qui servent surtout à alimenter la spéculation de Bourse, la géné-
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oÙ LE MORATORIUM DES DÉPÔTS EN BANQUE
ralisation du paiement par chèque et par voie de compensation, qui restreint l’usage du métal et des billets (1). L'expérience de 1907, vite oubliée par le monde des affaires, avait, en effet, vivement impressionné les milieux économiques d’outre-Rhin, et depuis lors, il existait en Allemagne un très fort courant d’opinion contre l’inflation exagérée du erédit et contre l’habitude nationale de baser les entreprises industrielles et commerciales d’une façon trop considérable sur la confiance, notamment sur le crédit venu de l'étranger (2). Si le nombre des adhérents de cette école n’était pas très grand, leur influence était, par contre, toute puissante à raison de leurs hautes positions : l’un n’était autre que M. Havenstein, président de la Banque de l'Empire. Il ne cessa de proclamer constamment la nécessité d’une politique de restriction dans les affaires. Les événements de 1911 ne tardèrent pas à donner à ses avertissements et à ses tendances une grande valeur morale, et comme il était placé de façon à se faire entendre même de ceux qui auraient préféré pouvoir faire les sourds, la conséquence de la crise franco-allemande de 1911 fut une réforme très marquée du système de crédit de l’Empire.
M. Havenstein se porta le champion de deux mesures: augmentation des disponibilités d’argent dans les banques et restriction des crédits qui sont pris comme fonds de roulement par les industriels, les commerçants et les spé culateurs. Parmi les chapitres du bilan des banques allemandes, 1l en est un, en effet, qui avait pris un développement inquiétant: c’est celui des prêts sur titres. L’ensemble de ces prêts, qui n’était que de 427 millions de marks en 1890, était passé en 1910 à 2 milliards 528 millions. Non
(1) Somary. Die Erfahrungen des lelzen Jahres für die Kriegsbereilschaftdes deutschen Geld und Kapitalmarkts. (Revue de Schmoller, A9, et Deutscher ŒEkonomist. 6 avril 1912.)
(2) La Situation financière de l'Allemagne, par le D' Haas. (Revue écon. internationale, 20 septembre 1912.)
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LA MOBILISATION FINANCIÈRE EN ALLEMAGNE j1
seulement le publie avait pris l’habitude de ne verser que de légers acomptes, mais 1l se contentait même parfois de donner comme garantie des titres qu'il avait déjà en dépôt. Les banques étaient, par suite, exposées à toutes les fluctuations de la Bourse et se trouvaient, aux heures difficiles, dans l’impossibilité d'intervenir. Le mal s'était aggravé du fait qu’on cherchait, à l’aide de spéculations, à masquer la situation. Les banques allemandes laissaient disposer sur elles par les spéculateurs ; celles qui donnaient ieur signature dans ces conditions couraient de véritables dangers: elles étaient dans la même situation que si elles avaient accepté de la « cavalerie ». Il y avait, en outre, trop d’entreprises nouvelles, ce qui venait encore accentuer la crise endémique dont souffrait le marché allemand (1).
Pour remédier à cet état de choses et dans le but d’augmenter les disponibilités d’argent de la vie économique intérieure, M. Havenstein créa un mouvement de restriction de crédit. Ce mouvement prit deux formes : d’une part, les grandes banques de l’Empire refusèrent d'augmenter les crédits accordés à quelques-uns de leurs clients; d’autre part, elles dénoncèrent les crédits préalablement aecordés. Il va sans dire que les banques n’agirent pas ainsi à l'égard de leurs meilleurs clients, des maisons et entreprises qui, dirigées d’une facon prudente, offraient toute la sécurité voulue. En feuilletant les comptes courants débiteurs, elles ne choisirent pour les restrictions que les entreprises qui avaient déjà un peu abusé de la facilité d’obtenir des crédits. Cette politique ft crouler un certain nombre d’entreprises chancelantes, qui n’auraient pu se maintenir que grâce à un large secours financier, qu’on leur refusait, mais les autres entreprises furent consolidées d’autant, et la banque allemande sortit de cette épreuve fortifiée et ca-
(1) Les Embarras financiers de l'Allemagne, par Georges Blondel. (Rev. écon. inlern., 20 septembre 1912.)
pable dorénavant de mieux résister aux crises économiques et aux tempêtes de Bourse qui pouvaient survenir (1). Cette nouvelle règle de conduite donnée aux banques n’alla pas, d’ailleurs, sans soulever dans le pays de violentes protestations de la part des intérêts en jeu. M. Kaempf, président de la Chambre de commerce de Berlin et président du Reichstag, s’éleva contre les avertissements du président de la Banque d’Empire én déclarant « que, le crédit étant indispensable à l'Allemagne, pays essentiellement industriel, c’était le rôle des banques de le fournir et qu’il serait dangereux, pour le progrès de la technique et la satisfaction des besoins légitimes de l’industrie, de le restreindre par des conditions trop sévères » (2). Mais M. Havenstein répondit en montrant que la panique de septembre 1912 (à la suite des affaires balkaniques) avait été la conséquence du principe fondamental de la technique bancaire, à savoir que l’on avait prêté à long terme de l’argent exigible à court terme, sans pallier jusqu’à un certain point cette politique par la constitution de suffisantes réserves. Et, constatation profondément juste qu’il aurait tout aussi bien pu faire à l’occasion des relations de la Ban-
que de France et de nos établissements de crédit, il fit re- .
marquer que la Reichsbank devait endosser une partie de la responsabilité de la crise passée, car elle avait eu le tort d’accoutumer pendant trop longtemps les banques à compter sur son &ide chaque fois qu’un run inopiné de leurs déposants avait fait une brèche sérieuse dans le stock de
(1) Seules, comme nous le verrons dans notre seconde partie, les petites banques allemandes, celles d'un capital inférieur à un million de marks, n'ont pas suivi ce mouvement de consolidation. Toutesles autres banques, au contraire, se sont efforcées de diminuer autant que possible leurs immobilisations.
(2) Geldklemme. (Pénurie monétairé), dans Die Bank, de janvier 1913.
leurs disponibilités. Elles ont donc fini, disait-il, par considérer comme un droit imprescriptible l’habitude qu’elles ont acquise de recevoir le crédit de la Reichsbank sans posséder d’encaisse métallique. (« À quoi bon, pensent-elles, constituer des réserves non productives d'intérêt, puisque les espèces de la Reichsbank/sont toujours. à notre disposition ? » |
Pour obliger les établissements de crédit à consolider ieurs réserves métalliques, sans toutefois resserrer le crédit légitime, M. Havenstein donna l’ordre à quelques succursales de la banque nationale d'émission de ne plus escompter de lettres de change plusieurs fois renouvelées : c'était le rappel d’une prescription tutélaire tombée en désuétude. Mais surtout, il conseilla de rendre plus rigoureuses les conditions de prêts sur titres lors des liquidations trimestrielles. Il comptait que, pour éviter à ces époques ces conditions particulièrement dures, les banques conserveraient par devers elles plus de disponibilités et se lanceraient moins dans les immobilisations (1). D’ailleurs,
(1) La conception du rôle assumé par M. Havenstein a été très bien mise en relief par M. Arthur Raffalovich, dans un articleintitulé « La Politique de la Reichsbank », paru dans l’?n/ormation du mois de février 1944.
« Il est un passage de l'apologie de M Havenstein, dit-il, que nous considérons comme fort intéressant, c'est celui dans lequel il affirme quela Reichsbank n’a pas été créée, qu'elle ne fonctionne pas pour satisfaire toutes les demandes de crédit qui peuvent surgir. Certainement, elle est appelée à fournir du crédit, mais uniquement dans la mesure de ses ressources, de ses disponibilités, et cela sans compromettre la mission qui lui incombe d’assurer la saine monnaie, la saine circulation fiduciaire de Ja collectivité allemande.
» Elle n'a pas l'obligation de fournir les voies et moyens à la spéculation, ni aux institutions de banque, ni aux autres facteurs de la production ou de la distribution parce que ceux-ci se sont engagés outre mesure. Elle a le droit d'exiger que les facteurs de
cette mesure n’avait aucun caractère prohibitif, car les banques ont à chaque instant la possibilité de mettre la Banque d’Empire à contribution par le réescompte de leur portefeuille, si le prêt sur titres leur paraît trop onéreux. Aussi peut-on se rendre compte par les bilans de la Reichsbank que le chiffre de ses avances (sur titres ou par réescompte) révélait une progression ininterrompue entre fin 1909 et fin 1912. La somme, dont le crédit sur escompte et sur titres dépassait le montant des dépôts et qui représentait, par conséquent, la mise à contribution de la Reichsbank par les particuliers (principalement les banques), s'élevait pour la fin de 1909 à 855 millions de marks, pour la fin de 1910 à 984, pour la fin 1911 à 1.200 et pour la fin 1912 à 1.462 millions de marks. C'était là une augmentation remarquable, même si l’on en déduit les 100 millions de marks de change étranger qui se trouvaient depuis 1910 dans le portefeuille de la Banque et qui représentaient une réserve destinée à attirer l’or de l’étranger en cas de crise ou de disette monétaire.
Afin d'inciter les établissements de crédit à se conformer au conseil qu’on leur donnait, on leur demanda de publier tous les deux mois, d’après un schéma uniforme, les chiffres de leur situation active et passive, avec des indications sur la nature de leurs engagements et la composition de leur actif.
La politique prêchée par le président de la Banque d’Empire ne tarda pas à faire sentir ses effets. Nous donnons ci-après des tableaux concernant les plus importants établissements bancaires d’outre-Rhin et qui font claire-
là vie économique prennent leur part de responsabilité el ne
comptent pas sur la Reichsbank en toute circonstance comme sur
la détentrice de la réserve suprême du pays. Elle est tenue de ménager elle-même ses ressources latentes, de ne pas les épuiser, de nepas vivre au jour le jour, mais de penser au lendemain. »
ment apparaître la restriction des crédits consentis en 1913 par ces établissements et la plus grande stabilité qui en est résultée pour eux. En face de l’augmentation de l’encaisse et des traites escomptées, on remarque, en effet, une défaillance dans les traites à encaisser et les comptes courants qui laissent moins de bénéfices que les années antërieures. De plus, les acceptations ont baissé. Enfin, pour la première fois depuis plusieurs exercices, l’actif liquide se trouve en avance, cette année-là, sur les exigibilités courantes.
Tableaux.
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