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CHAPITRE PREMIER

Dans un ouvrage qui eut son heure de célébrité, The great Illusion, un écrivain anglais, M. Norman Angel, s’est efforcé de démontrer, après l’économiste russe Jean de Bloch, que l’intensité du commerce international et l’enchevêtrement des intérêts économiques des diverses nations constituaient un obstacle quasi-insurmontable à une grande guerre européenne. Son erreur ne fut que l’exagération d’une vérité: c’est que la guerre détraque abominablement ce mécanisme merveilleux, aussi compliqué que fragile, que constitue l’ensemble des forces productrices d’une nation.

Nous en faisons en ce moment la dure expérience. La crise économique que nous subissons se révèle sous des aspects innombrables et, pour en dégager l’exacte physionomie, il faut recourir à un sérieux effort d’analyse. Il semble bien qu’elle soit surtout, comme le dit M. André Hesse, une crise de confiance, une crise de crédit. Les cours de presque toutes les valeurs mobilières ont baïssé, alors que auelques-unes seulement d’entre elles sont directement atteintes par la guerre, et cette inquiétude générale qui provoque l’effondrement des titres se révèle par mille

autres manifestations. C’est à cause d’elle que l’argent se cache, que les citoyens thésaurisent, que le bas de laine vide les caisses d’épargne. C’est à cause d’elle que notre industrie, notre commerce, notre finance, soutenus ou entravés par la complication des moratoria, mettent si longtemps à se ressaisir et à se dégager du désarroi dans lequel ies avait jetés l’ouverture des hostilités.

« Déjà, pendant le mois de juillet, dit le rapport du Conseil d’administration de la Banque française pour le commerce et l’industrie, en date du 16 janvier 1915, la situation financière peu satisfaisante de toutes les places avait entraîné un resserrement de l’argent et une baïsse sensible du cours des valeurs. Maïs, dans les derniers jours du mois, les craintes causées par l’imminence d’une guerre euro- . péenne précipitèrent la crise: le publie retira brusquement des banques une forte partie de ses fonds en même temps qu’il tenta de réaliser en Bourse des stocks importants de titres; comme conséquence, on vit les comptes de dépôts diminuer considérablement dans les banques et les fonds publics subir une importante dépréciation.

» Cette situation devait, en s’accentuant encore après la déclaration de guerre, entraver tous les rouages financiers et amener le Gouvernement à prendre les mesures de sauvegarde que vous connaissez. »

Parmi ces mesures, la plus importante fut, nous l’avons vu, la prorogation de délivrance des dépôts-espèces et des soldes créditeurs des comptes courants dans les banques et établissements de crédit (décret du 1°” août 1914). Les dépôts et soldes inférieurs à 250 franes étaient entièrement retirables ; les autres ne l’étaient que suivant un barème déterminé par une somme fixe de 250 franes, à laquelle venait s’ajouter une quote-part de 5 0/0 du surplus. Cette mesure, trompant toutes les espérances des déposants, jetant même le trouble dans plus d’un budget particulier, ne manqua pas de soulever des protestations et des polémiques, que nous allons maintenant étudier.

LA

Dans un article, intitulé « La guerre et nos financiers », paru dans la Réforme économique du 1° janvier 1915, un économiste, M. Lalouvet, écrivait à ce sujet ce qui suit:

« Les établissements de crédit font connaître qu'ils renoncent désormais au bénéfice des décrets qui leur ont permis provisoirement d’éluder l’exécution des engagements pris par eux à l’égard de leur clientèle. C’est une attitude qu'ils auraient dû prendre plus tôt. Nous reconnaissons, d’ailleurs, que la façon dont ils veillaient aux intérêts qui leur avaient fait confiance, leur interdisait un pareil geste. Il ne saurait être contesté que les sociétés de crédit ont été surprises par la guerre: ce qui est assez étrange en raison de l’importance et de l’étendue de leurs relations avec la finance étrangère. L’inébranlable solidité de la Banque de France à permis de venir au secours de ceux de ces établissements qui étaient menacés de défaillance. Il est permis de se rendre compte de l’importance

de ce secours. Si on relève le chiffre des escomptes de la

Banque de France dans la période critique du 27 juillet au 6 août, on voit que son portefeuille s’est augmenté, en dix jours, de 2.352 millions; du 6 août au 1” octobre, il s’est accru encore de 541 millions, si bien que, de 1.504 millions au 21 juillet, il est passé, à cette date du 1° octobre, à 4,476 millions, soit une augmentation totale de 2.972 millions, ou, en chiffres ronds, de 3 milliards.

» Ainsi il a été possible d’éviter une catastrophe financière, mais cela n’a point suffi pour dispenser les sociétés de crédit de solliciter un secours, comme le font tous les pauvres diables qui s’adressent à l’Assistance publique. La différence est que ceux-ci succombent parfois sous le poids de circonstances qu’ils n’ont pu éviter: il n’en est pas de

même des sociétés de crédit. Si elles se sont trouvées, dès

le‘ début, en situation critique, c’est qu’elles n’ont pas fait tout leur devoir. Il y a sur ce point, dans le magistral exposé présenté par M. le ministre des Finances, un pas-

sage trop expressif pour que nous ne tenions pas à le reproduire. M. Ribot s’exprime en ces termes:

« Si tous les établissements de crédit ne s’étaient servis » que pour l’escompte des effets de commerce négociables » à la Banque de France de la plus forte part de leurs » dépôts et s’ils n’avaient employé à des avances sur titres » ou à des opérations qui ne peuvent se liquider, en temps » de crise, à de courtes échéances que leur capital et leurs » réserves, comme le voudrait la prudence, ils n’auraient » pas eu besoin de ces mesures de protection dont nous » avons parlé. Une aide passagère offerte par l'Etat au » début de la crise leur eût suffi, comme en Angleterre, » pour les maintenir à flot. Nous aurons à voir, quand cette » crise sera passée, quelles précautions 1l y aura lieu de » prendre pour obliger les banques de dépôts à conserver » des encaisses suffisantes, à ne pas faire d’immobilisa- » tions exagérées et aussi à publier des bilans qui fassent » mieux apparaître leurs disponibilités et leurs engage- » ments à vue. L’heure n’est pas venue de discuter ces » questions, non plus que de rechercher si tous ces grands » établissements de crédit ont administré avec la même » prévoyance les immenses ressources que le pays leur a » confiées. Par la direction qu'ils donnent à l’épargne publi- » que, ils disposent d’une puissance considérable, qui doit » s’employer non seulement dans l’intérêt de leurs action- » naires, mais aussi dans l'intérêt de la France au dehors. » Ce serait une injustice de généraliser les reproches qu’on » a pu, à cet égard, faire à certains de ces établissements. » On peut, d’ailleurs, se demander si le Gouvernement lui- » même a toujours usé avec une continuité de vue suffi- » sante de l’autorité effective dont il dispose par son droit » de surveiller les admissions à la cote et de l’influence » qu’il exerce par ses conseils et ses directions. Mais ce » sont des questions dont il faut réserver l’examen jus- » qu’au moment où nous pourrons les aborder avec la » liberté d’esprit et la sécurité nécessaires, »

nds

» Rien ne serait plus fâcheux, est-il ajouté, que d’ébranler par des discussions inopportunes ( la légitime confiance » qu'a le public que les fonds mis par lui en dépôt dans les banques lui seront fidèlement restitués. Cette observation n’est pas sans valeur, mais nous croyons que les événements ont fait quelque peu, à cet égard, l’éducation du public. À l’avenir, il est à prévoir qu’il sera moins empressé à courir les risques de pareille aventure.

» Un sénateur, ancien ministre, écrit très judicieusement dans le Figaro, au sujet de l’attitude des grandes sociétés de crédit: « La guerre n’exige pas seulement une prépara- » tion purement militaire. Elle impose aussi des devoirs » de prévoyance à tous, et notamment aux gérants de la » fortune nationale plus qu’à tous autres. Ces devoirs se

- » confondent sur la tête des banquiers et des administra-

» teurs des établissements de crédit avec ceux de la simple » probité, avec ceux de l’honneur professionnel et avec les » devoirs du patriotisme. »

» Il est vrai que certains dirigeants de la finance française pouvaient regarder comme négligeables les intérêts d’une patrie à laquelle ils ne se rattachaient que par les liens bien ténus d’une naturalisation intéressée, à moins qu'ils ne leur fussent complètement étrangers. C’est là une situation dont il ne sera plus possible désormais de tolérer l’existence. Il faut que le sachent bien et les intéressés et ceux qui ont tenté de les défendre. »

Cet article, que nous avons tenu à citer en entier, parce qu’il est un de ceux qui précisent le mieux les critiques adressées aux établissements de crédit français, n’est, d’ailleurs, point isolé. La presse, surtout la presse purement économique, s’est trouvée presque unanime à faire

peser sur les sociétés de banque la lourde responsabilité

du moratorium des dépôts, prononcé par le décret du 1® août. Les journaux quotidiens, nombre de revues même, n’ont pas manqué de relever, dans l’exposé des motifs du ministre des Finances sur le projet de loi relatif aux dou-

zièmes provisoires (1915), et de commenter le passage concernant la politique des banques de dépôts.

Ces reproches ont ému le publie, déjà peu disposé à faire confiance à quiconque, et encore moins à ceux qui appartenaient à cette organisation bancaire et boursière, dont le fonctionnement n’avait pas laissé, durant les dernières années, que d’être fort préjudiciable à ses intérêts. Aussi un courant d’opinion n’a-t-il point tardé à se former contre nos grands établissements nationaux. Ce sont, d’abord, des capitalistes lésés par le moratorium, qui se sont plaints d’être privés de capitaux dont ils comptaient avoir la Libre disposition à tout instant; puis, des porteurs de titres et valeurs de toute sorte, qui s’en sont pris aux banques de ne pouvoir les réaliser comme autrefois sur le marché; des industriels et des commerçants, d’autre part, ont protesté contre le resserrement de crédit, qui les a contraints de restreindre leurs affaires, parfois même de les arrêter complètement; d’autres commerçants, enfin, particulièrement favorisés par suite de la suppression presque complète de la concurrence, et voyant leur commerce prospérer au miheu de la désorganisation générale, se sont félicités d’un état de choses qui leur a permis d’accroître leurs bénéfices et n’ont pas hésité à l’attribuer au nouveau mode de traiter ies affaires au comptant et à la suppression qui en est résultée des frais d’escompte et de tout risque d’insolvabilité: et ils n’ont pas été les derniers à jeter aux banques leurs anathèmes au souvenir des difficultés et rivalités passées de la vie normale, dont ils se sentaient momentanément libérés.

Les critiques adressées aux établissements de crédit sont d’ordres bien divers. Nous allons les dégager l’une après l’autre afin de pouvoir mieux les étudier et en apprécier plus facilement la juste valeur.

Il y a, d’abord, des reproches d’ordre purement général, tel celui qui porte sur l’obscurité et la trop grande concision des bilans; d’autres, par contre, leur sont adressés

LES ATTAQUES CONTRE LES SOCIÉTÉS DE CRÉDIT 8 soit en leur qualité de banques de dépôts, soit en leur qualité de banques d’affaires. C’est là une division commode pour grouper toutes les critiques énoncées contre les sociétés de crédit; mais, comme elle ne tient aucun compte de l’importance respective des accusations formulées, on ne devra point s’étonner si nous ne la respectons pas scrupuleusement dans la suite, quar:à nous étudierons l’une après l’autre toutes ces accusatiors pour en reconnaître ou en nier le bien fondé.

Parmi les critiques d’ordre général, la première que l’on adresse aux grandes banques françaises, c’est celle de s’être laissé surprendre par les événements, alors que leurs relations étendues avec la finance étrangère aurait dû, à ce qu’il semble, les mieux renseigner sur les véritables intentions de nos ennemis ou, du moins, faire naître leur méfiance et les provoquer à une prudente réserve. On leur reproche aussi de n’avoir jamais songé en temps de paix, à l’imstar de la Banque de France, à la politique qu’elles comptaient suivre dans l’hypothèse d’une guerre européenne, de ne s’être jamais concertées entr’elles pour tracer un plan et échanger des vues d’ensemble à ce sujet. Enfin, en ce qui concerne leurs bilans, on se plaint de la pénurie de renseignements qu’ils fournissent sur la situation précise de l’établissement et la composition exacte de chacun des postes qui y figurent; on demande qu’ils soient aérés, élargis, parce que leur concision les transforme en véritables rébus, qu’il n’est pas difficile de lire, mais qu’il est à peu près impossible de comprendre. :

Comme banques de dépôts, d’autre part, les établissements de crédit sont accusés de n’avoir pas usé d’assez de prudence dans l’emploi des fonds provenant des dépôts et comptes courants de leur clientèle, de les avoir engagés trop souvent dans des immobilisations, c’est-à-dire, suivant l’expression même de M. Ribot, « dans des avances sur titres et autres opérations qui ne peuvent se liquider, en temps de crise, à de courtes échéances ». Parmi ces autres

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