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La comparaison des exigibilités et des disponibilités des banques allemandes ci-dessus nommées donne le résultat suivant:
Situation d'ensemble des banques allemandes en 1912 et 1913
EXIGIBILITÉS 1912 1913 En milliers de livres sterling Acceptations et banques . . . . . . .| 84.680 | 88 030 DÉPOT ELU Let PROPRES Er 128.912 | 141.680 Comptes courants 4, "41 LU On 165.925 163810 TOTALE RES 000 147418398:5920 DISPONIBILITÉS 1912 4913 En milliers de livres sterling EHncaisséel banques 42000 . :,| 39.394 | : 43.094 Escomiple: 4 RS RER RO 97 090 RE 30 Préts/el naniissements WP RER RSS 062 MES 3 2156 Portlefeuille-titres. . . SP R RO22 T19 |A TLOUE TOTAL OR RS 1252653006
Fin 1913, l’actif couvrait done 67,4 0/0 du passif, tandis qu’il n’en couvrait que 65,6 0/0 fin 1912.
Nous allons voir que les résultats de l’exercice 1913 furent excellents à d’autres points de vue. Ainsi l’encaisse seule avait doublé depuis 1912 et quintuplé depuis 1911 (nous ne parlons pas des disponibilités en banque). Fait encore plus remarquable, l’escompte, assez en retard pendant les deux dernières années, avança de 19.556.000 Z., tandis que le portefeuille titres et les avances sur titres diminuaient respectivement de 1.469.000 et de 4.606.000 Z.
Fluctuations de l'ensemble des bilans en 1911, 4942 et 1913
(En milliers de livres sterling:
Lie 1911 De 1912 | De 1913 : ACTIF sur 19:10 a 1911 Ur 1912 Caisse et banque . +762) +1 463) +3 700 Escompte = 997] — 62919 556 Portefeuille titres. +199) -L113] - 1 46 Avances sur titres. +1 604) - 4 313] —4 606 Emissions CELA CEA — 808 — 261! +1 306 Capitaux dans d’autres banques. +527) H502) +15? Comptes créditeurs . 417.131) +4 529] +777 PASSIF Capital +2 550] +1.685| +1 087 Réserves. +1 318) +742 — 82 Dépôts fixes. +14 7491421 108)+-12.769 Comptes courants. — 3.631/—24 908] —2 117 Acceptations et chèques +6 715) +7 609] +3 351 Exigibilités courantes + 4 913] +3 608/414.003 Disponibilités totales. +2 489) — 4.394417 181
Si maintenant nous faisions l’examen des principaux postes du bilan de l’un des grands établissements de crédit d’outre-Rhin, nous pourrions mieux nous faire une idée, que par le tableau d’ensemble ci-dessus, des fluctuations subies par ces divers postes et de l’effort considérable fait par chacune des banques allemandes pour se mettre d’ac-
cord avec les vues du président de la Reiïchsbank. Aïnsi, pour la Dresdner Bank, l’une des grandes banques berlinoises qui avait en France les ramifications les plus étendues, nous pourrions voir que son portefeuille d’escompte s’est accru, entre 1912 et 1913, de 90 millions de marks, passant de 286 à 376 millions de marks, soit une augmentation énorme de plus de 30 0/0. Ses immobilisations, d’autre part, se sont réduites dans une proportion notable, ainsi
que le montre le tableau suivant:
Comparaison des immobilisations de la Dresdner Bank en 1911, 1912 et 1913. |
D (En millions de marks)
Portefeuille- Participations [Participations titres de banques | financières TOTAL 31 décembre 1911 62,7 38,8 44.4 145,9 — 1942 61.1 366 50,1 147,8 — 1913 42,6 36,8 55,3 134,7
Le portefeuille-titres a diminué de plus de 33 0/0 entre 1912 et 1913. Au total, les immobilisations, pour cette banque, ont décru, pendant cette même année, de 13 millions de marks, ce qui est remarquable si l’on songe aux circonstances qui ont caractérisé l’année 1913. Quoi qu’il en soit, si l’on se reporte à des bilans encore plus anciens, on voit que, depuis 1905, les immobilisations de la Dresdner Bank sont demeurées presque stationnaires alors que, pendant le même temps, les ressources de l’établissement ont presque doublé. Il n’est done pas douteux que la situation financière de cet établissement se fût considérablement améliorée dans les dernières années.
On comprend les services qu’une pareille évolution a rendus au marché allemand, à l’aube du terrible conflit qui
sépare aujourd’hui les grandes puissances européennes,
car, il n’en faut pas douter, l’une des principales causes du marasme qui a régné pendant si longtemps sur ce marché résidait, comme pour le marché français d’ailleurs, dans les immobilisations considérables qui rendaïent indisponible nne forte proportion des ressources des grands établissements de crédit. Maïs, plus heureuses que les nôtres et mieux inspirées aussi par le Gouvernement, dociles d’autre part aux conseils de la Banque centrale d'émission, qui ne recula point devant certaines mesures énergiques pour opérer sur elles une utile pression, les grandes banques berlinoises ont réussi à liquider graduellement, avant la guerre
ponte De rt ge
-— bien souvent sur le dos du marché français — une proportion sérieuse de leurs engagements en titres, bons du Trésor variés et participations syndicales. Leur situation s’en est trouvée de ce fait indiscutablement consolidée et dégagée. Ainsi, elles allaient se trouver dans les meilleures conditions pour affronter la plus terrible épreuve que puisse subir le crédit.
Dans d’autres directions, M. Havenstein a également donné son empreinte à la politique de la Reichsbank : ainsi par l’émission, dès le temps de paix, de petits billets destinés à déplacer l’or de la circulation et à le faire affluer vers les caisses de l’institut central d'émission. Au cours de la seule année 1913, 390 millions de marks d’or sont venus renforcer les réserves de la Banque d’Empire: sur cette somme, 110 millions seulement représentent l’augmentation de la circulation des petites coupures; 280 millions proviennent d'importation de métal jaune et de l’atténuation de la thésaurisation dans le pays.
Il ne faut pas oublier, d’autre part, que le trésor de
guerre en or de la tour de Spandau fut doublé, en même
temps qu’on créait une réserve supplémentaire d’argent, alimentée par le bénéfice des frappes de monnaie divisionnaire, tout comme l’ont fait les Indes britanniques.
Enfin, les particuliers eux-mêmes, les capitalistes allemands ne se désintéressaient pas de la question de savoir comment s’opérerait la mobilisation financière quand l’heure des grandes épopées nationales aurait sonné. En 1913, en effet, un client de la Deutsche Bank interrogea le directeur de cet établissement sur la situation qui serait faite aux déposants en cas de guerre, et notamment sur l’éventualité d’un blocus général des dépôts (Depositensperre) par mesure officielle. La Deutsche Bank, dans une réponse rendue publique, dit qu’elle ne pouvait prévoir quels obstacles seraient apportés par une mobilisation aux remboursements en espèces, mais qu’à son avis les dépôts ne pouvaient être retenus, ni par disposition législative, ni par mesure admi-
er
nistrative. Cette réponse fut diversement commentée par la presse économique et financière d’outre-Rhin. La revue Die Bank, de novembre 1913, essaya de montrer que la réponse donnée par le directeur de la première banque berlinoise n’était pas sincère et que le sort des dépôts dépendrait uniquement, en pareille occurrence, des événements, de la confiance plus ou moins grande des déposants, et de l’aide active accordée aux banques de dépôts par la Reichsbank et le Gouvernement lui-même.
Quoi qu’il en soit, cette question du remboursement des dépôts en banque était discutée avant la guerre, éclaircie et mise à jour; les moyens de la résoudre étaient déjà proposés, ainsi l’institution de caisses de prêts destinées à faire aux banques des avances sur leur actif difficilement réalisable.
En ce qui concerne les caisses d'épargne, institutions autrement importantes que chez nous, des recommandations leur furent faites pour un placement plus liquide de leurs dépôts; on sait, en effet, que le placement par excellence des fonds de ces établissements est le prêt hypothécaire, bien peu mobilisable. On leur conseilla de préférer dorénavant l’emploi en titres de Bourse, et notamment en fonds d'Etat allemands. C’était aussi un moyen indirect d’accroître le crédit public de l’Empire, grâce aux importants achats opérés régulièrement par ces caisses sur le marché.
Telle était la situation générale des principaux organismes financiers d’outre-Rhin à la veille de la déclaration de guerre. Nous avons vu que l'éventualité d’un conflit armé avait fait l’objet, dans les dernières années surtout, des préoccupations constantes du monde de la Bourse, de la banque et de l’épargne. Le Gouvernement lui-même ne s’en désintéressait pas complètement, comme le prouve, entre autre chose (s’il en était besoin), le vote, dès la mobilisation, de toute une série de lois d’ordre économique et financier, tenues secrètement en réserve pour le moment opportun. Ce sont ces lois, c’est-à-dire les mesures prises par
le Gouvernement allemand pour faciliter à son profit la mobilisation des disponibilités nationales et sauvegarder, d’autre part, l’intégrité de l’organisation bancaire du erédit, que nous allons maintenant exposer.
L'une des premières mesures fut le transfert à la Reichsbank du trésor de guerre de 240 millions de marks, constitué pour moitié en 1871, pour l’autre moitié en 1913, et déposé à la Tour Julius de Spandau. Sur l’importance de ce trésor de guerre, nous renvoyons à la première partie de notre ouvrage sur Les finances de guerre au xx° siècle. Il permit à la banque d’élever du triple de son montant, soit de 720 millions de marks, son pouvoir d'émission, ce qui n’était pas une faculté négligeable. |
Une loi du 4 août 1914 vint établir le cours forcé des billets de la Reichsbank (Reichsbankscheine) et des billets de caisse de l’Empire (Reichskassenscheine) ; elle autorisa aussi les banques privées d'émission à employer les Reichsbankscheine pour le remboursement de leurs billets, à la place de l’or. On sait que ies Reichskassenscheine ne sont autre chose que des billets émis par le Gouvernement allemand sous sa garantie et destinés à tenir dans la cireulation la place de l’or qui en a été soustrait pour constituer ie trésor de guerre de Spandau. En août 1914, le montant total de ces billets en circulation était donc de 240 millions de marks.
Une loi, en date du même jour, supprima la taxe établie sur les billets émis au delà du chiffre fixé par la loi, suivant les prescriptions des articles 9 et 10 de la loi sur la Banque. En outre, elle décida que, dorénavant et contrairement à l’article 13 du Bankgesetz qui exige deux signatures pour le papier bancable, les traites qui obligent l’Empire et à échéance de moins de trois mois, ainsi que les Dettes d’Empire qui ont moins de trois mois à courir, seraient escomptables à la Reichsbank. D'autre part, ces valeurs, particuäèrement sûres, sont considérées comme de l’or dans les
caisses de la Reichsbank, qui peut émettre des billets pour le triple de leur montant.
Mais la loi la plus originale fut la loi sur les caisses de
prêts (Darlehenskassen), du 4 août 1914. En voici le texte (1) :
Loi sur les Caisses de prêts (Darlehenskassengesetz) du 4 août 1914 (2)
(€ $ 1. — À Berlin, et dans les autres endroits de l’Em- pire où la Reichsbank possède des succursales ou des bu-
reaux auxiliaires, là encore où cela est nécessaire, sur l’ordre du Chancelier de l’Empire, après approbation de la Commission du commerce et du transport du Bundesrat, des Caisses de prêts seront établies ; il sera spécifié que les prêts seront consentis en vue de satisfaire le besoin de erédit, principalement en vue de favoriser le commerce et l’industrie.
» Comme intermédiaire de leurs opérations de prêt et pour réunir les dépôts, les Caisses de prêts érigent, en outre, aux endroits convenables, des bureaux auxiliaires.
» & 2. — Pour tout le montant des prêts consentis, on doit émettre sous le nom de Darlehenskassenscheine (billets de Caisse de prêts) un signe monétaire spécial. Ces billets seront acceptés en paiement par toutes les Caisses de l’Empire, ainsi que par les caisses publiques de tous les Etats confédérés pour leur pleine valeur nominale; dans les relations privées, on n’est pas forcé de les accepter.
» Eu égard aux $ 9, 17 et 44 de la loi sur la Banque du 14 mars 1875, les Darlehenskassenscheine sont assimilés aux Reichskassenscheine (3).
(1) Revue d'Economie politique. novembre 1M4, page 694.
(2) Des caisses de re genre avaient déjà été créées en 1848, 1866 et 1874,
(3 Is peuvent servir de couverture à la circulation des billets de la Reichsbank. jusqu'à concurrence du triple de leur montant. Is sont entièrement assimilés à du métal.
HA
» Le montant total des Darlehenskassenscheine ne doit pas dépasser 1.500 millions de marks. Le Bundesrat est autorisé à élever ce montant, s’il en est besoin (1).
» L’Administration centrale des Darlehenskassen ne peut émettre de Darlehenskassenscheine sans une couverture suffisante. Avant l’émission, cette Administration doit publier la description de ses billets.
» $ 3. — Les prêts ne peuvent être consentis que s’ils . sont d’un montant de 100 marks au moins, et, en règle générale, l’échéance ne doit pas excéder trois mois et peut seulement par exception atteindre six mois. » (2)
: C’est grâce au fonctionnement de cette institution particulière que l’Allemagne peut se vanter d’être le seul de tous les belligérants qui n’ait, à aucun moment, prononcé de moratorium général. En théorie, en effet, toutes les dettes intérieures ont toujours été exigibles à l’échéance, en Allemagne, avec cette réserve cependant que le débiteur, pour les obligations nées avant le 31 juillet 1914, a eu la faculté de recourir aux tribunaux pour se faire accorder un délai de paiement, d’ailleurs renouvelable dans certaines conditions, de trois mois au plus. (Loi du 4 août autorisant le Bundesrat à prolonger les délais de la législation sur le chèque et la lettre de change, et divers décrets du Bundesrat.)
Cette faculté laissée aux tribunaux a un véritable caractère moratoire.
Par contre, aucune limitation ne fut officiellement établie pour le retrait des dépôts particuliers dans les banques, et c’est évidemment, dit M. Edmond Théry, grâce à
({)Ila é'é porté depuis à trois milliards:
2) La suite du texte de loi précise la nature des marchandises et des titres qui peuvent être acceplés en nantissement. la. somme pour laquelle le nantissement est admis : celle-ci est définie par un pourcentage de la valeur des marchandises ou des litres fin juillet 1914 Les Caisses ont le droit de restreindre ce pourcentage. Mais on l'a accru à plusieurs reprises au lieu de le restreindre.
ce fait que l'Allemagne — qui avait déjà l’immense avantage, étant maîtresse de l'heure, d’avoir préparé d’avance sa résistance financière — put conserver une large partie de son activité pendant les premiers mois de la guerre et que son emprunt de guerre de 5 milliards de marks fut rapidement souserit, à une époque où l’alliance austro-allemande ne connaissait encore que des lauriers. C’est aussi grâce à l'institution des Darlehenskassen: il faut comprendre, en effet, que c’est au moyen des prêts que ces caisses consentirent aux banques sur toutes leurs valeurs non réescomptables à la Reichsbank, sur leur portefeuille-titres, que les établissements de crédit purent faire face très facilement aux demandes de retrait des dépôts particuliers. D'ailleurs, le run sur les banques fut, de cette façon, beaucoup atténué, car les Caisses de prêts firent aussi des avances aux particuliers sur toute sorte de valeurs, ce qui encouragea les capitalistes à ne pas être aussi prévoyants, aussi craintifs, puisqu'ils étaient sûrs, dès qu'ils le désireraient, de pouvoir de cette manière se procurer en papier les fonds dont ils auraient besoin.
Les Darlehenskassen furent aussi très utiles pour la bonne et rapide souscription des emprunts de guerre. Grâce à elles, en effet, il n’y avait guère à craindre qu’un appel au crédit publie pût échouer, et voici comment. L’Economiste français du 20 mars 1915 a rapporté la circulaire suivante dans laquelle l’agence Wolff, de Berlin, exhorte les petites caisses d’épargne allemandes à souscrire au second emprunt de guerre:
(Différentes petites caisses d’épargne ont fait savoir à la Trésorerie qu’elles ne pourraient participer au nouvel emprunt de guerre parce qu’elles ont déjà engagé, lors des souscriptions pour le premier emprunt, toutes leurs disponibilités. Les administrations de ces caisses d’épargne oublient que les titres du premier emprunt de guerre peuvent constituer au contraire une excellente base pour les souscriptions au nouvel emprunt.
» Une caisse d’épargne, qui à souscrit, par exemple, 20.000 marks lors du premier emprunt, peut souscrire sans aucune difficulté 15.000 marks pour le second emprunt. En effet, les Caisses de prêts de l’Etat avanceront sur 20.000 marks en titres du premier versement une somme de 15.000 marks. Le taux de cette avance sur titres est, comme on le sait, de 5 1/4 0/0; le taux d’intérêt du second emprunt est de 5 0/0. Pour la durée de cette avance sur titres, les frais de cette caisse d’épargne ne seraient donc que de 1/4 0/0, c’est-à-dire que si la caisse d'épargne ne retire qu'après un an les 15.000 marks en titres du premier emprunt confiés à la Caisse de prêts en nantissement, ces frais seront de 37,90 marks ; ils seront inférieurs à cette somme si la caisse d’épargne retire ses titres avant que le délai d’un an soit expiré.
» Il va sans dire que ces frais sont insignifiants. Ils seront même inférieurs au chiffre donné plus haut si l’on considère que le taux d'émission est de 98,50. Or, la caisse d’épargne acquerra par cette opération des papiers à 5 0/0, c’est-à-dire un placement de première classe et tout à fait sûr.
» On voit donc que le fait d’avoir acheté des titres du premier emprunt n’empêche point de souscrire au deuxième, mais, au contraire, rend une nouvelle souscription plus aisée. Les caisses d'épargne prussiennes qui ont acheté 320 millions de marks de titres du premier emprunt peuvent aisément, en déposant ces titres dans une Caisse de prêts de l’Etat, souscrire pour 240 millions de marks au second emprunt. Elles s’allégeront des frais de cette avance sur titres par les bénéfices réalisés au moyen d’un placement aussi sûr. »
On voit quel est le rôle pour lequel les Darlehenskassen ont été créées. Pareil système est très ingénieux, trop ingénieux même, car il a l’air d'aboutir à une création, ou plutôt à une multiplication de la richesse, alors qu’il ne multiplie que le crédit. Il repose donc tout entier, comme le dit
M. Edmond Théry, sur cette double hypothèse, aujourd ’hui complètement ruinée: grandes victoires dès le début de la campagne et guerre de courte durée. Du jour donc où la confiance fera défaut, toute cette belle construction de papier pourrait bien erouler rapidement et entraîner avec elle, dans sa chute, avec le crédit publie de l’Empire allemand, la Reichsbank elle-même et toute l’organisation bancaire du pays.
Les Caisses de prêts ne sont en effet autre chose, en quelque sorte, qu’un département distinct de la Banque d’Empire. Comme la Banque d'Angleterre, la Reichsbank comprend maintenant deux groupes de services séparés : à l’un des guichets, on consent des avances sur toute sorte de vaieurs et on les paie en Darlehenskassenscheine ; à l’autre, on échange ces Darlehenskassenscheine, qui ne sont pas destinés à circuler dans le pays, contre des Reichsbankscheine ou billets de banque ordinaires. L'émission de la Banque d’Empire tend ainsi chaque jour à s’accroître, mais la loi allemande n’y voit aucun danger: elle considère, en effet, que les Darlehenskassenscheine valent de l’or et elle autorise la Banque à s’en servir de la même manière que du métal jaune pour la couverture de ses billets.
Ce système, combiné de longue main, n’a pas eu jusqu'ici, il faut l’avouer, tous les résultats fâcheux qu’on aurait pu en attendre. Cela est dû surtout au sang-froid et à la confiance dont ont fait preuve lés capitalistes d’outre- Rhin à la suite de la conflagration européenne. Maïs si cette confiance venait un jour ou l’autre, pour une raison quelconque, à faire défaut, il faudrait s’attendre à voir se produire en Allemagne la plus grande débâcle monétaire qui ait jamais secoué un pays. Quelques manifestations de cet état de choses se sont déjà produites, d’ailleurs, dans certains pays neutres, où le billet de banque allemand, utilisé pour les paiement des importations de l’Empire, s’est trouvé déprécié dans des proportions qui ont pu dépasser parfois 10 0/0.
La Reichsbank, en effet, dont la prudence a jusqu’ici maintenu le crédit de ses billets, peut très facilement du jour au lendemain, et sans même qu’on s’en apercçoive, devenir une véritable fabrique d’assignats. Au point même où sont parvenus ses dirigeants, sous l'influence directe du Gouvernement impérial, il y a peu de chance qu’ils ne se laissent prendre, la nécessité aidant, au mirage du Grand Œuvre moderne: la multiplication de la richesse par la multiplication de l’émission de papier, jusqu’au jour où le kolossal échafaudage de crédit si savamment organisé vacillera sur sa base solide, la réserve d’or, devenue tout à coup trop étroite et insuffisante.
Nous avons vu le fonctionnement des Darlehenskassen et leur influence sur la cireulation des billets de la Banque d’Empire. Les Darlehenskassenscheine pouvant servir de couverture à une triple émission de papier-monnaie ordinaire, la Reichsbank peut, si besoin est, les comprendre dans l’encaisse métallique en or pour tromper la confiance du public. D’autre part, les prêts des Caisses de prêts de guerre n'étant point limités, la Reichsbank voit ainsi sa faculté d'émission devenir légalement illimitée.
D'un autre côté, il est absolument impossible de savoir avec certitude si tel ou tel emprunt de guerre a réussi ou non, c’est-à-dire s’il a véritablement ou non mis à la disposition du Gouvernement impérial les ressources que l’on en attendait. Comme nous l’avons vu, le succès peut être purement nominal: l'Etat ne peut recevoir, en effet, que des sommes qui lui ont été préalablement empruntées. S’il a immédiatement besoin d’argent, il sera donc contraint, dans ces conditions, de recourir sans tarder aux ressources en papier de l'institut central d'émission, qui sera très heureux de lui faire une avance au moyen de l’escompte de Bons du Trésor à court terme, car ces bons auront la même valeur légale dans sa caisse que de l’or et lui permettront à l’occasion d’émettre des billets pour le triple de leur montant.
On peut donc dire que, d’institut chargé du règlement de la circulation monétaire, la Reichsbank est devenue l’institut central pour les finances de la guerre. C’est ce qui ressort, d’ailleurs, du changement radical qui s’est opéré dans son bilan entre fin 1913 et fin 1914. En voici les principaux chapitres, tels qu'ils figurent dans la Gazette de
Francfort du 5 janvier 1915:
La Reichsbank, à la fin de 1913 et de 1944 (1)
(Bilans du 31 décembre)
ACTIF
Encaisse métallique.
dont en or .
Reichsbankscheine et Darlehenskassenscheine MAR EU UE
Billets des autres banques d'émission.
Traites, chèques et bons du Trésor escomptés
Nantissements.
Portefeuille valeurs .
Divers
PASSIF
Capital social , Fonds de réserve.
Circulation fiduciaire
Dépôts Divers
4914 1913 (Ea milliers de marks) 2.129 676 | 1.446 803 2.092.811 1109-9711
L’encaisse d’or s’est considérablement accrue, partie à l’âide des achats effectués avant la guerre sur le marché de Londres, partie au moyen du drainage de l’or par des opérations bancaires à l’étranger, et partie enfin grâce au retrait inlassable du métal précieux de la circulation inté-
(4) L'Information, du 14 janvier 1945.
rienre. Ce retrait a été et est encore notablement facilité par l’émission de petites coupures de billets de banque: on sait que, lors du doublement du trésor de guerre en 1913, le Chancelier fut autorisé à émettre, pour un montant égal, des Reichskassenscheine de 5 et 10 marks afin de remplacer dans la circulation les 120 millions d’or confiés à la Juliussturm von Spandau. L'augmentation de la réserve d’or de la Reichsbank, du 1” janvier au 31 décembre 1914, se chiffre par 922.840.000 marks, soit presque 80 0/0.
Le deuxième chapitre, servant de garantie à celui de la circulation fiduciaire, est singulièrement changé. Avant la guerre, il ne contenait que les certificats de la Caïsse de l’Empire (Reichskassenscheine) représentant la valeur de l’or du trésor de guerre. Au 31 décembre 1913, le montant de ces certificats, au portefeuille de la Reichsbank, s’élevait à 46.202.000 marks. Depuis la guerre sont venus s’ajouter à eux les bons des Caisses de prêts de guerre (Darlehenskassenscheine), gagés sur toute sorte de titres ou valeurs et sur des marchandises non périssables. Et nous avons vu que ces deux catégories de Kassenscheine, comme la réserve métallique elle-même, donne à la Reichsbank le droit d’émettre des billets de banque pour le triple de leur montant. Le total du chapitre & certificats de caisses » atteignait, au 31 décembre 1914, 875 millions de marks contre un peu plus de 46 millions il y à un an. La valeur de cette couverture est naturellement de qualité très inférieure : en admettant même que la solidité du gage soit indiscutable, ces certificats de caisses n’en on pas moins, en effet, un caractère de non-liquidité immédiate qui les rend peu propres au rôle qu’ils sont appelés à jouer. Mais il fallait à la Reichsbank un moyen d’augmenter son émission fiduciaire, non seulement pour satisfaire aux exigences du publie, mais ausi aux besoins du Gouvernement ; et il faut bien reconnaître que celui-ci a du moins l’avantage d’être simple et d’être commode.
Le portefeuille commercial a également sa physionomie
changée. Il n’est plus réduit, comme autrefois, au service du commerce privé, mais il comprend encore des bons du Trésor escomptés comme des traites particulières ; les bons du Trésor pris ferme par la Reichsbank figurent, d’autre part, au portefeuille valeurs. C’est ainsi que le portefeuille commercial s’est gonflé à presque 4 milliards de marks contre 1 milliard et demi, il y a un an. Notons encore que ce chapitre, au 30 septembre 1914, avait atteint 4.756 millions de marks. Il s’est done entre temps quelque peu dégonflé, grâce aux versements sur l’emprunt de guerre de 5 milliards de marks, qui ont permis le remboursement d’une partie de ces bons (1).
Le chapitre ( nantissements » a fortement diminué: 1l est tombé de 94.473.000 marks à 22.870.000. La cause en est dans le resserrement du crédit de la Reichsbank.
Le portefeuille valeurs, comme nous l’avons dit, comprend presque exclusivement des bons du Trésor pris ferme. En temps ordinaire, ce chapitre était bien chargé, surtout depuis le vote des lois relatives à l’augmentation des armements. Depuis la guerre, on a eru mieux faire de recourir au portefeuille « commercial » pour masquer l’opération. C’est ainsi que le portefeuille valeurs figure pour la somme peu importante de 34 millions de marks contre 403 millions à la fin de 1913.
(1) Voici quels étaient les principaux postes du bilan de la Reichsbank, le 15 mars dernier :
Bilan de la Reichsbank au 15 mars 1915
(En millions de marks)
Bncaisse OT LEUR SPL HO RENMERENRUE 2 315 895 Reichskassenscheine et Darlehenskassenscheine. 185.990 Billets d'autres banques d'émission............ 10 413 Portefeuille commercial et Bons du Trésor
ÉSCOMNLES ES AN STEEL AIRNESS ee 4 436.580
Se Bee PSE ‘onu: VALS508 Dépôts RE AE RENE A RE RE 1.895.893
Au passif, l'accroissement considérable de la-cireulation fiduciaire s'explique par les avances faites par la Reichsbank au Gouvernement impérial pour les besoins de la guerre, et, en partie aussi, par le. fonctionnement des Darlehenskassen.
Enfin, l’augmentation énorme des dépôts attire l’attention: cette augmentation est de presque un milliard de marks pour l’année. Et il faut encore observer que l’état de ce chapitre, au 23 décembre, #tait même supérieur de 297 millions et demi à l’état du 31 décembre. Maïs il ne faut pas croire que ce sont réellement des dépôts mis à la disposition de la Reichsbank. La plus grande partie de ce chapitre constitue soit des disponibilités du Trésor provenant des avances consenties par la Banque, soit des versements faits en vue des prochaines échéances de tout genre, y compris celle de la libération de l'emprunt de guerre.
Telle est done la facon dont s’est opérée, en Allemagne, la mobilisation des forces financières du pays. Nous avons vu que la Banque d’Embpire en fut le pivot et que, dès le temps de paix, des mesures énergiques avaient été prises pour lui permettre, à l’occasion, de fournir le maximum de son effort. Il faut, d’ailleurs, reconnaître impartialement que les financiers allemands ont su très habilement se servir de l’organisme délicat et bien imparfait qu’ils avaient entre les mains et lui ont fait donner à coup sûr le plus haut rendement. Nous ne prétendons point par là affirmer qu'ils se sont engagés dans une voie salutaire au point de vue exclusivement monétaire: nous avons montré les dangers que courait un pareil échafaudage de crédit; mais, en face des nécessités financières immédiates résultant de l’état de guerre, on ne peut nier que le plan de mobilisation élaboré dès le temps de paix par le Gouvernement impérial de Berlin ne fût admirable tout à la fois de simplicité et d’habileté. Le système allemand a pour lui, en effet, un avantage incontestable: une très grande élasticité. D’autre part, il contrarie très peu les habitudes du public, dont
il ménage ainsi la confiance, seule base solide du erédit. La possibilité pour les particuliers et pour les banques ellesmêmes de s'adresser aux Caisses de prêts pour se faire consentir des avances sur titres ou sur marchandises a permis, en effet, à la vie économique de continuer outre-Rhin, dans la mesure évidemment compatible avec la mobilisation de la plus grande partie des forces vives du pays. Il n’y a pas eu à proprement parler d’arrêt ou de reprise des ‘affaires: il n’y a eu qu’un ralentissement, qu’une réduction du mouvement intérieur du commerce et de l’industrie.
Il nous faut ajouter, en terminant la première partie de notre ouvrage. et l’étude de la mobilisation financière de l’Empire allemand, que tout ne s’est toutefois aussi bien passé que grâce à la confiance aveugle du pays dans la puissance de son armée, puissance corroborée d’ailleurs au début par quelques légers succès et une marche en avant d’allure triomphante.