LA VÉRITÉ SUR LES CAUSES ET ORIGINES DE LA CRISE ACTUELLE
Pendant longtemps, ce fut un lieu commun, aussi bien chez nous qu’à l'étranger, de parler de l’exceptionnelle puissance financière de la France, de sa capacité d'épargne ainsi que de la situation particulièrement prospère du marché de Paris, et chacun de nos voisins ne laissait pas que de nous envier, tout en ne nous le déniant point, le beau titre de banquier du monde. Suivant l’expression de M. Neymarck, nous étions, en effet, « créancier partout, débiteur nulle part », et les importantes rentrées annuelles du fait des coupons d'intérêt influaient avantageusement sur la balance des comptes et, par suite, sur l’état du change de notre pays. Depuis le second semestre de 1911, et surtout depuis l’année 1912, par contre, cette situation s’est sensiblement modifiée. Ce n’est pas à dire qu’il n’y ait eu, depuis cette époque, autant et même plus d'émissions qu’auparavant et que la plupart même de ces emprunts n’aient parfaitement réussi et ne se soient rapidement classés dans les portefeuilles de nos épargnants; ce n’est pas à dire non plus que la masse de nos disponibilités annuelles ait diminué dans de fortes proportions ou que des spéculations malheureuses aient ébranlé le crédit de nos grandes sociétés de banque et provoqué la perte d’une partie importante de nos capitaux placés à l'étranger. Mais, depuis près de trois ans, un mauvais vent a soufflé sur notre organisation financière tout entière, jetant la méfiance dans les
esprits et ie trouble dans les rouages de notre crédit, provoquant le marasme de la Bourse.
A l’étranger, d’ailleurs, le même vent a fait sentir aussi son influence et contribué à accélérer la crise que l’ouverture des hostilités, au mois d’août 1914, n’a fait qu’accentuer davantage, la f2:sant dégénérer dans certains pays en véritable tourmente après laquelle tout s’est trouvé brisé et arrêté. Mais c’est encore en France que la crise a eu, avant la guerre, le maximum de son acuité; c’est là qu’elle a plus particulièrement faussé le mécanisme si délicat du crédit et marqué de la manière la plus sensible son existence. Un article paru à ce sujet dans le Deutsche Œkonomist du 13 juin 1914 faisait précisément remarquer ce changement et s’en réjouissait naturellement.
(Tandis que les autres pays, écrivait la revue allemande, subissaient toutes les fluctuations de la « Konjünctür » avec les phénomènes déprimants qui l’accompagnent, l’économie nationale française semblait à l’abri de ces perturbations. Les hommes d’affaires allemands enviaient le taux d'intérêt modéré dont bénéficiaient le commerce et l’industrie du pays voisin et la France s’enorgueillissait de sa puissance financière. Les ressources des banquiers français paraissaïent inépuisables, le prestige de la France comme banquier du monde indestructible. Pendant la crise monétaire internationale de 1907, la France, appuyée sur l’encaisse considérable de la banque centrale, fut en état de venir en aide à la Banque d’Angleterre. Aussi, aveuglée par cette longue prospérité, elle n’a pas aperçu tout d’abord les prodromes de la crise. Les Français ont fermé les veux pendant longtemps pour ne pas apercevoir ce fait désagréable, Aujourd’hui que cette crise a atteint toute la vie économique française, on rencontre dans les journaux financiers des opinions tout à fait pessimistes, peut-être aussi exagérées que l’optimisme d’antan. En tout cas, nous voulons considérer avec sang-froid l’embarras du pays voisin pour ne pas commettre les erreurs de la presse fran-
çaise, qui ne craignait pas, il y a deux ans, d’annoncer à ses lecteurs la faillite de l'Allemagne. » L’une des raisons pour lesquelles la France a été particulièrement surprise et secouée par cette crise réside évidemment dans le fait qu'ayant à peu près jusque-là échappé aux précédentes, ses financiers, de même que ses capitalistes, se sont trouvés désemparés et pris au dépourvu en face d’un phénomène qu’il ne leur avait pas été loisible d’étudier depuis longtemps: l'Allemagne, par contre, qui, entre 1907 et 1913, avait connu plusieurs alertes, et même de graves escarmouches, avait ainsi fait son apprentissage: les cerises passées lui avaient servi de leçons.
Toutefois, l’on n’a pas été en France sans chercher l’explication de ce brusque revirement de fortune de cet appauvrissement apparent, que d’aucuns, à l'étranger, ont voulu croire réel et dont ils se sont réjouis comme d’une victoire anticipée; et on l’a tout simplement attribué à l’exportation de nos capitaux au dehors par suite de la multiplication des emprunts étrangers émis sur notre marché. Les banques d’affaires, et particulièrement nos grands étab'is-
sements de crédit, dont le réseau d’agences extrêmement
étendu permet seul la diffusion et le placement dans tous les portefeuilles des innombrables titres de Bourse lancés chaque jour dans le public, ont done eu à subir de ce chef de violentes critiques. La déclaration de guerre avec l’Allemagne, suivie de la mobilisation des forces financières de notre pays, mobilisation dont nous avons exposé les difficultés, ne fit que raviver encore la campagne entreprise en France contre la Bourse et les sociétés de crédit, en fournissant à ceux qui la menaient des armes nouvelles, dont ils ne manquèrent pas de se servir. À eux, d’ailleurs, se joignirent volontiers tous les intérêts lésés, toutes les espérances trompées à la suite du moratorium des dépôts et de la prorogation de la liquidation du 31 juillet, ainsi que ceux qui avaient compté sur la puissance de notre organisation financière pour venir à bout de nos ennemis et qui.
déçus, se retournèrent de bonne foi contre les fauteurs présumés du sabotage de la mobilisation de nos ressources accumulées. Nous avons vu les arguments fournis à l’appui de l’accusation; il nous reste à voir maintenant ce qu’il faut penser de ces critiques et à essayer de dégager la part de vérité qu’elles contiennent, de façon à pouvoir proposer les remèdes que comportent à notre avis les abus dont on se plaint.
Il est, d’abord, assez enfantin de reprocher aux banques françaises de n’avoir eu jusqu'ici en vue que l'intérêt de leurs actionnaires et d’avoir négligé la question de la défense nationale et de la mobilisation financière, de même qu'il est injuste de les accuser seules d’imprévoyance pour s’être laissées surprendre par la guerre et n’avoir pas tenu compte des avertissements que pouvaient leur donner leurs relations d’affaires avec les banques d’outre-Rhin, avec :4 finance internationale d’une façon générale. Peut-on faire grief aux banques, en effet, de n’avoir pas été plus prévoyantes que le Gouvernement lui-même, renseigné par un organisme diplomatique au moins aussi étendu que le réseau des correspondants et filiales de nos grands établissements de crédit sur toutes les places du monde, mais mieux dressé et mieux placé aussi pour surveiller la politique des Etats, pour percer à jour les agissements de la diplomatie étrangère! Peut-on leur reprocher, plus qu’à nous tous, de s'être laissées bercer par des rêves d’apaisement interna- {ional, par leur confiance en un avenir épuré des difficultés extérieures et des rivalités de peuples, alors que nous connaissions, autant qu’eélles-mêmes, la préparation financière et militaire de l’Allemagne et que, ne pouvant ignorer contre qui elle était dirigée, nous refusions de prendre aucune mesure sérieuse, de faire un effort quelconque en faveur de notre armement financier ou militaire! Le Gouvernement, le publie français ne connaissaient-ils pas les injonctions de M. de Havenstein aux banquiers berlinois, l’augmentation du Trésor de guerre de Spandau, l'établissement d’un
impôt d’un milliard sur les fortunes pour permettre à la nouvelle loi militaire d’entrer immédiatement en vigueur, et s’en sont-ils jamais suffisamment émus pour y répondre énergiquement et affirmer par là leur décision de se défendre? N’avait-on pas lu enfin tous ces livres de stratèges célèbres et de financiers non moins connus à Berlin, qui traitaient des diverses questions relatives à la mobilisation financière de l’Allemagne, proposaient et discutaient les meilleures méthodes à utiliser, et qui pullulaient dans la bibliographie nationale de nos voisins, surtout depuis quelques années? Nos stratèges et nos financiers avaient-ils pourtant abordé ce sujet dans un seul ouvrage d’ensemble, et même dans un articie de revue assez complet, de façon à établir comment s’opérerait la mobilisation de notre puissance finaneière et quels seraient à ce moment les devoirs de nos établissements de crédit? (1).
Non, à se point de vue, et quelque obligation supérieure qu’on vent: imposer aux banques françaises du fait qu’elles drainent vers leurs caisses l’ensemble des disponibilités de notre pays, il ne faut pas oublier que le maniement des affaires exige de la confiance, de l’optimisme, sans lesquels il est impossible de rien faire par crainte du lendemain, et que c’est en grande partie à cette bonne disposition de notre finance que nous avons dû naguère l’atténuation de bien des paniques, dont toute la violence se faisait sentir à l’étranger, et qui ne firent pourtant qu’effleurer notre marché. Les grandes sociétés de crédit ne sont pas destinées à jouer le rôle de baromètres de la ‘politique extérieure et il n’est pas à souhaiter qu’elles le deviennent. Les rouages du crédit, auquel elles se livrent sous toutes ies formes, sont trop complexes et trop délicats pour per-
(11 Nous avons le regret de ne pouvoir citer dans ce domaine que deux ouvrages français : Les Conséquences économiques et sociales de la prochaine guerre, de B. Serrigny, et notre thèse sur Les Finances de querre au XX° siècle.
mettre impunément des variations excessives et soudaines d'intensité; il leur faut plutôt une grande régularité de mouvement, qui comporte par suite une sensibilité assez restreinte aux variations passagères du milieu, car, pour ce mécanisme, toute secousse est une maladie, tout ralentissement est une crise (1).
L’injonction aurait dû venir d’en haut, du Gouvernement ou de la Banque de France; mais elle ne vint ni de l’un ni de l’autre: le premier était trop occupé lui-même par des questions autrement importantes pour prêter attention à un problème dont l’urgence ne lui apparaissait point; quant à la Banque de France, elle ne se reconnaissait pas le droit, à l’instar de la Reichsbank, de donner des avertissements aux banques de dépôts, dont la politique a pourtant sur la sienne une influence des plus directes. Peutêtre ne croyait-elle pas disposer des moyens suffisants de se faire écouter. Elle aurait dû toutefois, dans ce cas, exprimer d’une manière ou d’une autre son avis pour attirer, du moins, l’attention du Gouvernement et de l’opinion publique sur les dangers que pouvaient présenter, dans l’éventualité d’une crise, les habitudes traditionnelles conservées
(4) On reproche aux établissements de crédit de ne s'être, à aucun moment, concertés sur le plan à suivre en temps de guerre, sur la règle de conduite à adopter Mais, ce faisant, n’auraient-elles pas accru la méfiance générale, déchaîné peut-être la panique par des conciliabules qui n'auraient pas laissé que de faire redouter un conftit à bref délai? En outre, quelles mesures auraient-elles bien pu décider pour le jour de la déclaration de guerre, sinon celles qu'elles mettent toujours d'instinct en pratique dès qu'elles prévoient des retraits précipités, la restriction de leur crédit et le réescompte de leur portefeuille ? Il faut bien, en effet, se rendre compte que toute leur politique, en pareil cas, réside dans le recours à la Banque de France ; ce recours n’est d’ailleurs pas une assistance, comme on le déclare aujourd'hui, mais une opération normale qui correspond à l’une des fonctions pour lesquelles cet établissement a été institué C’est donc la situation de la Banque centrale et son fonctionnement en temps de guerre qui seuls peuvent donner lieu à des décisions préventives.
par les établissements de crédit. [1 semble bien, en effet, que vu leur développement incessant et l’augmentation
constante de leurs dépôts, ceux-ci auraient dû réformer
ieur manière d'opérer, garder en caisse, par exemple, une plus forte proportion de disponibilités pour alléger un peu la charge qui incombe, en cas de retraits précipités, à la banque centrale d'émission et ne pas permettre que leur portefeuille vienne, tout à coup, peser d’un poids trop lourd sur sa circulation. Mais il y eut là plutôt erreur qu’imprévoyance : comme chacun, en effet, ils savaient pouvoir compter sur la solidité de la Banque de France et cette conviction les rassurait sur leur propre avenir; leur seul souci était de demeurer dans les limites étroites de bonne gestion qu’avaient tracées leurs fondateurs. Ils ne prévoyaient point tous les besoins qui viendraient assaillir à la fois l’établissement émetteur dès une déclaration de guerre et ils étaient, d'autre part, guidés par le souci de faire fructifier du mieux le plus possible des capitaux dont ils pouvaient disposer, dans l’intérêt des actionnaires et de leur clientèle. Car il ne faut point reprocher aux sociétés de crédit de trop agir dans l’intérêt de leurs actionnaires; c’est aussi, bien souvent, celui de leur clientèle, et nous verrons dans le chapitre suivant que c’est le moyen qui les a amenées à étendre de plus en plus leur champ d'activité et à accroître chaque jour davantage, au dedans comme au dehors, le prestige de la France et de sa puissance financière.
La Banque de France, au contraire, délivrée des petits Soucis journaliers d’une clientèle variée, assurée d’un dividende presque régulier, et intéressée, en outre, d’une façon toute particulière à la bonne gestion de ses clients principaux, c’est-à-dire des établissements de crédit, aurait peutêtre pu apercevoir plus clairement les réformes à proposer dans un intérêt général, surtout connaissant la convention secrète qui la liait à l’Etat en temps de guerre et lui impo: sait de lourdes obligations. À vrai dire, notre pays ne
croyait pas à la guerre et n’avait jamais songé à la préparer, (en parlant quelquefois, mais n’y pensant jamais ». Le dogme de notre supériorité financière et l’aveuglement qui nous empêchait de voir les rapides progrès de l’Allemagne en cette matière nous rassuraient, d’ailleurs, parfaitement sur l’avenir. L'erreur des établissements de crédit en cette matière fut donc l’erreur commune, l’erreur de la Banque de France comme de nous tous: le Gouvernement seul pouvait, s’il était renseigné sur l'intention de nos ennemis, nous dessiller les yeux; mais il ne le fit pas.